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JOURNAL ASIATIQUE
NEUVIÈME SÉRIE
TOME IX
l
JOURNAL ASIATIQUE
RECUEIL DE MÉMOIRES"
D'EXTRAITS ET DE NOTICES
RELATIFS À L'BISTOIRE, À LA PHILOSOPHIE, AUX LANGUES
ET À LA LITTÉBATCRE DES PEUPLES ORIENTAUX
ET PUBLIE PAR LA SOCIETE ASIATIQUE
NEUVIÈME SÉRIE
TOME IX
PARIS
IMPRIMERIE NATIONALE
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
M DGCC XCVII
JOURNAL ASIATIQUE
JANVIER-FÉVRIER 1897.
NOTES
SUR LES INDO-SCYTHES
PAR
M. SYLVAIN LÉVL
(suite.)
II. LES TEXTES HISTORIQUES.
Les Annales chinoises nous permettent de suivre
clairement les vicissitudes des Yue-tchi, depuis leur
ébranlement sous la poussée des Hioung-nou , vers
Tan 1 65 avant Tère chrétienne, jusqu'à leur établis-
sement sur le territoire des Ta-hia , au sud de TOxus.
Mais, dès que les Yue-tchi entrent en contact avec
rinde , la déplorable fatalité qui pèse sur la chrono-
logie indienne paraît s'étendre aux témoignages chi-
nois. Deux documents se rapportent à cette période
obscure; lun et lautre sont connus de longue date,
mais lobscurité des textes a laissé le champ libre
aux hypothèses des interprètes, et les conclusions
qu on a prétendu en dégager appellent un nouvel
examen.
6 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Le premier passage se rencontre dans les Annales
des Han postérieurs^. « Lorsque les Yue-tchi furent
vaincus par les Hioung-nou, ils passèrent chez les
Ta-hia, partagèrent leur royaume en cinq princi-
pautés qui étaient : Hieou-mi, Choang-mo, Koei-
choang, Hi-t'un, Tou-mi. Environ cent ans après,
le prince de Koei-choang , Kieou-tsieou-k'io , attaqua
et subjugua les quatre autres principautés, et se
constitua roi dun royaume qui fut appelé Koei-
choang. Ce prince envahit le pays des A-si; il s'em-
para du territoire de Kao-fou , détruisit aussi Po-ta
et le Ki-pin, et devint complètement maître de ces
contrées. Kieou-tsieou-k'io mourut à quatre-vingts
ans; son fils Yen-kao-tchin-tai monta sur le trône;
il conquit le Tien-tchou (Tlnde) et y établit des gé-
néraux qui gouvernaient au nom des Yue-tchi. »
Lé compilateur Ma Toan-lin, qui reproduit ce
récit, le relie immédiatement au voyage de Tchang-
k*ien , qui visita lés Yue-tchi vers Tan i 2 5 avant 1 ère
(^retienne et revint en Chine vers Tan 122. L'in-
tervalle de temps indiqué semble alors compté de-
puis le toyâge de Tchang-k'ien ; Tan 2 5 avant Tère
chrétienne serait en conséquence la date approxi-
mative de Tavènement des Kouchans^. Mais il faut
* Je reproduis là traduction donnée par M. Specht, Etudes sur
l'Asie centrale, J, A, i883, 2, 32 4.
* Cf. Lassen , Ind. v4/t. , IP, 872 , où sont rassemblées les opinions
des interprèles antérieursi Là difficulté de mettre en œuvre les docu-
tttehts chinois sàUs recourir àUx originaux, apparaît clairement dans
ce passage de Lassen. Il accepte sans contestation les données de
Ma Toan-lin, mais tient en suspicion le témoignage original do
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 7
ignorer les procédés ordinaires de l'encyclopédiste
trop vanté , pour convertir un rapport de hasard en
un rapport de fait; Ma Toan-lin a mis bout à bout
deux extraits , sans se préoccuper de les coordonner.
Le texte original iodiçie daîrement la soumission
des Tahia comme Je fmxÀ de départ du comput;
mais la date positive v^eu reste pas moins indéter-
minée. M. Specht ^ wxjùO^td arbitrairement d^abaisser
la conqiiête des Ta-hiia|oipiçii*après l'an 2 4 de notre
ère « parce que l'Histoire des premiers Han n'en fait
pas mention ». La raison est, en principe, inadmis-
sible : les notices sur îes peuples étrangers , incor-
porées dans les Annalea, ue prétendent pas tracer
un historique complet <îe tous ces peuples ; le rédac-
teur se contente d'y réunir les informations obtenues
de temps à autre, au hasard des circonstances. Le
témoignage de l'histoire officielle nous apprend qu'à
partir de l'ère chrétienne, les relations entre les Han
et le versant occidental du Pamir étaient anéanties.
Plus tôt encore, 1 empereur Youan-ti (48-3 3 av. J.-C.)
avait renoncé à venger l'insvdte faite à son ambassa-
deur par le roi du Ki-pin « parce que le pays était im-
praticable,, et que les communications par l'HindoU-
Kouch étaient coupées ». Son successeur, Tch'eng-ti
(3 2-7 av. J.-C), se refusa également à renouer des
relations avec le Ki-pin , parce que * ces peuplades
criminelles étaient séparées de la Chine par des passes
THistoire des second» Han ; il confond en effet cette dynastie avec
ia petite dynastie Hioi, qui régna de 9/17 à 961 après J.-C.
^ Études., »y 334t note 4*
8 JANVJER-FÉVRJER J897.
impraticables*». Le Ki-pin était, au nord- ouest,
limitrophe des Yue-tchi; ainsi, dès ce moment, les
.mêmes obstacles les isolaient de la Chine, et leurs
destinées cessaient par conséquent d'intéresser la cour
impériale. L'argument a silentio , appliqué à la chro-
nologie de cette période, y serait donc déplacé.
Mais, en fait, ^Histoire des premiers Han connaît
la conquête des Ta-hiâ par les Yue-tchi, et la men-
tionne même à plusieurs reprises. La notice sur les
Yue-tchi , traduite par M. Specht , dit expressément :
« Les Yue-tchi s'en allèrent au loin , passèrent au delà
de Ta-wan, battirent les Ta-hia dans l'ouest et les
soumirent. Leur chef établit alors sa résidence au
nord de la rivière Wei (Oxus). » Et elle ajoute,
presque aussitôt après : « Les Ta-hia n'avaient pas un
souverain ou un magistrat principal; chaque ville,
chaque bourgade était gouvernée par son magistrat.
La popvdation était faible et craignait la guerre.
Lorsque les Yue-tchi arrivèrent, ils les soumirent ^ ».
En vain on tenterait de distinguer deux phases
successives de l'occupation, la soumission d'abord,
puis la conquête totale. L'histoire des seconds Han ,
qui se rapporte à la période la plus prospère des
Yue-tchi, leur donne pour capitale la ville de Lan-
cheu^; l'histoire des premiers Han désigne aussi la
' A. Wylie, Notes on ihe Western Régions, traduit du Tsien-Han-
chou, livre 96, 1'" partie, dans le Journal of anthropologiccd In-
stitute, 1880, 20-73 (notice sur le Ki-pin).
* Etudes . . . , 32 2.
* La variante apparente Kien-cheu , dans l'histoire des premiers
rian, n'est due qu'à la confusion de deux caractères presque iden-
NOTES SUR LES INDO-SCYTHKS. 9
même ville comme la capitale des Yue-tchi. Nous
savons d'autre part, par le témoignage de Seu-ma
Ts'ien , fondé sur le rapport de Tchang-k'ien , que la
ville de Lan-cheu était la capitale du territoire des
Ta-hia. Pour installer leur capitale dans la capitale
des Ta-hia, les Yue-tchi devaient être nécessaire-
ment les maîtres de ce territoire. Enfin l'histoire des
seconds Han, qui reproduit en la rectifiant expres-
sément la division des Yue-tchi en cinq principautés
indiquée par l'histoire des premiers Han , marque
de plus qu'elle s'accomplit aux dépens des Ta-hia.
«Ils passèrent chez les Ta-hia et partagèrent leur
royaume en cinq principautés. . . » Ainsi l'Histoire
des premiers Han mentionne expressément la sou-
mission des Ta-hia et atteste l'annexion de leur ter-
ritoire au domaine des Yue-tchi. La soumission des
tiques. Seu-ma T'sien et l'Histoire des seconds Han garantissent la
lecture Lan-cheu. Le mot lan ^ désigne des plantes dont on ex-
trait des couleurs pour teindre en bleu ; l'analogie du nom de Hoa
cheu «(la ville) aux fleurs», pour désigner Kusumavatî, c'est-
à-dire Pâtaliputra, donne à croire que Lan-cheu, n'est pas une
transcription, mais une traduction. Lan-cheu pourrait, en ce cas,
correspondre à Puskalâvatî ou Puskarâvatî « (la ville) au lotus bleu ».
L'importance de cette cité est attestée chez les classiques par Stra-
bon , Pline , le Périple ,.Ptolémée et Arrien ; d'après Târanâtha (p. 62),
le fils du roi Kaniska y avait établi sa résidence royale. Un conte
d'Açvaghosa ( Sûtrâlamkâra , p. 87^) a pour héros un peintre du
royaume de Puskalâvatî (Fou-kie-lo-wei) [cf. p. 42, note]; M. Beal
(Buddhist Literature in China, i36) a lu Fou-kie-la, traduit
Bactres, et signalé ce passage comme une preuve que les vihâras
de l'Inde étaient de bonne heure décorés par des artistes de Bac-
triane , où l'art grec dominait. Le territoire des Ta-hia , selon Seu-
ma-Ts'ien, confmait à l'Inde et était situé au sud de l'Oxus. La
position de Puskalâvatî s'adapte à ces indications.
10 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Ta-hia par les Yue-tchi est encore rappelée Ibrmelle-
nient dans la notice sur le Ki-pin : « Jadis, quand les
Hioung^nou subjuguèrent les Ta Yue-tchi, ceux-ci
émigrèrent à TOuest , soumirent les Ta-hia ; sur quoi
le roi des Se [Çakas*] alla au Sud et régna sur
* L'identité des 5^ et des Çahas, combattue par Lassen [Ind.
Alt., ^^ 376) ne souffre cependailt pas de doute. Le caractère ^
Se, employé à figurer le nom de ce peuple, est régulièrement affecté
dans la transcription du sanscrit à représenter le son saka, par
exemple dans On-po-se «upâsaka», Mi-cha-ie « hiahîçâsaka ». La
tradition indienne, si souvent incriminée à la légère, distingue en
fait deux races et deux dynasties d'envahisseurs scythiques. Les
Purânas classent à côté des rois Yavanas les rois Cakas et les rois
Tukhâras ou Tusâras (Tochari, Tou-ho-lo). Le Vâyu-P. compte
10 Çakas; le Matsya-P. , 18; le Visnu-P. , 16; le Bhâgavata altère
le nom en Kaûkas, et en compte également 16. Le nombre des rois
Tukhâras est uniformément de i4. Une durée de 3oo ans (Brah-
mânda] ou 38o ( Vâyu, Matsya) est assignée aux Çakas, de 5oo ans
(Matsya, 7000?) aux Tusâras. La tradition chronologique des
Jainas , résumée dans leurs versus memoricdes (/. v4. 11 , p. 362 ] , ignore
les Tukhâras et ne connaît qu'un seul Çaka (Saga), lequel règne
quatre ans; ce Çaka est évidemment le sâhânusâhi du Çakakûla
associé à l'histoire de Kâlakâcârya ( cf. Jacobi , Z, D. M, G. , xxxiv ,
[1880], 247-318, et Leumann, i5., XXXVII [1 883], 493-52i). Chez
les bouddhistes , un passage du Samyuktâgama , cité dans une com-
pilation chinoise du v-vi* siècle ( Che-kia-pou , par Seng-iou, vers
l'an 5oo; Nanjio, i468; coll. Fujishima, xxxv, 1, p. 71* fin),
prédit la domination simultanée des Ye-po-ho (Yavanas) au nord,
des Che-kia (Çakas) au sud, des Po-la-p'o (Pahlavas) à l'ouest, des
Teou-cha-lo (Tusâras) à l'est. Le Vibhâsâçâstra (Nanjio, 1279,
coll. Fujishima , xxii , 9 ) , traduit en chinois par Saûghahhûti en
383 après J.-C., mentionne dans une intéressante discussion la
langue des Tcken-tan (Chinois) et celle des Teou-Âî' iu-/e (Tukhâra).
« Le Bhagavat connaît la langue Tchen-tan mieux que les hommes
du Tchen-tan; le Bhagavat connaît la langue Teon-k'iu-le mieux que
les hommes du Tcou-i'iu-/c» (p. 59*). La version chinoise d'un autre
texte bouddhique, le Pou-sa-chen-kie-king (Bodliisattva-caryâ-nir-
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 11
le Ki-pin^)) Cet événement is'était donc accompli
deçà; Nanjio, io85] traduit en 43 1 par Gunavarman , substitue
dans un passage analogue le nom des Yue-tchi à celui des Tukhâ-
ras ; il énumère parmi les « parlei^ inférieurs » les sons du royaume
To-pi-lo (Drâvida), les sons de Siu-te, de Yue-tcki, de Ta-ts'in, de
Ngan-si, de Tchen-tan (chap. 2; coll. Fujishima, xv, 1, 33^). Le
Mahâ-Bhârata nomme fréquemment les Tukhâras , presque toujours
associés aux Yavanas et aux Çakas , et même aussi aux Pahlavas et
aux Cînas, comme dans les passages précédents (M, Bh., 2, i85o;
3, 1990, i235o; 6, 3297; 8, 3652; 12 « 2429). Déjà Lassen (Ind,
Alt, IP, 38 1) et, indépendamment de toute spéculation chronolo-
gique, M. Von Hichthofen [China, I, 439, n. 5) ont identiGé les
Ta- Yue-tchi avec les Tochari des classiques , <î'est-à-dire lei Tukhâ-
ras. Si le nom de la dynastie Tukhâra ne s'est pas encore rencontré
dans les documents , il n'y a pas lieu d'en être surpris. « Tous les
pays, eh parlant du souverain, l'appellent roi des Koei-choang
(Kouchans). Les Han (Chinois), selon leur ancienne dénomina-
tion, les appdlent Ta- Yue-tchi. » [Heou-Han-chon, ap. Specht, loc.
laud.)
Plus tard , le nom des Tttruskas ( Ton-Mue ) se substitué à celui
des Tukhâras ( Tou-ho-lo ) ; la formation de ce nouvel ethnique pré-
sente avec la formation des noms royaux Kaniska , Huska , Yâsuçka
une analogie frappante; un parallélisme identique semble justement
s'établir entre les ti'anscriptions grecques de ces mois : Kanêrki,
Hoérki, en face de Kaniska, Huviska, TôUrkôi eh fa^e de Turuska.
La notation plus délicate du sanscrit Bemble avoir différencié deux
phonèmes confondus par le grec et le chinois; Tourkoi et Tou-
kiue d'une part , Turuska de l'autre , supposent iln original tel que
Tour -\-x-\-]LAy l'inconnue étant sans doute la spirante gutturale
très forte que le grec a essayé de transcrire F ( cf. p. 37 note). Kaniska
est alors désigné expressément comme un Turuska ( Râjatar. ,1, 170);
les rois turcs [Ton-kiûe) qui occupent le Gàndhâra au viii' siècle
le réclament comme l'ancêtre de leur race ( Itinéraire dHOa-K'ong ,
J. A,, 1896, 2, 356). Une indication de Hemacandra, qui me
semble avoir jusqu'ici échappé .aux recherches, confirme bien
la nationalité de ces rois. « Turuskâs tu çâkkayah syuhv (v. 959). Les
çâkhi de ce texte sont certainement les çâhi de la Râja-tarai'iginî,
rois du Gàndhâra.
^ Wyiie, 7oc. /aucî.
12 JA.WIKR-FKVRIER 1897.
avant la lin de la première dynastie Han, et sans
doute à 1 époque où des relations fréquentes avec le
Si-yu (Occident) permettaient d'en suivre les vicis-
situdes. Nous pouvons arriver à une datation moins
flottante encore. Seu-ma Ts'ien, qui composait ses
Mémoires historiques environ cent ans avant Tère
chrétienne, y a inséré, au chapitre cxxiii, une longue
relation des voyages de Tchang-k'ien ; ses informa-
tions sur les Yue-tchi et les Ta-hia concordent
•
presque littéralement avec la notice de THistoire
des Han et attestent une origine identique; les deux
historiens ont fidèlement reproduit le récit de
Tchang-k'ien. «Les Ta-hia, dit Seu-ma Ts'ien,
n'avaient pas de souverain ; chaque cité , chaque ville
élisait son chef. Les soldats étaient faibles et lâches à
la bataille, bons seulement à faire du commerce.
Les Yue-tchi vinrent de l'ouest, les attaquèrent, les
défirent et établirent leur souveraineté » ^ La sou-
mission des Ta-hia était donc un fait accompli dès
le voyage de Tchang-k'ien, vers 126 avant J.-C. La
biographie de Tchang-k'ien contenue dans l'Histoire
des premiers Han ^- confirme ces données et les pré-
cise davantage. Quand Tchang-k'ien, après sa longue
captivité chez les Hioung-nou, parvint enfin chez les
Yue-tchi , « la veuve du roi tué par les Hioung-nou
* Kingsmill , The Intercourse oj China with Eastern Tiirhestan and
the adjacent countries in the second century B, C. dans J. JR. A. S.
n° 1, XIV, 82. J'ai emprunté la traduction de M. Kingsmill, mais,
en fait, le texte de Seu-ma-Ts'ien est presque entièrement identique
au Tsien-Han-chou.
* Tsien-Han-chou, livre 61; trad. Wylie, loc. laud. Appendix.
\
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 13
lui avait succédé, et ils avaient soumis les Ta-hia ».
Le rapport de Tchang-k*ien à Tempereur- marque
encore plus clairement Tenchaînement des faits.
Expulsés de leur territoire par les Hioung-nou
(i65 av. J.-C), les Yué-tchi avaient envahi le pays
des Ou-suenn, leurs voisins de Touest, et tué lem*
roi Nan-teou-mi; puis, continuant leur marche vers
Touest, ils avaient attaqué le roi des Se (Çakas), et
les Se s'étaient enfuis bien loin au sud, abandonnant
leurs terres aux Yue-tchi. Mais le fils de Nan-teou-
mi, Koenn-mouo, resté orphelin dès le berceau,
avait été nourri miraculeusement par une louve,
puis recueilli par le roi des Hioung-nou; devenu
grand, Koenn-mouo attaqua les Yue-tchi, qui s'en-
fuirent vers l'Ouest et allèrent s'établir sur le terri-
toire des Ta-hia. L'intervention de Koenn-mouo
exige au moins vingt ans d'intervalle entre la défaite
des Ou-suenn et la soumission des Ta-hia ; le premier
événement se passe peu de temps après l'an 1 65 ; le
second tombe donc vers l'an iZio et précède d'assez
longtemps l'arrivée de Tchang-k'ien chez les Yue-
tchi. Si l'avènement de la dynastie Kouchane suit
d'environ un siècle la soumission des Ta-hia, il se
place vers le milieu du premier siècle avant l'ère
chrétienne.
Les noms des deux premiers rois Kouchans cités
par l'Histoire des Han postérieurs ne se laissent pas
identifier avec assurance. Cunningham * a proposé
* Coins ofthe Tochari , Kushàns or Yue-ii, dans Numisniatic Cliro-
nicle, 1889, 268-3 11.
14 JANVIER-FÉVRIER 1897.
de reconnaître dans Kieou-tsieou-k*io , fondateur de
la dynastie, le roi Kujulakadphisês ou Kozolakada-
phês des monnaies , qui frappe d'abord en compagnie
du roi grec Hermaios, puis seul, et qui porte sur ses-
deux séries le titre de kusana. Hemakadphisês cor-
respondrait en ce cas à Yen-kao [tchenn-tai]. L'iden-
tité de ces deux noms est admissible , car le caractère
y^M transcrit fréquemment la syllabe yam du sanscrit.
Le second document chinois que je vais maintenant
examiner confirme ces données et les complète.
Le Compendiam des Weï, dans une curieuse
notice sur le bouddhisme que le San-koe-tchi nous
a conservée, fait mention des Yue-tchi. Pauthier,
qui avait rencontré ce passage reproduit dans la
Notice sur Tlnde du Pien-i-tieny Ta traduit ainsi :
« La première année Youan-tcheou de Aï*ti des Han
(2 ans avant notre ère), King-lou, disciple d'un
savant lettré , reçut du roi des Grands Yue-tchi un
envoyé nommé I-tsun-keou ; il reçut en même temps
un livre bouddhique qui disait ^ « Celui qui sera
« établi de nouveau , c'est cet homme ^ ! » M. Specht a
savamment discuté cette traduction ^ ; il s'est reporté
au texte primitif, a recueilli les variantes introduites
par les compilateurs et s'est constitué un texte éclec-
tique pour aboutir à cette traduction : « [Dans l'Inde
centrale, il y avait un saint homme appelé Cha-liu-
si]. La première des années Youan-tcheou de Aï-ti
des Han (2 ans avant notre ère), King-lou, disciple
^ Examen métkodùjue des faits qui concernent le Tkian-tchu, là.
^ ?iiote sur les Vue-tcAi, dans J. A»» 1890, i, i8o-i85.
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 15
de ce docteur, reçut du roi des Grands Yue-tchi
lin envoyé nommé I-tsun-keou, et lui donna un livre
bouddhique qui disait : « Dans le royaume , celui qui
«sera élevé de nouveau fsur le trône), cest cet
«homme! »*.
^ M. Specht pré^çnd ensi^i^ reti^uver saus le nom dl-tsun^keou
un originid Huska , tout en déclinant d'examiner « si ce Ouchka fut
le premier des trois rois Tourouchka nommés par l'histoire du
Cachemire ». Les règles ordinaires de transcription et Tusage de la
langue s'opposent radicalement, à oett^ inteiprétation. M. Specbt
admet que le caractère ^ i représente ici , par exception , le son
ou; mais, en fait, ce caractère est constamment affecté à la tran-
scription de ri sanscrit. Le caractère ^ ts'nn ne se rencontre pas en
transcription ; une lettre homophone est indiquée par Julien comme
l'équivalent du sanscrit ckan dans Krakucchanda. Mais Huska est
écrit en sanscrit avec la sifflante cérébrale, qui n'a pas de rapport
avec la sourde palatale aspirée employée dans Krakucchanda ; enfin ,
si keon P représente ha dans la méthode de Julien , c*est , par une
exception caractéristique, dans le nom seul de fanaka-muni. Mais
justement la syllabe initide du nom de ce saint est indécise; le pâli,
confirmé par l'inscription népalaise d'Açoka, emploie la forme
iConâgamana; l'emploi, dans la transcription chinoise, du son
k'eou-kvL, ko sanscrit, s'explique ainsi. [Ce parallélisme de deux
formes, Kanaka-muni et Konâga-mana parait se reproduire entre
la forme classique Çakyamuni (Buddha) et la forme CAKAMANO
(BOYAO) inscrite sur les monnaies de Kaniska.] La transcrip-
tion normale d'I-tsun-keou donnerait I-chan-ko, qui s'écarte fort de
Huska.
Mais le mot kîeovi n'a pas ici une simple fonction phonétique ; il
fait corps avec le mot suivant cheou ^ « recevoir » ; les deux termes
forment une locution usuelle, avec le sens de ore recipere «recevoir
oralement » , et cette locution a pour contre-partie l'expression égale-
ment usuelle P fj k^eou'cheou, signifiant ore tradere «commu-
niquer oredement» (voir par exemple Dict, Couvreur, s. v. cheou);
pour des exemples de k'eou-cheou «recevoir oralement», cf. par
exemple Seu-ma Tsien, ch. xiv, i* : « soixante-dix disciples reçurent
NOTKS SUR LES INDO-SCYTHES. 17
plus un Chinois, mais un Indien; Tenvoyé des Yue-
tchi ne remet plus un texte bouddhique : il le reçoit.
Quelles que soient les incontestables difficultés du
texte, les modifications introduites par M. Specht
sont inacceptables en fait. Sans parler ici de la suite
des idées imposée par le contexte, sans discuter la
singularité de la coupure adoptée en tête de la phrase ,
je ne m arrêterai que sur deux points essentiels.
Tan 2 avant J.-G. glorifiaient ainsi Çàriputra au-dessus des autres
disciples, et jusqu'à le placer à coté du Bouddha, on est fondé à
croire que ces ouvrages émanaient de l'école de l'Abhidharma,
qui se réclamait de \m. M. Kern [Buddhismns, II, 352) observe
que «Çàriputra avait une vaste réputation comme le type idéal
des Abhidharmistes». Le concile de Kauiska semble avoir marqué
le triomphe de cette école : le président du concile, Vasumitra,
est un des plus célèbres Abhidharmistes, et les cinq cents Arhats
qui s'y réunirent sont toujours désignés comme les auteurs du
grand traité sur l'Abhidharma : Abhidharma-mahâ-vibhàsâ-çâstra.
L'éloge exalté de Çàriputra , consigné dans les ouvrages communiques
à King-lou et passé de là dans l'histoire chinoise , serait le contre-
coup immédiat du concile réuni par Kaniska.
Un passage du leou-Iang-tsa-tchou 1§^ |^ ^ ^§. (chap. ii,
p. 38o), inséré dans le Pai:hai, Bibl. nat., nouv. fonds 6i8',
vol. 9 , et que je dois à l'obligeante amitié de M. Chavannes , suggère
toutefois une autre interprétation. L'ouvrage mentionne le voyage
de Lao-tzeu dans l'Inde oii il devint le Bouddha. « Il y a des livres
de la discipline [kiai, vinaya] en neuf myriades de sections; c'est
là précisément les sûtras de seconde institution des grands Yue-tchi
que les Han (Chinois) ont reçus.» (^ ]^ ^ ^ M ^ f^ A.
J^ ^ .{^ .) La légende si répandue, et rappelée dans ce passage,
qui fait reparaître Lao-tzeu dans l'Inde sous le nom du Bouddha
permettait de classer les sûtras bouddhiques comme la seconde in-
stitution du philosophe chinois qui avait donné comme sa première
institution le Tao-te king. l/iterum institutor et Valtera institutio sj
rapporteraient au Bouddha lui-même considéré comme la méta-
morphose de Lao-tzeu.
l\. 2
18 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Ki]:^-lou est un Chinois : son nom le décèle, son
titre le garantit. Il est qualifié de pou(hchea ti-tzea;
Pauthier traduit littéralement : « disciple d'un savant
lettré». Mais ce titré n'est point vague, comme la
traduction semble l'impliquer. Les poao-chea ti-tzea
sont les élèves titulaires du collège impérial fondé
sous Ou-ti des premiers Han, en 124 avant l'ère
chrétienne^. L'empereUr Ou-ti, qui avait étendu si
glorieusement le domaine des Han et qui avait
envoyé Tchang-k'ien explorer les contrées de l'Oc-
cident , avait voulu s'assurer une jDépinière d'élèves
officiers «nommés d'après leur mérite, et avancés
régulièrement par voie d'examen ». L'édit de fonda^
tion leur assignait , entre autres emplois , la fonction
d'« suinalistes assistants et voyageurs chargés de par-
courir le domaine impérial ». Coïncidence significa-
tive : parmi les officiers envoyés à la recherche des
livres bouddliiqpies dans l'Inde, sous le règne de
Ming-ti (65 J.-C), figurent des poao-chea ti-tzeu'^.
Comment King-lou, fonctionnaire chinois, entra-t-il
en relations avec les Yue-tchi? Reçut-il un envoyé
du roi des Yue-tchi , comme paraît l'indiquer le Com-
pendiam des JVeP? Fut-il chargé d'une mission chez
. ^ Biot, Eftai sur tkistoire de l'instruction publique en Chine, io4
io6, 109»
• Kao seng tchoan, ch. i,pb i*, biogr. de Kâçya Mâtanga; Ti-fenn
k'ing-t'ai'cheu, composé par Tempereur T'ai-tsoung des T*ang
[62 7-65o[ (coll. Fujishima, boîte xxii, fasc. 7, ult. pag»)
^ On peut toutefois considérer, dans le Gompendium des Wei ,
l'expression cheou, , »cheu ^ ^ comme une formation passive,
et la rendre en conséquence : c U fut envoyé ea mission • • . t • On
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 19
les Yue-tchi, comme l'énoncent expressément deux
textes du vîi* siècle? La cjuëstibh est secondaire et doit
être réservée. Mais le fait certairi , fc est qtié Kîng^
lou reçut des Yue-tchi, et j)àr une cotïiinùhicàtion
orale, des ouvrages bouddhiques. Là leçon de deux
encyclopédies, compilées tardivement aVec Tincurie
Coutumière à ce genre d'ôiiVrages, né sàùràii pré-
valoir contre le texte Original du Corhpendidm , soii-
tenu au reste par dès compilations plus nombreuses
encore : Géographie de^ Tàng , Ma Toah^lih, Pien-
i-tien. Une rédaction iridépendànte et de date an-
cienne confirme au surplus par im double témoi-
gnage la leçon admise dans le Coràpendiam des fVei.
Le savant Tao-siuen (SgS-GGy), contemporain de
Hioueii-tsailg et défensetlr zélé deïa foi bpuddhîcjuej
passant en revue les progrès de la religion eh Chine,
rapporte ainsi fcet épisode ^ : « L aiiriée Youàn-tchëpu
rétablit ainsi, sur ce point particulier, l'abcôrd entre le Coiilpehdium
et Tao-siuen. [M. Devéna, qui a bien voulu me communiquer ses
remarques personnelles , adopte aussi cette interprét|ition ; mais , à
son avis , il est nécessaire en ce cas de considérer Ta- Yne-tchi-wang
« le roi des Grands Yue-tchi » comme Fagént réel dé lattion expri-
mée au passif, et I-ts'un comnîé. le nom de lieu régi par!|e verbe
ckeou; il traduit en conséquence : King-lou fut envoyé par le roi
des Grands Yue-tcbi (litt, reçut du roi des Grands Yue-tçhi une
mission) k I-ts'un *, M. Devéria croit reconnaître sous cette tran-
scription le nom de l'Udyâna ou d'Ûjjayinî.
Si l'on admet cette eiplicatibn , lé fait rapporté nous ramène
encoi« vraisemblablement au temps 'de Kaniska. Maître d'un domai^,e
qui couvrait une partie de riride et de la Chiiie , il était loisible a
ce prince, et à ce prince seul, d'employer un fonctionnaire cbinois
à une mission en pays indien. ]
^ Che-kia-fang-tcki (Ndtijio, 147O; doU. PUjîshitiià, îlxiV. i,
2.
20 JANVIER. FÉVRIER 1897.
de Aï-ti ( 2 ans avant notre ère) , on envoya King-hien
jusqpie dans le royaume des Grands Yue-tchi; cest
pourquoi , ayant appris par cœur des textes sacrés du
Bouddha, il revint en Chine. Alors on pratiqua peu
à peu les observances du Bouddha. » La célèbre
encyclopédie bouddhique Fa-iaen-tchoa-Un , compilée
par Tao-cheu en 668, rapporte le fait en des termes
iden tiques ^ Le nom du fonctionnaire est légèrement
altéré ; mais le fait positif demeure. Deux ans avant
Jésus-Christ, la Chine connut pour la première fois
les sûtras {king) du Bouddha, par Imtermédiaire
des Yue-tchi.
La numismatique nous laisse suivre Thistoire reli-
gieuse des Yue-tchi depuis la fondation de la dynastie
Kouchane^. Les monnaies de Kujulakadphisés et de
Hemakadphisês ne portent pas d'autre divinité que
THêraklês hellénique et le Çiva indien; Hemakad-
phisês étale même une prédilection marquée pour
Çiva, qu'il aime à représenter sous ses divers aspects,
seul, armé du triçûla ou accompagné de sa divine
monture Nandi^. Le Bouddha n'apparaît sur les
lod**) : Ngai'ti yonan-cheou nien, cheu (^J) King-hien (^ jj)
wang ( :^) Ta-Yne-tchi koao. /n ( Q ] soung (^£) Feoa-t'on king-
hojn (i§) Han. Tan g -cheu chao (U) hing [fj') Feoa-t'ou tcA:a-
kiaii^j^),
* Fa-inen-tchou-lin, (Nanjio, i482 , coll. Fujishima, xxxvi, 5-io)
cbap. 12 (= cbap. 20 de Téd. des Ming), p. io8\ L'accord de deux
ouvrages si importants prouve qu'à ce moment la tradition boud-
dhique sur le voyage de King-hien était bien fixée.
* Cunningham, Coins of ihe Kushâns or Great Yne-ti, dans
Numismatic Chron., 1892, 40-82; 98-169.
' L*épithète de mahisvarasa, appliquée à Hemakadphisês sur ses
i
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 21
monnaies qu'iavec Kaniska, et il y prend aussitôt une
large place. La brusque et triomphante introduction
du Bouddha sous ce règne commente bien la légende
bouddhique : à la gloire qui entoure le nom de
Kaniska dans les fastes de la religion, aux circon-
stances miraculeuses de sa conversion prédite par le
Bouddha lui-même, on sent encore quel prix TEglisé
attachait à la conquête de ce barbare. La conversion
de Kaniska, c'est le baptême de Clovis. L'apostolat
bouddhique , longtemps arrêté dans son élan vers le
Nord-Ouest, voit tout à coup s'ouvrir un domaine
immense, qu'il pourra sillonner à l'aise sous le pa-
tronage d'un souverain puissant ; d'obscurs mission-
naires illuminés par la foi contemplent déjà l'avenir
glorieux de la propagande, les Tukhâras, les Ginas et
tant de peuples encore mystérieux, soumis à la pa-
role du Maître. Depuis le règne inoubliable d'Açoka-
Piyadasi, l'Eglise n'avait pas joui d'un triomphe si
riche de promesses. L'épisode de King-lou (ou King-
hien) en montre le premier contre-coup dans la
Chine; soixante-dix ans plus tard, un ordre impé-
rial allait mander officiellement des prêtres boud-
dhiques à la cour des Han.
Les dates ainsi dégagées de part et d'autre des
documents chinois se corroborent. Si le premier des
monnaies, ne doit peut-être pas être interprétée par maheçvarasya
«le grand seigneurs, ou mahtçvarasya «le maître de la terre». La
pré lominance des emblèmes çivaîtes, d'une part, et d'autre part
Tnsage épigraphique si répandu plus tard (rois de Valabhî, Harsa,
etc.) semblent recommander une autre interprétation : niàheçvfirasya
«le dévot de Maheçvara (Çiva)».
2% JfNVIEB-FÉVRIER 1897.
r9^ Koj^diaH^ est monté sur le trône vers le milieu
d,u pr^^îier siècle iiYant J.-C, on s attend à rencon-
Irief le second de aes successeurs aux environs immé-
diats .de rère chrétienne. Lmtervalie dun demi-
siècle, laisse im espace normal au règne glorieux de
I{iepy,-tsieoi|Tk'iQ, aux conquêtes de Yen-kao-tchin-
tai et £^ux premières années de Kahiska. Envisagée
du point de yue i^binois, la question des Yue-tchi
aboutit d'ailleurs aux mêmes conclusions chrono-
logiques. L empire intervient jusqu'au milieu du pre-
mier siècle avant l'ère chrétienne dans les affaires
des peuples qui avoisinent l'Inde; les rois jdus qu'à
demi indiens duKi-pin sollicitent et reçoivent l'in-
vestiture des Han , quitte à égorger ;ensuite les envoyés
chinois. Mais, sowi.le règne de Youan-ti (48-33 av.
J.-Ç . ) , la Chine renonce à tirer vengeance d'un a£&*ont
sanglant qu'elle vient de subir. Eln vain , sous la me-
naciç; d'un péril pressant, le Ki-pin vi^nt avouer sa
fautQ. et offiir lUie réparation au successeur de
Youanrti; Tch'eng-ti (Sa-y av. J.-C.) imite la pru-
dente réserve de son devancier, et sans doute aban-
donne l'infortuné Ki-pin à l'invasion des Yue-tchi
que Kieou-tsieou-k'io mène à la conquête. Dès lors
la dynastie des premiers Han se débat et s'éteint
dans les convulsions des guerres civiles; des emp^
reurs débiles, qui se succèdent rapidement sur le
trône, laissent échapper de leurs mains défaillantes
le pouvoir que des usurpateurs se disputent à
l'envi. Après les Etats transpamiriens, les provinces
cispamiriennes se souïèvent et sç séparent de l'Em-
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 25
pire. En vain le ministre Wang-mang, prétendant
au trône, tente de se concilier les pays occidentavDç
par de riches présents (4 ap. J.-C). L'an 8 de lere
chrétienne marque la cessation officielle des rapports
entre la Chine et le Si-Yu (Occident). Au témoignage
de rhistoriographe impérial Pan-kou, la puissance
de la Chine dans ces régions était, à la fin de la pre-
mière dynastie Han, en Tan 2 3 de lere, réduite à
rien. L'héritier de la suprématie chinoise était sans
doute le roi des Kouchans, Kaniska^ Si nous çn
croyons le pèlerin chinois Hiouen-tsang^^ «Jes
royamnes voisins étaient émus de aa renomn^ée, et
la terreur dé ses armes s^étendait jusque chez les
peuples étrangers. lî organisa son armée et étendit
çe3 domaines jusqu'à TEst des monts Tsong-ling
(Bdlor). Les princes tributaires, établis à Touest du
fleuve (Jaune), redoutaient sa puissance et lui en-
yoy soient d^^ otages «. Le oonquérant Yue^tchi avait
ravi aux Han, avec leurs vassaux, leur titre de suze-
raineté, et lea otages qui se prosternaient jadis devant
le FUs. du Gid {t'im-t^çe^) k Tcfeçing-ugw m proateri
liaient encore devant le Fil& du Ciel {devof^ra) &
Puskalâvatf ou à Peohawar^.
* Mémoires , trad. JuHen ,1,42, 20a.
* Le t%m-tz«a des Yu&-lchi est expressément désigné dans udq
curieuse notice s^r i^Inde , incorporée à ta version chinoise du I>vâ«
daçft-viharan«-sùtr« {Cheu-eal-iti-lnH^, Nanjio, 1 374 ) ; ia traduction,
datée de Sgs , a pour auteur le çramana Kâlodaka, originaire de»
paya occidentaiix. Le sûtra, très court, énumère ks d^kcemeats
du Boud4ha pendant kft douze années de prédication. La notlee
^i ie teHnine «^ pas enfore été, que je sache, vgnaiée; sa date
24 JANVIER. FÉVHIER 1897.
L^hypothèse trop généralement admise qui prend
pour point de départ de Tère çaka (78 ap. J.-C.) le
et les informations qu'elle contient lui donnent quelque intérêt, et
je ne crois pas inutile d'en insérer ici la traduction.
«Dans le len-feou-ti (Jambudvîpa), il y a 16 grands royaumes >
84fOOO villes, 8 empereurs {kono-wang) ^ 4 Fils du Ciel (t'ien-tzenj^
A Test il y a le Fils du Ciel des Tsin [les Tsin orientaux, 317-420»
contemporains du traducteur Kâlodaka ] ; la population y est très
prospère. Au sud, il y a le Fils du Ciel du royaume Tien-tchon
(Inde); la terre produit beaucoup d'éléphants renommés. A Touest,
il y a le Fils du Ciel de Ta-ts*in (TEmpire Romain); la terre pro-
duit de Tor, de l'argent , des pierres précieuses en abondance. Au
nord -ouest il y a le Fils du Ciel des Yue-tchi; la terre produit
beaucoup de bons chevaux.
Dans les 84fOoo villes, il y a 6,4oo espèces d'hommes, io,oooes-
pèces de langues, 56 centaines de mille de myriades de groupe-
ments (?kiou-tsiu], 6,4oo espèces de poissons, 4,5oo espèces d'oi-
seaux, 3,4oo espèces de quadrupèdes, 10,000 espèces d'arbres,
8,000 espèces de plantes, 740 espèces variées de plantes médici-
nales, 43 espèces variées de parfums, 121 espèces de joyaux , 7 es-
pèces de parfaits joyaux.
Dans la mer, il y a a,5oo royaumes qui se nourrissent des cinq
sortes de grains, 33o royaumes qui se nourrissent de poisson et de
tortues. Il y a 5 rois; un roi commande à 5oo villes. Le premier
roi a pour nom (roi du] royaume de Seu-li ^ f|t, (Sinhâla,
SicAa, Ceylan?).{On n'y sert que le Bouddha, et point de doctrines
hérétiques. Le second roi a nom Ria-lo jj^ ||| ; la terre produit
les 7 joyaux. Le troisième roi a nom Pou-lo /^ ||| ; la terre
produit 42 espèces de parfums et du verre (liou-li) blanc. Le qua-
trième roi a nom Che-ye ^ ^ ; la terre produit du piment et du
poivre ordinaire. Le cinquième roi a nom Na-Ngo j^ ^ ; la terre
produit la peiie blanche et du verre (liou-li) de sept couleurs. Dans
les cinq grands royaumes , les gens des villes sont pour la plupart
noirs et petits. La distance entre eux est de 65o,ooo li. Ensuite il
n'y a que la mer sans habitants. On arrive à l'enceinte des mon-
tagnes de fer à 1 4 0,000 /i.» (ColL Fujishma, xxiv, 8, 3*).
La tradition qui répartit le Jambudvîpa entre quatre souverains
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 25
sacre de Kaniska, se heurte, du même point de vue,
à une difficulté insurmontable. Les campagnes vic-
torieuses de Pan-tch ao , poursuivies sans interruption
durant trente ans (yS-ioî) rendent au même mo-
ment le Si-Yu à l'empire et portent les armes chi-
noises au delà des régions explorées par Tch'ang-
kien, jusqu'aux confins du monde gréco-romaine
Dès 7 3, le roi de Khoten fait sa soumission; plu-
sieurs rois de cette contrée suivent son exemple et
donnent leurs aînés pour otages de leur fidélité.
Kachgar, aussitôt après, rentre dans l'obéissance.
Les deux portes par où la route du Sud débouche
sur rinde sont aux mains des Chinois. La soumission ,
après une longue résistance de Kharachar et de Kout-
ché, assure également à la Chine, en l'an 94 , la route
du Nord. Les Yue-tchi n'avaient pas renoncé sans
combattre à la suprématie qu'ils avaient acquise.
En l'an 90, le roi des Yue-tchi envoyait un ambas-
sadeur demander en mariage une princesse chinoise.
Pan-tch'ao, estimant la requête insolente, arrêta l'am-
bassadeur et le renvoya. Le roi des Yue-tchi leva
une armée de 70,000 chevaux sous les ordres du
vice-roi (5lj3E) Sie (||f). Leur nombre effraya les
désignés respectivement comme « le maître des hommes », « le
maître des éléphants », « le maître des trésors » , le maître des che-
vaux 1» (Rémusat, Foe-koue-ki, notes, p. 82; introduction au Si-yu-
ki, par Tchang-houe, dans Julien, Mémoires de Hiouen-Thsang, I,
Lxxvi-LXXYii) est évidemment apparentée au système des quatre
« Fils du Ciel ».
* De Mailla, Histoire générale de la Chine (trad. du T*oung-tien-
kan-mou], 365 seqq.
26 JANVIER-FÉVRIER 1897.
troupes de Pan-tch'ao; le général eut beaucoup de
peine à les rassurer, quoiqu'il leur fît voir que les
ennemis, excédés par une longue marche et par les
fatigues qu'ils avaient essuyées au passage des monts
Tsoung-ling , étaient hors d'étçit de les attaquer avec
avantage. Sie fut vaincu, et le roi des Yue-tchi ne
manqua pas d'envoyer tous les ans le tribut au-
quel il s'était soumise Ce n*était pas Kaniska, à
l'apogée de son règne et de sa puissance, qui sous-
crivait à une telle humiliation. Un lointain succès^
seur puissant encore, mais afftiibli, pouvait seul s'y
résigner.
^ De Mailla , 394* Le passage original se trouve dans la biographie
de Pan-tch*ao, Heou-han-okou , chap. 77, p. 4*. — lÀ Histoire du P. de
Mailla semble fournir une ^utre donnée importante sur le» Yiif^
tchi au temps de Pan-tch*ao. cEn Tan 94, Pan-tch'ao, ayant rendu
tributaires de la Chine huit royaumes du Si-yu, assembla leurs
forces et attaqua Kouang, roi de Yue-chi, qu'il fit mourir» (Hist.,
p. 397). Mais Toriginai (Heon-han-çhou, ch«p. 77» 4**) désigne
Kouang comme le roi de Yen-ki (Kharachar). De Mailla, qui tran-
scrit ce nom Yen-tchi, lui a substitué par une confusion graphique
Yae-chi dans sa traduction. La lecture de Toriginal n'est pas dou-
teuse, car Pan-tch'ao passe de là dsoi» le royaume de K.ieou-tse
(Koutché), effectivement limitrophe de Yen-ki. — Li^ biographie de
Pan-tch'ao marque encore , dans une autre occasion , la soumission
des Yue-tchi à Pan-tch'ao. « En ce temps , les Yue-tchi venaient de
se marier avec les K'ang-kiu (Fergana), et ils étaient apparentés.
Alors Tch'ao envoya des ambassadeurs avec de riches présents auprès
du roi des Yue-tchi , en l'invitant à montrer clairement au roi de
K'ang-kiu ce qui en était. Le roi de K'ang-kiu licencia ses soldats. »
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 27
III. SAINT THOMAS, GONDOPHARÈS
ET MAZDEO.
Le nom du roi Gondopharès , perpétué par la Lé-
gende Dorée à travers le moyen âge chrétien , et dé-
chiffré sur une ancienne monnaie du Gandhâra en
i854 ^ relie les antiquités de Tlnde aux antiquités
du christianisme et les associe en de commims pro-
blèmes. Si les traditions groupées autour de l'apôtre
Thomas ont préservé le souvenir fidèle d'un prince
obscur, perdu sur les confins de l'Inde, de l'Iran et
de la Scythie , il est permis de se demander où cesse
la fiction , où commence l'histoire en ces pieux ré-
cits. Von Gutschmid a, dans un mémoire resté das-
sique \ posé et discuté magistralement la question ;
mais la sagacité ingénieuse de i'érudit s'est exercée
sur des matériaux insuffisants, et les progrès de la
science ont ébranlé ses conclusions. L'épigraphie et
la numismatique se sont enrichies de documentsi
précieux ; la littérature de saint Thomas et des Actes
apocryphes s'est accrue de textes nouveaux et de
travaux considérables^. Un nouvel examen du pro^
blême s'impose.
^ Cunningham , Coins of Indian Buddhist stUraps with Greek in-
scriptions, dans J. A. S, Beng., XXIII, i854.
^ Von Gutschmid, Die Kônigsnamen in âen Apocryphen Apostel-
geschickten, dans Rheinisches Muséum fur Philologie, i864i i6i-i83
et 38o-4oi ; Kleine Schriften, II, 332-39^.
^ Max Bonnet, Supplementum Codicis Apocryphi, I, Acta Thoma,
Lipsiae, i883. — Wright, Syrian Apociyphal Aets of tko Apostles
28 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Deux apôtres passent concurremment pour avoir
évangélisé Tlnde : Thomas et Barthélémy. A com-
parer le cycle des deux saints, un contraste éclate
dès Tabord. La légende de Barthélémy se fonde sur
des notions vagues et impersonnelles. Le rédacteur
grec du Martyre de Barthélémy, copié servilement
par Abdias , débute par un étalage pédantesque de
fausse science ^ : « Les historiographes disent que
rinde est divisée en trois parties : la première, selon
eux, touche à TEthiopie; la seconde à la Médie; la
troisième est à l'extrémité du pays ; d'une part elle
s'étend jusqu'à la région des ténèbres , et d'autre part
jusqu'à l'Océan. C'est dans cette Inde-là que Bar-
thélémy se rendit. » Le reste des notions est à l'ave-
nant; la scène des Actes est si indécise, que le roi
Polymius, bourreau de l'apôtre, a pu passer soit
pour le roi de Pont, Polémon II, soit pour le roi du
Dekkhan, Pulumayi'^.
(II. English translation. London, 1871). — Malan, Certamen Apos-
tolorum , Conjlicts of the holy Apostles translatcd. . , London, 1871.
-— K. Schrôter, (iedicht des Jakob von Sarug lïber den Palast den
der Àpostel Thomas in Indien haute » dans Z. D. M. G., XXV, 1871,
321-377. — R. A. Lipsius, Die ÂpokrYphen Âpostelgeschichten und
Apostelleg^^nden , 3 tomes, Braunschweig, i883-i884. — H existe
une version arménienne des Actes apocryphes de Thomas, mais
elle est encore inédite. M. Carrière m'a signalé le manuscrit de la
Bibliothèque de Beriin , et M. Frédéric Macler a eu l'obligeance d'y
relever tous les noms propres et d'en traduire plusieurs passages.
Le texte paraît être identique au syriaque.
* Acta Apostolomm apocrypha, éd. Tischendorf. Lipsiae, i85i,
p. 2 43; Ahdiœ Apo^tolicœ hisloriœ, éd. Fabricius. Hambourg, 1719*
p. 669.
^ Lipsius, op. laad,,U, 2,71. £. Kuhn, Barlaam und Joasapk,
NOTES SLR LES INDO-SCYTHES. 29
L*itinéraire de Thomas est, au contraire, clair et
logique. Le roi Goundaphoros a chargé le marchand
Abbanès, qui retournait en Syrie, de lui procurer un
architecte habile, car il veut se faire bâtir un palais
magnifique. Le Christ vient au-devant d' Abbanès et
lui vend Thomas comme un de ses esclaves. L'apôtre,
qui hésitait à partir si loin , n*ose pas résister à son
divin maître et s'embarque avec Abbanès. Une heu-
reuse navigation les conduit au port d'Andrapolis,
capitale dun royaume. Ils descendent, poursuivent
leur voyage par terre à travers les villes de Tlnde ,
et arrivent enfin à la résidence de Goundaphoros.
Puis, sur Tordre du Christ, Tapôtre se dirige vers
Test et pénètre dans Tlnde Ultérieure. Il parvient à
la capitale du roi Misdeos et subit le martyre sur
une montagne voisine de la ville. Un chrétien dé-
robe pieusement le cadavre du saint et transporte
ses reliques en Mésopotamie.
Abbanès et son compagnon suivent la route régu-
lière du trafic entre les côtes de Syrie et le Penjab.
Pline ^ et Fauteur du Périple , qui écrivent peu de
temps après saint Thomas , tracent en détail le même
itinéraire. Les passagers et les cargaisons venus des
ports méditerranéens à Alexandrie passaient par
transbordement sur la mer Rouge; là des services
directs et des lignes de cabotage partaient de Myos
Hormos et de Berenike , touchaient au cap Syagros
Mûnchen, 1893 [Abkand, d. k, bayer, Akad. d. fViss., XX bd. ,
I abth. ) , p. 85.
' Hiit. natar,, VI, 26, io3.
30 JANVIER-FÉVRIER 1897.
en Arabie, et de ce point gagnaient ^ avec ou sans
escales , les comptoirs des bouches de rindiis , Patala
ou Barbarikon; a les navires y restent à Tancre; les
marchandises remontent le fleuve jusqU^à la capitale ^
Minnagar^ située en pleine terre, métropole de la
Scythie, gouvernée par des Parthes qui^ travaillée
de dissensions intestines, %e chassent constamment
les uns les autres w^ Si le pays n'était pas sûr, il va-
lait mieux prolonger la traversée jusqu'à Barygaza ,
sur la côte de l'Ariakê, à 1 embouchure de la Nar-
madâ ; une grande route de caravanes menait de ce
port, par Ozênê (Ujjayinî), àProklaïs (Puskalavatî)
sur les confins de la Bactriatie *.
* Pmp.mar. Eiythr,, SS-Sg.
' Ibid,, 48. La tradition des chrétiens du Malabar, dits Chrétiens
de saint Thomas, infirme en apparence les données des Actes.
L'apôtre serait venu en 5 2 ap. J.-C. de Socotara à l'île de Malan-
kara, près Cranganor (Malabar), et aurait fondé les sept commu-
nautés de Cranganur, Palur, Nord-Parur, Sud-Psdlipuram , Nara-
nam, Nellakkui et Quilon; passé de là à Mailapur (£aiubourg de
Madras) en Coromandel, il aurait converti le roi Sagan; un brah-
mane l'aurait mis à mort d'un coup de lance sur un mont voisin.
Le cadavre du saint aurait été transporté à Édesse , comme dans
l'autre légende. Mais l'antiquité de cette tradition reste encore à
prouver; elle ne s'appuie sur aucun document positif. La plupart
des historiens , en dernier lieu M. Lipsius , la tepoUssent comme
entièrement inacceptable. La précision des Actes contraste avec ce
récit incolore ; les uns recueillent le nom d'un véritable contempo-
rain, oublié par l'histoire; l'autre emprunte à la fable locale un
nom dynastique qui symbolise le passé. Paulin de Saint-Barthélémy
avait reconnu dès l'abord en Sagan le Saraganes du Périple, un
roi SAtakainii, et par excellence Çâlivâhana le Sâtakarni; comme
indication chronologique, Sagan-Çâlivâhana vaut le Vikramâditya
des contes.
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 31
Entraîné par Tesprit de système , Von Gutschmid
a cru nécessaire de retourner, en quelque sorte , l'iti-
néraire de 1 apôtre. Andrapolis, où Thomas débarque»
est ime ville des Andhras; elle est donc située sur la
côte du Konkan, où la dynastie des Andhras-Sâta-
karnis domine au premier siècle de Tère. Les voya-
geurs se dirigent de là vers le nord et Touest pour
arriver au royaume de l'iranien Masdeos , autrement .
dit Mazda. L'itinéraire amendé a l'avantage d'être
absurde; pour passer de la Syrie chez les Parthes, le
détour par le Dekkan est inadmissible. L'absurdité ,
introduite à plaisir dans le récit , est alors imputée
au rédacteur des Actes , et Von Gutschmid en prend
texte pour démontrer la véritable origine du récit;
l'auteur a emprunté brutalement la légende d'im
missionnaire bouddhique, peut-être de Nâgârjuna,
parti du Dekkhan pour porter la bonne parole aux
Yavanas et aux Pahlavas. Tous les détails du récit
soutiennent, au reste, cette hypothèse : les fréquentes
christophanies sont des apparitions du Bouddha; la
valeur curative des reliques est ime superstition
bouddhique ; les miracles de ITiomas correspondent
aux facultés surnaturelles de l'Arhat; les démons
expulsés par le signe de la croix ne sont que des
râksasis mal déguisées ; le lion qui met en pièces et
déchire Técuyer impie est enfin la réalisation inin-
telligente d'un nom consacré : Çakyasimha, le lion
des Çakyas.
L'ingénieux échafaudage de Von Gutschmid re-
pose sur une donnée contestable et sur une donnée
32 JANVIER-FÉVRIER 1897.
•
fausse. L'interprétation géographique, fondée sur
ie nom d'Andrapolis , est fortement ébranlée par le
syriaque et Tarménien; lun écrit Sndrûk, Tautre
Sndrak ; le grec a pu laisser tomber la sifflante ini-
tiale , comme il a fait par exemple dans Andracottus ,
employé concurremment avec la forme intégrale
Sandracottus. Les Andhras, le Dekkan, Nâgârjuna
seraient éliminés du même coup. D'ailleurs, quand
le nom d'Andrapolis serait exact et que l'explication
en serait juste, l'itinéraire demeurerait jusque-là
vraisemblable; le Périple signale la route des ports
du Guzerate au Caboul par Ujjayinî. Mais , pour faire
passer Thomas chez les Parthes, von Gutschmid est
obligé de contredire expressément le témoignage
unanime des textes. Dans les Actes, l'apôtre en quit-
tant le royaume de Gondopharès se dirige vers l'est;
dans la Passio , il prend le chemin de l'Inde Ultériem'e.
L'éthiopien , qui représente une forme autonome de
la tradition , conduit également Thomas vers l'Orient
après la conversion de Gondopharès ; la capitale du
roi Mastius (Misdeos) y porte le nom de Quantaria,
où paraît survivre un souvenir fidèle de ce Gandhâra
que les Çakas, les Kouchans, les Parthes occupèrent
tour à tour. Une autre tradition , étrangère aux Actes,
mais constante chez les Pères grecs à partir du
V* siècle , désigne par le nom de Kalaminê la ville où
Thomas subit le martyre. Von Gutschmid rappelle
à ce propos un village de Kalama sur la côte de
Gédrosie, face à l'île de Karbinê ou Karmina;
le nom cache peut-être, sous une déformation, la
iÂ
NOTES SUR IJ:S INDO-SCYTHES. 33
ville de Min, Min-nagara, métropole de Tlndo-Scy-
thie K
La connaissance exacte de l'Inde éclate dans les
épisodes et lesi détails des Actes. En débarquant à
Sndrûk-Andrapolis , Thomas est obligé de prendre
part à ime fête ; iï y chante un hymne mystique en
sa langue maternelle. Dans la multitude qui l'entoure,
une seule personne le comprend; c'est une simple
joueuse de flûte. Palestinienne (Ej8pa?a) de nais-
sance , comme Thomas ; le roi du pays l'avait engagée
pour égayer de ses airs les convives rassemblés. La
rencontre, pour être surprenante, n'en est pas
moins conforme aux vraisemblances. Les jeunes mu-
siciennes d'origine occidentale étaient, au témoignage
de Strabon \ un article d'importation assuré . de
plaire dans l'Inde; elles ne s'y distinguaient pas
professionnellement des «jeunes filles bien faites des-
tinées à la débauche » que les trafiquants grecs of-
fraient , avec des instruments de musique , aux rois
des ports du Guzerate^. Les ânes sauvages, qui
viennent d'eux-mêmes s'atteler au char de Thomas
' La ville de Gondopharès ne reçoit de nom que dans la Passio ;
les manuscrits donnent Elioforum» Yroforum, Hienforum, In-
forum, Hierapolis.
* Strabon (éd. Mùller-Didot), 82 , 18. Eudoxe de Cyzique, ce
précurseur de Colomb, partant de Gadès pour ^er dans Tlnde,
embarque en guise de cargaison fiovfftxà ^aièiffxdpta xal îarpoùs
xal iXXovs re^vhas,
^ Perip, mar, Erytkr., S 4 9. Le terme fiovfftxd, qui reparaît dans
ce passage et qu'on traduit généralement par « instruments de mu-
sique», rappelle directement les fjLovatxà ^(uStaxdpia de Strabon.
IX. 3
et qui le cpfldviisent à. ia yilie de Misçlçps^ ^e se
trouvent précisément dans ilnde que sur ies 1:]|0T^
de l'fedus , QÙ règnei^t Qoa^opbarès et SfQix voisin ^.
Avec ia ps^^ure et a^yeç Iç^ textes, les ipoi^umepts.
attestent lexacti^^de d\\ conteur : les ruin^§ ^Vi Gw-
dhâra, tirées ç\prè5 ui^ ^png oyiAx (Je 1?^ poussière des
siècles, portent çncorç len^preinte indiscutable dçs
artistes Jti,elléniques qui yî^^rent, comme le hé^'os
des Actes , g pailler 4fti\s \^ pierre et dea stèles et de;^
temples et des résii^enççs royales ». |Vêvait-il aussi ^e
palais célestes, le sculpteur iQçç.nn.u qui yini^ tracer
sig: un, pilier bou,dd|;ii(jvie Hmîige du Bon f^^teur,
telle qu 01^ la voit aux Catacombes^ de Rome^?
Les Actes et la littérature qui ^y V^W^Ç^^ n o^t
pas englobé toutes les transitions ep eçiUVP. sjur \(^
voyage de Thomas aux Indes ; d'autres légendes, cir-
culaient encore, également fondées sur des connais-
sances exactes. L apocryphe*/)^ Transita Mariœ, qui
se classe parmi les produçtiops les plus anciennes
du christianisme^, rappçUe brièvement uu de ces
épisodes, surprenant d'exactitude^^ Thomas, trans-
porté par miracle près de la Vierge à ses derniers
^ Cf. Hunter, Impérial Gazetteer of India, XIV (Index), s. v-
Asses ( PFild). ■
* Cole, Grœco-Buddhist sculptures Jrom Yusufzai, i885; cf. Grùn-
yifedely Buddkistiche Kunst in Indien, Beriin, i.ÇgS; Foucher, ^et
scènes figurées de la. légende du Bouddha (dans la Bibliothèque de
l'École des hautes-études, scieAces reUgieuses, t. VII, 1896).
3 Tischendorf, Apocalypses apocryphœ , Intr. p. xxxYi : «(iibiçunçi)
non pertinere ad medii aevi, sed antiquitatis christianae monumenta
certvim est, quanquam ambigi potest utrum saecuio demum qi^e^to.
an prius prodierit».
NOTPS SUR lES^ EHDO-SCYTHKS. • 3i5
momei^itsi^ ç'çptretiwt ayec iea |ipo^^. f Je p^fcou
raisi, (Ut-ii, la contrée de^ J^^e^ et;, par i^ grâce du
Christ,, j y publiais i'Év^mgile.i iç^ fi^Si de^ U soçur du
roi, appejlfé L^bdanèss \ éfe^t &\ir i^ ppipt, de^recevcdr
ie baptêflie, quai^d TÇl^prit S^^l^^v parif^ ^v» >î h^
^eveu dç Oondopli^ès pe parar| pf^ d^^ les Acjtes ,
(jui meï^ticMfW^^t ^Ç^vdçpa.enti Gad^ ftère dij wî^î
mais la nun[\îsmatiq[ue Va faH connaître. Âbdag^^ès ,
qui frappe des 4égei;ide^ bilii^gue$.$ur ses monnaies,
prqçl^Line en devpt langues sa royale p^entéî iif,v$i(l^ffo
aSek^êS&vs d'une part^ ej\ dfare\eTs.gimdap}i^r(irbhrar
torputrçifSa^, Atdj^gasès, il est yifaji, est le fils. d un
fr^e de Gondopharès; It^d^^^s est le i^s. d upe
sçeur du rolj mais^ e^^ d^pit ^% oeUe légères diyer-
gçnce, U ^t diffioUe de ^pçyf^ç le% fkM personnages
et çieme les dçux npm^^.
^ Apocçdypsçs Qtp9ii?:yphff» p. \o\« ^e ^te sydaque n" 2 (cité
iW., p. XXXVI, note) donne, par. suite d'une confusion : f Le neveu
de Ludan, roi de l'Inde.» Les recensions arabe, latine et syriaque
TL° 1 indiquent simplement que Thomas était dans l'Inde.
^ Von Qutscl^nid çroyi^t rçi^ouveriç ncgot de.G%d , frère de Gondo-
pharès , dans^ Tinsçription ^a^ke^ta oaSa lue par Longp^ie^ sur une
monnaie de Gondopharès. Mais la lecture de Longpérier résultait
d'une erreur, rectifiée depuis par les nouveaux exemplaires , et Ter-
plication de von Gutschmid est éliminée.
^ Pour les monnaies d'Ab.dagasès , o».\re ]fis, aj^ticles déjK cités ,de
Cunningham, v. Hœrnle, Copper-coins of Abdagases , Proc. J. A, S,
Beng,, 1895, 8.2-84.
^ Le lambda initial de Ls^dai^ès résulte peutrétre d'une diUo-
gçaphie (A)ABAANHÇr M*Marqi^ir|, Beitràge zur G^sçhichte nnd
Sage von J^rân dans Z. jP^ M. G,, xlix ^1 896 ) , 682, explique Ab^
gases par «wunderbar scbôn» de gaà abea^j^»^. L'emploji,4e.la fornxe
hypoiço^tiq^e se çou^me pQur \iii ç^rtaiu i^opo^MC^ dSLCton^ paribes.
3.
36 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Tant de faits exacts et de notions positives con-
servés dans le cycle de lapôtre Thomas autorisent à
chercher dans ITiistoire réelle de Tlnde le roi que
les Actes nomment à côté de Gondopharès. La
chronologie, obscure et conftise comme toujours,
dispose cependant ici d'im utile repère. L*inscription
de Takht-i-Bahi^, qui commémore ime fondation
pieuse, porte comme date «Tan 26 du roi Gudu-
phara, 1 o3 [en lettres et en chiffres] de Tère continue
{samhaddha?) , le cinquième jour du mois vaiçâkha ».
La lecture et l'interprétation de Tépithète appliquée
à 1 ère sont incertaines, et le point de départ de Tère
est indéterminé. Mais Tidentité du roi n est pas
douteuse : sur les monnaies bilingues du roi Gondo-
pharès, Guduphara est une des formes indiennes qui
servent à transcrire le nom du roi^; ce nom ne pa-
raît point en dehors de la série dite des Indo-Parthes ,
et il n y est porté que par un seul prince. Si Gondo-
pharès régnait depuis vingt-six ans en Tan io3 de
l'ère inconnue, son avènement remonte à l'an y y
de la même ère. Une ère également indéterminée,
mais incontestablement assez rapprochée de la pre-
mière, est en usage continu chez les Kouchans à
partir de Kaniska ; le nom de ce prince figure dans
une inscription de l'an 5 ^. Si nous admettons par
' Dowson, J. R, A. S,, n. s., VII, 376 sq., et IX, i44-i46. —
Senart, J. A., XV {1890), 2, ii3-i63.
* M. Bûhler a récemment signalé, d'après M. O. Franke, une
forme nouvelle « Gndupharna » sur des monnaies de Beriin , W. Z.
K, M., 1896, p. 56, note.
^ Bùhier Jaina Inscr. tron Mathara , dans Epigr. Ind. , 1 , 38 1 (n* 1 ).
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 37
hypothèse l'identité des deux ères, Vâsudeva^ chez
^ Le nom de ce roi, si franchement indien, ne laisse pas qae de
smprendre après les noms encore barbares de Kaniska et de Huska.
Une inscription de Sanci (Bûhler, Ep, Ind,, II, 36g) donne, il est
vrai, une forme intermédiaire : Vâsuska. Me sera-t-il permis de ha-
sarder ici une hypothèse sur Torigine du nom de Vâsudeva? Le
nom des Kouchans, sur les plus anciennes monnaies de la dynastie,
prend en indien la forme Knsana ou Khasana^ en grec la forme
KOPCNA (KO PC A NO sur les monnaies de l'incertain Miaos ou
Heraos); et XOPANO. La graphie PC correspond aux premiers
essais pour rendre avec les caractères grecs un son étranger, re-^
produit ensuite par P pour aboutir à une forme nouvelle de P à
la hampe prolongée : ]>. La prononciation xopapa devait sonner à
une oreille indienne comme le nom de Krsna, que les Grecs
ont transcrit par xopadvnt, (La g^ose donnée par Hésychius: Sop-
admis* 6 tLpoaîkîiç wap' tvèolty se corrige d'elle-même;) Le nom
de Kusana, entendu ainsi, pouvait se traduire en indien par un
des synonymes de Krsna. Vâsudeva, un des noms les plus fré-
quents du héros divin , a donc pu se substituer au nom de Kusana
comme une sorte de synonyme. La multitude de coins frappés pen-
dant plusieurs siècles au nom de Vâsudeva serait le monnayage de
rois Kouchans indianisés. D'aUleurs, si l'équivalence de P ou ]> avec
le s indien ou iranien est incontestable , leur identité reste à établir^
En face des noms Kanérkés, Ooérkés = Kaniska, Huviska, Hérodote
cite un roi de Çakas nommé Amorgés : la formation de ces noms
présente une ressemblance frappante; le nom donné par Hérodote
au fils de la fameuse reine Tomyris , Spargapisés , qui rappdle de
si près les noms de plusieurs rois classés par les numismates auprès
de Gondopharès , par exemple Spalgadamés , semble montrer les
mêmes formations onomastiques en usage chez les Scythes contem
porains du Christ. Les monnaies de Spalirisês attestent Tétat flottant
de la transcription; son nom y est écrit tantôt Sapilirisou, tantôt
Spaiirisou , et aussi Rpalirisou. Le son scythique comportait sans
doute une aspiration très forte. Il n'est pas impossible que les
ScYthœ Chaaranœi de Ptolémée avec la ville de Khaurana ( VI , 1 5 ,
3-4) placés à la frontière septentrionale de l'Inde, le long de
TEmôdus ( Himalaya ) , soient les Kouchans. Le nom , en tout cas ,
est identique extérieurement à la forme XOPANO s Kusana des
monnaies de Kujulakadphisés. (Cf. p. ii note.)
38 JAIvVik'H-FÉVftiEh idQl
ies Koûichâttfe , est cbfttetti)p'ofaih dé Ctohdôphâi*èfe ^ ;
ses dates extrêmes, actuellement connues, vont de
7 à à' ^8. Le nom sanscrit du roi VâsudeVâne sfe ren-
contre pas en dehors des monuments épigraphiques;
les monnaies inscrites en lettres grecques lappellent
BAZOÀHO et BAZAHO; destinées à circuler sur un
vaste domaine, eUes reproduisaient sans douté de
préférence la forme courante du nom royal. En pas-
sant sûr le territoire iranien , le nom de Bazdeo ,
soumis aux in&uencës màzd^enn^s, risquait dé ise
tremsformer aisément en MazdeOi La confusion des
deux laibiales en position initiale \3^ toiistânté', il suffit
de rappeler, pour s en tenir à Tlndé, le nom de
Mumbâ transformé en Bombay par les Portugais
et, plus andehhetnèht encore, le nohi dé Minriagar
(Périple, $ /io) écrit feinnagar par Ptolémèe. Mazdeo
est pt'écisément la forme originale où convergent les
nômbffeuses variantes dû hotii rbyàl cité par les Actes :
le grec flotte entre Misdaios, Misdeos, Mesdeos, al-
téré en Smidaios dans les Menées ^ en Smindaios dans
Nicé'phore ; le latin des Miràcnla et de la Pâ}ssio donne
Mesdeus et Misaeus; le syriaque, d autre part, donne
* M. von Sallet a déjà insisté sur la coïncidence des dates épi-
graphiques de Condopharès et de Vâsudevà. « Si l'ère est là même ,
ait-il , Gondbpiiàrès tombe à la fin des Indo-Scythes , peut-être même
après le dernier, Bazodeo. Mais, numismatiquement , à mon avis,
c'est presque impossible, car bazodeo ne peut pas être très éloigné
du temps des If^assanidés. Gohdopharès semble antéHeur. ÎSi , cepen-
dant, les ères sont les mêihes de part et d'autre, il reste une diffi-
culté dont la s'olution appar^eiil aux indologuës. Je mettrais Gondo-
pharès après Jésus-Christ,mais avant les Turuskas. » (Die Nackfolger
Alexmdert det Grossén in Baktrién und, Indien, 5a).
NOTES StiR LfeS INÎX)-!5tVWES. îiO
Maidki; ràhh^riien , Mêli ; féthibjiien , M'a'StîUs. Lé
notoi ^brté^àr lé fils de ÎWâsdèôfe suggère \ine solu-
tion identique. Le grec écrit Oiizahès^ Ouazàhès,
lôuzâhès; le latih, Zuzànès el Luzànèô ; fe syriàqtiè,
Wièàn ; 1 arménien , Vizan. Von ÎGutâcîlnlicl et M. Mài'-
ifùiéH^ àjirès Itii y Retrouvent lé péhlevi Wîjèh,
persaii Bîjéh; mais là îrestitùtion proposée ïié rend
pà^ ï^'aistin des lôAtiés grecques et latines* de pliils,
admissible isi oh transporte le royaume de Mêsdéoà
dâhà Wiràii, éîlè ë^ méxplicâklé feri pa^s ihdiferi. Le
redàfcteùr dés Actes est ïrop feîeh informé siii* Tlnaé
polir àttiîblier à un j)rihcé clé ce pays lé nôtti d un
héroà feecôridàiré dé l' épopée irahièhhe, Bezhaii, filS
dé Gèv, fils de Grudâi^z. L'é souvenir de ce pers<5i\-
hà^è à pu saïis douté exercer line influencé s\ïï^ la
transcription syriaque et arménienne dû nOiii 6n-
gîhal, mais lés formés grecqu^és et latines excluent
identité des deux noms. La comparaison dé toutes
les Formes ramené a un original -oazan, ou plutôt
jotezâH; en efiet, la trahsiormâtion dé là syllabe ii
en gu, déhnilive au temps des Sàssanides, eét en
^ Les formes louzanês , Zouzanés en grec , Zuzanes et Luzanés
eîà latin , cohserVent pé'ut-êtré la Vrâce a une l'étiré mîttiié àîspirùiè
dans Ouzanes. Il faudrait moins qu'une correction légère , péUl-êtlfe
seulement une autre lecture du manuscrit pour changer loviavris en
* Màrij^Hi Èeitrà§è inr fcéiftflib^tfe ttHtî StJ^e VDh Et-lan, dans Zi
î>. M. n., XLIX (ï8^5), 628-672; M. Mtttttttiirt, dâtt^ cet article,
rappdle aussi le nom des rois ( au nombre de 3 ou 1 2 ] que la ti^r*
tîdti dëà%n^ cdibi^é ïèi dblitéMpT^t^iiià dû C&ri^^ daft) !b ubbde ira-
fiîeHt be f6\ de Bà&l (meim) y lest à)ipdé Akhsàyhi's bAr Sàk&BliH
40 JANVIËR-FÉVRIEE 1897.
voie de s'accomplir un peu après l'ère chrétienne et
facilite la substitution d'un des termes à l'autre;
d'autre part, sur les confins de l'Inde et de l'Iran, à
la même époque , la prononciation , en équilibre in-
stable, oscille entre a et gu initial. Le nom de Gon-
dopharès en donne un exemple concluant; tandis
que l'inscription de Takht-i-Bahi et les légendes in-
diennes des monnaies écrivent Gudaphara, Gudu-
phama, Gondophara, lies légendes grecques hésitent
entre trois transcriptions : Gondapharou,Induphrru
et Undopherrou. L'équivalence en quelque sorte
officielle de Undopherres et Guduphara autorise à
poser aussi l'équivalence de Ouzanes et Gusana.
Gusana est la forme officielle que revêt le nom des
Kouchans dans deux documents épigraphiques datés
l'un du règne de Kaniska^, l'autre de l'an 122^, La
seconde de ces inscriptions , postérieure d'un siècle
à Kaniska, n'est séparée que par im intervalle de
vingt-quatre ans de la dernière date attestée pour
Vâsudeva-Bazdeo. Elle mentionne un maharaya gu-
sana, mais sans spécifier s'il s'agit du nom dynastique
ou du nom personnel du roi. Le maharaja Gusana,
qui suit de si près le Kouchan Vâsudeva, est peut-
être identique au prince royal Ouzanès, fils de Mas-
deos *.
^ L'inscription de Manikyala porte : gusana-vaça sœjivardhaka.
Cf. Sénart , Notes d*épigraphie indienne, Yl, dans J. il.^ 1896 , 1, 5-a6.
' Inscription de Panjtar, publiée par Gunnîngham , Àrchœological
Snrvey, V, 61.
' n peut être utile de rassembler ici, en vue de rapprocbements
éventuels, les noms des autres personnages indiens cités dans la
NOTES SUR LES INDO-SCYTHES. 41
Si Gondopharès et Vâsudeva sont réeUement les
contemporains de Thomas, i'im et l'autre occupent
le trône vers ie milieu du premier siècle de Tère
chrétienne ^ Du côté de Gondopharès, ITiypothèse
concorde avec d autres données ^. Gondopharès
prend sur les légendes grecques des monnaies le
titre d'autokratôr, comme font les empereurs romains
à partir d'Auguste. Les Parthes Arsacides , intermé-
diaires naturels entre le monde romain et l'Inde,
marquent avec précision l'époque où ce titre passe
d'Occident en Orient : Phraates IV, qui règne de 8
à 1 1 après Jésus-Christ, est le seul (en dehors de
l'incertain Sanatrokès) à prendre le titre d'auto-
kratôr. C'est également à partir de Phraates IV que
l'oméga carré se substitue à l'oméga arrondi dans les
légendes grecques; les monnaies de Gondopharès
montrent la transformation accomplie déjà dans
l'Inde. Enfin, en se fondant sur l'identité des noms,
Cimningham considère Abdagasès , neveu de Gondo-
légende de saint Thomas. Le général de Mesdeos est appdé en
grec Siphôr, Suphôr, Sémphoros ; en latin, Sapor, Siporus , Siforus ;
en syriaque , Sîfûr ; en arménien , Siphor. Le chef des serviteurs de
Mesdeos est Gharisios (gr.), Carisius (lat.), Karîsh (syr.); celui-ci
a pour femme Mygdonia, dont la nourrice est Markia (Narchia,
Narka]. La reine, épouse de Mesdeos, est Tertia ou Tertianê;
Treptia (lat.), Tartahania (éthiop.). Le prince Ouzanes (nommé
Maiturnos en éthiop.) est marié à Asinara (Sisara, Mnésara); Ma-
nashar (syr.); Marna (éthiop.).
^ Les chrétiens de saint Thomas datent le martyre de Tapôtre du
2 1 décembre 68 ap. J.-C.
* Percy Gardner, The coins of the Greek and Scythic kings oj
Bactria and India, i886; Introd.
42 JÂNVÎER-FÉ'VHIEh 1397.
phai-ès, comme lé pétît-fils dû Pàtihë Abdagâsès,
qui commaHdàit en maître à là cour de Tlridate, en
Tan 36 de Tère chrétienne; il place en cônséqUéhcé
le règne de Gohdoj^harès entre 3ô et 6o a^l*è*s Jésto-
Christ.
Les dates, dégagées des textes chinois, ctthd\iîSeht
d autre J)art à placer vers la mêmie ^pbquê lé i'è^e
de VâsudeVà. Si là dynastie des Koùchûhs éfet ïbndéie
vers Tan 5o avant Tère chrétienne, Wsudeva doit
régner Vet-s Tan 5o après Jéèù's-Chtîst. Ltes diités
constatées dfe Kaniska vorit de Tari 5 à 1 an i 8 , quel
que soit le point de départ de lei^; ceflefe de ioh
successem*, Huviska , vont de 33 à 5 i ; celles dfe \^li-
deva, de 7 4 â 98. La mort de Kaniska toihb^ donè
entre 18 et 33; lavènement de VâstideVà feiitr'é 5i
et yd; un intervalle de dix-hiiit ans àii fti'oihfe, 4lé
cinquante -six ans au plus, de trente-sept ans en
taoyenné sépare ces deiix ëvéneihehts. Sila première
conversion d*un Chinois au bouddhisme reinokité au
temps de Kaniska, il faut nécessairement fixer au
temps de Vâsudfeva le voyagiô , rtfel ou imaginaire ,
de l'apôtre Thoniàs aux tildes.
Âddilièn ^ fe Hbtfe îïc fa ^gfe 9-, ~ Le nàêftîè Wâftlë fekt reproduit
dans îe Pa-îôueh-'À'ou-f^ (Côti. t^tijiskiM xxxvi. B; p. 43*'; chap.
2i Vie i'édittôh jajpohâiie) û'iipm ïé im-toûUn de Nâgârjuna
(Nanjio, lî6^); faàiâ, àOA fcfettfe Hèdâttiôft ; PuAiàlâvatî est dési-
gnée comme «la capitale des Yu^-tchi '( Y\i Ynè-ïchi Fou-Kie-lo
ïch'eA-g). Le Ta-peî Kvày (Mahâ-Kfthinâ-JiuHdàtîkA-sûtra; Nanjio.
1 17 ; coll. Fujishima xi, 9 , p. 87') désigné Foû-^a-fà-po-ti (Puska-
livàtî) codiMe là al^sidiebce Byaiè». L'WetttUé ti'é lan-chn et de
Puskalâvatî semble donc bien établi.
Lb NESTORlANÏSME. 43
I- - ^ ^ "te-
LE NESTORIANISME
ET
L'INSCRIPTION DE KARA-BALGASSOUN ,
PAR
ÉD. CHAVANNES,
L mscription de Kara-balgassoun a été signalée
pour la première fois par M. ladrintséf; elle a été
publiée par M. Heikel [Inscriptions ié VOrkhon,
planches 5o-6i), puis par M. Radlof [Atlas der Al-
terthûmer der Mongolei, plâriches XXXI -XXXV).
Celte stèle a été retrouvée, brisée en six ihorceàux,
dans remplacement qu'occupait siir là rive gauche
de rOrkhon , la capitale des khans oUï^ours du mi-
lieu du vnf siècle jusqu'à Tan Sdo iiè tiôtre ère;
elle a été érigée par un khaii ouïgtJÙr; elle est
écrite en trois langues : «chinois, ouïgour et tou-
kiue. Les textes ouïgour et tou-kîùe sont trop en-
dommagés pour qu'il ait été possible jusqu'ici de les
déchiffrer. Le té^cte chinois est moins altéré; M. De-
véria [Inscriptions de l'Orkhon, 1 898 , p. xxvii-xxtviïi)
en a le premier tenté l'explication ; M. Wassilief en
a fait une nouvelle traduction (publiée dans l'ou-
vrage de Radlof ; Die Alttàrkischen In^chriften der
44 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Mongolei, IIP fascicule, iSgS, p. 286-291); enfin
M. W. Schlegel , qui a profiité des travaux de ses de-
vanciers, vient de publier sur cette inscription un
très important mémoire ^ dans lequel il reconstitue
le monument original en suppléant aux lacunes du
texte par des conjectures fort ingénieuses et dans
lequel il résout avec une grande érudition tous les
problèmes historiques et géographiques quil ren-
contre.
On ne connaît pas la date exacte de ce monument.
La première ligne de finscription nous dit qu'il fut
érigé par le khan Ai Tàngridà kut bulmis alp hilgà,
M. Schlegel fattribue au khan de ce nom qui régna
de825à832. Mais un autre khan du même nom
régna de 808 à 821: je l'attribuerais plutôt à ce
dernier, car on évite ainsi de faire la supposition,
peu vraisemblable à mes yeux, que trois noms de
khans ont dû se trouver tout entiers exactement
compris dans trois lacunes de f inscription.
L'inscription de Kara-balgassoun renferme un pas-
sage extrêmement curieux où il est question d'une
religion nouvelle qu'un khan ouïgour fit prêcher
dans ses Etats, peu après l'année 762, par quatre
missionnaires venus de Chine. M. Schlegel a cru
pouvoir établir que cette rehgion n'était autre que
le christianisme nestorien. Nous allons discuter les
raisons sur lesquelles se fonde cette opinion.
' Die Chinesische Inschrift auj dem Viyurischen Denkmal in Kara-
Balgassun [Mémoires de la Société Jinno-ongrienne , ix)\ Helsing-
fors, 1896; in-8% p. xy-i4i et 1 planche.
LE NESTORIANISME. 45
I
En premier iieu, ii importe de remarquer que la
religion mentionnée dans Tinscription de Kara-bal-
gassoun n y est pas assez nettement caractérisée pour
qu'on puisse affirmer qu'elle est le nestorianisme ^
Tout au plus, pourrait -on dire avec M. Wassilief
(op. cit., p. 287, n. 2, et p. 288, n. 1) qu elle n est
pas le bouddhisme. En réalité, les arguments de
M* Schlegel se réduisent à un seul; ii est vrai da-
jouter que cet argument unique n'est point sans va-
leur; je commencerai par Texposer en le renforçant
moi-même de quelques raisons nouvelles.
On lit dans Tinscription de Kara-balgassoun
(colonne X, caractères 61-73), après l'énoncé des
faits qui amenèrent l'introduction delà vraie religion
(jE^^ÎC) chez les Ouïgours, la phrase suivante qui
est précédée d'une lacune de deux caractères : ^ ^
^ ^ jf[ W îl S ft ^ #ÎC fli « Les disciples de Mou-
che^ se succédèrent sans interruption^ de l'est à
^ La terminologie religieuse du nestorianisme chinois étant tout
entière empruntée au bouddhisme , les rapprochements qu on peut
faire entre quelques expressions de la stèle de Kara-bsdgassoun et
certaines particularités de style dans l'inscription chrétienne de
Si-ngan-fou ne prouvent aucunement qu'il s'agisse de la même reli-
gion dans les deux monuments ; il serait facile en effet de montrer
que ces expressions se retrouvent dans des textes bouddhiques.
^ On peut lire aussi Mou-tou,
^ L'expression ^ j^ se dit d'un cycle qui recommence aussitôt
terminé.
46 JAI!(VIï;R-FÉVf\IER 1897.
Touest et allèrent de tous côtés prêchant et conver-
tissant ».
Le mérite de M. Schlegel a été de reconnaître en
Mou-che \^ personnage meçfte que M. G. Pbillips a
proposé , dans une très intéresisante note ^ de consi-
dérer comme un misgiannaire pestorien.
Avanl de citer le te^^te sur lequel M. G. Phillips
a fondé son hypothèse, il importe de remarquer
quil a été signalé pour la première fois p?ir le P.
Gaubil. Nous lisons en effet, dans ï abrégé de f histoire
de la grande dynoMie Tang [Mémoires concermu^i les
Chinois, vol. XVI , p. 1 2-1 3) : « i° A la septième an-
née hoy-ynen (année 719 de J[.-C.), le roi de Toa-
ho-lo offrit à Teuapereur v^n savant, i^ommé Ta-mou-
tou^, très versé dans iesi mathématiques. Le roi
diaait, dans la lettre quil écrivit à cette occasion,
que Ta-moU'tou pouvait très bien répondre sur tout
ce qu'on lui proposerait sur les sciences ; le roi priait
l'empereur de donner à ce savant des revenus fixes
et un temple pour les exercices de s% r^igioç^. L'au-
teur du livre où est cité ce trait d'histoire dit que
cet homme était comme Li-ma'theou[le père Ricci),
et que les savants de la cour de JfHuen-tsçng , par ja-
lousie, firent renvoyer cet étranger. — r a° Les mé-
moires de l'histoire des Tang sur le royaume de 7a-
tsin ou Fou-lin disent qu'à la septième q.nnée kay-
yaen le roi de Fou-lin se servit de la voie de Ton-ko-lo
^ China Beview, vol. VII, p. 4i5.
* On verra plus loin que le nom complet dç Jifou-ehe ou Idau-tou
est en effet Ta-mou-cke ou Ta-moa-tou.
LE NESTORIANISME. 47
pour faire l^ommage 4 1 empereur, et qu'on offrit un
lion; et la npt\çe des pays connus de^ Qhinpis dit
que le çoi de. Ta-tsin qu Fau^'lm, à ï^ septième année
kay-yuen, paya le tribut à l'empereur, et lui envoya
un religieux ou prêtre d'une grande vertu ; on peut
aussi traduire d'un grand talent, et parla Qn voit que
ce Ta-mou-toa était ce prêtre ou religieux d'une grande
vertu, envoyé par le roi de Fou-lin, c'est-à-dire par
l'empereur des Grecs . » . »
Le père Gaubit ne dit pas exactement où il a pris
ces renseignements : il se borne à indiquer qu'il se
réfère à un livre en onze cahiers composé au temps
de Kang-ht M. G. Phillips a été plus expliche : il
nous informe que son texte lui a été fourni par le
Hai kouo {ou tche îfe S S îè de PVei Yuen H |^R
(cf. 1?^ notice d^ Stanislas. Julien, ]\télang^es de géo-
graphie asiçttique, tome P^ p. 1 2/1-1 38 )i la d^r^\ère
édition publiée par l'auteur date de i852. M^^is
fVei Yuen, ^ussi ^)ien que l'écrivain consulté par le
P. Gaubii^ ne font que citer une encyclopédie pu-
bliée en Tan 1 0 ^ 3 so\;s le nonp^ de Tçh'efou yuen koei
flft i^ X H ; la Bibliothèque nationale possède cet
ouvrage monumental qui comprend mille chapitres
et s^ trouye relié en 48 volumes (nouveau fonds
chinois, n°548);le texte que fVei Yuen cite, inexac-
tement d'ailleurs, y ei^t répété deu^^ fois :
A\i chapitre 971, page 3 v° (vol. 47), nous lisons ,
sous la date de la septième année k'ai-yuen (719) :
48 JANVIER-FÉVRIER 1897.
^ # A W * Jtt; ± « têo a I» >9^ «1* * # »
Au chapitre 997. pages 3 v° et 4 r° (vol. 48), ie
même texte est cité avec des variantes : ie mot m
est remplacé par le mot 1^ ; entre le mot 3K et le
mot ^ , le mot JSt est supprimé ; entre ie mot ^ et
le mot ^, le mot ^ est ajouté; enfin la citation se
termine par une phrase qui est omise dans la pre-
mière rédaction : ^ :^ IS "n SI Kio Je conserverai
ces deux dernières variantes (à savoir l'addition du
mot ^ et de la plirase finale) et je traduirai ce texte
comme suit :
a Au sixième mois , le royaume de Ta-che (Arabes) ,
le royaume de Tou-ho-lo (Tokharestan) et le royaume
de rinde du Sud envoyèrent des ambassadeurs rendre
hommage à la cour et apporter tribut. Pour ce qui
est du royaume de Tou-ho-lo (Tokharestan), le roi^
Tche-han-na Ti-che envoya au trône ime requête
pour présenter un homme versé dans l'astronomie,
Ta-mourche , disant que cet homme était d'une sa-
gesse et d'une pénétration très profondes et qu'il n'y
avait aucune question à laquelle il ne sût répondre ;
(le roi) priait humbiement l'empereur que, dans sa
bonté, il fit appeler Mou-che, qu'il l'interrogeât en
^ La position du caractère 3E entre Tche-han-na et Ti-che im-
plique que ce sont deux mots différents.
LE NESTORIANISME. 4»
personne sur ce que faisaient et pensaient lui ^ et les
siens, ainsi qxie sur toutes les doctrines religieuses;
(Tempereur) reconnaîtrait que cet homme avait bien
de telles capacités; (le roi) souhaitait et demandait
que (rempereur) ordonnât qu il lui ^ fût fourni son
entretien et en même temps qu'on établît une église
pour qu'il s'y acquittât du culte ^ prescrit par sa re-
ligion. Son fils aîné était Ki-lie-tien, »
L'exactitude du témoignage du Tch'e fou yaen
koei est confirmée par un texte plus ancien encore
que j'ai trouvé dans le T'ai ping hoan yu ki^ >!c ^
S ^ S£ î géographie publiée pendant la période t'ai-
ping-hing-kouo (976-983). Au chapitre 186, à l'ar-
ticle du royaume de Tokharestan, on lit ceci :
A ;:^ ^ ^ Ira i&n K Se o « La septième année k*ai-
ja^n (-719), le Yabgou^ de ce pays, Tche-han-na
Ti-che, adressa une requête au trône pour présenter
un astronome, Ta-mou-che, en demandant qu'on
lui imposât des épreuves. »
^ Le mot ^ « sujet » , doit être un terme d'humilité par lequel
le roi du Tokharestan se désigne lui-même.
^ A Ta-mon-che,
^ L'expression kony-yang désigne les offrandes faites à la divinité
et, d'une manière plus générale, le culte qui lui est rendu.
* Cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque nationsde ( nouv. fonds
chinois, n" 799). J*en possède moi-même un exemplaire.
^ Nous savons par le Tang chou (chap. 221, 2* partie,
p. 4 v°) que le roi du Tokharestan portait le titre turc de Yabgou :
-S 3E M ^ ^' ^^^ ^® *^^''® ^^ Yahgou, cf. Thomsen, Inscrip-
tions de l'Orkhon déchiffrées, p. 69 et p. 1 92-193 et Schlegel, Toung-
pao, vol. VIT, p. i85.
IX. fi
iwrniwr.KiB ■*Ttu>tLi.
$iO JANVIER-FÉVRIER 1897.
De ces t^^^tes» il résulte dVbprd que le upip
complet de l'envoyé du roi de Tokharestan est J'çl-
mou-che. Quoiqu'il soit possij^le de le rencqntr^r spus
la forme abrégée AÎQu-che, il est probable que, dans
l'inscription de Kara-bçilgassoun, il fs^ut substituer le
mot ta :f^ au mot ^ que Mt Schiegçi ^ plftcé par
conjecture ayant le nom de Mou-che.
En second lieu, il est évident que Ta-mou-che
était un religieux dHjne secte spéciale , puisque le roi
de Tokharestan demande qu'on lui donne une église
où il puisse célébrer son culte.
Enfin, de la seconde rédaction du TcKc.fouyum
koeiy il paraît résulter que Ta-mou-che avs^it des fils.^
puisqu'on cite le nom de l'aîné d'entre eux^ 7a-
mou-che ne peut donc pg^s être un religieux boud-
dhique; il serait possible au contraire qu'il fût un
prêtre pestorien, car nous savons que le mariage
était autorisé dans le clergé nestorieu. A b fiu de
l'inscription de Si-ngan-foa ^ nous voyons mentionné
« Yezdbouzîd , prêtre et chorévêque de Koumdân
( TcKang-ngan) , fils du défunt Mélès , prêtre de Baikh ,
ville du Tokharestan » ; ce fils d'ecclésiastique avait
lui-même un fils qui était «Adam, diacre, fils de
Yezdbouzîd, chorévêque ». On remarquera d ailleurs
que le prêtre Mélès, père du chorévêque Yezdbqu^îd
^ Je dis : « n parait résulter » , car il serait à la rigueur possible
que Ki-Ue-tien fut le fils du roi du Tokharestan; il est cependant
beaucoup plus probable qu'il est le fils de Ta-mou-che.
- Cf. Legge, Christianity in China, p. 3i.
LE NESTORIANISME. 51
et grand-père du diacre Adam, était, comme 7a-
moa-che, originaire 4u Tokharestàn.
Telles étant les inférence5 qu'on peut tirer du texte
du Tch'e Jqu yuen koçiy on est tenté de ie rappro-
cher d'un autre texte qu'on trouve dan^s le Kieou
T'ang chou ^M^ (chap- » 98 , p. 12 r°); cet ou-
yrage historique nous dit : « La septième année k'ai-
yuen (719), au premier mois, le souverain (du
royaume de Fou-lin ^ iSi ) envoya im grand digni-
taire cln pays de Tokharestàn offrira (l'empereur de
Chine) deux lions et deux antilopes; peu de mois
après , îl envoya encore un religieux de grande vertu
rendre hommage à la cour et apporter tribut ^ ^
Ce religieux de grande vertu ne serait-il pas 7a-
mou-che, qui arriva en Chine le sixième mois de la
septième année k'ai-yuen et qui» de même que l'am-
bassadeur envoyé peu de mois auparavant par
le roi de Fou-lin , était originaire de Tokharestàn ?
Le père Gaubil est le premier à avoir rapproché les
deux textes et identifié le» deux personnages. M. G.
Phillips a été plus loin : considérant que , dans l'in-
scription de Si-ngan-fou , le$ missionnaires nestoriens
sont appelés « rehgieux de grande vertu ^ » ;t ^ ff" »
^ M. Ps^ker [Journal of the China Branch of tke Royal Asiatic
Society, vol. ^XIV, p. 991-292) a déjà montré qi^e cet argument
n^avait pas une valeur absolue, car l'expression Ta té seng s'ap-
pliqqe aussi, biep^ aux bouddliistes qu'aux nestoriens. Aux textes
déjà cités par M. Parker, j'ajouterai celui-ci : en 7^7, on voit arri-
ver à ta cou|* de Chine le ( maître du ) Tripitaka , reiUgieux de
grande vertu, Ta-mo-tchan, originaire de l'Inde de TEst ^ ^ ;;f^
4.
52 JAxWIER-FÉVRIER 1897.
il en a conclu (en faisant d'ailleurs toutes les ré-
serves nécessaires^) que Ta-mou-che, devant être
identique au « religieux de grande vertu » envoyé en
719 par le roi de Fou-lin, était probablement un
prêtre nestorien.
Admettant provisoirement cette manière de voir,
je la soutiendrai dun argument nouveau : que des
prêtres nestoriens aient pu être chargés d'apporter
des présents à la cour de Chine de la part d'un roi
étranger, c'est ce qui est confirmé par un texte im-
portant qui n'a été signalé jusqu'ici par aucun éru-
dit chiirois ou européen; dans le chapitre 971 (p. 9
'fê f^ ^ 9^ ^ C^^^^ J^^ y^^ koei, chap. 971, p. la r**;
vol, 47).
Si le « religieux de grande vertu » envoyé en 7 1 9 par ie roi de
FoU'lin doit être un prêtre nestorien , ce n*est pas parce qu'il porte
le titre de « religieux de grande vertu > , mais bien parce qu'il est
Tambassadeur du roi de Fou-lin, car le roi de Fou-lin est en réalité
le patriarche nestorien, comme M. G. Phillips l'avait supposé et
comme M. Hirth parait Tavoir démontré dans son magistral ou-
vrage : China and Roman Orient,
Le roi de Fou-lin n'étant autre que le patriarche nestorien , on
ne sera pas surpris de constater qu'il se sert générsdement de rdi-
gieux comme ambassadeurs. Ainsi , à la date de la première année
t'ien-pao (742 de J.-C), nous lisons dans le Tck'e fou yuen koei
(chap. 971. p. .4 r'; vol. 4?) =£ ^ jf «J S dE ït :^ ^
1^ Q cLe cinquième mois, le roi de Fou-lin envoya (à la cour de
Chine) un religieux de grande vertu». C'est ce texte auquel Yule a
fait allusion dans son ouvrage intitulé : Cathay and the way thither,
vol. I, p. LXIV-LXV.
^ China lieview , vol. Vit , p. 4 1 5 : « It seems therefore not impro-
bable that the Ta-Ie-tseng Envoy of the Tang history and this Tu-
huo-io missionary were one and the same person. » Exprimée dans
ces termes dubitatifs, la proposition est inattaquable.
LE NESTORIANISME. 53
v°, vol. Ziy) du Tch'efoa yuen koeiy nous lisons à la
date de la vingtième année /t'ai-ja^/i (782 de J.-C):
^4 ^ ^ o « Le neuvième mois , le roi de Perse en-
voya Tofficier P'an-na-mi et le religieux de grande
vertu Ki-lie rendre hommage à la cour et apporter
tribut. »
Le même fait est rapporté dans le chapitre 97 5
(p. i3 V*, vol. 47) en ces termes : A >^ J^ J5| o ÎS
+ /Eo]KS^II o«Le huitième mois, au jourkeng-
siu, le roi de Perse envoya Tofficier P'an-na-mi et le
religieux de grande vertu Ki-lie rendre hommage à
la cour. (L empereur) conféra à TofiBcier le titre de
«brave» et donna au religieux un kasâya violet,
ainsi que cinquante pièces de soie fine et il les ren-
voya dans leur pays. »
Or Ki-lie est mentionné dans Tinscription de Si-
'&^^^Mf^oooo « Il y eut des hommes tels
que le chef-prêtre Lo-han, le religieux de grande
vertu Ki-lie, tous noble progéniture des contrées du
métal ^ et religieux détachés des choses de ce
monde. . . »
' Cf. Legge, Christianity in China, p. 17.
* Ne pas traduire «la région de l'or», comme Pautbier, ni «gol-
den régions», comme Legge. Dans la théorie des cinq éléments,
c'est l'élément «métal» qui correspond à l'ouest, et c'est pourquoi
les pays de l'ouest sont désignés sous le nom de < contrées du mé-
tal».
54 JANVIKK-FÉVRIER 1897.
Ce Ki-lie (jui fut chargé par le roi de Perse d'ap-
porter des présents à l'empereur de Chine était donc
incontestablement un prêtt^ nestorien.
Enfin, comme dernière considération à faire
valoir pour justifier Tidentification avec le nesto-
rianisme de la religion introduite chez les Ouïgoiirà
vers Tan 762 , on rappellera que l'existence du nes-
torianisme chez les Turcs était connue bien avant
la découverte de Irnscription de Kara-balgassoun.
Voici les principales preuves qu'on eii peut donneir :
l'écriture ouïgoure est dérivée du ISyriaqufe; les éarac-
tères syriaques gravés sùT l'inscriptiott érigée en 781
à SUngan-foa montrent que, dès le viiî* sîèfcle, les
missionnaires nestoriens avaient apporta leibr écri-
ture jusqu'en Chine ; on est donc autorisé à adtnettre ,
comme l'ont fait Klâproth et Abel Rémuâat, qtie ce
sont les nestoriens qui ont fourni âtix Ouïgôtlrs les
modèles d'où ceux-ci ont tiré leur alphabet. — Lés
inscriptions syriaques de Graiid Tokînak et de Pisch-
pek attestent l'existence de cimetières nestorifehs, dès
le ix* siècle de nôtre ère , chez les peuples de race
turque qui habitaient sur les confins ocbidëntatix du
territoire chinois. — Jean du Plan de Carpin, l^gat
du pape et nonce en Tartarie pendant les années
1245, 12^6, 1247, dit en pariant des Ouïgours :
« Isti homines sunt christiani de secta nestoriano-
rum ». — Mar Jabalaha III, qui fut patriarche des
nestoriens de 1281 à i3i7 et le moine Rabban
Çauma qui, en 1287, fut ambassadeur du roi Ar-
goun en Occident, étaient tous deux des Ouïgours
LE NESTORIÀNlSMte. 55
dé ttaissance (cf. J.-B. Chabot, ffisioire aè Mûr Jàba-
lahi III. . . , p. 1 1 , n. 5 ).
Ainsi rhypothèse qui considère la religion dont
ii est question dans la stèle de tCara-balgassouh comme
n'étant autre que le nestorianisiiie est plausible. Mais
M. Schiegel donne cette hypothèse comme une cer-
titude, et cest ici que je cesse dé partager son opi-
nion.
L'identification de Ta-môu-che avec ranibassâdéur
dii rôi dé Foû-lin est en effet ôsséz arbitraire. Vôicî
ié raisonnement (Jii*oh pirôjJbsé : dans un premier
cas (ie i*' inôîs de là 7^ âiinéé k'àl-yuen), le roi de
Fou-lin envoie à la cour de Chine un haut dignitaire
du Tokharéstâri ; dans un isecotid càè, lé roi de
Tokhai^estàh envoie tin cérlaiii Ta-Ttioû-ché qui doit
être ùii religieux, et, vers k iîiêiiië 'épb(Jué, lé rôi
de Fôu-liïï envoie uii religieux de g^rande vertu :
|)tiîsque , dans lé J)reitiièr càà , 1 amhàssâdéiii' dû rôi
dé Foà'tih est uh hortinié dll T^okhàlré^tàn , dahs lé
second cas, Td-niôu-ché , religieux du Tokharéfetân,
doit être identique aii religieux dé grande vërtil
envoyé par le rôt de Fôii-lin» Cette ihrérehicé à qiiëique
vràiséiriblance , itiàis elle ri'éist pas logîijuémérit néces-
saire. Parce que le roi de Fou-lin s'est servi eh tliié
occasion d un officier du Tokhàrestàn pour apporter
ses présents à la cour de Chine, dira-t-on qiie tous
les envoyés du roi de Tokhapéstari sont aussi dé^
envoyés du roi de Fou-lin? Il faudrait alors regarder
aussi comme un prêtre nestorien ce religieux Nan-io
(Nàtidâ) (Jùi fut chargé en 729 pat* le roi de Tb-
56 JANVIER-FÉVRIER 1897.
kharestan d'apporter diverses drogues à Tempe-
reur ^,
En outre, Irnscription de Si-ngan-fou mentionne
les noms des principaux missionnaires nestoriens
qui vinrent à la capitale depuis Tarrivëe d'O-lo-pen
en 635 jusqu'à Térection de la stèle en 781. Pour-
quoi ne cite-t-elle pas Ta-mou-che, à la date de 719?
Cet argument a silentio n'est pas sans valeur, car
Ta-moa-che devait être un personnage considérable
puisque, un siècle après sa venue en Chine, Tin-
scription de Kara-balgassoun donne encore à ses
coreligionnaires le nom de disciples ou sectatem's de
Tq-moU'che.
S'il n est pas certain que Ta-mou-che soit un prêtre
nestorien , il nous reste à voir à quelle autre religion
il aurait pu appartenir. Or, abstraction faite du
bouddhisme qui ne paraît pas être en cause, nous
savons qu'aux vu" et viii® siècles de notre ère deux
religions d'Occident, autres que le nestorianisme,
ont pénétré en Chine; ce sont le mazdéisme et la
religion de Mo-ni. Les textes chinois relatifs à l'in-
troduction de ces croyances dans l'Empire du Milieu
sont cités en partie dans la dissertation de l'illustre
épigraphiste Tsien Ta-hin ^ i^ ;:^ Bff ; cette disserta-
^ Tch'e fon yuen koei, chap. 971, p. 8 r% vol. 47 : 17' année
k-ai-yoen . Jt M ^ iK B ^ f^ MM jSïm M ^ ^ M
^ ^ |g. — Le mot 1^ est ici Téquivalent du mot |S|g.
? Tsien Ta-hin vécut de 1728 à i8o4. Voir sa biographie dans
le Kono tch'ao sien tckeng cke lio ^ ]|H -^ J^ "^ f9^y chap. 34,
p. 13 et suiv. de l'édition lithographiée publiée à Shanghai
en 1886. — Sa dissertation sur l'inscription de Si-ngan fon est citée
LE NESTORIANISME. S":
tion a été mise à profit par fVang Tch'ang dans le
10 2* chapitre du Kin che tsoei pien (publié en 1 8o5)
et par ff'^ei Yuen dans le 26® chapitre du Hai koao
l'on tche (édition de iSSa).
Je vais reprendre ces textes par ordre chronolo-
gique, en modifiant souvent l'interprétation fantai-
siste qui en a été donnée par Pauthier (finscription
syro-chinoise de Si-ngan fou, p. 74-79), en remon-
tant autant que possible aux sources originales dont
s'est servi Ts'ien Ta-hin, enfin en ajoutant quelques
textes nouveaux à ceux qui étaient déjà connus. Je
me bornerai à fépoque des Tang qui, seule, nous
intéresse dans la question présente.
II
1** Le témoignage qui se rapporte à la date la plus
ancienne ^ se trouve dans la description de Tch'ang-
en général sous le nom de J^ J0^ ^ ^^ ^\ dans ce titre, le Hai
houo t'ou tche substitue par erreur le mot JJ au mot ^; les sino-
logues ne sauraient trop se tenir en garde contre les fautes d'im-
pression grossières qui abondent dans cet ouvrage.
^ D'après M. J. Ëdkins [China Review, vol. XIX, p. 55-56), on
pourrait retrouver la trace de sacrifices persans en Chine à une
époque très reculée. Mais la démonstration qu'il en donne est loin
d'être conA^aincante; si nous recourons en eflfet aux textes sur les-
quels se fonde M. J. Ëdkins, voici ce que nous constatons : le
commentaire Tso tchoan du Tch'oen ts'ieou mentionne, à la date de
la ig* année du duc //i (64i avant Jésus-Christ), un sacrifice où la
victime paraît avoir été un homme ; ce sacrifice aurait eu lieu près
de la rivière Se, dans la province de Chan-tong, Le commentateur
Ton Yn (222-28/1 après Jésus- Christ) remarque, à propos de ce
58 JANVIER-FÉVftÎER 1897.
ngan :fe ^ îÈ par Song Mirt'k'ieou^ ^ ^ ^- Sll feiit
en croire Renan ( Histoire générale et système comparé
des langues sémitiques , 4* éd . , p. 2 8 9 ) , Stanislas J vdiéh
aurait fait venir de Chine cet ouvrage; mais je ne
Tai trouvé dans aucune des bibliothèques publiques
de Paris; nous en sommes donc réduits aux citations
qu'en fait Ts'ien Ta-hin; elles nous apprennent en
premier lieu le fait suivant :
î» ^ *♦ 4o la w â « )iï t o à f^ i* îil>o # jm
S3 IJt flî ^ 18 o « Pour ce qui est du temple du dieu
céleste des (barbat^es) JSba, sitiié à lahgle sud-oùest
de THôtel de la trésorerie , il fut élevé la quatrième
année ou-té ( 6 2 1 ) ; ( ce dieu) est la divinité du ciel des
passage, que, sur les bords de la rivière Se, on trouve en effet des
sanctuaires du dieu méchant |^ |^ et qù*6n ofifre à cette divi-
nité des victimes humaines. A l'époque des Scng, un certain Yw
K*oan a identifié de sa propre autorité le dieu méchant |^ |A
dont parie Ton Yu, avec le dieu céleste f^^ |^ de la rdigion per-
sane (cf. le Si kl ts'ong yu de Yao K*oan, chap. i, p. 21 v*;sur cet
ouvrage, voir Wylie, Notes on Chinese literature , p, i 28). Ainsi c'esi
un auteur du xn* siècle de notre ère dont Topinion est reproduite
par M. Ëdkins; mais le texte même de Ton Yu, ail in' siècle de
notre ère, et le texte du Tso tchoan, antérieur de ^lùsieut's siècles à
notre ère , ne parient aucunement de la Perse et on h*feri peut tirer
une preuve que les religions ou les sacrifices de la Petsè eiissëht
pénétré en Chine antérieurettiënt au vii* siècle dé notre ère.
^ Sonj Min-k'ieou ayant vécu à l'époque deé Song, les sinôlogtiés
ont méconnu que Song était son nom de famille , et Tappellenl Mih-
h'ieon de Tépoque des Song. Mais la notice du Se k*oa U*itien chou
tsong mou (chap. Lxx, p. 12 r") sur le Tch'ang-ngàn tche comMeh-
çant par les mots ^ 5|ç ^ ^ » il faut dire : Song Min-k'ieou ,
de répoque des Song.
LE NESTORIANISME. 59
(barbares] Hou des contrées occideiltâles. Pour lui
sacrifier, il y a le fonclioilnàiré dû bureau (appelé)
sa-pao; il préside aux sacrifices quon fait à la divi-
nité dii oleu du ciel; on donne aussi à sa fonction le
nom de « (fonction du) prieur Hoa ».
Le mot Hou désigne les barbiares du nord et de
l'ouest; ici il est applicjué aux habitants des contrées
occidentales , c est-à-dire aux Persans.
La divinité àdofée par ces barbares est indiquée
par le mot |3è ; ce caractère est composé du mot ift
« divinité » , et dU mot 3Ç « ciel » ; cette étymologié
est prouvée : i** par la défitiition même qui nous est
donnée ici de cette divinité comme étant la diviriité
du ciel 3Ç If ; 2° par la prononciation de ce mot,
qui est hien [ifC^K ap. Fo tsou t'ong ki, chap. Sg ,
p. «7 1 V*) , ce qui prouve que le mot t'ien fen est la
phonétique; 3° par le témoignage du dictionnaire
koang yan, qui dit que les royaumes du nord-ouest
attribuent le mot 5^ « cteî *> aux êtres où àiix choses
qti*ils veillent le plus honorer, et en particulier à la
divinité qu'ils adorent (cf. le texte chinois dans le
Kin che tsoei pien, chap. io2 , p. 8 v**; dâhs le Hai
kouo t'ou tche, chap. xxvi, p. iOy et dans Schlegel^,
op. cit., p. y 5). Cependant, par une faute d'impres-
sion probablement intentionnelle, ce caractère est
pt'esqùe totijours écrit j^ pài* lés aUlëtlrs chinois 2,
^ M. Schlegel, trompé par une faute d'impression du Hai kouo
l'on tchej écrit |^ le troisième caractère de la phrase; il faut
lîfe ^.
' Pour ne pas modifier la physionomie originale des textes que
60 JANVIKH-FÉVRIER 1897.
c est-à-dire qu'ils substituent , dans la partie de droite
du caractère, le mot 5c «jao» au mot 5Ç «f'i^Ti»;
le caractère prend alors un sens défavorable et peut
signifier « esprit mauvais »; c'est ce qui a induit Pau-
thier en erreur et lui a fait croire que la divinité dont
il était question était le « génie du mal » et que ses
adorateurs étaient des Yezidis.
Le nom de sa-pao, qui était donné au prieur bar-
bare chargé de faire les sacrifices au dieu du ciel,
doit être, en totalité ou en partie, une transcription
d'un mot étranger. Je n ai pas trouvé cette fonction
mentionnée dans les tableaux de l'administration à
fépoque des Tang tels que nous les présentent le
Kieoa T*ang chou (chap. xlh-xliv) et le T'ang chou
(chap. XLVi-XLix). Cependant je relève dans le Tang
chou (chap. xlvi, p. 6 v° et 7 r°) ce passage où il est
question des fonctionnaires préposés aux sacrifices :
^o «Dans les deux capitales (c'est-à-dire Tch'ang-
ngan et Lo-yang) et dans les divers arrondissements
occidentaux de la région pierreuse ( c'est-à-dire dans
la partie du Kan-sou voisine du désert de Gobi) , on
sacrifie deux fois l'an au dieu céleste du feu , mais on
interdit au peuple de l'implorer et de lui faire des
offrandes. »
En rapprochant ce texte du Tch'ang-ngan tche de
ceux qui vont suivre, on verra que le dieu céleste
je cite, je conserverai dans le cours de cette note cette orthographe
fautive du mot hien.
LE NESTORIANISME. 61
dont il est ici parlé est le dieu du feu et que la reli-
gion dont il est question est le mazdéisme.
2° A la date de la 5* année tcheng-koan (63 1), le
Fo tsoa t'ong ki^ dit (chap. xxxix, p. 71 v", 9* cahier
de la lettre ^ dans l'édition japonaise du Trîpitaka
de la Société asiatique) :
SP ^ :^ -^ ^o « Autrefois 5oa-/i-<c/ie(Zarathushtra,
Zoroastre), du royaume de Perse, avait institué la
religion mo-ni-enne^ du dieu céleste du feu; un édit
impérial ordonna d'établir à la capitale un temple de
Ta-ts'in, »
Dans le même ouvrage (chap. liv, p. i5i r°), on
lit:
^ )ë^ iKi=fi^o f) m m m ^ m ^ ^o n iK
j*#îco ^ ^ * ^ 4* s o ;|^ îE ffi £ ^o -tt ^ »
« Pour ce qui est de la religion mo-ni-enne du dieu
céleste du feu, autrefois, dans le royaume de Perse
il y eut Zoroastre ; il mit en vigueur la religion du
dieu céleste du feu; ses disciples vinrent faire des
conversions en Chine ; sous les T'ang , la 5® année
tcheng-koan (63i), un de ses sectateurs, le mage^
^ Publié entre 1269 et 1271. Cf. Bunyiu Nanjio. Catalogue
n'' 1661.
'^ On me permettra ce barbarisme, qui a l'avantage de ne pas
préjuger la question de savoir ce qu'est la religion de Mo-ni ou
mo-ni-enne.
^ Mou-hou ==■ Magou , Mage. Sur hou = gou , cf. Hoei-hou = Oui-
gour, ye-hou = yabgou , etc.
62 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Ho'ha vint au. palais apporter ia religion du dieu
céleste; un décret impérial ordonna d'établir à la
capitale un temple de Ta-ts'in. »
3° On lit dans le TcKang-ngan tche cité par Ts'ieV'
Ta-hin (ap. Kin che tsoei pien^ cl^ap. 102 , p. 8 r")
$f- m M m m m M ^o î» m ^ ^^ ^j» ^ n
^o ^ # ^ ^Ç m 46 W « RS J5Sfipl ± Wo «Pour
ce qui est de Tancien temple persan à Test du quar-
tier Li-ts'iuen^ la a'' année i-fong (677) ^ Pirou» II J,
de Perse, demanda à établir un temple persan. Pen-
dant la période chen-long (705-707), Tsong Tek' ou-
Ko se vit désigner (ce liçu) par le sort pour y faire
sa demeure; on transféra (donc) le temple à Tangle
sud-ouest du quartier de la trésorerie et à louest du
sanctuaire du dieu céleste. »
Tsong TcKoa-k'o, président du ministère de ia
guerre et duc du royaume de Yng, est mentionné
dans le Kieoa T'ang chou (çhap. vu, p, 5 r*"), à la
date de la 3" année chen-long (707). Faute d avoir
reconnu que Tsong TcKou-k'o était un nom propre,
Pauthier [op, cit, p. 76) donne de ce passage la tra-
duction la plus extraordinaire : «I)çgis les années
chin-loâng, l'empereur Tchoung-isonng ordonna à
Khê-chen , qui était le desservant de ce temple , de le
transporter. . . »
L'expression « Pirouz III » peut paraître singulière;
toutefois, dans le Tch'e foa yaen koei (chap. 996,
p. 1 4 r° et V, vol. 48), à la date de 654 , on trouve
LE NESTORIANISME. 63
i expression ^ ^ £ # H 1^ « Izdigerci Yi de Perse »
(appliquée d'ailleurs au prince que nous nommons
Izdigerd III), Quoiqu'il ne soit guère dans les habi-
tudes des historiens chinois de donner un numéro
d'ordre à des souverains successifs de même nom, il
faut donc bien admettre qu'ils l'ont fait pour les rois
de Perse.
JjC temple élevé à la requête de Pirouz ne pouvait
être qu'ion tefl[^ple consacré au culte ^oroastrien.
Entre les années 706 et 707, on le transféra à coté
di4 temple persan élevé en 62 1 (cf. texte \).
ùC' Fo tsou {ong ki (ch^p. \xxix, p. 76 r**) : La
i" année yen-tsai (69/1), ^ ^ S A ^ ^ 15
(commentaire : Wîîjsfc^ÉA) ^H^i^fê
^^^o « Un Persan nommé Fo-to-yen (commen-
taire : c'était un homme du royaume de Ta-tsin de
la mer d'Occident) vint à la cpur apportant la reli-
gion hérétique du livre sacré des deux vénérables ^ »
Ce texte (reproduit dans le chapitre nv, p. 1 5 1 r^)
est suivi dans le Fo tsou t'ong ki de la glose suivante :
« La glose dit : au temps de T'ai-tsong , un mage de
' On pourri^t aussi traduire : «des deux ancêtres».
64 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Perse apporta la religion du dieu céleste du feu et
demanda à établir un temple de Ta Ts'in^. Au temps
de Timpératrice Oa^, le persan Fo-to-yen apporta le
livre sacré des deux vénérables. Après cela , pendant
la période ta-li (766-779), on établit des temples
mo-ni-ens dans chacun des arrondissements de King^,
de Yang^, de Hong^, de Yue^, etc. Cette doctrine
perverse d'une religion démoniaque, le peuple stu-
pide en est facilement infecté. Comme, sous plu-
sieurs règnes, le prince, ses ministres et les hommes
d'une vertu éminente de ce temps lurent incapables
de distinguer Terreur de la vérité , de manière à sé-
parer ce qui est d'accord (avec la raison) et ce qui
y est contraire, c'est pourquoi cette doctrine se ré-?
pandit dans le monde, et on n'interdit point ses vains
(enseignements). Or cette religion rentre dans la
catégorie des quatre-vingt-quinze^ sectes hérétiques
des régions d'Occident. »
^ Il s*agit ici du fait qui est rapporté à Tannée 63 1 dans le
texte n" 2.
^ Plus exactement, en 69^ , comme il a été dit dans le texte qui
précède la glose.
^ Aujourd'hui, sous-préfecture de Kiang-ling ^ ^, préfecture
de King-tcheou ^ j^ , province de Hon-pe.
* Aujourd'hui, sous-préfecture de Kiang-tou f^ ^, préfecture
de Yang-tcheou & jH , province de Kiang-sou.
^ Aujourd'hui , ville préfectorale de Nan-tch'ang ^ ^ , province
de Kiang-si.
* Aujourd'hui, sous-préfecture de Koei-ki "^ ^, préfecture de
Chao-king ^^ fi , province de Tche-kiang.
' « Quatre-vingt-quinze » est une faute d'impression ; il faut lire
LE NESTORIANISME. 65
Cette glose elle-même est suivie de considérations
attribuées à un certain Leang-tchou H î^* Ces consi-
dérations, qui ont un caractère de polémique, ne
renferment pas de faits nouveaux. Je me bornerai à
en extraire la phrase suivante : Zl ^ # o îi ^ ^
7 «î^ ISo s # 7 If o ^ ;F DR Ho % giJ ^ P
^ o « Pour ce qui est (du livre sacré) des deux véné-
rables, il dit que les hommes et les femmes ne
doivent pas se marier ; qu'ils ne doivent pas conver-
ser ensemble; que, quand on est malade, on ne doit
pas prendre de remèdes; que, quand on est mort,
on doit être enterré tout nu , etc. »
5** Fo tsou t'ong ki (chap. liv, p. i5i r**) : La
20^ année k'ai-yuen (ySa) WC^^'^-^^^o^
S3 o « Un décret impérial déclara que le mo-m-isme
était une croyance foncièrement fausse et qu'il était
téméraire en s'égalant à la religion bouddhique , mais
que, comme il était la doctrine des maîtres des (bar-
bares) Hou d'Occident, ses adeptes seraient laissés
libres d'agir à leur guise et ne devraient pas être
jugés coupables. »
Ce texte est reproduit, avec deux mauvaises va-
riantes^, au chapitre xl, p. -yg v"*, du même ouvrage.
Il est accompagné d'une glose oii l'auteur déplore la
tolérance du gouvernement.
« quatre-vingt-seize », Sur les quatre-vingt-seize sectes hérétiques , cf.
Fa-hien, trad. Legge, p. 62.
^ f£ t au lieu de ^ , et ^ j^ au lieu de j^ .
IX. 5
«6 JANVIER-FÉVRIER 1897.
6° Tch'efoa joere fto« (chap. u, p. !*o r* et v*;
«La quatrième année t'ien-pao (745), au neuvième
mois , un édit fut rendu en ces termes ; « La religion
« des livres s^qrés de Perse est venue de Ta ts'in,
« Elle s'est propagée et elle est pratiquée jusqu'à HQ3
«jours; depuis longtemps elle est en vigueur dans Je
« Royaume du Milieu. Or, au début , quand on a établi
« des temples (de cette religion) , on leur a donné un
« nom tiré de ce fait^ Voulant à l'avenir montrer aux
« hommes qu'il faut remettre en honneur l'origine (de
« cette religion) , nous ordonnons que les temples de
ft Perse, dans les deux capitales, changent leur nom
« en celui de temples de Ta-tsin, Que dans toutes
« les préfectures et les provinces de l'Empire, on se
« conforme également à cela, »
Le même fait est brièvement relaté dans le Fo
tsou t'ong ki (chap. xi^ , p. 80 r°, et chap. uv, p. 1 5 1 r**).
Il est évident que ce texte ne s'applique pas néces-
sairement au mazdéisme et qu'il conviendrait aussi
au nestorianisme. Mais il est probable que les Chi-
nois n'y regardaient pas de si près, et qu'à partir de
l'année 7 4 5 on donna le nom de temples de Ta-tsin
à tous les temples où se célébrait le culte d'ime reli-
^ Parce que c'était la religion des livres sacrés de Perse, on
nommait ces temples des «texnpie9 persans» (cf. textes 1 et 3).
LE NESTORIANISME. 67
gion venue de Perse, que cette religion fût le nesto
rianisme ou le mazdéisme.
7° Fo tsou t'ong ki (chap. xli, p. 82 r°) : La
3' année to-K (768), mU^^?^^^^:km
%U^ ^ ti\]n décret ordonna que ceux des Hoei-ho ^
qui pratiquaient le culte Mo-ni-en élevassent des
temples (nommés) Ta-yan et Koang-ming. »
8"* Fo tsoa t'ong ki (chap. xli, p. 82 r°) : La
6' année ta-li (771), El -fê I» » i( » gt jg ^ îfH
S :A: » * BJ ^o S ^ È * È ^o «Des Hoei-ho
demandèrent à établir dans les arrondissements de
King, de Yang, de Hong et de Yue des temples
(nommés) Ta-yun et Koang-ming; les adeptes (de
cette religion) portent des vêtements blancs et des
coifiures blanches. »
Les deux textes précités sont reproduits dans le
même ouvrage (chap. uv, p. i5i r°) sous la forme
suivante : ;fc M H # jgCo El *Ë S 5f!î » ^ Wo #
m mm iH m m % ^o ^ m ù ^ ù ^o«La
troisième année ta-li (768), un décret ordonna que
chez les Hoei-ho , ainsi que dans les arrondissements
de King, de Yang, etc. , les Mo-ni-ens élevassent dans
chacun de ces lieux des temples (nommés) Ta-yan
^ Le tenne Hoei-ho désigne les Ouïgours dans l'histoire des
Tanc/; mais, chex d'autres écrivains, ce mot désigne les Musulmans.
Nous discuterons plus loin la question de savoir s'il s'agit ici. des
Ouïgours ou des Musulmans.
5.
68 JANVIER-FÉVRIER 1897.
et Koang-ming. La sixième année (77 i), des Hoei-ho
demandèrent à établir des temples hérétiques de Mo
(c est-à-dire des temples Mo-ni-ens) dans les arron-
dissements de King , de Yang , de Hong et de Yae. Les
adeptes (de cette religion) portent des vêtements
blancs et des coiffures blanches. »
9° Tang chou (chap. ccxvii, i" partie, p. 7 v°) :
ît ^ ^} n m Xio^'^ a m B Mo mmB^f^
Ce texte a été cité en partie par M. Schlegel [op.
cit, p. 53) qui en rend le sens de la manière sui-
vante : « Al s im Jahre 806 die Uiguren wieder ein-
mal an den Hof kamen um Tribut zu bringen , tra-
fen zu gleicher Zeit auch Moni (Manichâer) ein,
deren Satzung war des Morgens und des Abends
zu. essen, Wasser zu trinken, pflanzenartige Kost zu
essen und Milch und dicker Milch zu entsagen^ »
Le texte sur lequel se fonde M. Schlegel est em-
prunté au Pien i tien, et non à la source originale
qui est le Tang chou. Or le Pien i tien donne la
leçon H ^ :fr , au lieu de H § :fr ; c est cette va-
riante qui a sans doute conduit M. Schlegel à tra-
^ Pauthier (L'inscription syro- chinoise de Si-ngan fou, p. 82)
avait Iraduit une partie de cette phrase comme le fait M. Schlegel :
«Leur religion leur prescrit de ne manger que le soir; de ne boire
que de Teau ; de se nourrir d*ail et de lait caillé. » Cependant , en
note, Pauthier signalait que la prescription de manger de Tail était
en contradiction avec un témoignage cité précédemment par lui.
LE NESTORIANISME. 69
duire : « des Morgens und de Abends zu essen ».
A vrai dire, je ne crois pas qu'on pût citer beaucoup
d'exemples de l'expression H ^ signifiant « le matin
et le soir ». Admettons cependant que cette traduc-
tion soit exacte; elle n'en est guère plus satisfaisante
pour cela; ce n'est pas une caractéristique d'une
secte religieuse de prescrire à ses adeptes de manger
le matin et le soir ; à ce compte, les Mo-m-ens ne se
distingueraient guère du commun des mortels. Main-
tenant, si nous revenons au texte primitif, qui est
celui de T'ang chou, nous voyons que l'expression
H § né peut avoir qu'un seul sens , à savoir celui
de « repas quotidiens ». Mais alors la phrase tout
entière devient absurde, car il faudrait dire que les
Mo-nî-ens avaient pour règle , « à leurs repas quoti-
diens de manger et de boire de l'eau ». C'est sans
doute pour échapper à ce non-sens que les compi-
lateurs du Pien i tien ont introduit la correction de
texte adoptée par M. Schlegel. Je crois qu'une autre
correction de texte est légitime et fournit une expli-
cation plus plausible.
Dans le Fo tsou t'ong ki (chap. xxxix, p. 76 r", et
chap. Liv, p. 1 5 1 r"*), nous lisons, à propos des Mo-
m-ens i^f^^M^WifS^ Leur règle est de ne
pas manger de légumes tels que aulx, oignons, poi-
reaux, et de ne pas boire de vin ». Si, dans le texte
du Tang chou, nous substituons le mot ^ au mot
H^ , nous y trouvons l'expression de la même idée :
« Leur règle est, pour ce qui concerne le manger et
le boire aux repas quotidiens, de ne pas manger de
70 JANVIER-FÉVRIER 1897.
légumes tels que aulx, oignons, poireaux, et d'inter-
dire le lait fermenté ». La phrase est construite sui-
vant toutes les règles de la rhétorique chinoise : pour
ce qui est du manger, ils ne mangent pas des lé-
gumes précités; pour ce qui est du boire, ils ne
boivent pas de lait fermenté , ceci étant évidemment
la sevde sorte de vin que pussent avoir des peuples
nomades. L'expression /^ ^ $ 7 ^ iS ^st d'ail^
leurs une formule toute faite qu'on rencontre f5rê-
quemment dans la littérature chinoise pour désigtier
l'abstinence de certains aliments et de liqueurs fer»-
mentées. (Cf* Peiyanfou, sub voce ^ ^.)
Voici la traduction du texte aitisi modifié du
T'ang choa :
« Au début de la période ynen-ho^, (les OuïgouTs)
vinrent de nouveau rendre hommage à la cour et
apporter tribut; pour la première foid, céU)t qtu âi*-'
rivèrent furent des M>-m-ens^; la règle dfe ces gèttâ
est, pour ce qui concerne le manger et le boire ftiix
repas quotidiens, de ne pas manger de légumes tels
que aulx, oignons, poireaux, et d'interdire le lait
fermenté. Ce furent eux que le khan (des Ouïgours)
chargea habituellement d'apporter le tribut ' de son
royaume; quand les Afo-ni-ens étaient arrivés à la
(^) La période yuen-ho s*étend de 8o6 à 820; mais, comme il est
question après ce texte d'un événement survenu en 808 , il est évi-»
dent que les années 806 et 807 peuvent seules convenir ici.
(^^ Littéralement: «ils arrivèrent au moyen de àSo-ni^eû»^*, L'ÎB-
strumental indique que ceux qu'ils employèrent poar aller ei) Ghipe
furent des Afo-/ii-ens.
<*) ^ est ré<jtïiira!ent de ^.
LE NESTÔRIANIÎSMË. 71
capitale , fls allaient et venaient chaque année sur là
plafce du marché occidental; les marchands les trom-
pèrent assez souvent au sujet des sacs grands et pe-
tits ^ »
Si On corrige le texte comme je Tai indiqué, on
ne pourra plus admettre la conjecture par laquelle
M.Schlegel comble la lacune des caractères 45-50
dans la huitième colonne de Tinscription de Kara-
balgassoun.
10° Kieoa T^ang chou (chap. xiv, p. 7 v*); la
2** anriée ya^n-feo, le premier mois, au jour kerig-tse
(2-i février 807). M^W^^mM±MJ^m
i^ >te %o H^ ;éSo «Les Ouïgours^ demandèrent à
établir des temples de Mo-ni à Ho-nan-fou (province
de Ho-nan) et à Tai-yuen fou (province de Chan-si);
on leâ y autorisa. »
1 i^ Si nous continuons â siiitré l'ordre chrono-
logique, c'est vraisemblablement ici quîl convient
de placer l'inscription du temple Tchong-yen, com-
posée par Chou laen-yu ^ % || Ji |^ ^ À?. Chou
Ytten-yii, dont on trouvera la biographie dans le
17 9" châpîtt-e du T'ang bhoii, fut erl effet reçu doc-
teur vers le milieu de la période yueri-ho (806-820).
^ G'est-à-dire que les marchands chinois profitèrent de leur plus
grande habileté commerciale pour tromper les Ouïgours sur le
nombre ) la capacité ou le contenu des sacs qui faisaient Tobjet de
leurs tràUsactions.
' Dans ce texte, tiré de la notice du Kieou T*ang chou sur les
Ouïgours , le terme Hoei-ho ne peut désigner que les OuîgoUrs,
72 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Je n ai pas pu savoir où Tépigraphiste Ts'ien Ta-hin
avait découvert ce très intéressant monument, j'en
suis donc réduit à la citation bien connue qui est re-
produite dans le Kin che tsoei pien et dans le Hai koao
tm tche : ^MW ^ ^ o ^ » Je Mo :k MMo
iJ^ a ± ^o # # m -o II * W Ho.
«Parmi les divers barbares qui sont venus (en
Chine), il y a (les sectateurs de) Mo-ni, ceux de Ta-
ts'in et ceux de la divinité du dieu céleste ^ ; les temples
barbares des trois sortes qui sont dans Tempire ne
sont pas , dans leur ensemble , aussi nombreux que les
temples de nous autres bouddhistes dans une petite
vdle; (en outre,) les temples bouddhiques ne sont
que d une sorte , tandis que les temples barbares sont
de trois sortes. »
De ce texte il résulte que, à l'époque où fut gravée
l'inscription , il y avait en Chine trois religions venues
d'Occident : la religion de Mo-ni, le nestorianisme et
le mazdéisme.
12*" Fo tson t'ong ki (chap. xui, p. 88 r") : La
3* année hoei-tch'ang (843) ift 5c T 5^ /S tSt lÈ
♦ «floMMA*;E^ + A^5EoffiliI*è
^âfc;é:^^o^^;^^. «Un décret ordonna
que tous les temples mo-ni-ens de l'empire fussent
supprimés ; à la capitale , soixante-dix femmes nuhni'
* Comme le fait remarquer Ts'ien Ta-hin, le mot tt qu*on
trouve dans le texte doit être fautif,, et il faut le remplacer par le
mot 1^.
LE NESTORIANISME. 73
ennes moururent; ceux (des Mo-ni-ens) qui se trou-
vaient chez les Hoei-ho furent exilés dans divers dis-
tricts ; ii en mourut plus de la moitié. »
Dans le même ouvrage, au chapitre uv, p. 1 5 1 r°,
onlit:#lH^oii5:5^T*^^âÈ«oM«
^o « La 3® année hoei-tch'ang (843), un décret im-
périal ordonna que tous les temples mo- ni- ens de
l'empire fussent supprimés; à la capitale, soixante-
douze femmes mo-/ii-ennes moururent toules; ceux
(des mo-ni-ens) qui se trouvaient chez les Hoei-ho
furent exilés dans divers districts. La 5® année ( 845 ) ,
un décret impérial ordonna que deux mille per-
sonnes (appartenant aux religions) de Ta-ts'in, des
mages et du dieu céleste du feu fussent toutes forcées
de rentrer dans la vie laïque. »
L'événement auquel il est fait allusion dans la se-
conde partie de ce dernier texte est le fameux édit
qui, en 845, proscrivit le bouddhisme; la clause
finale, relative aux religions d'Occident, est en gé-
néral supprimée dans les encyclopédies bouddhiques
et dans les ouvrages historiques qui citent cet édit;
elle nous a été conservée en partie dans le Tse tche
t'ong kien R fê ^1 |B de Se-ma Koang.
1 3° A la date de la 5* année hoei-tch*ang (845), le
Tse iche {ong kien (chap. lxiv, p. 1 3 V) résume Tédit
impénal qui ne tolérait plus qu'un nombre très res-
treint de religieux dans certaines villes déterminées;.
74 JANVIER-FÉVRIER 1897.
«ajoute : ^ ft « JE # ;^ Il Sgj^ fit »»
fS o « Le reste des religieux et des reiigifeilses (boud-
dhiques), ainsi que les religieux de Ta-U'iri et les
mages, religieux du dieu céleste, furent obligés de
rentrer dans la vie laïque. »
Dans le même ouvrage (chap. Lxiv, p. i 5 V°), on
lit encore que , à la suite de cet édit : If fô ft" >€ Zl
«Des religieux et des religieuses (bouddhiques) au
nombre de !26o,5oo, des religieux dé Tà-tsin et des
mages, religieux du dieu céleste, àù nombi*e dé plus
de 2,000, rentrèrent dàtis la vie laïque. »
Le P. HervieU paraît âvoir eu connaissance dll
texte itiême de Tédît; il traduit le passage relatif aui
religions étrangères de la manière Suivante [apud du
Halde, t. II, p. 247) : « Quant aux bonzes étrangei*s
venus ici pour faire connaître là loi ^Ui a cours en
leurs royaumes , ils sont environ trois mille tant du
Ta-ts'ing que diiMoa-hoû-pa. Mon ordre est aussi qulls
retournent au siècle, afin que dans les coutumes de
notre empire , il n'y ait point dé mélangea. » — PaU-
thier [De Cauthenticité de Vinscription de Si^Hganfod)
nous a donné le texte chinois qu*il a trouvé dans
un recueil de morceaux choisis ; en Voici la teneur :
Dans Ce texte et dans celui du P. tlérvîeu, ori re-
marque la leçoh ^ ^ M (Mou-hou-pa) àU lieu de la
leçori 5^ ^ j^ fg' (Moa-hoa [Magu, Mages] , religieux
du dieu céleste) qui est celle de Se-ma Koang. Il est
LE NESTORIANISME. 75
probable que la leçon Mou-hon-ptL, étârit éèlle de Tédit
original, est correcte; elle s'explique d ailleurs fort
bietl : Mou-hou-pa est la transcription rigoureuse
« de Magûpat » , forme primitive du mot « M aubad »
«ouMobed» (cf. Darmesteter, Zend-Avesta, trad.
française, vol. I, note 2); Magûpat signifie «chef
de mages ».
L'édit de 845 ne tnehtibhtie que les nestorîens
(religieux de Ta-tsin) et lés maiidéens (Magûpat). Le
texte du Fo tsou t'ong ki, (jué nous àvous cité avant
celui-oî , montre que leiS sectateUl'S dé Mo-hi furent
aussi englobés dans la pt*oâbriptioti.
III
Les treize citations qu on vient de lire représen-
tent là totalité des textes de Tépoqùe de^ T'ang que
j'ai pu recueillir sur la relîgîoti zoroastrietine et sur
la religion de Mô-tii. Il semble que Tédit de 845 ait
eu une réelle efficacité, et que, jusqu'à la fin de la
dynastie T^ang, ces deux croyances, de même que
le nestorianisme , aient subi une éclipse complète.
Dans ces te^es , le mazdéisme est bien caractérisé
par Tadoration du feu, par le nom de mage (texte 2 ,
seconde rédaction) ou de magûpat (texte i3) donné
à ses prêtres , enfin par le fait qu'im temple persan
fut élevé à Tch'dng-ngan sur la demande de PiroUz III ,
le dernier prétendant sassanîde au trône de Péfse.
Mais ce serait une hypothèse gratuite de supposer
que Ta-mou-che pût être tin zoroastrien , car, d'une
7Ô JANVIER-FÉVRIER 1897.
part, aucun trait caractéristique du mazdéisme ne
se retrouve dans ia religion dont parie Tinscription
de Kara-balgassoun; d autre part, on ne connaît
aucun témoignage qui atteste que les Ouïgours aient
jamais été mazdéens.
Le cas n*est pas le même pour ia religion de Mo-
nif car le T'ang chou et le Kieou T'ang chou disent
formellement qu'en 806 ou 807 il y avait des Mo-
ni chez les Ouïgours (textes 9 et 10). Ta-mou-che
pourrait -il être l'introducteur en Chine de cette
croyance qui fut importée aussi chez les Ouïgours ?
Avant de chercher à répondre à cette question, il
est nécessaire de déterminer quelle religion est ici
désignée sous le nom de Mo-ni,
Jusqu'aujourd'hui, on a toujours traduit l'expres-
sion Mo -ni y comme si elle désignait, suivant la
phrase dans laquelle elle figurait, soit Manès, soit
le manichéisme , soit les manichéens. Cette interpré-
tation paraît ne reposer que sur une vague analogie
phonétique ; il est permis de la contester, tant qu'elle
ne s'appuiera pas sur des arguments plus sérieux.
Pour ma part, je crois que, sous l'expression Mo-ni,
les Chinois désignent les Musulmans. En voici la
preuve :
Dans l'inscription qui se trouve en dehors de la
mosquée Hiang-fen ^ j^, près de Canton, inscrip-
tion qui rappelle comment la religion musulmane
s'établit en Chine ; il est dit : « La deuxième année
de Hien-tsong (807 apr. J.-C), les JEToei demandèrent
la permission de construire un temple de Mo-ni fUt
LE NESTORIANISME. 77
{Ig ^ à T'ai-yaenfou, dans le Chan-si ^ » — Une stèle
érigée la vingt-neuvième année Kien-long (i 764 ap.
J.-C.) dans la mosquée Hoei-tse yng H -^ §, à Pé-
king, nous fournit un témoignage semblable :.« Au
commencement de la période yaen-ho des T'ang , des
Mo-ni vinrent en compagnie des porteurs de tribut ;
ils • demandèrent à établir à T'ai-yuen des temples
dont le nom était Ta-yan et Koang-ming ^ ; en réalité ,
c'étaient des mosquées » l|,§XftfïofifJ8^>flS
IS ^o M S # * Mo 0 H :^ ^ * BJo ff ® Il
M TTO.
Ainsi les musulmans chinois modernes revendi-
quent comme leurs ancêtres spirituels ces Mo-ni qui
vinrent au commencement du ix* siècle apporter le
tribut ouïgour (cf. textes 9 et 10). Il ny a aucune
raison pour contester la légitimité de cette filiation.
Ce n est pas seulement de nos jours que fidenti-
fication des Musulmans et des Mo-ni a été proposée;
elle existe en fait dès Tépoque des Song. Comme on
la vu plus haut (textes 7 et 8 et glose du texte U),
un ouvrage composé vers le milieu du xni* siècle de
notre ère mentionne en -768 et 771 la fondation de
temples Mo-ni par des Hoei-Tw dans divers arrondis-
sements ; si on examine la position de ces arrondis-
* Cf. Chinese Repository, vol. XX, p. 8a. — Le texte chinois de
cette inscription a disparu de la mosquée de Canton. Cf. Dabry de
Thiersant, L'Islamisme en Chine, 1. 1, p. 1 i3,.n. 1.
* L'auteur confond ici deux faits; l'un qui eut lieu en 768 ou
771 (cf. textes 7 et 8), l'autre qui eut lieu en 806 ou 807 (cf.
9 et 10). Le texte de la stèle du Hoei tse yng m'a été très obb'geam-
ment communiqué par M. Devéria.
78 JANVIER. FÉVRIER 1897.
sements dont les noms nous sont donnés, on voit
qu'ils sont tous situés dans les provinces méridio-
nales de la Chine, soit sur le bord d^ la mer, soit
sur les rives du Yang-tse ou de ses affluents navigables
(cf. p. 64 , notes 3 , 4 , 5 , 6), Il est de toute évidence
que les Hoei-ho établis dans ces localités n étaient
pas des Ouïgours, car on ne comprendrait guère qu^
des barbares du Nord eussent traversé tout TElmpire
pour venir de préférence fonder leurs colonies dans
les ports de la Chine du Sud, D faut donc admettre
que , dès Tépoque des Song , le mot Hoei-ho ne désignait
plus seulement les Ouïgours , mais qu'il était devenu ,
comme de nombreux textes iattQstent pour de>
époques plus tardives , le synonyme de « musulman ».
Les Hoei-ho qui, en 768 et 771, demandèrent à
établir des temples de Mo-ni dans les villes de King,
Yang, Hong et Yue étaient des marchands musulmans
venus par mer, et les temples qu'ils fondèrent ne
pouvaient être que consacrés au culte mahométan.
De même, quand nous lisons dans l'histoire des
Song (chap. /190, p. 8 r^) que, en l'an ioo3, les
Ta-che :fc'^, c'est-à-dire les Arabes, envoyèrent
comme ambassadeiu-s à la cour de Chine trois M(h
ni parmi lesquels se trouvait un certain Po-lihliiji
Di: H J^ >^ ^ , il est bien certain que ces per-
sonnages devaient être des musulmans et non des
manichéens.
Enfin , quand Maçoudi nous parle de la prise de
la ville de Khankou^ par le rebelle Yanchou [=Hoang
' Reinaud Introduction à la géo^aMe ttAboulféda^ p. cccxcix )
LE NESTORIANISME. 79
TcKao ^ ^) en 879, il dit : « On évalueà aoo,ooo
le nombre des musulmans, chrétien3 , juifs et mages
qui périrent par ie fer ou par Teau en fuyant devant
Tépée ». On voit que les manichéens ne sont pas
nommés dans cette énumération des habitants grou-
pés par religions.
En résumé, auci^n texte chinois ne nous permet
de supposer que les Mo-ni soient des manichéens;
nous savops au contraire que , dès Tépoque des Song ,
lexpression « religion de Mo-ni » désignait Tislamisme ;
en outre, les Musidmans actuels se réclament des
Mo-ni de l'époque des Tang. Pourquoi donc ne pas
admettre que le mot Mo-ni a toujours signifié « mu-
sulman » ?
Je vois deux objections quon pourrait me faire :
Le Fo tsou t'ong ki (texte 2) nous parle de la re-
ligion Mo-nz-enne du dieu céleste du feu et nous
dit qu'elle fut introduite en Chine en 63i. A cette
date, il ne peut être question de l'islamisme, et,
d'autre part, ce texte pourrait bien s'appliquer au
manichéisnfie qui, tout pénétré qu'il ait été d'élé-
ments chrétiens , n'en était pas moins dans son fonds
une hérésie zoroastrienne (cf. Darmesteter, Zend-
identifie Khankou avec Han^ tçh^ou-fw.; Gaubii (Mém. conc. les
Chinois, vol. XVI, p. 376 ), Tidentifie avee Canton. Mais Maçoudi
(trad. B. de Meynard, 1. 1, p. 3o3) nous dit que Khankou est situé
sur un fleuve plus considérable ou du moins aussi important que
le Tigre, à six oq sept jours de distance de la mer. Ceci ne peut
s'aj^quer ni à Hang-tcheou fou ni à Canton, et c'est sans doute
sur les bords du Yan^Ue qu'il faut chercher la ville dont parle
Macoudi.
80 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Avesta, trad. française, t. III, p. xxxiv). — A ceci je
répondrai que Tauteur de Fo tsou t'ong ki est le même
écrivain qui donne le nom de temples de Mo-ni aux
mosquées élevées par les marchands Hoei-ho, c'est-
à-dire musulmans , dans les ports du sud de la Chine
(cf. p. 64); s'il applique ce même terme de Mo-ni
à la religion fondée par Zoroastre , c'est sans doute
parce que ce bouddhiste ne s'était pas donné la
peine d'étudier les différences qui distinguaient entre
eux deux systèmes également faux à ses yeux; ne
voyons -nous pas les critiques chinois modernes
grouper, à propos de l'inscription de Si-ngan fou , les
textes relatifs au mazdéisme et au mahométisme,
comme si les religions venues d'Occident ne prê-
chaient toutes qu'une seule et même doctrine ^ ?
En second lieu, Maçoudi^ nous apprend que,
seuls de tous les Turcs, les Tagazgaz professent la
doctrine de Manès , et il répète cette assertion deux
fois. Or les Tagazgaz sont les Ouïgours, comme
l'avait déjà dit Reinaud , et comme il est impossible
aujourd'hui de le contester, depuis que les inscrip-
tions de rOrkhon nous ont révélé que le vrai nom
des Ouïgours était Toguz Oguz == les neuf Oguz. En
^ A ce propos, je ferai remarquer que cette considération m'em-
pêche d'attribuer quelque valeur à l'argument de M. ScUegel (op.cit ,
p. 68) qui tendrait à prouver que Ta-mou-che dut être un nestorien,
parce que le Haï Kouo t'ou tche cite le texte relatif à ce personnage
dans le chapitre où il est traité de l'inscription de Si-ngan fou. On
trouvera aussi dans ce chapitre les textes concernant le mazdéisme;
en concluera-t-on que le mazdéisme est identique au nestorianisme ?
^ Prairies d'Or, trad. B. de Meynard, t. I, p. 288 et 299.
LE NESTORIANISME. 81
outre, Maçoudi nous avertit qu'il a écrit ce passage
de son livre en 9 43 et il nous apprend que les Ta-
gazgaz occupent Ja ville de Kouchan , que M. Barbier
de Meynard identifie avec Kao-tch'ang ^ ^ (près de
la ville actuelle de Tourfan). On est donc en droit
de rapprocher le témoignage de Maçoudi de celui
de l'ambassadeur chinois fVang Yen-té 3E Î3§ fÊ< qui
fit un voyage à Kao-tcKang de 981 à 98a. Wang
Yen-té nous dit [Song-che, chap. Ago, p. à v°) que,
dans cette ville « il y a aussi des temples de Mo-ni;
des religieux Persans y maintiennent dans chacun
d'eux leur doctrine; c'est ce que les livres sacrés du
bouddhisme appellent une hérésie ». ^ W JS^ >^ ^ï^o
îft »r ft « # # &o ft 1^ ^ Bi ^ It # 4o Ces
temples de Mo-ni dont parle l'auteur chinois ne sont-
ils pas des temples manichéens, puisque Maçoudi
nous a informés que les Tagazgaz de Kouchan étaient
manichéens? N'avons-nous pas ici la preuve décisive
que les Mo-ni sont des manichéens et non des mu-
sulmans? Cet argument me paraît fort et m'a long-
temps arrêté. Voici cependant ce qu'on peut ré-
pondre : l'identification de Kouchan avec Kao-tcKang
doit être inexacte ^ car si elle était juste, il serait im-
^ L'identification de Kouchan avec Kao-tch'ang tire sa principale
vraisemblance d*un argument qui perd beaucoup de sa valeur si on
se reporte aux textes originaux chinois. En effet, le voyage de
Wang Yen-té a été traduit par Stanislas Julien ( Mélanges de géogra-
phie asiatique et de philologie sinico-indienne , t. I, p. 86-102), qui
l'a pris dans Ma toan-lin (chap cccxxxvi]; Stanislas Julien affirme
sans restriction aucune que fVang Yenlé se rendit chez les Ouï-
gours , et il ajoute souvent Texpression : « les Ouîgours » , qui ne se
IX. 6
llirAlHl-alr. «AUUAALL.
82 JANVIER-FÉVRIER 1897.
possible de concilier le témoignage de Maçoudi et
celui de l'histoire des Song; en effet, Maçoudî a£Bnne
de la façon la plus absolue et sans restriction au-
cune que les Tagazgaz de Kouchan sont manichéend;
or rhistoire des Song nous apprend (pi'en 966 le
khan ouigour de Kao-tcKang envoya à fempereur
de Chine un religieux qui lui apporta une dent de
Bouddha; fVang Yen-té lui-même, avant de paiiër
des temples de Mo-nii déclaré qu'il y a dans la ville dé
Kao-tch'ang plus de cinquante temples bouddhiques;
Il est clair, par ces témoignages , que le Bouddhisme
était la religion prédominante et oflBcielle à Kao-
tch'ang au X® siècle de notre ère. Si le texte de Ma-
çoudi et celui de Wang Yen-té ne s'appliqiièiit pas
à la même tribu ouïgoure, il est clair quon ne peut
rien inférer de lun pour expliquer lautre, et que
les Mo-ni du voyageur chinois ne sont pas nécessai-
rement identiques aux manichéens de fauteur arabe.
trouve pas appliquée aux gens de Kao-tch'any dans le texte de Wang
Yen-té; il est évident dèâ lors que lés driehtalistes non siiioldgues
admettront sans hésiter l'identification entre les Tagazgaz habitant
la ville de Kouchan et les Ouîgours que, sur la foi de Stanidas
Julien , ils croient établis à Kao-tch'ang, Mais , si Ton se réfère au
texte de Thistoire des Song (chap. xdxc) sur lequel se fondé Ma
Toan-lin lui-même, on voit que la notice sur les Ouîgours est ab-
solument distincte de la notice sur le pays de Kao-tch'ang dans
laquelle est intercalée la relation de Wang Yen-té; l'histoire des
Song se borne à écrire cette phrase : « Cependant dans cette contrée
il y a beaucoup de Ouîgours, et c'est pourquoi on appelle aussi
(les gens de cette contrée) des Ouîgours.» jjîj| ^ "^ j^ ^ @
ta iSfc ?<lî II 5: 0 tlo Un voit par là que les Tagazgas ék
Maçoudi peuvent être un tout autre peuple que les habitants de
Kao'tch'ang qui n'étaient pas de purs Ouîgours.
LE NESTORIANISME. 83
Dès cdrisldérations qui précèdent, je nrtë garderai
de tirer des conciusiotis trop affirinsltîvfes. Mon btit,
en rédigeant cette note , a été surtout de mettre en
garde le lecteur contre certaines hypothèses qui , se
donnàilt pour des certitudes , risquent d'être adhiises
sans cOhtrÔle et dé passer insensibiémëtlt à Tétat de
dogmes; avant que cette orthodoxie scientifique» se
Sôit constituée, j*ai voulu rappeler quels sont les
textes sur lesquels on discute et mettre chacUn à
môme de Èe forriier une opinion persohtiellfe; Polir
ma part, les résidtats aUxquëls ma conduit cet exii-
men peuvent être résutnés de la manière suivante :
1 ** Pour que la religion dbnt il e.4t question dans
ririscriptioil de Kara-balga^sbUrt soit le nestorianisme ,
il faut que Ta-ntou-bhe soit un missiotitiaire nesto-
rîen. Pbur que Ta-fhoU'\che soit un missionnaire
lièstorièn , il faut ^e bét envoyé du roi de Tokha-
restan soit en même tenips un envoyé du roi de
FoU'lin , et que le roi de Foa-lin rie soit autre que le
patriarche nestoHen. Tbût cela est possible, mais
ne saurait être établi avec cette rigueur qui impose
à Tésprit utie- conviction inébranlable. On pourrait
soutenir, avec tout autant de vraisemblance, que 7a-
moa-che était un religieux appartenant à l'un des
autres cultes qui pénétrèrent de Perse en Chine aux
vil* et vHi* siècles de notre ère.
2° Parmi ces autres cultes, il erl est un qui doit
être éliminé de prime âbot-d, c'est cèlUi dès Yendiî^.
6.
84 JANVIER. FÉVRIER 1897.
OU adorateurs de Tesprit du mal; les Yezidis chinois
n'existent quen vertu du contre-sens quon a fait en
confondant les mots |5Ç et |3t: ils doivent être ren-
voyés impitoyablement dans ces limbes déjà si peu-
plés où vagissent pour Téternité tous les petits en-
fants mort-nés issus du cerveau des sinologues.
3° L'existence du mazdéisme en Chine est prouvée
par des témoignages précis. Mais ce serait une hypo-
thèse sans fondement de faire de Ta-mou-che un sec-
tateur de Zoroastre, car rien n'atteste que les Ouï-
goiirs aient jamais pratiqué le culte du feu.
4° Il n'en va pas de même pour la religion de
Mo-ni, Nous la voyons établie chez les Ouïgours dans
les années 8o6 et 807 ; pourquoi ne seraient-ce pas
les disciples de Ta-mou-che qui, vers 762, auraient
apporté aux Turcs cette croyance nouvelle? Cette
hypothèse est plus légitime peut-être que celle qui
fait de Ta-moa-che un nestorien , car nous avons des
preuves certaines que la religion de Mo-ni existait
chez les Ouïgours dès le commencement du ix* siècle
de notre ère, tandis que nous ne sommes pas assu-
rés que le nestorianisme soit aussi ancien chez ce
peuple.
5° S'il s'agit maintenant de préciser ce qu'est la
religion de Mo-ni, nous nous trouvons en présence
d'une identification qui paraît n'avoir jamais été
discutée sérieusement, identification d'après laquelle
LE NESTORIANISME. 85
les Mo-ni seraient des manichéens. Une simple ana-
logie phonétique est insuffisante pour justifier ce
rapprochement; nous avons cité certains textes qui
pourraient cependant lui valoir quelque créance,
mais il nous a semblé que ces textes n'étaient pas
décisifs. L'existence de manichéens chinois ne me
paraît pas démontrée.
6° Les Musulmans modernes prétendent descendre
des Mo-ni du ix*" siècle de notre ère; dès fépoque des
iSonjf , l'expression Mo-ni désigne les Musulmans; il
n'y a aucune raison péremptoire pour admettre que
cette expression n'a pas toujours eu ce sens. L'hypo-
thèse qui ferait des disciples de Ta-mou-che les intro-
ducteurs de l'islamisme chez les Ouïgours serait tout
aussi fondée que celle qui les considère comme des
missionnaires nestoriens. Soit dans ce que nous sa-
vons de Ta-moa-che , soit dans ce qui nous est dit
par l'inscription de Kara-balgassoun de la religion
qui fut introduite vers 762 chez les Ouïgours, il n'est
rien qui ne convienne parfaitement à l'islamisme et
à ses adhérents.
A mon avis, la question de savoir quelle est la
religion dont il est parlé dans l'inscription de Kara-
balgassoun n'a pas été définitivement tranchée par le
savant mémoire de M. Schleg^l.
ae JANVIER-FKVRIEB 1807.
MÉLANGES
ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES,
PAR
M. KA|IPPE.
L'étude des inscriptions ayant trait à \^ fX)sino-
iogie des Babyloniens nou3 a amené à coqstater une
parenté — pour ne pas dire upe similitude — entre
cette cosmologie et celle de la Bible. Nous allons
exposer ces idées parallèles.
Le « Cosmos n porte en assyrien les poms àe
Kallata (b) le « Tout», Qim^ (wa) 1\ Ensemble*,
sama a irsitum « ciel et terre » , ilati u sapk^ « haut
et bas ». A tous ces termes pbonétique$ cq|Te#pond
Tidéogramme an ki et an-là sar «haut et bas», en-:
semble du haut et du bas, voir iv, R. 29, 4i a.
On trouve séparément an-sar « TEnsemble d'en
haut », III, R. 69, 8 a, et an-sar-gal « le grand En-
semble d'en haut » (kaacjpév de Damascius); (1 autre
part ki'Sar « TEnsemble d'en bas », m, R. 69, 7 a»
et ki-sar-galy m, R. 69, 7 a, « le grand Ensemble
d'en bas» {Ki(T<Taprf de Damascius); enfin an-iar-kk
sar, IV, R. 26, Ag 6, «Ensemble d'en haut et En-
semble d'en bas ». Nous trouvons aussi lexpression
MÉLANGES AS8YRI0L0GIQUES ET BIBLIQUES. 87
curieuse : hissât same u irsiti, littéralement : « armée,
milice du ciel et de la terre » ; de là Texpression la/'
kissatiy appliquée si souvent aux rois, et qui ne
signifie pas « maître de Tarmée » , mais « maître de
Tunivers»^.
A vrai dire , la locution « ciel et terre » ou « haut
et bas » ne désigne qu abusivement r« univers ». Nous
verrons qu*il y manque TOcéan terrestre , ou mieux
rOcéan cosmique.
A ces différents termes généraux correspondent
en hébreu les locutions : y")Nl D"»D^ « ciel et terre »;
nnnD y"iî<i ^^DD D'»D^ « le ciel en haut et la terre en
bas », pi2:fh ynxi onS n^D^ « le ciel dans sa hauteur
et la terre dans sa profondeur » , enfin la locution
complète : Y"^^^^ rinriD u^m nnnD y-iXT ^^dd d"'D^ « le
ciel en haut, la terre en bas, et les eaux sous la
terre ». Voir Gen. , 1 4 , 1 9 et 2 2 ; ^9 , 26 ; Ex. , 20 ,
3 ; Prov. ,25,3, etc.
Ces locutions bibliques désignent égalenient IHini-
vers entier.
A l^expression kissat same n imH correspond le
n^HTS nin* « Jahvé 4es milices », c est-à-dire des mi-
lices de 1 univers , des corps célestes . . .
Le Cosmos babylonien et le Cosmos biblique se
divisent donc également en trois grandes parties :
1° an-ilâti sa^u D^1Dt?"^yD «ciel»; 1^ ki-saphti-
irsita y'^îrnnn « terre i»; 3° apsa Q>o~Binn «Océan
eosmique ».
^ De même iar ^ha hikrate ne signifie pas « mahre des quatre
contrées i , mais « maître des quatre directions , maître de l'univers i.
88 JANVIER-FEVRIER 1897.
LE CIEL.
Samu « le ciel » vient de la racine sama « être
élevé», V, R. 3g, 35, répond absolument au mot
hébreu D'»Di!; et à son synonyme onD on « être
élevé » , fréquent avec le sens de « ciel », Is. , 2 4- 1 8 ,
inriDi onDD nniK "«d « les écluses d en haut s ouvri-
rent » ; comme ailleurs : w^lDV m3iN « les écluses du
ciel», Gen. , 7-11, 8, 2; Malachie, 3-io; n, R. 7-
ig; voir encore 11, Samuel, 22, 17; Ps., i44, 7;
Lament., 1-1 3.
Le ciel est considéré par les Chaldéens comme
une voûte fixe, v, R. 36-45. Cette voûte s'arrête là
où elle s arrête pour nos yeux. Le contact du ciel et
de la terre à Thorizon n'est pas un effet d'optique,
mais la voûte céleste repose réellement sur la terre;
par son fondement appelé isid same « il s'appuie sur
le sol », IV, R. 20, n** 22 , Samas ina Uid same tappu-
hama^ « Samas, au fondement du ciel, tu fais ton
apparition», c'est-à-dire : tu montes au-dessus de
l'horizon. De là l'expression fréquente : kima same
isdasanu likuna « que leur fondement soit aussi solide
que le ciel ». Cette voûte n'est pas la fin du tout, au
delà de la voûte il y a un espace appelé kirib same
« intérieur du ciel » ; c'est de cet espace vide que le
soleil sort le matin , c'est là qu'il s'enferme le soir :
IV, R. 17, 2, belum raba ista kirib same elluti ina
^ Littéralement : • tu culmines , tu montes pour atteindre ton
point culminant», verbe napaha.
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 89
asika, ana kirib same ina erebika « Maître puissant, à
ta sortie du fond du ciel , à ton entrée au fond du
ciel ». Comme le moi ellati l'indique , cet espace est
enveloppé d'une lumière brillante, ce qui ressort
aussi de IV, R. 1 4 , 28 , kima kirib same limmir « qu'il
brille comme l'intérieur du ciel ». Mais si nous ad-
mettons, comme nous le verrons plus loin, que
l'univers entier est entouré de l'Océan primordial,
cosmique , il n'y a pas au delà du ciel de place pour
un espace vide. Nous croyons résoudre la difficulté
en admettant que l'épithète ellati s'applique préci-
sément à l'éclat dont le soleil , pendant son voyage
nocturne, éclaire l'Océan cosmique. Le mot ellati
est appliqué ailleurs, très clairement, à l'eau, à
l'océan ; on trouve fréquemment apsa ella apsa « bril-
lant » , apsa « brillant ». L'échafaudage d'hypothèses
savamment combinées de M. Jensen s'écroulerait du
même coup. Comme synonymes de kirib same, on
trouve libbi same « cœur du ciel » , kabitti same « foie
du ciel», m, R. 64, i/i-i6, et iv, R. 68, 32,
col. in.
Le ciel est fixe et les astres tournent dans son
plan immobile. Aux deux extrémités se trouvent une
ou plusieurs ouvertures destinées à laisser passer le
soleil et les astres, à leur lever et à leur coucher,
c'est-à-dire à leur sortie et à leur rentrée, iv, R. 20,
2 , Samas dalat same tapta « Soleil , tu ouvres la porte
du ciel » , et ana kirib same ina erebika dalat same
likrubaka « à ta rentrée dans l'intérieur du ciel, que
la porte du ciel te bénisse! » Dans le récit de la
90 JANVIER'fÉVRISR 1897.
Création, nom lisons: epiema abolie iim §iU{9)^
kilallan sigara addaninma samila a î/ima « Il (Marduk-
B(i) ouvrit dos portes aux deux côtés, il fixa une
fermeture à gauche et à droite ».
Ce dernier passage nous apprend aussi que les
portes avaient des verrous ^, et un autre passage du
récit de la Création semble indiquer qu*un gardien
veillait à louverture et à la fermeture des verrous
au moment du passage des astres; isdud parka mof-
sara usa^bit « il établit un verrou et y préposa une
sentinelle ». La Bible conrplétera cette notion et
nous dira que les verrous s'ouvraient également
pour livrer passage à la pluie.
A côté des portes armées de verrous, ily a à
chaque extrémité du ciel quelque chose qui a une
destination toute particulière. L univers, comme
nous le verrons, est enveloppé d'une masse d*eau,
Tocéan cosmique. Mais la création n^étant, d'après
les conceptions chaldéennes, qu'une conquête sur
cet océan, et l'océan étant refoulé et non dompté,
il est à craindre qu'il ne se déverse sur la création et
ne l'engloutisse. C'est précisément ce qui s'est pro-
duit lors du déluge, et, pour que le déluge soit im-
possible à jamais, — les dieux l'ont promis à Istar,
qui après la catastrophe gémit sur son humanité.
^ Le mot n'est pas clair; nous ne le croyons pas sans rujpifori
avec yVs «cote, côté», et même avec ^s «ombre» (bord, estré-
mité, surface, serait le premier sens).
* Voir aussi iv, R. 5, 4-5, dans une hymne à Vénus, pietatii^
iame elluti.
MÉLANGES iSSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 91
sur m « semence retournée h Targile « , ^— ii y a à la
limite du ciel, tout autour, une espèce 4^ construc-
tion appelée supak savfte, v, ir, R. 48, 53; iv, R. 5,
4-5. Supuk de sapaku « verser », terme employé dans
Tarchitecture pour faire des remblais, des terrasse-
ments. L^ supuk estim immense remblai, xme digue
suivant tout le contour céleste et servit à réprimer
les empiétements de TOcéan : c est quelque chose
comme le tamlu des constructions terrestres.
Les astres opèrent leur révolution suivant des
voies tracées par le Créateur.
l|e soleil et la lune ont des j^arrant} ^ chemin », v,
ni, R. 6i, 25; m, R. 53-56. Le mot harranu pour-
rait môme garder son sens le plus ordinaire , qu'il a
dans tous les textes historiques , celui de « route
d'expédition ». Samas et Sin sont des guerrier3 mar-
chant à la conquête de leur carrière ; dans les hymnes ,
ces nations et ces expressions sont courantes. Quant
aux étpiles, elles ont leurs sentiers alkate.w, R. ai-
56 r ^a kakkahe samana alkatsunu Ukin «que (Mar-
duk) fixe les sei^tiers des étoile^ du ciel! h
La positiqn respective des astres, le tracé de leurs
voies, déterminent autant de dessins ou figures
variant dans une période de temps donné, mais re-
venant toujours au point de départ et reprenant le
même ordre. Ces dessins sont des signes, une écri-
ture; mystérieiis»e , sifru {satar^ « écrire »), nû© « acte
écrit » (dans l'hébreu « postbiblique »), sitir barumu,
v, R. 62 , i3 « écriture du ciel noir (?), sitirtim sa-
marne, v, R. 62, col. II, 2,
92 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Quant aux noms de ces astres, les textes en four-
nissent une grande quantité. Mais une obscurité non
moins grande règne encore sur tous ces textes, et
les identifications avec nos notions astronomiques
sont très audacieuses. Le travail, sous bien des rap-
ports très remarquable de M. Jensen, rend pos-
sible trois ou quatre solutions pour chaque problème
d'identification .
Les débris cosmologiques que la Bible a conser-
vés sur le ciel marquent des notions absolument
analogues aux conceptions chaldéennes, et dles
s'éclairent singulièrement aux données de Tassyrio-
logie.
Le ciel biblique est ime «voûte» y^pi (de ypi),
Gen., 1-6, y, 8^ Quelques synonymes de y^pi ne
sont qu'une variante de la même notion. Ainsi Ps. ,
lolij 2, ny»TD D"»»^ nou «il étend le ciel comme
un tapis», etc. Nous attirerons surtout lattention
sur le mot mxp , qui a le sens banal de « fins, extrê-
mes », dans 43, lo, 48, 20, 62, 11, Ps. 46, 10,
61,3, 1 35 , 7 ; mais, dans certains passages, ce mot
prend un tout autre sens et nous le surprenons plus
près de son origine ; ainsi Jérémie, 10- 13, 5i-i6,
«les nuages montent de l'extrémité de la terre», •
c'est-à-dire « des extrémités du ciel ». Jérémie a en
' La question de savoir si Gen. , chap. i et n, sont un emprunt
])0stérieur des documents chaldéens n*est pas résolue. Mais cette
question n'a pas d'importance ici; en effet, si haut qu'on remonte
dans i'iiistoire de la mythique biblique, on trouve la même concep
tion du ciel.
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 93
vue un point de Thorizon où ciel et terre se confon-
dent. L'exemple dis., lio, 28, est tout à fait pro-
bant. Pour donner une grande idée de la puissance
de Jahvé il dit : « Il créa : mxp » ; si le mot a son sens
ordinaire, le passage est incompréhensible et ab-
surde. Jahvé n'a rien pu créer sans extrémité ; mais
le sens est : « Jahvé a créé un endroit où ciel et terre
s appuient Tim sur l'autre » ce qui excite l'admira-
tion d'Isaïe, c'est que le ciel, si haut au-dessus de nos
têtes, descend par une courbe jusqu'à toucher cette
terre. Il n'est pas sûr d'ailleurs , qu'Isaïe ou Jérémie
se rendent compte du sens cosmologique de l'ex-
pression qu'ils emploient. Ces formules antiques de-
viennent, avec le temps, quelque chose de routinier,
de stéréotypé, quelque chose comme un simple
ornement littéraire. Pleines de sens à l'origine , elles
se vident quandl es conceptions qu'elles revêtaient se
sont altérées :
«Le ciel a des portes», B. 78, 2*2, D'^D^ "»D'?n
nriD « il a ouvert les portes du ciel ». Mais je ne vois
nulle part que ces portes aient donné accès au so-
leil ou aux astres, mais à la pluie. Ainsi, dans le
texte des Psaumes cité , Jî^hvé ouvre les portes pour
laisser passer la pluie (voii^ aussi v, 2 4). Cependant
les verbes les plus en usage pour le lever et le cou-
cher du soleil sont : XX'» « sortir » et xn « rentrer »
voir Gen. , i5, 12; i5, 17; 19, 23; 28, 11; Deut. ,
1 1 , 3o; 16, 6; 24, i5; II, Sam., 3, 35; B. loli,
I 9 ; 1 1 3 , 3 , etc.
Les portes ont des verrous , comme il résuite de
94 JAINVlEft-t'ÉVRIER 1897.
Job, 38, 8 , 9, io, passage fécond en d'autres ré-
sultats.
inSnn ^d-i^i w^h py ^idw2 bn-)D ^n<}2 d"» n^hhi^ idm
Il (Diëti) enferma la mer par des verrou»; lorsqu'elle
jaillit du sein ... 11 mit le nuage pour son vêtement et la
nuée pour son enveloppe ...... et je lui ai mis verrou et
portes.
il y -a donc là des portes , des verrous se ferinalit
sur Tocéan et le contenant, notion absolument pa-
rallèle à celle du sapuk same , de plus , nous appre-
nc/hs que c est la nuée épaisse qui sert de vêtenaient
à Tdcéan, qui borne Thorizon. Ceci nous met sur
la voie de ce qui a inspiré cette notion aux Sémites,
cest cette espèce de brume (jui flotte au loin au
point de contact de la mer et du ciel et parfois do
la terre et du ciel. La nuée du texte de Job n'est pas
un nouveau moyen de dompter l'océan; les portes
à verrous sont une expression métaphorique pour
désigner cette nuée même. Cette métaphore ne doit
pas nous étonner, si nous considérons les passages
suivants tirés des documents assyriens, i , R. 1 7-2 ;
Ninib est appelé markos same a irsitim « fermeture
du ciel et de la terre » i, R. 29, 3 , Istar hippdt same
irsitim mithaiis iahita « Istar tient ensemble la voûte
du ciel et de la terre ». Ninib et Istar ont beaucoup
d'attributions; il règne dans le panthéon chaldéen
une confusion inextricable à l'heure actuelle. Tous
les dieux ont à la fois toutes lès fonctions? tous sont
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 95
à une certaine époque dieu de la guerre. C'est en
ce sens que nous apjiaraissent ici Ninib et Istar : le
géant Ninib et llstar guerrière servent de barrière
et de soutien à la iinlite du ciel et de la terre comme
la nuée biblique de verrou entre le ciel et la mer.
Mais de quelle mfer s dgit-il? Le verset 8 détermine
le mot b"» par anis in'^aa « quand elle jaillit du sein »
cest-à-dire quand elle fut ehfantée à l'origine des
choses, ce qui revient à dire TOcéan primordial;
On sé rend très bien compte du phénomèhe physi-
que qui a inspiré cette conception. La bruiiie étendue
sur la mei* paraît faite peur là contenir dans sa mon-
tée et Tëuipêcher d'ënvrfiir ciel et terre; La mer est
toujours Téternelle indomptée que Mardufc et Jahté
ont bien vaincue ^ mais qui a besdin d'être tnuselée.
Nbus avons dit en passant que iéà portes du ciel
biblique servaient de passage non pas aux autres,
mais aux pluies. Ces portés sont aussi appelées maiK
qu'on a le tort de traduire par « écluses » , voir Gen.
7-11, 8, 2; it, R. 7-1^; Is., 12-18; Le mot naix
signifie lucariiè^ «fenêtre»; La «pluie» c'est donc
l'océan cosmique par delà le ciel tombant sur la
terre. Cette notion explique les nombreux passages
bibliques bù Jahvé a créé, détient le gtand trésor,
les grands magasins de la pluie; Deut. , 28 , 12. nriD*»
nsijie t)H "J^ m iTia Jahvé t'ouvrira son trésor (de pluie,
d'après le contexte)»; Jérémie, 5o, 26; et surtout
Ps., 33 , 7. nTDinn mixixa p: f II a emmagasiné les
flots de l'abîme » (il s'agit de l'œuvre de la création).
L'océan cosmique a perdu son sens originel; coupé
96 JANVIER-FÉVRIER 1897.
en deux par la voûte céleste, il nest plus par delà le
ciel qu une immense réserve d'eau fécondante. Mais
la Bible na pas oublié que lors du déluge, cette
masse d'eau jaillissant de toutes les sources de Tabîme
a envahi la terre. Gen. 7, i i.
Les astres sont pour la Bible des signes destinés
à éclairer Tesprit des hommes. Cela ressort nettement
de Gen., 1-1 4. En tête des fonctions dévolues aux
astres figurent les mriK « signes » (généralement avec
le sens de «prodige, signe mystérieux»). Voir aussi
Job , 18, 6 ; Is. , 1 3 , 10. Les astres suivent des che-
mins déterminés n^"»DD, Juges, 5, 20, VDnbi D'»Dcr p
Dm^^DDD D'iaDlDn « Du ciel les étoiles ont lutté (avec
Debora) en quittant leurs voies. »
Peu de noms d'astres ont surnagé dans la cosmo-
logie biblique. Mais quelques passages prouvent que
les Hébreux comme les Chaldéens avaient observé
le ciel. Quelques mots obscurs figurent dans Job,
9,9,1!;:? n^y. Il a créé lastre appelé aS (?) et Job,
38,32, Dn:n n'»:3 ^y e^'^yi « Et as qui sur ses enfants .ï^ »
Job ,9,9, mentionne lastre Sdd , et 38 , 3 1 , niDC^iD
nriDD ^'»DD « Tu dénoues les liens du Kesil(?) » appli-
qué d'ime manière générale à beaucoup d'étoiles.
Voir Is. , 1 3 , 10. Job ,9,9, cite encore nD'»D et 38 ,
3 1 , nD'»D m:nyD "i;:;pnn « Tu noues les liens (parures)
de Kima ». Voir aussi Amos, 5-8. Les identifications
de ces noms sont pour le moment impossibles; on.
a vu dans as la « Grande Ourse » , dans kima les
« Pléiades » et dans kcsil « Orion ». Toutes les hypo-
thèses sont possibles et on n'en est encore qu'aux
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 97
hypothèses. Quant aux nnTD de Job ,38,32, malgré
la forme du pluriel, nous avons affaire ici à un nom
propre en parallélisme avec V'»dd, comme au vers
précédent JD^f avec dd^d. Le mot nnTD pourrait n*être
autre que rfl^TD (permutation de deux liquides) ré-
pondant à m, R. 59, 35 a, qui parie des manzalti
créés pour les dieux, destinés à leur servir respecti-
vement de séjour. Voir aussi n. Rois., 2 3, 5.
De même qu'au ciel chaldéen , les astres du ciel
biblique ont leur nom , leur ordre déterminé et leur
révolution exactement prévue. Is. , Ao, 26 :
K^ ^^H N^np*» acrs dVdV 0x32 -)DDD3 x^xiDn
Il fait lever leur troupe avec ordre; il les appelle tous par
le nom aucun ne manque.
LA TERRE.
La terre, en assyrien ki-irsitam, s applique à toute
la partie solide avec toutes ses profondeurs , y com-
pris le royaume des morts. A côté de ces mots très
communs, nous avons plus rarement dannina (de
dannu « être solide ») , v, R. 2 1 , 3 , répondant à notre
mot » terre ferme». Le ciel étant circulaire et s' ap-
puyant de toutes parts sur la terre , celle-ci est éga-
lement conçue comme étant ronde , ou plutôt , comme
nous verrons , sous forme de cône tronqué. Cela ré-
sulte d'ailleurs directement de i, R. 5i, 1; col. II,
2^; puluk same u irsitim (arabe palakun) expliqué
IN. 7
08 JANVIER.PÉVRIÊR 1897.
ingénieusement par M. Oppert. Voir Revue d'assyrioL
et d!archéoL , i , loli. Paluk signifie « table circulaire ».
La terre est immobile comme la voûte céleste repo-
sant sur elle et lui servant en quelcpie sorte de toit,
de tenture. Peut-être faut-il entendre ainsi la méta-
phore biblique rencontrée plus haut. La surface ter-
restre était, d'après quelques assyriologues, divisée
en quatre parties, ce qui serait exprimé par erbiti
tapakati et par l'expression si fréquente de Kibrat
arbaî; d'autres entendent par cette expression les
quatre directions ou points cardinaux; d'autres enfin,
les moins nombreux, quatre couches en profondeur
jusqu'à l'océan cosmique. En tout cas , il faut renoncer
à chercher dans Kibrat arbaî une localité géogra-
phique précise. Les plus anciens rois chaldéens
portent ce titre comme pour résumer tous les autres
et pour marquer toute leur puissance, i, R. i y-SS,
est significatif sar kissat kibrate sa naphar malke kali-
sanu « roi de l'ensemble des directions (contrées) de
la totalité de tous les rois ». Voir aussi i , R. 2 7-6 1 .
En rapprocher l'expression phénicienne MSD n'îas
^l2Vn. Voir Glermont-Ganneau, Recueil d'archéoL
orientale, i, p. 81.
11 résulte de 11, R. 54, 3; ni, R. 69, 1; nr, R.
24, 4 ; V, R. 33 , col. 7-34 , et de beaucoup d'autres ,
que le mot e-kur, tantôt ayant le sens de « temple »,
tantôt de « lieu de naissance des dieux, séjour mys-
tique des dieux, demeure des héros et des morts»,
n'est à l'origine qu'une appellation sacrée de la terre.
L'idéogramme se résout en ^ « maison » et kur « mon-
MÉLANGES ASSYBIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 00
tagne» (la maidon-montagne); de même ê-kur-mak
« maison de la grande montagne »* La même notion
est renfennée dans le ïnot Hariagkalama (ii, R. 5o,
1 3 ) « montagne élevée du Tout , de TUnivers » ou
bien e-Jutriag-eUi « maison de la montagne élevée ».
I, R. 55. Col. IV, 4o; ou e-harsag^-kurkarra « maison
de la montagne du paysi (Gudea, col. II ^ rendu
phonétiquement, i, R. 35, 3-a3, par fad matate
«mont du pays»). Donc la terre a la forme d'une
montagne ; en efifet , elle est comme une courbe in-
scrite dans ime autre courbe, le ciel. Toutes les par-
ties de la terre sont donc des parties d'une montagne ;
chaque pays est montagneux; de là Tidéogramme
kar « montagne » devant tous les noms propres de
pays ; cela est tellement vrai que les Chaldéens n'ont
pas d'idéogramme spécial devant les montagnes pro-
prement dites, ce qui entraîne parfois une grande
confusion*
Sur le sommet de cette montagne immense les
dieux sont nés. Voir Sargon, Inscr. Korsabad, 1. /iB5.
Ea, Sin, Samei, Naba, Rcunman, Ninib, u kiratisam
rabate sa ina kirib eharSaggalkarkarra iad Arab kemi
cdda eSrete nanu*ati zukke naJdati ina kirib Dwr^Sarra"
kin tabès irma; « Ea et leurs augustes épouses qui
sont nées de toute éternité (ou légitimement) dans
la maison de la grande montagne des montagnes
ont, dans leur bienveillance, fondé à Dur Sarrukin,
des temples brillants et de beaux sanctuaires ».
Et IV, R. 127, 2 , dans un hymne à Bel, Soda gala
Bel imharsam sa riiaiu iamamu sonna apsu eltim iur-^
100 JANVIER-FÉVRIER 1807.
sadu ussusu ina sadi kima rimi ikda rabsa karnaia kima
m
sarur Samsi ittanaubitu kima kakkab samame kibbu
mala sihati « La grande montagne du dieu Bel im-
harsam dont le sommet touche le ciel et dont le fon-
dement repose sur le brillant océan ; sur les mon-
tagnes, comme un taureau robuste elle est cou-
chée, ses cornes brillent comme l'éclat du soleil,
comme Tétoile de la voûte (?) céleste , elle est remplie
d'éclat ».
L'antique conception s'effaçant, on ne vit plus
dans la grande montagne la Terre dans son en-
semble, mais une montagne spéciale sur cette terre;
c'est cette conception que nous trouverons le plus
souvent dans la Bible. On alla même plus loin; le
séjour des dieux devint synonyme de dieux; Bel
devient lui-même la grande montagne; soda rabu
Bel bel matati asib eharsaggalkarkura « la grande mon-
tagne , Bel , maître des pays qui séjourne dans la . . .
maison de la grande montagne des pays ».
Le passage de Sargon, Kors., cité plus haut, nous
apprend en même temps que la terre, cette mon-
tagne est assise sur l'océan cosmique, elle a sa base
sur l'océan et on a imaginé plus tard qu'elle avait ses
fondements dans l'océan.
Nous traiterons à part du royaume des morts.
Voyons auparavant les notions que la Bible nous
présente sur la terre.
Le mot biblique Y"'^< est le même que irsitam et
désigne à la fois la surface terrestre et la terre dans
toute sa profondeur, y compris le Scheol ou « royaume
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 101
des morts», jusqu'à la limite de Tocéan. La terre
repose sur des fondements nnoiD ou « colonnes » ,
JIDD, ou « pieds » px. Voir Ps. , 82 , 5 ; 89 , 1 2 ; i o4 ,
5; Job, 38, 4; Prov., 3, 19; Is., 24, iB; do, 21;
48 , 1 3 ; 5 1 , 1 3 ; Jérémie, 3 1 , 3-7 ; Zach. ,12,1; etc.
Ces fondements reposent sur ou dans locéan, et si,
sur ce point , nous n*avons que quelques textes cunéi-
formes bien nets, ils abondent dans la Bible. Job,
38, 6; lyaon n^inîc îVD Vy « Où ses pieds sont-ils en-
foncés , plongent-ils? » Prov. ,8,29; Jahvé commence
par dompter Tocéan , puis il trace le cercle devant
recevoir les fondements de la terre. Ps., i36, 6;
D^Dn by y"ixn ypn^ « pour étendre la terre sur les
eaux» (Rem. le verbe yp") «voûter», y^pi «voûte»,
la terre ayant la même forme que le ciel). 11 , Sam. ,
22, 16.
*?3n nnoiD 1^3"» n^ ""p^DX ik-)'»'i « Les torrents de la
mer deviennent visibles et les fondements du globe
apparaissent. » Ces fondements sont désignés dans
Mich. ,6,2 par le mot D'»:n''î< , qu'on a traduit « fort ,
dur, antique , robuste » , sens que nous trouvons efiFec-
tivement dans Deut. , 2^, 21; Job, 33, 19; Prov.,
1 3 , 1 5 ; etc. , mais qui n'est pas applicable au passage
de Mich. , vu la construction de la phrase. Ce mot
nous fait songer à un mot semblable qui se rencontre
dans la légende d'Istar. iv, R. ^9, 2; 1. 48, apa is-
takkanu kasati, ittakii one nadati ; 1. 52, asba
nasre apsa sa ilani rabati; 1. 53 , asib Elana asib Ner.
« Là aussi ont été affermis les fondements ( de la terre) ;
là confluent les eaux puissantes; là demeurent les
103 JANYISR-rÉVRISR 1807.
gardiens de Tocéan des grands dievn; Ik demeurent
Etana et Ner. •
M. Halévy a depuis longtemps signalé le rapport
de D'^ar^K et Etana , et il croit que le dieu Etan aenibie
avoir eu pour obarge la garde des derniàrea limite»
qui séparent le royaume des morts de cdui des vi*
vants. Nous croyons que Etana était chaif;é de veiUer
à la limite de la terre et de locéan et il siège au
royaume des morts , parce que le royaume de^ morts
forme la partie extrême de la terre. Peut-être a*t-on
conçu les fondements mêmes 3ous la forme de deux
géants • d'Atlas soutenant le Monde. C^est ainsi seu-*
lement qu on s'explique tous les sens dérivés et entrés
dans la langue commune : fprt, solide, dur, antique;
toujours appliqués aux parties de TUnivers opposées
au ciel. Quoi qu'il en soit, la parenté de D^3n'»K et
Etana est évidente. Les fondements de la terre se
oonfondent naturellement avec les fondements des
montagnes \ et ce que nous trouvons appliqué à Tane
nous le trouvons appliqué aux autres. Ps, , 18, 6 ;
Deut. , 3 Q , Q 9 à comparer avec Ps. , 18, 1 6. Ce serait
déjà ime présomption en faveur de la ooneeption de
la terre sous forme de montagne; mais il y a des
preuves plus directes. Is., do, an.
D^sans îT^aïTM V"^*" ^^n ^^ ^^ri^ « Jahvé siège sur le
3in de la terre , . . » Le mot :)in a le sens de « cerde,
objet arrondi ». Voir Job, 26, 10; et Prov., 8, 27.
Qu'est-ce à direP Jahvé siège sur le cercle de la terre,
sinon que la terre était conçue comme une immense
voûte ou montagne et que Jahvé siégeait sur ia
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 103
partie arrondie, le dôme de cette voûte ou le sommet
de cette montagne , et nous avon^ par BurcroH la no-
tion parallèle à celle qui faisait séjourner les dieux
chaldéens sur une montagne. De la sorte Is., i4,
1 3 , prend une clarté singulière, Isaïe met dans la
bouche du roi de Babel trop ambitieux les paroles
suivantes ;
-in3 2Vi<^ ■'KDD onK H>K"'»3D1dS S^dd n^^K a'«Dcrn
Au ciel je monterai, par delà Içs étoiles de Dieu j'élèverai
mon trône , je demeurerai sur la montagne de l'assemblée ,
sur les collines septentrionales.
Isaïe veut donner une idée de lambition démer
surée du roi , il lui fait exprimer le désir de monter
au plus haut point de l'Univers , sur la montagne de
l'assemblée; de quelle assemblée? Ne s agit-il pas
clairement de l'assemblée des dieux, et n'avons-nous
incontestablement ici un écho de la vieille mythique
biblique? Comme les dieux chaldéens, les dieux bi-
bliques et plus tard le Dieu un séjournent sur un
mont élevé et ce mont n'est autre que la terre elle-
même. C'est ainsi qu'au chapitre 4o, Jahvé séjourne
sur le pic de la terre; et le chapitre ik sert de com-
mentaire au chapitre 4o. La montagne de l'assem-
blée ne fait donc qu'une avec le harsaggalkurkurra
des Chaldéens. Isaïe l'appelle aussi pD2 TDT' « les
collines du Nord ». Or, dans Job , Sy, q 2 , nous trou-
vons la mention suivante nnt psSD « du nord vient
Tor»; d'autre part, 11, R. 5i, 1 contient une liste
104 JANVIER. FÉVRIER 1897.
géographique énumérant un certain nombre de lo^
calités déterminées par leurs productions. Parmi ces
localités figure le mot aralu, sad hurasu «mont de
Tor ». L'or venant du Nord d après Job, Tor venant
du mont Aralu d après les cunéiformes, le mont,
Aralu doit être situé au Nord. Nous avons vu plus
haut que la grande montagne cosmique s'appelle
aussi Aralu. Nous avons de la sorte une équation
frappante dont les termes sont harsaggsdkurkurra-
Aralu ny^D in^iDS '»nDi\ Nous verrons plus loin que
le royaume des morts portait chez les les Ghaldéens
parmi beaucoup d'autres noms celui de Aralu.
Comment le même nom pouvait-il s'appliquer au
mont divin, et au royaume des morts? Cette objec-
tion tourne à la confirmation même de ce que nous
disons. La preuve que ce mont n'est autre que la
terre elle-même c'est que , par son sommet , il touche
au ciel, et par sa base, au royaume des morts; son
sommet sert de lieu de rendez-vous aux dieux et sa
base recèle la demeure des morts. En efiet, repre-
nons Is., i4, 9-16. De même que Tigl. Pil., i^ se
vante d'être appelé anai manzaz eharsagkarkarra ana
dures , . . « à siéger pour l'éternité dans la maison de
la grande montagne des pays » , ainsi le roi de Babel
visé par Isaïe aspire à prendre sa place au plus
haut de l'Olympe chaldéen , au milieu de l'assemblée
des dieux. Mais le prophète lui annonce que ce n'est
pas au plus haut de cette montagne, mais au plus
bas qu'il ira. De l'Aralu qu'il essayera en vain de
gravir il sera précipité dans le Scheol. Ainsi le pas-
MÉLANGES ASSYRIÔLOGIQUES ET BIBLIQUES. 105
sage d'Isaïe prend plus de force encore et la vigueur
déjà si grande de cette page se trouve relevée par
une belle antithèse ; la demeure des morts est phy-
siquement et moralement le pendant de la demeure
des dieux. Les sens, en apparence contradictoires,
du mot Aralu se concilient parfaitement. Jusqu à
présent on a expliqué le mot nn qui figure si souvent
dans DNn^Kn "in, vipn in «colline de Dieu, colline
sainte », sans se rendre compte du sens exact de ces
mots. Ps., 48, 3, nous met sur la voie de ce sens.
Dans ce passage, le mot jrx est suivi du détermi-
natif pD2 ^DD'T» « colline du nord ». Or la colline de
Sion est une des plus méridionales de la Psdestine et
Time des plus basses (le Talmud tire un efiet litté-
raire du contraste qui existe entre son humilité ma-
térielle et sa grandeur morale). Dans quel sens le
mont Sion peut-il être septentrional.^ Ce ne peut
être que dans un sens non géographique , mais fictif
et mythique. La colline de Sion , siège du temple de
Jahvé, représente la grande montagne cosmique,
siège de la demeure véritable des dieux; comme chez
les Chaldéens le temple appelé Ul-bar-bar « demeure
éclatante» représente le Ul-bar-bar cosmique du
Soleil. Or, la grande montagne cosmique étant réel-
lement, d après les vieilles conceptions, logée au
nord, Sion, son parèdre. Test au même titre. Cela
nous fait penser que le mont Sion avait depuis une
antiquité fort éloignée un caractère sacré , alors que
cette épithète avait encore tout son sens et n'était
pas devenue une formule traditionnelle et stéréo-
106 JANVIER-FÉVRIlER 1897.
typée, vide de tout mythe. Et, d'une manière gêné-
raie, il y a dam le^locutiom ^ipn nn, O'^n^^n "in, etc.
toute une mythique dont ie sens s est effacé.
Le mont Sion était ^i bien le représentant de la
grande montagne, quon affecta la Vallée qui l'en-
toure (la remarque est de M. Halévy, Méhng^s) h
remplacement des tonxbes. Une partie de cette vallée
portait le nom de o;r\ «'•3 devenue la Géhenne et,
selon les traditions talmudiques, cest dans cette
vallée que s ouvrait lacoès au royaume de» morts.
Ainsi la colline de Sion , avec son sommet couronné
du temple, ses flancs et sa base semés de tombes
fut en raccourci l'image fidèle du Cosmos.
Nous fondant sur ces conceptions , nous nous per^
mettrons d'avancer une nouvelle interprétation du
nom divin ne;, Nous avons vu plus haut que Bel
est appelé lui-même iadn rahu^ grande montagne »,
Pourquoi la même appellation ne se serait^elle pas
perpétuée chez les Hébreux, et pourquoi ^^V ne
serait'il pas le mot Hàn « montagne i» , appliqué pri-
mitivement à Bel et transporté sous forme de nom
propre à Jahvé ? De la sorte , les nombreuses méta^
phores des Psaumes tirés de la montagne, de la
colline, du rocher, et devenues des noms propres
synonymes de Jahvé, prendraient un sens plus précis
et seraient un reflet de la vieille mythique commune,
que la Bible a animée dun nouvel esprit, maif dont
elle n a pu effacer la trace.
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 107
LE ROYAUME DES MORTS.
Le royaume des morts est appelé par les Chal-
déens ki gai et arugal « vaste terre , vaste ville » , ii ,
R. 2k, 7. Voir Pognon, Inscr, de fV. B. , p. 109.
Les autres noms sont Aralu , iv, R. 1 - 1 3 ; iv, R. 2 4 , 8 .
En tant que royaume des morts, Aralu est souvent
écrit ekar bad u maison de la montagne des morts » ,
et IV, R. 1-2 , les mauvais génies sont appelés henut
Arale « production de TAralu » kur-me-gi ;=» phonét.
mat la taiarta, K. , 2867, iv, R. 3 1 ; c est-à-dire « pays
sans retour » ; bet mati « maison des morts ». v, R. 3o,
3-7 ; asar Jla naplasi « lieu sans pitié »; asar la amari
« lieu où l'on ne voit pas , lieu de ténèjîres » ; irsitum
rukti sa la innamra « pays lointain qu on ne voit pas ».
Ce liçu ténébreux est situé à la base de la Terre ,
il forme la dernière couche terrestre et toucliQ par
conséquent à l'Océan. Si le texte cité plus haut y
place le confluent des eaux puissantes , cela signifie,
croyons-nous, que le pays des morts est battu par
toutes les eaux de TOcéan cosmique. Les morts en-
sevelis sous terre y descendent directement et chaque
tombe y donne accès. De là, pour les Chaldéens et
tous les peuples à leur suite , l'importance de la sé-
pulture; de là vient qu'il n'y a pas de malédiction
plus grande que de rester sans sépulture (M. Halévy,
Mélanges et critiques; article : Immortalité de l'âme
chez les Sémites). Avant d'atteindre le coeur même du
/
108 JANVIER-FÉVRIER 1897.
pays , le lieu de séjour proprement dit , il faut franchir
successivement sept portes; iv, R. 3 1-42 ; iv, R. 3 1 ,
1 3 ; donc le pays est entouré de sept murailles for-
mant avec lui sept enceintes. Le nombre sept a en
effet un caractère sacré dans la cosmologie chaldéenne
et biblique; une multitude d exemples le prouvent.
L existence des mânes étant l'ombre de celle des
vivants, le lieu de leur séjour est Timage de la terre,
et les sept parties du royaume des morts paraissent
répondre aux sept divisions de la surface terrestre
que les Chaldéens semblent avoir admises et qui sont
devenues les sept xXifiara des Grecs. Au cœur de
lenfer se trouve ekat irsit la tarât; iv, R. 3 1 , « le pa-
lais du pays dont on ne revient pas » , habité par
Nergal et son épouse Allât, fille d'Anu eplevée par
lui. Un autre palais ou un autre nom pour le même
est ekaïlu kenu « le palais durable » (par opposition
aux demeures fugitives des hommes); là séjournent
les génies infernaux appelés Anunaki, Namctar, le
dieu de la maladie et Etan chargé de veiller à la
frontière de la Terre.
A un endroit de Tenfer que les textes ne précisent
pas , se trouve une source qui rend la vie. L'émis-
saire de Bel , chargé de ramener Istar à la lumière
dit à Allât : Lidnam marne ina libbi laltati « Qu'on me
donne de l'eau, laisse-moi boire à cette source ».
Le nom le plus ordinaire du royaume des morts
dans la Bible est bMiV (de b^V « demander » p. c.
l'insatiable. Prov., 27, ao. ni^nern Nt^ ]M2H^ SiKt?
« L'enfer et l'abîme sont insatiables ». Voir aussi Is. ,
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 109
5, i/i). Le scheol est situé au plus profond de la
terre. Deut. 32, 12, 1 ; Sam. ,2,6; Job , 7-9 ,11,
8 ; ynn hd b^^Vl^ npDV « Que connais-tu de plus pro-
fond que le scheol?» Job, ly, i4; 21, i3; 24, 19;
26, 6; Ps., 3o, 4; 55, 16; Prov., 9, 18; "^pl^^f^
bM(V «dans les vallées profondes du scheol»; Is.,
i4, 9; 11, i5; 5*7, 9. Ezech., 32, 27. Les syno-
nymes de biHV sont DTinn « de Bas » : Ezech. , 26,
20; 3i, 4; 32, 18; 32, 24; Ps., 63, 10, jnaK (de
n3K «périr »); Job, 28, 22; Prov., i5, 11; 27,6.
3^e;K K^ niK «le pays sans retour» : Job, 16, 22.
Voir aussi Job , 10, 21. mo^si ^^n yiK « le pays des
ténèbres » : Job, 10, 21,22 (le dernier exemple très
remarquable). mD^X K'»3 « la vallée des ténèbres » :
Ps., 23, 4. î^'^^^ V"^^ "'^ P^y^ ^^ loubli», Ps. 88,
i3. (Voir plus loin sur Gen., 37, 35.)
Des portes donnent accès au royaume des morts :
Is., 38, 10. bM(V nye;n nzhn «J'irai aux portes du
scheol (pour dire je mourrai) ». Job, 38, 17: 1^33 n
nKin niD^x nye;i mD nvc? 1^7 « Les portes de la mort
se sont-elles révélées à toi, as-tu vu les portes des
ténèbres?»
La Bible nous fournit quelques notions dont les
textes cunéiformes, d ailleurs en petit nombre sur
cette matière, ne présentent aucime trace. L'enfer a
des tourbillons effrayants. B. 1 8 , 5 ; ^^'•^3 ^hm (^V'^a
d après Halévy ^^3 et ^y^ « qui ne fait pas remonter,
torrents sans retour »). Voir Job, 7-9. L'enfer a des
écueils terribles niD '•erpiD : Ps. , 18, 6 , et des ^^nn
niD , ^iKt!; '♦^an , devenus pour le Psalmiste de simples
110 JANVIER-FÉVRIER 1897.
métaphores avec le sens de piègôs , douleurs de la
de la mort, mais qui, à Torigine, avaient un sens
précis et répondaient à certaines conceptions. A ces
conceptions correspondent peut-être les difficultés *
que rencontre Gistubar en route ver« Tile des justes ,
où il va consulter Hasis^Adra, le Noé chaldéen, sur
la manière de guérir et de rendre la vie éternelle.
Gistubar aurait donc traversé le pays des morts pour
atteindre Tlle des bienheureux. Le pays des morts
est donc sur le chemin de cette île. Or, le poème de
Gistubar nous apprend qu'on y avait accès par lem-
bouchure deâ fleuves. Quand les textes cunéiformes
parlent des fleuves sans autre détermination, ils en-
tendent les fleuves par excellence, le Tigre et TEu-
phrate. On aboutit donc à Tîle des bienheureux par
lembouchure du Tigre et de TEuphrate. Cette em-
bouchure conduisant à la mer terrestre ^ la mer à
locéan cosmique, cet océan touchant par en bas au
pays des morts qui forme la frontière de la partie
solide de TUnivers, rien n empêche de croire que
rîle des bienheureux formait précisément une partie
écartée du pays des morts, partie réservée au séjcTur
des justes et séparée du reste par une eau infran-
chissable au commun des hommes. M. Halévy place
la demeure des justes sur la grande montagne du
Nord, auprès de la demeure des dieux. Mais, dune
part, je n en trouve aucune preuve dans les passages
ayant trait à leschatologie chsddéenne ; d autre part ,
* Sentiers obscurs, dangereux, seuls connus à Samas qui les
parcourt toutes les nuits avant d*aborder à TOrient.
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 111
ce qu'on dit du voyage de Gistubar et le détermi-
natif d'île porté par cette demeure prouveraient que
l'emplacement est bien plutôt celui que nous avons
indiqué*. Peut-être cet ekal kitti « palais de vérité, de
droiture » qui abrite les divinités infernales servait-il
aussi de lieu de séjour aux bienheureux, aux justes,
et son nom même marquerait cette destination.
Nous n'avons pas de notions bibliques à opposer
clairement à l'île des bienheureux. De noitibreux
passages parlent du séjour des justes sans préciser.
Cependant, considérons d'une part que le jardin
d'Eden, d'après tous les commentateurs qui ont
cherché le lieu géographique à la base de ce mythe
(voir Delitzsch, Paradies)^ n est pas la source, mais,
comme llle des bienheureux, l'embouchure de plu*
sieiu'S grands fleuves; d'autre part, ce jardin contient
l'arbre de vie et de mort, comme i'île des bienheu-
reux; nous y verrons bien une notion identique à
i'île des bienheureux, devenue pour les traditions
bibliques le berceau de l'humanité dans le passé,
mais aussi, comme il semble résulter d'Ézéchiel,
îîS , 1 4-1 7, tin lieu de séjour dans l'avenir. On peut
même croire que la Bible ne peint le jardin d'Eden
avec tant de complaisance, que parce que ce jardin,
lieu de bonheur d'autrefois, est destiné à l'être en-
core pour les justes.
112 JANVIER-FEVRIER 1897.
L'OCÉAN COSMIQUE.
Au-dessous du royaume des morts, les Ghaldéens
ont placé le a grand Océan » apsu (ou ab mah « grande
demeure»), v, R. 5i 6, 77'78. C'est cet océan qui,
à lorigine, était tout, remplissait le tout. Les dieux
mêmes existaient-ils indépendamment deTOcéan, ou
sont- ils nés de Tagitation de cet élément primitif,
germe de toutes les créations supérieures et infé-
rieures? Le passage qui rapporte ces traditions est
obscur et peut s'interpréter dans les deux sens (voir
Smith, Transact. of the Soc. of Bibl. arch., IV,
pi. I ; Delitzsch , Ass. Lesest. , a* édit , p. 78 ; Schrader,
K. A. T.,f. i-ili). En tout cas, la Création est en
quelque sorte un empiétement sur l'Océan cos-
mique. Pour créer l'Univers, je veux dire la partie
solide de l'Univers, les dieux, Bel en tête, ont dû
dompter, refouler l'Océan de toutes parts. Ces con-
ceptions sont exprimées clairement, et sont encore
symbolisées et comme figées dans le mythe qui re-
présente tous les dieux entreprenant la lutte conti^e
Tiamat (oinn « l'abîme des flots »), et repoussés par
elle, jusqu'à ce que Marduk (un parèdre postérieur
de Bel, et portant pour cette raison le nom de
Bel-Marduk) marche à son tour contre le monstre ,
en triomphe et le rend à jamais impuissant. Donc
la création solide est en quelque sorte une conquête
sur les flots, et ces flots, refoulés de tous côtés,
MÉLANGES ASSYWOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 113
continuent à s agiter autour de l'Univers créé et en-
veloppent la terre de toutes parts. De là toutes les
précautions prises, dune part, pour contenir TOcéan
dans ses frontières et lempêcher d avaler la terre,
d autre part, pour lui donner accès quand le besoin
s en fait sentir; : de là cette digue, ces portes, ces
verrous, ces fenêtres et cette conception de la pluie,
dont nous avons parié.
La géographie de la Chaldée explique la forma-
tion de ces idées. Elles furent inspirées par le dépôt
des alluvions en quelque sorte arrachées- aux flots.
Là, comme ailleurs, un phénomène journalier fut
rejeté à lorigine des choses, et de physique, devint
métaphysique. La cosmogonie n a été que la géné-
ralisation d'observations locales.
D après cela, la mer, à la siuface terrestre, nest
pas séparée deTOcéan cosmique; elle nen est qu'un
prolongement resserré, im détroit. Les Chaldéens
exprimaient de préférence l'océan par apsu et la mer
terrestre par tanUu , mais il leur arrivait de les con-
fondre en un même terme, et de donner à toute
nappe d'eau le nom de apsa; i R. , 5a, 3, col. II,
i6. Un autre mot d'une application générale est
na/r6a «trou, source», iv R., 2, la mer est appelée
nakab apsi « le trou de Vapsa ». Ëa s'appelle aussi
bien hel nakbe « seigneur des sources » que bel ma-
tate «seigneur des mers», i R. , 17, 6; v R., 33,
col. VIII, i5-i6. L'Océan cosmique porte dans la
Bible le nom de Dinn, employé de préférence à D^
«mer»; et dans un sens plus étendu, plus cosmique,
IX. 8
;NiraiNi;aiB «AtioBikUi.
114 JANVIER.FÉVRIER J897.
voir Gen., i, 2; 8, a; 49, aS; Job, 28, i4; 38,
16; Ps., 42, 8 ; io4, 6; Prov., 8, 27-28; on trouve
aussi n3i Dinn «le grand Océan», Gen., 7, 1 1; Ps.,
36, 7; Is., 5i, 10; Amos, 7, 4; employé pour D^
dans Job, 38, 3o; Ai, ad; Jon., 2, 6, etc., sur-
tout au pluriel, avec le sens générai «flots». Ex.,
i5, 5-8; Ps., 33, 7; 77, 17; i35, 6; i48, 7, etc.
Aux nakbe chaldéens s*opposent les nu^yo « sources »
du Dinn, Gen-, 7, 11 et 8 , a , et d"» "^p^DK 11 Sam.,
22, 16; D^ 03: Job, 38, 16, en parallélisme avec
Dinn ipn a le fond de TOcéan ».
Mais le mot apsa nVt-il laissé aucune trace dans
la langue biblique ? Ici une remarque très fine de
M. Halévy vient à notre secours. Le mot DDK a, dans
la Bible , le sens de « fin , extrémité » , surtout au plu-
riel, Deut, 33 , 1 7 ; I Sam. , a , 1 o ; Ps. , a , 8 ; 7 2 ,
8; Is., 45, aa; Jérémie, 16, 19, etc., il a aussi,
comme préposition , le sens de « sauf, si ce n est ,
sans, à l'exclusion de », et comme conjonction celui
de « mais » , voir Nombres , 1 3 , a8 ; a 5 , 1 3 ; Deut. ,
1 5 , k; Juges, 4 , 9 ; Is. , 5 , 8; 45 , 1 4 ; Amos, 9,8;
Job, 7, 6; Prov., a6, ao; Daniel, 8, a5. Mais le
sens originel du mot est «néant» (les autres sens
nen sont que des dérivés, Tidée d extrémité, de
fin, se rattache à celle de néant, et les particules
négatives en sortent directement, d après cette règle
philologique, que les particules sont d anciens sub-
stantifs). Pour le sens de « néant », voir Is. , 34 , 1 a ;
4i, 29, et siHtout Is., 4i, la, où le mot est as-
socié à J^K « rien »,
MÉLANGES ASSYRI0L0GIQUE8 ET BIBLIQUES. 1 15
J attire particulièrement 1 attention sur I3. , do, 1 7,
inM DDMD. Dam ce passage, dbk est synonyme de
inh. Or, infi, primitivement «i'abime cosmiques,
Gen. , i , !) , comme Dinn , tiamai, a pris dans la suite
le sent de « néant , rien » , de même DW avec le sens
de « rien , néant w , suppose à lorigine le sens de
a abîme cosmique » , et n est autre chose que notr<;
apsu chaldéen; à Torigine le nom d'une divinité, du
Tout cosmique^ il n*est plus, au dernier tenue de
son développement, qu'ime particule négative. Le
mot WK est à apsu , comme 3^3 • chien » à kalbu ,
pu «pierre» à aiim, n*^ à arha^.
Comme le apsu chaldéen, le oirv) biblique est
ét^adu sous la terre, Gen. , dg , 2)5 ; Deut , 33 , 1 3.
Pour créer TUnivers , Jahvé a dû repousser le mnn ,
empiéter sur son domaine ; il a tracé un cercle sur
Teau, il y a en quelque sorte taillé remplaçaient
de 1 -Univers <Mréé, Prov., 8,27, omn u» ^ rn tpna;
V. ag : -nDiD ipre wnsy» nh ow ipn o^h njWD
Dnn a Quand il (Jahvé) a fixé ime loi à la m^« • * ^
(des portes, des verrous, des fenêtres, comme nous
avons vu).
De cette conception de l'Océan viennent , croyons-
nous, la répulsion et ia terreur que la navigation
a inspirées aux Cfaaldéens^As^yri^is et aux Hé^
breux. Quelques ranes eiqséditions à rila de Yatnaan
^ Le piWMge de a à « #1 k «huM (te la foy^Hf fimJi» pit pm^
loi phonétique en vigueur dans l^assyrien, même d^ppç époa»^ ^
l'autre et d'une langue sémitique à f autre. Voir Delitzsch , Gnanm, ,
p. %\M,
8.
116 JANVIER-FÉVRIER 1897.
(Chypre), et une grande expédition dans le golfe
Persique, cette dernière imposée par Torgueil na-
tional et la nécessité absolue qu'il y avait d'extirper
Marduk-nadin-ahi de sa dernière retraite, c est tout
ce que nous offrent les textes en fait de guerres ma-
ritimes. Et Ton sait quelles cérémonies expiatoires
pour les dieux de la mer, accompagnent ces naviga-
tions, et même les simples voyages le long de la
côte; et Ion sait tout le culte déployé par Sena-
cherib avant le départ de la flotte, pour apaiser Ea
et se concilier sa faveur. Même il n accompagna pas
ses troupes et il sut se faire complaisamment sup-
plier par les prêtres dlstar, au nom de la déesse, de
ne pas s'embarquer, et de se donner du bon temps
en attendant le retour de ses marins. Ses marins,
non; car il avait dû faire appel à des mercenaires
étrangers, tant Tart de la navigation demeura in-
connu aux Assyriens, même, au temps des derniers
Sargonides , c'est-à-dire à l'apogée de leur culture et
de leur puissance.
Chez les Hébreux, deux tentatives pour introduire
la marine marchande — je ne parle même pas de
la marine militaire — l'une, sous Salomon, i Rois,
XIX , a 6 , a 9 , l'autre , sous le fils d' Achab et Josaphat ,
Il Rois, XXII, 4 9-5 G, n'eurent pas de suite.
Les Phéniciens, qui appartiennent à la même
famille ethnique et qui, comme il ressort de San-
choniaton, eurent les mêmes mythes et durent pro-
bablement avoir originairement les mêmes concep-
tions sur l'Océan, durent de bonne heure, et sous
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 1 1 7
linfluence de la nécessité, se dépouiller de ces
craintes superstitieuses, pas assez cependant pour
qu'il n'en restât aucune trace dans l'Asie Mineure.
Les Grecs, tout en se livrant à la navigation, la
considèrent, dans leur poétique, c'est-à-dire dans
leur mythique, comme un attentat à Zeus, et mau-
dissent le « premier qui sur des ais joints osa
affronter l'élément perfide ».
L'analogie frappante entre la cosmologie assyro-
babylonienne et là cosmologie biblique révèle un
problème d'une grande importance , que nous nous
contenterons de poser aujourd'hui. U peut se poser
de deux manières différentes.
La Bible, dans ce qu'elle a de plus primitif, de
plus conforme au genre du peuple qui l'a faite,
doit-elle être l'objet d'une comparaison suivie avec
les conceptions primitives des Assyro-Babyloniens, et
le travail qui a été si fécond pour la philologie indo-
européenne peut-il être tenté pour la philologie sé-
mitique? Les hommes qui ont fait la Bible et les
hommes qui ont laissé la plupart des textes cunéi-
formes que nous possédons appartiennent bien à la
même famille. A rheiu*e des divisions ethniques,
chaque groupe destiné à un développement parti-
culier a pu emporter un fonds de traditions iden-
tiques revêtues d'une forme identique, c'est-à-dire
une mythique et une poétique communes. Quelles
que soient les transformations opérées dans la suite
de l'histoire d'un peuple, l'antique empreinte ne
s'efface jamais complètement. La mythique se fond
118 JANVIRR-PÉVHÎER l«gr
en quelque iorte avec le génie d'une race , et la poé-
tique devient le moide invariable de son esprit. Une
langue peut servir dans sa marohe en avant à
Texpression d'idées inconnues à ses origines, mais
elle ne peut changer son génie propre sans cesser
d'être. Gomment s'y prend^dle alors pour exprimer
ces idées nouvelles? Elle les jette dans des moules
antiques , elle se vide de tous les mythes et en fait
des métaphores. Les métaphores demetu*ent de la
sorte les témoins immuables de l'antiquité première,
et le fondement de toute induction philologique.
Quoiqu'une idée toute nouvelle, le monothéisme,
animât la Bible à un certain moment de son déve^
loppement, la Bible garde dans sa forme, dans sa
métaphore, la marque irrécusable des croyances
antiques. Il s'agirait donc de poursuivre, en remon-
tant en arrière, la vie de la métaphore biblique; ra>
mener cette métaphore à son sens originel ; la mettre
en parallèle avec la métaphore assyrienne; dresser,
suivant l'ordre des idées, la tiste des métaphores
communes , et édifier sur ces bases le système général
de la mythologie sémitique.
Hâtons-nous de le dire , notre ambition n'est pas ,
présentement du moins , aussi haute. Avant qu'on
puisse en arriver là, il faut que l'assyriologie passe
de Tinterprétation des textes historiques, qui a été
jusqu'ici son souci presque exclusif, à Tinterpréta-
tion des textes mythiques et poétiques. Nous nous
contenterons, pour le moment, de relever un cer-
tain nombre de passages bibliques , demeurés obscurs
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 119
et de ies éclairer des lumières de lassyriologie.
Nous tirerons des documents cunéiformes un com-
mentaire de la Bible, et quelquefois, par une réac-
tion logique, de la Bible un commentaire de cer-
taines énigmes assyriologiques. Ce travail n a rien
de commun avec celui de M. Schrader, intitulé :
KeiUnschriften und dos alte Testament Tandis que
M. Schrader se borne presque exclusivement aux
rapprochements historiques et géographiques, nous
poursuivons, comme nous lavons dit, un tout autre
dessein. .
L'ordre en apparence logique serait de commencer
par les premières pages de la Genèse, de reprendre,
en les complétant et en y introduisant certaines mo-
difications, les remarques si ingénieuses de Smith,
Lenormant , Oppert , Halévy , Schrader, Delitzsch et
Jensen. Nous avons des raisons pour réserver cette
partie, qui servira de conclusion à ce travail. Nous
commençons par le chapitre xiv.
Ghap. XIV, V, 1 3. ID"»^D « le fugitif». Il existe en assy-
rien une racine balata avec le sens de « être en vie,
demeurer en vie », qui pourrait n'être pas sans rapport
avec la racine biblique B^s. Sit napistim, un des noms
^e Hasisatra , le héros du déluge babylonien , a le sens
de « échappé », Déluge babyl., col. IV, 1. 8. Bel s'é-
crie en voyant le navire : Aiumma usi napisti « Qui a
échappé? », et dans la même ligne en parallélisme :
aai iblat amela « aucun homme n'échappera ». Le sens
originel du mot assyrien balaiu serait donc « échàp-
120 JANVIER-FÉVRIER J897.
per », et identique à la racine oVs. Le mythe du dé-
luge pourrait être à la base de ce sens. Après le
déluge, être ce n est plus vivre, mais avoir échappé.
V. 20. Le mot nip, avec son sens ordinaire de
«acquérir», paraît étrange ici, de même que dans
Prov. 8, 2 2. Comment Ëlohim peut-il avoir acquis
le Ciel et la Terre, ou la Sagesse? Il faut nous rappe-
ler que la Création assyrienne est une conquête de
Marduk sur Tiamat. Marduk lui arrache la Terre , la
partie solide, ce qui pour les Sémites est propre-
ment l'œuvre créée, il lui arrache aussi à elle-même
ou à Kingu, dédoublement d'^elle-même , les Tables
du sort, ikimsama dapsimati, c'est-à-dire « les lois du
destin » , la sagesse. Du coup notre passage et celui
des Prov. se trouvent expliqués, et le mot. nip garde
son sens habituel. Les traditions bibliques et le nar-
rateur ont bien supprimé cette conception cosmique
dans ses grandes lignes, mais elle n'en demeure pas
moins, en quelque sorte, figée dans les mots.
Chap. 1 5 , V. 10. — 1BX « oiseau » , assyr. zahirta
ou zapirta avec le sens de « chanteur » , voir ii R. , 20,
liS'ixgb zabara sa issuri, «gazouillement des oi-
seaux. » — I R. , 2 1 , 75 , la même racine est appli-
quée au chant de la femme. Le premier sens de "iBX
est donc « chanteur ».
V. 1 a €t 1 71, K13^ « le soleil était sur le point de
venir, revenir, entrer » , opposé à KS « sortir, se lever »,
V-. 1 9., 23^ «t cf. Deut. , 3 1 , 2; Jos. , 6 , 1 ; 1 4 , 1 1 ;
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 121
I Sam., 18, 16. — Le soleil levant est considéré
comme sortant, le soleil couchant comme entrant
doùet où? La mythique chaldéenne nous apprend
que le soleil levant sort de TOcéan primordial et le
soleil couchant y rentre. De là les expressions assyr.
sit samèi et ereb èamsL De même iv R., ao, 2-6.
SamaS dalat iame tapta Samas a tu ouvres la porte du
Ciel », et ana Kirib same ïka erebika, « à ton entrée
dans le fond du Ciel ». Le Soleil entre dans le Ciel,
gagne TOcéan cosmique qui lenveloppe, en fait le
tour pendant la nuit et en ressort le matin. — Le
mot hébreu 3iy qui signifie « soir » n'est donc autre
que la racine assyrienne ereba « entrer, venir, » et
désigne par le substantif ce que KU désigne par le
verbe; dans le premier la racine assyrienne est de-
meurée et garde encore le reflet de la vieille concep-
tion; dans le second, elle a été rendue par son équi-
valent NU. — Le spectacle journalier du Soleil, de
la vie sortant de TOcéan cosmique a été transporté à
l'origine. Le Soleil s'arrache tous les matins à l'é-
treinte de l'Océan cosmique et ténébreux; cette lutte
est devenue la lutte primordiale de Marduk, dieu
solaire contre les éléments chaotiques. Le phéno-
mène quotidien est devenu cosmique et mythique.
V. 17. Elohim se manifeste ici sous la forme
d'une fumée épaisse et d'une colonne de feu ]V:f "nan
«?X i^B^T . Nous avons clairement ici une allusion à
l'éclair, en eflet, Exode, ao, 18; on trouve ensemble
rn^ip et on^sb dont le premier signifie indubitable-
ISS JANVIER-FÉVRIER 1807.
ment i tonnerre» (voix), et le second, par contre,
« édair ». Le mot a^Tih y tient certainement lieu de
O'pna du chap. 1 9 , v. 16 D^pnai n^Vip . — Ailleurs ,
D'épis a également pour synonyme rie : cf. Deut. » à f
1 i-iq; i5; 33. — 5, 4; !2a*a3; a6. — 9, i5. —
1 o , 4 ; Is. , 66 , 1 5 ; Jahvé se présente dans le feu. -^
Ézéchiel , 1 , 1 3 , Élohim est accompagné d*édairs.
L'édair est une manifestation directe de Jahré ; Jahvé
le crée au moment où il lenvoie, comme il apparaît
nettement dans notre passage de la Genèse. De même
Ex. , 3 , a ; le buisson enflammé est une création de
Jahvé précédant son apparition. — Ex., 1 3 , s 1 , pré-
sente Jahvé guidant le peuple, sous la forme d'une
colonne de feu , « éclair » ou colonne de nuée « éclair
dans la nue ». — Lévit. , 9 , a A , et 1 o , 2 ; le feu sort
de devant Jahvé , donc il réside près de lui. — - Nomb.
11, 1-3; Deut. 6, 12, 3a, aa; iR.,i8,38; i9«ia;
I R., 19, 13; n R., 1, ia-i4; associent et identi-
fient le feu à Jahvé. — - Dans Job, 1, 16; les mots
D'^n^K vie sont synonymes de « éclair, foudre »• ***
Ps., 18, i3 et i4 mentionnent Cfie-^Vna entre la
grêle et le tonnerre. -— Ps. , 9*7 , 3 : l^n racV Wie c le
feu le précède » , 1 o4 , 4. « Le feu est son ministre »,
voir aussi Ezéchiel, 1 , 1 3 et a 7.
Léclair n'est pas seulement une manifestation de
la présence de Jahvé, c*est aussi une arme, il s y
attache la même conception qu'à la foudre dans ]es
Védas , et aux flèches de Zeus et Jupiter.
Ps. , 1 44 , 6 ; Dï^cm p-)3 pna fait apparaître Tédair
et disperse (les ennemis); voir i Sam., aa, i5. r—
MÉLANGES ASSYWOLOGIQDBS ET BIBLIQUES. 123
Zacharie, 9 , 1 4 , Téclaîr e«t appelée yn « flèche ». —
« L'éclair est i'épée divine », Deut. , 3 a , 4 1 . C est parce
que Tédair est une arme terrible que les Hébreux
aux pieds de Sinaï , terrifiés par ce qu'ils ont vu , de*
mandent de ne plus être en contact direct avec Jahvé
et de recevoir la loi par 1 entremise de Moïse. Ps. ,
135,7; ®* Jérémîe , 10, 1 3 ; n»y l»D*? D^pia « H fait
des éclairs , la pluie » , sont des exemples particuliè-
rement intéressants. L'édair semble donc une façon
de représenter tous les phénomènes météorologiques.
B y a , à la base de toutes ces conceptions , une
conception mythique que nous trouvons chez les
Chaldéens. L'édair est une manifestation de la lu-
mière contre les ténèbres ; c'est la puissance orga-
nisatrice, bonne, triomphant de la puissance chao-
tique, destructrice, mauvaise, c'est la soumission de
la nuée qui cache le Ciel et le Soleil , c'est le Soleil
réapparaissant sous une autre forme, dans une sorte
de double. L'édair, c'est Marduk, le dieu solaire,
igné par excellence , se confondant avec Ramman ,
ordinairement le dieu de tous les phénomènes atmo-
sphériques, mais envisagé dans cette identification
comme un dieu occasionnellement igné. L'apparition
du Soleil à laube ou dans le jour quand il s'échappe
de la nue, et l'apparition soudaine de l'éclair déchi-
rant le ciel noir peuvent paraître des phénomènes
.similaires, des éléments empruntés À l'un et à l'autre
et sont entrés dans la formation du mythe cosmique
de Marduk en lutte avec Tiamat. Selon que les phé-
nomènes atmosphériques sont considéras en eux-
124 JANVIER-FÉVRIER 1897.
mêmes ou comme des manifestations , des signes de
forée, des armes du dieu solaire, Ramman est un
dieu indépendant ou une hypostase de Marduk.
Dans le mythe cosmique auquel nous avons fait al-
lusion plus haut, nous lisons : iv tabl. , 1. 3 g et 4o,
iskan birka ina panisn, nabla nabla mustahmita zu-
mursa umtalla « Il (Marduk) plaça Téclair devant lui et
remplit son ventre d une flamme flamboyante (?) », et
1. 57, pulhatu halibma «revêtu» de terreur; melam-
misa « son éclat terrible » etc. ; toute la lutte corps à
corps de Marduk à Tiamat est inspirée par le spec-
tacle du soleil et de Téclair triomphants.
La langue hiéroglyphique a gardé la trace indé-
niable de ces conceptions , et le déterminatif qui pré-
cède Tidéogramme d'« éclair » est le déterminatif des
armes, et Tidéogramme niême est le même que
cçlui de patru « poignard» ^ ^ ^TTT . — De même
donc que les attributions de Ramman et de Mar-
duk se confondent souvent, de même Jahvé s'asso-
cie et se confond souvent avec i:?N , p")3 , etc.
Nous verrons ailleurs comment le monothéisme
a transformé ces notions sans les refondre, et sans
en efiacer Torigine. Tous les éléments ont été en
quelque sorte ramassés et plies sous Élohim, mais
les images antiques mythiques, polythéistes, nén
traversent pas moins la littérature biblique et trans-
percent sous lenveloppe des conceptions ultérieures.
Ch. 1 7 , V. 1 , ntr ^N. On a donné plusieurs in-
terprétations de ne?. D après Nôldecke qui lit ntf
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 125
et explique comme "«aiN, iv signifie * dieu» et nous
aurions un équivalent dans le sidda babylonien. Je ne
crois pas cependant que le monothéisme biblique
se fût accommodé de ce mot, si on devait le faire dé-
river de ip , que nous trouvons ordinairement dans
la Bible avec le sens de « démon , esprit mauvais » ,
(Deut. ,32, 1 y ; Ps. , 106,37). Néanmoins la lecture
nç; a pu de bonne heure effacer lorigine itf. —
Aquila , Théodotien , Symmaque , expliquent le mot
par IxavSf et le décomposent par contre en n tf « qui
suffit » , mais le ^ relatif n'est pas de la même époque
et n apparaît que tardivement dans la langue. De
plus, cet espèce de jeu de mots est absolvmient anti-
scientifique.
Malgré les chances de vérité que présente l'hypo-
thèse de Nôldecke, je me permettrai den faire une
autre. Nous verrons que les dieux babyloniens ha-
bitent le sommet d une espèce d'Olympe sémitique et
sont souvent appelés , pour cette raison , « habitants de
la Grande Montagne» (Sargon, Annales, 1. 436), et
métaphoriquement les dieux se confondent souvent
avec la montagne. Le dieu Bel, en particulier, est
souvent surnommé sadu rabu « la grande montagne ».
Or Bel est un double de Marduk. Marduk a, dans
la suite du panthéon babylonien, chassé Bel; mais
l'un et l'autre sont tour à tour des dieux supérieurs.
Il est donc possible que Jahvé, le dieu supérieur des
Béni -Israël ait également porté l'attribut de sadu,
et, de même que w^D^ tient souvent lieu de D"»nbK,
nc^ tient lieu de mn\Il est vrai que la racine ne? n'a
126 JANVIER-FÉVaiEE 1807.
plus tout à fait le sens de «montagne» en hébreu,
mais le mot antique a pu se transmettre oonmie 3ny,
comme d autres noms équivaitnt à des noms propres.
D*ailieurs le sens de « éminence, partie ayancée », na
pas complètement disparu en hébreu et nous le re-
trouvons dans 1^ « mamelle ». ««^ Notre exemple de
la Genèse accolant *7ic à >i\ef semble encore rendre
l'analogie avec Bel iaiu plus frappante.
Si notre hypothèse est bonne , nous aurions dans
sodtt la base de toutes les méti^ores qui font appe-
ler Élohim : lis «rocher», ato. (Deut., 32 1 i8.;
iSam., a, 2;iiSam., ai, 3a, ^7; P^*» i8, âti; 62,
8, etis., 3o, ag); nis hn ensemble coname ^K ntr,
etc.
Ch. 18, la. nny , litt. :« époque fixa », analogue
à IWyrien adunm, même racine que WD.
Gh. 1 9 , 1 • DOM^on. Qu'est-ce que le *^Vd P Mais,
avant de répondre à cette question, quds sont les
difiîârents emplois du mot dans la Bible? *|IcVd est
avant tout un « porteur de nouvelles » , un wmcius , v.
j Sam., a3, 17; n Sam., 1 1, a3; Job, 1, li; Prov.,
13,17; c est un chargé d affaires , un homme envoyé
par un autre , qui en fait son représentant. (Gen. ,3a,
4;Nomb«, ao, lA; ai, aa; aa,5; Jos.,7, a a; Juges,
9, 3; 1 1, la; I Sam., 19, 20; a5, i4; 11 R., 5, 10;
10, 8. De même le ']Hhv « divin » est le chargé d'af-
faires de Jahvé, et si nous généralisons, il est le re-
présentant de fait de Jahvé (voir Gen. ,i6,7;ai, 17;
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 127
!2!i, ii; si3, ao;33, Q; Nomb., ao, 16; 11 Sam.,
a^, i6;iR. ,i3,i8; Zacharie, 1,9; i3, i/i;!2,3;
2,7; etc.). Nous ne pouvons citer ia multitude des
exemples, mais il faut nous arrêter à Gen., a a, 2
et 1 1 ; au vers, q , c est Elohim lui-même qui com-
mande à Abraham le sacrifice dlsaac, et au v. 1 1,
c est le *]ithD qui arrête le bras d'Abraham , c est lui
qui proclame la récompense et se substitue entière-
ment à Elohim. L exemple de Gen., 39, aS^S^i;
est non moins significatif. Jacob est assailli par un
homme, et cet homme se déclare ensuite être Dieu;
Exode, ch. 3 , v. a , dit expressément qu'un ^^e^D de
* Jahvé apparaît à Moïse du fond dun buisson ardent,
et au verset k ce n est plus im ^Hhvi , c est Jahvé lui-
même qui se révèle à Moïse, le charge de la mission
la plus importante et dit bien : « Je suis celui qui
est. » De tous les exemples cités et bien compris, il
semble résulter que, dans la vieille conception bi-
blique, le ^Kte nest pas un être à part, résidant
auprès de Jahvé et occasionnellement son ministre ,
son envoyé, mais c'est Jahvé lui-même, entrant dans
une espèce de double pour se mettre en communi-
cation avec les hommes ; c'est pour ainsi dire le Jahvé
terrestre. C'est là un reste de l'ancien polythéisme
sémitique , resté si vivace chez les Assyro-Babyloniens.
Si l'on examine bien le panthéon chaldéen, on
trouve , dans la multiplicité contradictoire des divi-
nités , ime hiérarchie avec ime volonté supérieure au
sommet, qui est à l'origine Tiamat, puis Ea, puis
Bel , puis Marduk , suivant les variations politiques ;
128 JANVIER-FÉVRIER 1897.
c est un monothéisme si Ton veut, im monothéisme
qui se dédouble et se fragmente en une série innom-
brable dTiypostases s'incarnant en des êtres nouveaux ;
mais, tandis que ces êtres sont réellement considérés
comme existant à part , le IN^D biblique n apparaît
plus que comme un double fictif et occasionnel de
Jahvé, c est lui-même qui toujours, irrévocablement
se manifeste aux hommes. Quand même plusieurs
D'»dVxd apparaissent ensemble comme dans Gen.,
i8, 2, cèst le même Jahvé qui smcarne en plu-
sieurs doubles, comme le prouve d'ailleurs Ibid.,
V. I, où le texte dit formellement que cest Jahvé
qui apparaît à Abraham; cf. aussi Gen., a8, i a. —
La conception populaire nest pas toujours restée
fidèle à la notion que nous croyons antique. Elle a
étendu le mot "]N^D à des êtres réels, formant une
espèce de cour céleste. Nous y reviendrons à propos
de Isaïe, chap. 6; quant à Tétymologie de "|nVd, je
crois qu il faut ramener le mot à "i^p dérivé de "|bn
« marcher » , le marcheur, le messager, ou Jahvé mar-
chant opposé à Jahvé à cheval sur les Kerubim ,
Jahvé terrestre opposé à Jahvé céleste.
v. 1 5. n^y ini:?n iddi , voir aussi Jos. , 6 , 1 5 ; Juges ,
1 9 , 25 ; I Sam. ,9,26; Jonas, 4,7; Néhémie, 4*21.
Le mot in«; est le même que lassyrien Siru, avec
lafiaiblissement de la guttursde. Étymologiquement
la racine mv a le sens de « chercher »; laube permet
de chercher, discerner, Taurore rend aux objets leurs
reliefs, leur couleur ; v. Ps. ,'7,i5;8,i6; i3,24;78,
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 129
34 ; Job, 7, 2 1 ; 2^,5; etc. Comparez "ipâ « matin »,
avec le verbe "ip3 « chercher, discerner » ; Nomb. , 1 3 ,
36, 27, 33; iiR. , 16, i5; Ps,, 27, 4; Ezéch., 34, 12.
Ch. 20,6. mSn. Le songe est un moyen de com-
munication pour Jahvé. De là son importance à
travers la Bible. Gen., 3i, 11; 37, 5 et suiv. , 4o,
5 et suiv.; 4i, 1 et suiv. Deut. , i3, 2; Juges, 7,
1 3 , 1 4 ; I R. , 3,5 et suiv. Daniel ,2,3.
Dans Dan., 1, 17, Di^n «songe», est mis sur la
même ligne que ]vn «vision», et i Sam., 28, 6,
sur la même ligne que Urim et Tumim « Toracle ».
Dans la vieille myth. hahyL , il y a des dieux spéciaux
présidant aux songes de la nuit. Inscr. Agu. Kakrim. ,
col. VIII, 3 0-3 4. Naba u Sarru [Marduk?) Samas u
Ramman ilâni sirati bêle biri Naba, Sacra, Samas et
Ramman « Les grands dieux, les maîtres des visions
nocturnes». Comme toujours, la Bible a reporté à
Jahvé ce qui était dispersé siir d autres dieux. Les
Babyloniens en sont arrivés à cette phase où l'on ne
croit plus aux révélations directes des dieux supé-
rieurs Eia-Marduk-Asur. Les dieux communiquent
avec les hommes par l'entremise de leurs fils Nabu,
Niesku, Sin; et ceux-là mêmes par le moyen de
signes , surtout de songes ou phénomènes météoro-
logiques et sidéraux. Tous les hommes pieux ont des
songes, mais par excellence certains voyants, sapre.
Dans un songe concernant Asurbanipal intervient un
sapra qui est le voyant et un Mag. . . qui interprète
la vision.
130 JANVIER-FÉVRIBR 1807.
Le songe de Pharaon sert de moyen d'introduc-
tion à Joseph , le songe de Nabuchodonoaor à Daniel.
Cette manière d'introduire le héros favori est un
procédé épique, très vieux chez les Sémites et déjà
usité dans la vieille l^ende babylonnienne d*Izdubar.
Comme Pharaon , Izdubar a un songe dans lequel il
croit trouver sa destinée. Il s'adresse à tous les devins
et promet ime récompense à celui qui le lui inter-
prétera. Il promet anoblissement, honneurs, vête-
ments somptueux, tout cela pour préparer l'entrée
du héros Ea-bani. Voir la Légende Hziabenr, a* ta-
blette.
■ ff
• ,
V. 7* K^sa, de la rac. M3J «prophétiser, parler
dmspiration, annoncer »• Voir i Sam., lo, 1 1; Jé-
rémie, 30, 1; i5, i3; 36, 11; %^^ 3i. Ezéohîd,
i3, a, Joël, 3, 1; etc.; parenté de la racine 93)
« répandre sur, exprimei\ dire ». Voir Ps« , 5^ , 8 ; 78 ,
2 ; Prov. , 1 -a 3 ; surtout ces deux derniers exemples
où il s'attache à ^2:2 im sens de parler sagement
Comp. l'arabe tïj, le syriaque ^^91^1 et l'éthiopien
tfl? i « nommer, annoncer^ ». Évidemment K^X est
dans un rapport frappant avec le dieu assyro-baby-
Ionien Nabu, dieu de la science, de la sagesse* Hbl
muda. II, R., 60, a8-A5. Banu iî(n (iipiairiitf « créa*
teur de l'écriture et des tablettes » ; tapiar gimri « grand
scribe ». i, R., 36-49* ^^ grand médiateur de tous
^ Ce sens est incontestaUement celui de Exode, 7, i« Moise est
chargé de faire les miracles, les signes; et Aron le remjdace pour
la parole. Aron dira , annoncera.
MÉLANGES ASSYWOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 131
les décrets cachés , représenté par la planète Mercure
n matinal , qiii annonce le soleil », parce que Nabu
annonce les volontés de Marduk. A lorigine, il se
fond dans la personnalité de Marduk, Jequel dieu
matinal , bienfaisant , est infiniment bon et infiniment
sage; dans la suite il se détache de Marduk et en
devient le grand messager, le grand ï<"»D^. Jahvé ne
peut garder à côté de lui un dieu-prophète, et ce
pouvoir il le délègue à un homme choisi. Le rappro-
chement que nous faisons entre K^^a et Nabu nous
semble d'autant plus légitime que le sens de « pro-
phète » qui s'est attaché à j("»5a n'est pas de la bonne
époque, le sens premier et véritable est plutôt
« homme sage, qui sait bien les choses, qui connaît
mi«ux le présent et par conséquent lavenir ». Le sens
de « prophète • frappa davantage rimagination popi^
laire et l'emporta; mais Isaïe, Jérémie, Amoi,
Oiée, etc. , ne se donnent pas eisentiellement comme
des prophètes, mais comme des pampUétaires
chargés par Jahvé de flageller les fautes.
V. i3. Ce qui est frappant dans lynn de même
que dans nt;3?3, Gen., i, 25, c'est que ce sont les
rares exemples où Élohîm soit suivi dHin verbe au
pluriel. Aurions-nous dans ces pluriels un vestige de
Tantique polythéisme? Pour lynn on peut admettre
que te 1 est ToBuvre de la lecture massorétique ; poiu*
nv:f2 cette issue nWste pas.
Çh. ai&, a. Nous surprenons dans cette attitude
du serment la trace d'un cuite piialUque, en Uisage
1.1S JANVIER-FÉVRIER 1897.
précisément à Ur, dont Abraham vient de sortir. On
trouve des stèles d argile, à forme expressive, ayant
ti'ait à ce texte. Voir i, R., i-4.
V. 29. Le mot pb peut servir d*argument à la
théorie qui fait de tous les noms propres de la Ge-
nèse des noms de divinités. Laban , d'après Gen. , 27,
65 , demeure à Harran. Or, dune part, les Assyriens
ont précisément un dieu appelé Laban, m, R., 66,
col. II , 6 ; d'autre part la ville de Harran possédait
depuis une haute antiquité un culte lunaire. Ny
aurait-il pas là un rapprochement à faire avec le mot
hébreu n:3*7 désignant la lune? Voir Cant. des Cant,
6, 16.
V. 60. Pour entendre toute la force de i expres-
sion ra^N lyc? il faut se reporter à ce que les inscrip-
tions cunéiformes nous apprennent sur les construc-
tions des portes des habitations particulières et dès
villes. La porte forme un véritable monument. Je
signale notamment Sargon, n; Cyl. , 66-71, relatant
la construction des portes de la nouvelle ville Dur-
Sarrukin. De la sorte, conquérir la porte des enne-
mis signifie occuper les forteresses. Je sais bien que
le sens prit dans la suite une grande extension,
«porte» devint synonyme de place publique, de
tribunal, de nifirché. Voir (ien., 19, 1; 23, 16;
lluth ,4,1,2; Esther, 2,21. Mais Torigine. de ce
sens est dans l'importance attachée aux portes des
maisons, objet d*un soin particulier, siège de la pro-
tection divine, résidence de tous les siddi, kirubi
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 133
alpi « dieux lares » , sous la forme de taureaux ailés ,
à tête d'homme, à crinière de lion, terribles à voir
et destinés . à épouvanter les ennemis. Voir dans
G. Perrot , Hist. de Vart assyiien , p. /i8o-/i83 , le plan
compliqué des portes.
Ch. 26, 28. «L'Eternel est avec toi», absolu-
ment équivalent à lexpression assyrienne ilâni aUki
iddisu « les dieux marchant à son côté » , si fréquente
dans les textes historiques.
Ch. 27,39. ^yD D^'D^ répondant à samaan semble
un écho de ce qa on peut appeler la période chal-
déenn^ de Thébreu. Nous reviendrons sur ce texte.
Ch. 28, 17. D"»Dc;n lyc; «La porte du ciel»; ce
n'est pas à l'origine une simple métaphore , mais une
croyance à une porte réellement pratiquée dans le
ciel à l'origine de la création. Voir Ps. , 18, 2 1 , où le
Psalmiste oppose la porte du ciel aux portes des té-
nèbres et de la mort. La cosmogonie babylonienne
nous apprend que la voûte céleste a deux portes ; une
par laquelle le soleil sort le matin , et une autre qui
se referme sur lui le soir, iv, R. , 20-26. Samas dalai
same tapta, etc. Voir plus haut.
Dans le récit de la création nous lisons : iptema
abolie ina sili kilallân sigaru addannina samela a imna
« Il (Marduk ou Bel-Marduk) pratiqua des portes
aux deux côtés et établit une fermeture solide à
gauche et à droite». Dans le livre d'Hénoch, il est
également fait mention de deux portes aux deux
134 JANVîER.PÉVRIER 1897.
côtés du ciel. La conception biblique ramenant tout
à Jahvé a évité de mettre *iytt^ en rapport avec efO«^
« le soleil » , pour effacer le souvenir de Samas , qui ,
comme nous lavons vu, préside précisément aux
deux portes célestes. Ici, dans notre t^te, il s'agit
donc réellement de la porte du ciel donnant accès à
la demeure d'Élohim, et les mots C]'»Otsrn ^w et n^a
a'>n'?K doivent être pris à la lettre.
Ch. 29, 3 1 . C est Jahvé lui-même qui préside à
la stérilité et à la fécondité, qui ouvre et ferme le
sein maternel. Tel il apparaît dans tout le chapitre
18 et sii de la Grenèse à propos de Sara, ici dans
tout le chapitre 29 et 3o pour les femmes de Jacob,
dans Juges , chap. 1 3 ; i Sam. , chap. 1 , etc. , à travers
toute la Bible ; de là les expressions si fréquentes de
oni nm , Dni *)3D ou m appliquées à Jahvé. Jahvé
ramasse ici en Itii les attributions d'Istar, Sin,
Tammuz , en tant que ces dieux président à ia pro-
création. L*influence de Sin (Lunus) disparue de ia
Bible avec Sin lui-même reparaît dans mainte lé-
gende talmudique et midraiique gravitant autour de
la lune.
Gh. 3o, ^o. ^v>M ^^Var Dycn «Maintenant mon
époux ». Lliébreu ne fournit pas de sens pour
la racine Vsr, le verbe n*est pas usité. Le substantif
a le sens de « splendeur, pompe » et par extension
« demeure céleste , belle »• Voir i Rois » 8 , 1 3 ; b. ,
63, iô;Habac., 3, 11; Ps. , d9t i5. Le verbe se
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 135
trouve en assyrien, par exemple m, R.^ 9, n* a,
1. 17, usazbilsanutma tje les honorerai »« Peut-être
Tétymolc^e de tous les noms des patriarches donnée
par la Bible ne se justifie-t^lle pas par la langue
tdle qu'elle apparaît dans la période biblique, mais
faut-il remonter au vieux fonds babylonien pour en
découvrir le sens véritable dans l'emploi verbal?
Ch. 3a, a et 3. Jacob rencontre en route des
^SK^D d*Elohim et voit son n:nD « camp ». Remar-
quons que cest par hasard, et sans motif de révéla-
tion que Jacob rencontre les Ëlohim dans la mon-
tagne. Voir de même plus loin y. a 5-33 et Ex., li ,
9 li . Nous avons ici Técho de conceptions très antiques.
Le polyth^sme est encore tout transparent dans ces
passages. Les Ëlohim bibliques , comme leurs frères
babyloniens , sont à tout moment accessibles , visibles ,
non pas en eux-mêmes, mais dans leurs doubles, qui
ont leur siège, soit dans les signes matériels (statues,
autels, figurines), soit dans lathmosphère ambiante.
Ces Ëlohim sont capricieux, comme les ilâni baby^
Ioniens ; sans raison ils se trouvent sur le chemin de
lliomme, Tattaquent, comme 6en. , 33 , t2 5->33 ; Ex. ,
à,^li* Seulement , comme la Bible ne peut pas laisser
subsister toutes ces divinités à côté d'Élohim an,
elle en fait des ^DK^D t anges, messagers », ou sim-
plement des «hommes divins», Gen., 32, aS, qui
n'ont pas de représentants individuels, invisibles,
demeurant à côté d'Élohim, mais qui ne sont jamais
que des incarnations multiples et diverses du même
136 JANVIER-FEVRIER 1897.
Elohim ; il n'y a pas comme dans le panthéon baby-
lonien une hiérarchie de dieux, mais un seul et
unique dieu Elohim-Jahvé, se rendant accessible par
le moyen des D"»DN^D et autres êtres. On pourrait
aussi considérer ces êtres supérieurs qui attaquent
Jacob ou Moïse , dans la montagne , comme des es-
prits mauvais, ennemis de la création, qui ont une
si grande place dans lantique fonds babylonien , que
Mardùk a vainciis, mais non anéantis, et qui de-
meurent des ennemis du genre humain. La Bible ne
pouvant conserver les volontés rebelles ou égales à
la volonté de Jahvé , fait de ces esprits , des d^dn^O , etc.
Remarquons bien ici les transformations que les tra-
ditions bibliques ont opérées sur elles-mêmes, ou
que des narrateurs leur ont fait subir. La Bible garde
tous les épisodes mythiques légués par le passé, nés
au sein de la période polythéiste, sans leur enlever
leur cadre véritable, sans en effacer la saveur : alors
elle fait une espèce de compromis entre le passé et
le présent. Mais pour nous, rien ne nous éclaire da-
vantage sur rhistoire de la poétique biblique.
Ch. 34, 3o. :»iCr"»N3n'?, littér. : «pour me faire
sentir mauvais, me faire mettre en mauvaise odeur ».
La même métaphore existe en assyrien , en sens in-
verse, dans le mot erisa « bonne odeur » et « bonne
renommée » , dont Tidéogramme est hi « bon ».
Gh. 35 , 5. D"»iyn ^y D"»n^K nnn nti « La crainte
d' Elohim fut sur les villes », absolument équivalent à
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 137
l*expression assyrienne qui se rencontre presque à
chaque page des textes historiques, pulhi melammi
sa Asur ishnpsama « la crainte de la majesté d'Asur
se répandit sur eux ».
Gh. 87, 35. nbi<^ TîK. Nous trouverons ailleurs
l'occasion plus propice de dire comment les Hébreux
se figuraient le Scheol et la condition de ceux qui
l'habitaient. Notons seulement ici la racine T)^ « des-
cendre». Le Scheol est en bas, Deut., 82, 22, iv
n>nnn. ^iKt!^ , voir i Sam., 2, 6; n Rois, 2,6; Job,
7, 9; Ps., 3o, 4; 55, 16; Is., i/i, 9, 1 1, i5; 57, 9;
Ezéchiel, 3i, 15-16-17, etc. Le mot Scheol est le
plus fréquent pour désigner Tempire des morts,
mais il n est pas le seul. On trouve : jnax (rac. n3N
« perdre »), « lieu perdu ou de perdition », Job, 28 ,
2 2 , IDN jilDi inax « Tabîme et la mort ont dit » : à
côté de mD le sens de jnax nest pas douteux, voir
aussi Job , 3 1 , 12, ^Dxn jnaK ly km VH absolument
parallèle à Deut., 82, 22, ^y ^p•»m "«DKa nmp c?N
bMiV , Prov. , 1 5 , 1 1 où piDN est en parallèle avec
b^t<v ; Ps. , 88 , 1 2 « associe » piaK et "I3p « la tombe ».
On trouve ']vm « ténèbres » ou "jc^n yiH « terre de
ténèbres », Ps. , 88 , 1 3 ; Eccl. ,6,4, mD^si "]e^n y^K
« terre de ténèbres et d'épouvante » , Job , 10, 2 1 ;
Job, 38, 17; rx'^^^ y-îK «terre de l'oubli», Ps., 88,
i3; quelques synonymes plus vagues sont : iKa
«puits»; Ps., 69, 16, parallèle à Is. , 5, i/i;il3
nrnnn «fosse des profondeurs», nrnnn yiK «terre
des profondeurs » , nn;:; « fosse de corruption » ,
138 JANTIER'FÊVRIER 1997.
voir b., Ixki a« 3;Ezéchiel, aô^ 3o; Ps.^ 63^ lo;
1S99 i5; LamenU, 3, 54* Chei les Babyloniens,
on trouve pour désigner le Scheol les équiTaients
qui suivent : Bit muti, v, R., io^ iy t maison des
morts », mat nakasti, v, R., 20, Ix'j c. f. 11, R. , 38,
1 7 , 0 est-À-dire « pays de Tinimitié » ; irsit la tarât
«pays dont on ne revient pas»« u^ Rm 32« 19, ré-
pondant absolumofit à Job, y, 9, 10; Dditzsdi
voit dans SaolUf ii^ R.» 96, 39, c'est-à-dire 11,
R. , 34 , 6 ; u, Rm 39 , kl ab, voir fVo lag dos Pa-
rodies, 1 2 1 ; Sohrader, Zdtschr, f* Assyr.p 1886;
Jensen, GosmoL,f. 22^» Nous aboyons, avec beau-
coup d autres, qull n'eidste pas en assyrien de mot
iaala , et que partout où ce soi^^disant mot se ren-
contre il faut y voir deux mots, ta ala (le mot ia
étant employé dans la colonne droite , pour indi-
quer que le mot de la colonne gauche , placé en face ,
doit être repris dans la colonne droite) ; il faut tra-
duire Ja « ce même nom » ala « ville » , etc«
D'autres noms babyloniens prouvent que les
Assyro^BabylonienS , comme les Hébreux, placent le
Schêol à Textrémité de la partie solide, k la base de
la terre, avant d'arriver à la mer ou océan cosmique
au^essous. Le royaume des morts figure toujours
dans les énumérations après iama et itiita « ciel et
terre»» avant nakba et tcmUa «la source, ia mer»,
sous les noms de ki'-galla «grande, vaste terre»,
ura-gal k grande ville ». Ce qui prouve encore que le
Scheol babylonien est bien dans les profondeurs du
sol 4 c est que les dieux de ia végétation sont en même
MÉLANGES ASSYKIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 139
temps dieux du pays sans retour, bel airi u mati la
tarât; ainsi Tammu2, Belit; voir iv, R. , ^7* 3 a,
m, Rm 69, 17 ai.
Elnfin la première ligne de Tépopée dlitar est :
Aïui irfitim td là «Istar est descendue en terre et
n est pas remontée ». Or nous savons qu elle est allée
aux Enfers. La Bible ne nous fournit pas de détails
plus précis sur l'emplacement du royaume des
morts. Les inscriptions ciméiformes nous en présen-
tent une géographie plus détaillée. A TEst est la
lumière , la vie , le soleil levant , Marduk et son épouse
Mubaleite muti ressuscitant les morts; à TEst, Tile
des Bienheureux avec Sit Napistim, le premier en
date, réchappé du déluge. Du côté opposé, à l'Ouest
est l'entrée du Scheol. Ulysse, dans l'Odyssée, atteint
également un pays très occidental où s'ouvre l'entrée
des Enfers. Le Scheol s'étend sous toute la terre d'un
point cardinal à l'autre , jusqu'à l'espace oriental ré-
servé aux bienheureux. M. Lenormant, Magie des
ChaldéenSf p. 178, place à tort le royaume au delà
des eaux.
Gh. 3g, 6. Putiphar laisse à Joseph le gouver-
nement de toute sa maison, à l'exception du on^
dont il mangeait. L'euphémisme est extrêmement
curieux. Le narrateur entend évidemment par ce
pain la femme de Putiphar, d'autant que la fm
même du vers, est : « Or Joseph était beau d'aspect
et beau de visage ». Le mot unb a , en général , le
sens de « pain », Geni , 1 4 r 1 8 ; a i , 1 4 1 quelquefois
140 JANVIER-FÉVRIER 1897.
celui de repas en général, Gen., 3i, 54; Ex., i8,
12; i6, 3 (arabe : ^ «viande»); peut-être quel-
quefois «objet, matière, substance». Ny aui'ait-il
pas quelque rapport avec les mots Lahmu et Lahamu
de la première tablettedela cosmogonie babylonienne
ila Lahma et Lahama uH apnu « le dieu Lahmu et
Lahamu parurent à la lumière », faut-il penser à la
matière, la substance?
Ch. 44,5. crn:"» ^m ; le sens de crm est « tirer un
horoscope de l'observation des serpents » , puis ,
d'ime manière générale, « pressentir, supposer, con-
jecturer »; voir Gen., 3o, 27; Deut., 18, 10, en
parallèle avec pi^D et i^c?DD, différents procédés de
magie; Lévit. , 19, 26; i Rois, 2, 33; n Rois,
2 1 , 6 et le substantif vm « augure », omen, Nomb. ,
23, 23; 24, i.Le mot n'est pas sans rapport avec
^nb (permut. de : et 'j) « marmotter des incanta-
tions et malédictions»; voir Is., 3, 3 et 26, 16.
Dans Is., 3, 20, le mot w^vnb signifie, selon le
contexte, «talismans, amulettes avec inscriptions
magiques», puis vient le sens de «murmurer» en
général; 11 Sam., 12, 19; Ps., 4i, 8- Tout cela re-
pose sur la conception qui s attache au mot ^m « ser-
pent ».
L'intérieur des serpents était-il un objet d'obser-
vation ou de divination, ou l'apparition même du
serpent était-elle interprétée, comme le oroit Le-
normant ? Nous croyons que l'explication de fénigme
est ailleurs : On a remarqué plus haut que de nom-.
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 141
breux passages placent le mot vn^ à côté de py
« tirer des augures de la nuée ». Les deux mots
nexprimeraient-ils pas une même espèce d'incanta-
tion avec des fonnules différentes? Dans Job, 26,
i3, nous lisons : ma ^m n"» nbbn niDV d"»dc; inna
« Par son souffle (le souffle d'Elohim) le ciel s'éclaire,
sa main perce le serpent fugitif»; évidemment les
deux parties du verset expriment la même idée —
tout le contexte est, du reste, un résumé cosmolo-
gique; — cest en perçant le serpent fugitif qu'il
éclaire le ciel ; ce serpent ne peut être que la nuée
déchirée , percée ou par le soleil ou par Téclair. La
nuée est ime puissance ennemie du soleil , donc en-
nemie de Jahvé. Jahvé en triomphe. De même dans
Job, 3, 8, jn>i*7 iiy D>Tnyn dv mx inap"» «Que
ceux qui maudissent le jour réveillent le Léviathan,
maudissent le jour de ma naissance », c'est une ma-
nière de dire que ce jour fût resté dans les ténè-
bres, que la nuit, la nuée l'eût enveloppée — voir le
contexte — le Léviathan n'est autre chose que la
noire nuée considérée comme un monstre immense.
Donc la nuée est une puissance occulte sous forme
de serpent , et toutes les puissances ennemies , Tia-
mat en tête,, sont plus ou moins des serpents. La
nuée-serpent est la grande ennemie qu'il faut conjurer
par des formules magiques. M. Lenormant a lon-
guement prouvé que la magie babylonienne ne
consistait pas tant à appeler les bons esprits qu'à
conjurer les mauvais; ce qu'il faut, c'est- empêcher
les puissances occultes de dominer l'action naturel-
142 JANVIER. FÉVRIER 1897.
lement bienfaisante des dieux supérieurs Ela-Marduk,
vainqueurs des monstres. Le grand monstre étant
la nuée, ses aspects divers, par rapport au soleil,
mesurent le degré de force du sokdl et deviennent
une matière incessante d'observations et d'incanta-
tions. Le plus grand sujet d*horoscopes est rétooffis-
ment du soleil ou de la lune entre les bras du
monstre •— fédipse. Des tablettes sont remplies
d'horoscopes tirés des édipse^ Beaucoup ont été
consignées, décrites. Depui3 la plus haute antiquité
(Sargon I), un registre fidèle en est tenu. M. Oppert
a pu en tirer des résultats sagaces et précieux pour
l'astronomie et la chronologie.
Les formules dUncantation s'attadiant au grand
serpent ^^r^ la nuée --^ ont pu et dû passer à tout
serpent, et par extension la science enfermée dans
ces formules a passé au serpent. Les idées de bien-
faisant et malfaisant, pro£uie et saint, occulte, énig-
matique et sage se tiennent dans la mythique sémi*
tique. Le serpent est le plus rasé des animaux, Gen. ,
3 , 1 ; de l'idée de science, ruse, on passe à celle de
connaissances médicales, guérison.
Ch. 46 , a . nb^bn riww équivalent à l'as-
syrien bel Imi • maître des visions nocturnes » {biri,
racine mci).
Gh. A8, i6. Chaque honune avait donc un ange
qui veillait sur lui. Étaitrce , comme chez les Babylo^
niens, un double de l'honune d'essence supérieure.
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 143
OU son représentant dans la pensée de Jahvé? Ëtait-ce
Jahvé lui-même se répandant à l'infini et se faisant
ange gardien de chacun , ou enfin est-ce simpiement
la vieille conception babylonienne des esprits bons ou
mauvais peuplant TuniversP Dans ce dernier cas, ces
lignes suaient très vieilles, comme semblerait le
confirmer le caractère rythmé. Remarquons dans ce
vers, le mot ^DW « nom • ; voir aussi Gen. , 2 , 1 9 , et con^
sidérer toutes les éthymologies de noms propres ré^
pandues à travers la Genèse. Pour les Sémites, avoir
un nom et être, c est la même notion. Le mâme idéo*
gramme babylonien ma signifie « nommer » et « exis-
ter». De là, dans notre version, la bénédiction de
Jaoob demandant pour ses petits^nfants que lange
les appelle par son nom et le nom de ses ancêtres. Le
nom est un gage de vie et de bonheur. De là Vim^
portanoe du changement de nom pour Abraham et
Sara (Gen,, 17, 4 et 5), pour Jacob, (35, 10). Delà
le lévirat (Deut., i5, 5-io). De là le caractère ter-
rible de la menace que fait Jahvé (Deut., 29, 19)
d ef&cer le nom de dessous le ciel ; de là la gravité
qui réside dans le nom divin, voir Ex., ao, ad;
Nomb., &, 16; II, Sam., ta, a8;i,Rois,8, 16; 9,3);
de là aussi, dans tout le monde sémitique, lliabitude
d'associer le nom divin à chaque nom humain,
hnv^v , nnîsr , Naiorapaliddin , «Somai^ianMiJbVi , etc.
Et cette identification du nom et de Tétre n'est pas
ime simple métaphore; on avait réellement prise sur
Tétre quand on avait prise sur le nom; les esprits
mauvais s attaquent au nom en le défigiirant et par
144 JANVIER-FÉVRIER 189.7.
là s'attaquent à l'être. Dans les formules propitia-
toires, les noms de ceux qui en sont Tobjet sont
répétés mille et mille fois, épelés, récités sous leur
forme véritable , afin que les dieux favorables ne sy
trompent pas , et afin que leur action puisse conjurer
celle des esprits mauvais, quand ils prononcent le
nom devant Ea. Ce que les rois assyro-babyloniens
craignent le plus, cest qu'un jour leur nom soit ef-
facé de leurs monuments ; ils n'ont pas de malédic-
tions assez violentes contre la main sacrilège qui
commettra ce crime. Leur grand souci est de multi-
plier les figurines portant ce nom; ils les répandent
à profusion , surtout dans les soubassements des édi-
fices, dans les angles inaccessibles, à l'abri des
hommes et des esprits. C'est que la disparition de
leur nom sur terre entraînerait la disparition de leur
être dans le royaume des morts; d'autre part, en
prononçant en bien le nom des morts, les vivants
ont une action salutaire sur leur destinée.
Gh. 49, 26. in"»K3. Le sens le plus fréquent est
« durable, résistant, solide, violent »; voir Nomb., 2^,
21; Prov. , i3, i5; Jérémie, 5, i5; Job, 12, 19.
Mais voici dans Mich. ,6,2, un sens tout diffé-
rent : y-iN noiD D"»inKm mn"» an nK Dnn lyDc; « Ecou-
tez, montagnes, la querelle de Jahvé, et vous. D"»jn'N
fondements de la terre ». Qu'est-ce que ces D'»in"»K ?
IV , R. , 49,2 verso , nous donne une description assy-
rienne des Enfers . . . et continue, 1. 52-53, aiia afe-
me za-ah sa ilâni rabute asib Etana, asib Ner « c'est
MÉLANGES ASSYRIOLOGIQUES ET BIBLIQUES. 145
là que demeurent les gardiens de Tabîme des grands
dieux, c'est là que demeure Etana Ner ». Donc Etana
semble bien être un de ces gardiens préposés à la
frontière du royaume des morts, c est-à-dire précisé-
ment à la base des montagnes, puisque le royaume
des morts est lextrémité de la partie solide. Dans
K. 2606 apparaît un Étana terrible qui manie Tépée ,
et qui est maître des sept Anunaki. Or ces Anunaki
sont précisément des génies inférieurs opposés aux
Anunè esprits d'en haut.
Les D"»:n^K de Mich., 6,2, sont donc à l'origine
des géants gardiens de la base des montagnes qui
touchent au royaume des morts ; puis dans le travail
opéré sur les traditions bibliques , le terme a été ap-
pliqué aux fondements eux-mêmes, de là enfin est
venu le sens extensif : « antique , durable , solide » ,
dont Job ,12,19, P^^* ^*^^ considéré comme l'inter-
médiaire.
Ch. /ig, V. 25. nnn nsai Dinn ••• ^^D n^^v «Le
ciel en haut, .... le Tehom étendu en bas. » Cette
insistance géographique est intéressante et nous con-
duit droit aux données plus détaillées des Babylo-
niens. Le Tehom est, à proprement parler, l'Océan
primordial, cosmique Tiamat, qui avant la Création
occupait tout, que la Création a refoulé, mais qui
continue à l'envelopper de toutes parts , au delà du
ciel en haut, au-dessous de la terre en bas. La mer
terrestre n'est qu'une partie de cet océan , une espèce
de débordement sur la terre, demeurant en com-
i\. 10
146 JANVIER-rÉ?BJ£>R 1807.
miinication avec lui. Dans le langage biblique les
deux se confondent, bien que le mot propre pour
mer soit D\ et pour locéan cosmique mnn. Malgré
la confusion voulue, il s attache toujours à Dinn
un sens plus plein, reflétant mieux le sens original
de Tiamat; il sy attache quelque chose de grand, de
terrible, comme nous le montrerons ailleurs. En
maint endroit, le vieux mythe est à peine démarqué.
NO^lWELLES' ET MÉLi^NOES. t47
NOUVELLES ET MM.ANGESi
r * •-
' r- ' .
SÉANCE DU 8 JANVIER Ï897.
La séance est ouverte à quatre heures et, demie sous la
pi;^9ideace 4e M« Barjbier. dç Me)[nard« Sont pré^nt^ :
MM. Barbier de Meynard, Oppert, Aymonier, Finot, Qoç*
dier, Dumon, Halévy, Schwab, Chabot, R. Di^val, Fçer,
Drouin, Henry, Karppe, Cha vannes.
Lecture est donnée des procès -verbaux des séances du
i3 novembre et du ii décembre 1896; la rédaction en est
adoptée. . '
Est reçu membre de la Société :
r*- • »».»
M. Karaesoci (Émericr^^dkecteuA de 1'Éqo1& normaie royale
catholique, à Gjôr (Raabjr Hongrie, présenté par
MM. Cordier et Barbier de Meynard.. /
•M. î;. Feéf lit uriè notice siir tes péfpiers tTEn^iië'Bdï''.
iiëtxi, déposés à la Bibliothèque tiatitinalé. Gètte notice paraî-
tra dans le Joarnal asiatique. M. Barbîér de Meynard remercie
M. Feer de Thommage qu'il a reiMli à la mémoirô d\in 3e
nos'plus illustres savants. ' '
M. KarppéfSafk une dèmmuidca^ën ^ tlfi^ceftain n^âttiWè
de rapprochements qtf on 'peut ët«d)lir'C!toÈquelqtlPés fables
d'Esope ou de Babrius et les 4pnnées assyriologiques. 11 cite
notamment la fable intitulée V Homme et le Lion, dans la-
quelle un homme et un lion marchant sur la grandVoute,
et se disputant sur leurs avantages respectifs , l'homme montre
au bord de la route un groupe figurant un homme terrassant,
mieux, étouffant un lion. M. Karppe y voit le motif, si fré-
quent sur les natoiiuments âàsyriéné-, d'Eabsfni^ ou^ Gizcltibar
10
148 JANVIER-FÉVRIER 1897.
triomphateur du lion. 11 suppose que ce motif était également
en usage pour les bornes des routes. C'est une de ces bornes
que rhomnie désignerai! au lion. Dans La Fontaine , Thonmie
et le lion vont à une exposition de peinture , ce qui n*a pas
grand sens. D'autres rapprochements semblent justifier, sans
trop de témérité , la conclusion qu il y a un apport assyrien
dans la formation des fables ésopiques.
M. Oppert formule quelques observations au sujet de cette
communication.
M. Chavannes montre à la Société le moulage d'une amu-
lette qui porte une inscription en caractères pa-se-pa, (Voir
ci -après.)
La séance est levée à cinq heures et demie.
ANNEXE AU PROCès-VERBAL DU 8 JANVIER.
NOTE SUR UNE AMULETTE
AVEC INSCRIPTION EN CARACTÈRES PA-SB-PA»
Le Cabinet des médailles possède une amulette en bronze
n*" i58 du Catalogue des amulettes) sur laquelle se trouve
une inscription en écriture pa-se-pa. Cette pièce a 55 milli-
mètres de diamètre; elle est ronde, percée au milieu d*un
trou carré de 1 2 millimètres de côté, et porte au sommet un
trou qui permet de la suspendre. Sur Tune des faces, on
voit : en haut, un phénix, emblème de bonheur; en bas,
un cerf, emblème de longévité; sur les deux côtés, des
fleurs. Sur l'autre face , on lit l'inscription suivante :
S
2
Ces caractères sont des transcriptions phonétiques de mots
NOUVELLES ET MÉLANGES. 149
chinois; je les lis cheou chanfou hai, et j*y retrouve les carac-
m
tères chinois ci-contre : ^ j^
m
Ces caractères chinois sont gravés, exactement dans cet
ordre, snr une autre amulette du Cabinet des médailles
(n* i32 du Catalogue des amulettes), et Texistence de cette
autre amulette confirme l'exactitude de la lecture que je pro-
pose.
Les mots cheou chan fou h ai signifient : « Montagne de
longévité, mer de bonheur»; c'est-à-dire : «Que votre lon-
gévité soit glande comme une montagne ; que votre bonheur
soit vaste comme la mer I » Sur une troisième amulette du
Cabinet des médailles (n** 121 du Catalogue des amulettes),
m
une des faces présente la légende : [i] ^ « Que votre
longévité soit comme les montagnes du Sud ! » et , sur l'autre
face , on lit : j^ X * Qu^ votre bonheur soit comme
in
la mer d'Orient! » La première de ces légendes se retrouve
encore sur l'amulette n" 96, et la seconde sur l'amulette
n° 60. On voit ainsi que la comparaison de la longévité à
une montagne et du bonheur à la mer est familière à l' esprit
chinois. a
L'amulette inscrite en caractères pa-se-pa doit remonter à
l'époque de la dynastie mongole de Chine (première moitié
du xiv* siècle de notre ère). Elle nous fournit un nouveau
spécimen de ce curieux système de transcription alphabé-
tique des mots chinois , dont l'album du prince Roland Bona
parte présente plusieurs exemples.
Ed. Cha vannes.
150 JMf ICI^P^UBB. ISm.
ï-siff ■••--■1 ^1 •■.il I
OUVRAGES OPPSETS X LA SOCStri.
(Séaiiii da 8 jantî^ ^H?-)
»-i * • n
Par rindia Office : Tke ImUtoi Atiiiqmary, Jolj 1896.
Bombay; iii-4*% • • . % iii'î • l^ r» *
Orde, North-Weitem pnmnoea and Qodh,» Joue 189C;
in-V. *
— Madras Government Masemm, Bidletin n** i-i. lladns«
1896: 'm^\
-— BihUotkeea InOca, NW lerÎM, n** 880880. Caliilla,
18961 illi8\ •- X . • '.:<.•-
i — . Idem, Tke ladex qfthe Mmâtw*mJrUlmÊm, fricux etju-'
Calcutta, 1896; iii>8*.
— ArchœohgicÊ} Surtoey of ln£a, New Impérial Séries,
Y(d. XXI : CfaàlidakTan Architecture incfciding examples
from the Ballàri . District , Madras Presidencj, by A. Rea.
Madras , 1 806 ; £Tand ïn-k**
— The Mogul Architecture cf Fathpmr^iHd , hj Edm. W.
Smith. Part 11. Alahabad, 1896; gr. ia-i*,
■
Par la Société : Zeitschrifï der deutséhen mongetJàmiÎMchen
Gwedkdufi: L^JU^Leîpûg, 1896$ in'8!t . < ri
»«««« £a société Je Pompéi, Camtûfoês kmiemtUmû^ÊKk can»*
tères européens* 1896; in-ia.
^^ Société de Géographie, Comptes remdau nT i5 d 16.
■Paris, 1896; iii-8*.
' — Aesidémiedet inscriptions et belles-lettres, Compêesremdms,
septcmbre4ictobre i896(in-8'.- ■ 1 - - . •» m» • r* --
Par les éditeurs : American Journal of Arehseohfy, Jhdjs-
September. Princeton, 1896; in-8*.
— Revue critique, uV 5o5a. 1896; in^\ '
— Bolletino, n* 263. Firenze, 1896; in-8*.
— El Instractor, Dîciembre 1896. Agoascalientes; in-4**
NOUVELLES ET MÉLANGES. 151
— Polyhihlion, parties technique et littéraire, décembre
1896; in-8".
— Catalogue spécial de l'imprimerie catholique, Beyrouth ,
i897;iii-8'.
— The sanscrit critical Journal, October-December.
Woking, 1896; in-8".
— iéramf^ journal arménien, décembre 1S96.
— J. Halévy, Revue sémitique, janvier 1897 ; in-S*.
Par les auteurs: 0. Houdas, Manuel franço-arahe (traduit
par J^Reinach^et Ch» Riobet). Paris, 1886; in-8°.
— * Wsiùheîrr Géographie du Tibet, Saint -^Pétersbourg,
1896; in-8^
— RacHofF, 'Versuch eines Wôrterbuches. ^der tûrkischen
Dialekte. 7' Lief. 11" Band. Saint-Pétersbourg, 1896 ; in-8'.
' — C. SalernsLU y A^hduUfÀuUri bugdadensis Lexicon Skahna-
mianum, T. <L Pars i. Saint-Pétersbourg, 1896; in-8°.
— f- San^. Wiener, Catalogus lihrorupi impressorum hehraico
rum in Museo Asiatica Academiœ scientiaram Petropolitanœ
asservatorum, iS^S'yin-S^,
— M. E. Guimet, L'Isis romaine (Extrait). 1896; in-8*.
' — ^ Devéria, Le Collège des interprètes de Péking (Extrait).
Leide, 1^96; in-8''. '
SÉANCE DU 12 FÉVRIER 1897.
*■ La ^séance est ouverte à quatre heures et demie, sons- la
présidence de M. Barbier de Meynard.
Sont présents :
MM. Perruchon, V. Henry, J. Vinson, Fabbé J.-B. Chabot,
R. 'Duvalj C. Imbaidt-Huart, Drouin, S^vain Lévi^ Dumon,
Schwab, H. Cordier^Oppert, Halévy. ^ j ; .
152 JANVIER-FÉVRIER 1897.
Est reçu membre de la Société :
M. René de Flotte de Roquevaire, demeurant à Paris,
rue Sainte- Anne , n° 9 ; présenté par MM. Cordier
et Drouin.
M. le Président entretient la Société au sujet du G>ngrès
des Orientalistes, qui doit se tenir à Paris. au mois de sep-
tembre 1897, ®* donne connaissance de la nouvelle circu-
laire qui va être envoyée à tous les savants. Cette circulaire
contient notamment la liste des membres d*honuéur qui ont
bien voulu accorder leur patronage et des adhésions déjà
nombreuses qui ont été reçues jusqu'à ce jour. Le comité de
permanence n*a de son côté rien né^gé pour faciliter l'accès
du Congrès par les réductions de prix qu'il a obtenues des
Compagnies de chemins de fer. M. le Président fait, en outre,
appel à tous les membres de la Société asiatique et exprime le
désir qu'ils prennent part , autant que possible personnelle-
ment , aux travaux de cette grande réunion scientifique.
M. l'abbé J.-B. Chabot offre à la Société un exemplaire
du premier volume de son ouvrage intitulé : Commentaiius
Tkeodori Mopsiiesteni in Evemgelium £). Johannis, Ce premier
volume contient la version syriaque de cet important ouvrage
dont le texte grec a disparu. (Voir à ce sujet la note publiée
par M. Chabot dans le Joarnal cisiatique, juillet-août 189/i,
t. IV, p. 188 et suiv.) Le second volume, contenant la tra-
duction latine , la préface et les notes , est sous presse.
M. Chabot annonce également qu'il publiera dans les
Notices et Extraits des manuscrits, d'après les manuscrits de
Rome et de Paris, le texte syriaque, avec traduction firan-
çaise , de la collection canonique connue sous le nom de 5^/10-
dicon Orientale, Ce précieux document renferme les Actes et
les décisions de treize conciles assemblés par les patriarches
de Séleucie (Ctésiphon), entre les années 4 10-694 «et four-
nit de précieux renseignements sur l'histoire religieuse et
civile de la Perse pendant cette période.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 153
Sont également offerts à la Société :
Par M. J. Vinson, une Notice, dont il est l'auteur, sur
M. Abel Hovelacque, orientaliste français (1843-1896);
Par M. &)rdier, trois tirages à part du Toung-PaOj con-
tenant des notices bibliographiques et nécrologiques.
M. Vinson présente quelques considérations sur la direc-
tion qu*a prise Fécriture chez les différents peuples , soit de
gauche à droite, soit dans le sens opposé et il pense que
Ton peut trouver une cause physiologique ou psychologique
au choix qui a présidé à telle ou t^e direction.
M. Halévy communique une série d'observations sur.:
1 *" Les plus anciens caractères du syllabaire babylonien ,
tels qu'ils résultent des inscriptions du cpiatrième millénaire ;
— 2* un passage du livre de Job relatif à la création du
monde, et dans lequel se trouve le mot It^ia? «vêtement».
Il' montre que la création babylonienne renferme une légende
où le vêtement joue le même rôle; — 3* Sur la découverte
récente de plusieurs chapitres du texte hébreu de VEcclé-
siastique; il croit que quelques corrections nécessaires vont
être introduites dans ce nouveau texte , à l'aide des versions
grecque et syriaque. 11 fait remarquer en outre que, d'une
part, l'Ecclésiastique emprunte plusieurs expressions aux deux
derniers livres des Psaumes, et que, d'autre part, l'Ecclé-
siaste combat souvent des opinions émises par l'Ecclésiastique.
( Voir ci-après , p. 1 53- 1 67 . )
MM. Duval, V. Henry et Oppert font quelques réserves
au sujet des communications de M. Halévy.
La séance est levée à six heures.
ANNEXE AD PROCES-VERBAL.
I
Les documents babyloniens du quatrième millénaire avant
notre ère découverts par les fouilles américaines à Nippour,
ont ap|>orté des éléments décisifs pour la solution de la
question relative à l'origine de l'écriture cunéiforme. Dans
154 JANVIEK-FÉVRIEB 1897.
ces documents lescaraot^rM oonBlstenteD^traJtttinëaire^qui
font M9m facilenient veeoQimltre letfoniMt rotules antéiieures
de qaelqaes-anft d entre eux. Lenombra âm siglie8'<foBda-
menlaux du syllabaire monte à enyinm manquante.' Gef sys-
tème graphique est tout particulièremest synabolîqfuyi rbié-
roglyphisme y jbue un rôle très secondaire. Les 'valeurs
phonétique^' (k>s- signes dérivent puvvabrévialioi^ dot nets
séimitiques qui désignent i non sealMnenè' la» «objets deafl«ils
sont les symboles , mais aussi les -objets synonymes», Ainsi
le symbole du dieu céleste supérieur il lia se lit on et exprime,
outre ridée de «c dieu » , celles de t ciel l'et « banteoi^i , parce
que , en sémitique i la racine ^V *^éLiÈ\:ngM&^» état haut ».
Le croissant lunaire désigne lecMeu kme Âf»-dMi kidadure
si, puis «cornet et «abondance» esqprim^par les mots -sé-
mitiques liomopbones qamu (pp) «eome^ croissant» et
garuna (]!}) «amasser, accumuler». B est cnrieax de frire
remarquer que le syllabaire babylonien ne poîssède pas d*hié
roglyphe< désignant directement*. lUdée de «père*, «nais se
sert d'un symbole ^ composé de deux *|igne8 ^ don til»- sens
propre est «garde maison » se lisant ai, de«aib'<idiianoe»,
et désignant à la fois : père, mère, frère et fils. Dans i^ der-
nier cahier de la Revue sémitique, j*ai démontré Torî^e sé-
mitique des leetnr€fs de vingt et -un signes parmi les trente
caractères primitifs dont le sens est certain, Depab\.jtn œn-
staté dans les textes babyloniens le mot ia/irKKrisoni» qui
explique la valeur kil du signe qui représente «rendes, un
espace fermé (héb. ^/3). On lit (Scheil N. Ë. Ar. as.^ p. 9 A,
n" 352 ) : , *
Amelutum sçl Iluni sa ina kili ka^ §abpim mdSir.
« Les gens d'ïluni , tout autant qu'ils sont retenus en pri-
son , relàche-les ! »
D'autre part, je viens de trouver que la piqne tranchante
appelée en babylonien kaka était faite primitivement' d*nne
sorte de roseau, connu aussi* de Pline et qui portait encoreie
nom de kakami-x' siècles après l^ère vulgaivei L'idéogrâttane
NOUVELLES^ £Tî MÉSLANGES. 1^^
kûk qui en dérive, symboliae l'idée de iravaiUer, servir et de
fixer.
La paléographie babylonienne est donc on ne peut plus
fanroredble à l'origine sémitique de l'écriture cunéiforme.
t .-. ' I » . ' ' I ' ' ' »' . ' = . . ■ ^ i ' ■ •^ ï ■ • ' !:^: : r ,
Le passage Job xxxviii, ia-i5, figure dans un contexte
qui s'occupe de la création du monde. Yalivé demande à
Job si c'est lui qui a fait paraître à sa place ordinaire la pre-
mière aurore, puis il y est question d'ttne secousse impriûiée
à la terre pour en rejeter les impies au point de les priver
de lumière et briser leur forcé prodîgîéiiàé. t'osciîlatioïi du
g^obe est comparée à celle de l'argile d^un sceau, et les im-
pies y sont dits se présenter comme un vêtement (l3S^n^1
^y:il ^l^^yikid. lA)- I^es pxégètes m^ç^ejffies,, choquq^.p^r la
mention des impies et de l'image du^v^en^^nt «. 0^ cUenché
à corriger le passage ou se sont efibrcés à en détourner le
sens évident. Je crois que ces moyens violents sont absolu-
ment inutiles , car ces difficultés disparaissent aussitôt qû^on le
rapproche d'un passage analogue de la iv' tablette ^e la créa-
tion bab^onienne. Les dieux empêchés de créer |e monde
visible par la g^rande déesse chaotique Tiamat et ses alliés ,
se reumssent en une assemblée plenière , pour mettre à leur
tête un roi et stratège qui les conduira à la bataille décisive.
Le choix unanime tombe sur Mardouk, fils de Yaou, mais
avant de se prononcer, ils mettent à l'épreuve sa toute-puis-
sance :
• ^ r
fis placèrent au milieu an, vétemesit. .
 Mardouk leur .aîné ils adressèrent la parole } -
Ton sort, 6 Seigneur déplisse cdui des dieux.
La disparition et la réapparition ordonne qu'elles soient.
Ouvre ta bouche que le vêtement disparaisse.
Adresse -lui de nouveau la parole,* que le vêtement reprenne
existence.
Il lui parla de sa bouche, le vêlement disparut.
De nfouveàtt il Itti pai4a, leitéteœent serefi'fc"^ .nnvu.ù^^.j
156 JANVIER-FEVRIER 1897.
Ce récit jette une lumière éclatante sur les images de celui
de Job. Dans l'un comme dans l'autre, il s'agit de la créa-
tion qui ne peut s'accomplir qu'après l'expulsion des divi-
nités malfaisantes ennemies des dieux bons. Dans Tun comme
dans l'autre , le vêtement sert de symbole à la toute-puissance
du dieu créateur à anéantir et à rappeler à l'existence les
choses de la nature. Ceci établi , le susdit passage de Job de-
vient d'une clarté parfaite , et doit être traduit de la manière
suivante :
Âs-ta, de ta vie, commandé le matin?
Âs-tu fixé la place de Taube,
Lorsquil fallut saisir les confins de la terre. (monde).
Pour secouer loin d'elle les impies ,
De sorte qu elle se renversa comme la boule d^argile qui sert de
sceau.
Et qu'ils se présentèrent comme un vêtement (éphémère ] ,
Afin que les impies fussent privés de lumière (vie)
Et qae les bras superbes fussent brisés?
Au temps où le livre de Job a été composé , on connaissait
encore en Palestine plusieurs traits de la création babylo-
nienne. L'emprunt direct à l'épopée cunéiforme semble
devoir être exclu. Une communication orale momentanée
n'aurait pas non plus déterminé le poète hébreu k y faire
allusion. Il est plus naturel de supposer qu'il a puisé cette
légende dans la littérature populaire qui ne différait que par
la langue des Uttératures païennes des autres peuples sémi-
tiques et qui dérivaient toutes des sources babyloniennes. Au
vi' siècle avant J.-C. qui est la date probable du livre de Job ,
la littérature hébraïque païenne luttait encore avec succès
contre les écrits des prophètes monothéistes et les légendes
qu'elle contenait étaient couramment connues et acceptées
par la majorité du peuple hébreu.
III
L'ancienne littérature hébraïque vient de s'enricliir par la
NOUVELLES ET MÉLANGES. 157
découverte d We partie du livre des Proverbes de Ben Sira ,
appelé communément l'Ecclésiastique. Ce texte a été publié
à la Clarendon Press d'Oxford , par le soin de MM. Cowley
et Ad. Neubauer, Theureux découvreur du manuscrit. Les
éditeurs ont donné au bas des pages les versions grecque et
syriaque, et à part la version latine qui dérive de la pre-
mière. A l'aide des deux versions originales le texte hébreu
peut et doit souvent être corrigé , mais en général les leçons
de ce texte sont préférables. Cependant il y a des cas où,
malgré l'accord complet des versions, les corrections sont
indispensables. L'étude approfondie du texte paraîtra dans
le cahier d'avril de la Revue sémitique. Je me borne ici à indi-
quer sommairement les deux principaux résultats d'histoire
littéraire que je crois pouvoir en tirer. Le premier point con-
cerne la r^ation de l'Ekxlésiastique avec le psautier. Contrai-
rement à ce que plusieurs avaient pensé , Ben-Sira emprunte
souvent des phrases et des locutions aux deux derniers livres
des Psaumes, que l'on considérait comme très tardifs. Le
second point consiste dans ce fait que l'auteur de l'Ëcclésiaste
combat assez fréquemment les maximes posées par Ben-Sira ,
et qui sont presque toujours conformes à la tradition de
l'école pharisienne. Si malgré cela l'Ëcclésiaste a fini par
être admis dans le canon, et l'Ecclésiastique par en être
repoussé , c'est que l'un porte le nom de Salomon , et l'autre
le nom d'un particulier. Enfm , en ce qui regarde certaines
habitudes de langage, l'Ecclésiastique a servi de modèle au
livre de Daniel.
J. Hal^vy.
OUVRAGES OFFERTS X LA SOGléxé.
(Séance du 13 février 1897.)
Par l'India Office : Archœological Survey of India, South
Indiati Inscriptions, by E. Hultzsch. Madras, iSg^; in-^***
Par la Société : Atti délia Accademia dei Liiwei, novembre
1896. Roma; in-^".
158 JANV1E11.FÉ¥MBA VM7.
Par Ift Société : Transiieiiaiu and Pntmtaj/i rfthe JapoM,
Society, Supplément I Nihongi. VcL I and H» by 'W. G. As-
ton. London, 1896; in-4^
— Bulletin de la Société de géograpUê, 3* tiimMtre , 1896.
Paris; in-8\
— Compta YeiduM de h Société de géographie, a** 17-19*
Paris, l896;iBl-8^ ■■.•**.,•'
— Journal asicUique, noTembre- décembre^ Paris 1896;
in-8^
— The American Journal ef Pkilology, Baltimore, Octo-
ber 1896; in-8'.
Par les éditeurs : Revue €riti^,n** i*5. Paris, 1897;
in.8«.
— Revue archéologique, novembre-décembre 1896. Paris,
in-S*.
— Journal des Savants, novembre -décembre 1896;
in-4'.
— Pofyhihlion, parties technique et Uttéradre;' Janvier
1897; in-8*. ,• '
— Revue de l'histoire des religions, mai-octobre 1896.
Paris; in-8'.
— The Sacred Books ofttà East, Vol. XLVI. Oxford , 1897 ;
in-S*. ■ ' ■' ' ^
— E//n5^Bctor. Ënerd'1897. Aguascidientes;'m-4** '
— Ararat (journal arménien), janvier 1897. Etchmia-
dzin.
— The sanscrit critical Journal, Janoary 1897. Woldng,
in-8'.
— Bollettno, n* 266. Firénie, 1897; in-8*.
— The Geographical Journal, Febmary 1897. London,
in-8^
— Bihliothègue du Khédive,: Catalogue de Ihn AyAs, a parr
lies. Boulak, i897;in-8°.
■I
Par les auteurs: Hubert Grimme, Grundzàge det'hèkreiS'
NOUVELLES ET MÉLANGES. IM
schen Akzent und Vokallehre, mit einem Anhange ûber die
For m des Namens Yahtme, Friburg, i8g6; m-8".
— Chavannes, Les Mémoires historiques de Se-ma-tsien
ttaduits et annotés, Paris , 1 897 ; m-8°.
- — W. Bndge, The laiighahle Stories collecled by G. Bar-
//«èTÉpiw.London, 1897; in-8^
— *• Fr. Cumont^ Teœtes et monuments Jig ares relatifs aux
mystères de Mithra, fasc. IV, supplément et index. Bruxelles ,
1896; in-8' .
— A. Seippel, Rerum Normannicorumfontesarabièi,fasci'
cule't, texte. Christiania, 1896; in-A**^* ♦- - . -
--- A. Danon, Recueil des Romances judéo-éspagtioles chdtt-
tées en Turquie (extrait). Paris, 1897; in->8^
-♦ ' ■ "' ""t- ■ • ' -m^-m-m^-mi -m .^ ^ -m^ ...^..w..^ V
BIBLIOGRAPHIE.
i.» r
HOR-CHOS-BYUN. GeSCHIGHTE DES BuBDHISMUS IN DER MONGOLEI ,
aus dém Tibetischen . . . ûbersQtzt von D*" Georg Huth..Strassburg.,
Kari J. Trûbner,' 1896 : xxxif et 456 pages in-8*.
»! ■ '
M. Huth nous donne ici la traduction promise en 1893,
mais la traduction seulement du Hor -chos-by un nHuiaire
du Bouddkisme en Mongolie » , dont il publisdt alors le texte
tibétaine Dans la préface (vii-x), où il rappelle les assér-'
tions qu'il a déjà eu l'occasion de faire en faveur de la valèuF
historique de cet ouvrage, il annonce que le développement
des preuves et tousies autres éclaircissements, avec les Index,
— qu'on pouvait supposer^ selon ce ^qu'il semblait espérer
lui-môme , devoir paraître en même temps que la traduction
— formeront une troisième partie. Cette préface est suivie
d'une Inhalts-Uebersicht (p. xi-xviii) , table analytique très
' Voir Journ. asiat, 3° semestre 1893, p. 367-868.'
160 JANVIKR-FÉVRIER 1897.
détaillée du livre , — d'une liste des ouvrages cités au cours
du volume (p. xix-xxii), — de corrections au volume I"
et d*émendations du texte (p. xxii-xxvii).
La traduction occupe 4^9 pages, les dernières (45o-456)
étant remplies par les «corrections et améliorations»; les
lignes de chaque page sont , comme dans la partie première ,
numérotées cinq par cinq ; le commencement des pages du
texte est indiqué en marge par leur numéro, et le milieu,
c'est-à-dire la dixième ligne, par un astérisque, de sorte que
le lecteur peut sans difficulté recourir au texte chaque fois
qu'il désire le consulter. Les notes mises au bas des pages
sont très nombreuses; ou bien elles renvoient à une autre
page du livre , ou bien elles donnent soit l'original sanskrit
d'un tenne tibétain, soit le texte tibétain d'un mot restitué
en sanskrit ou traduit en allemand ; ou bien enfin elles four-
nissent des explications sur un point d'histoire ou une diffi-
culté du texte : toutes elles attestent l'étude approfondie du
livre que M. Huth a entrepris de faire connaître et de mettre
à la portée du public.
On sait (nous l'avons dit dans notre précédent article) que
V Histoire du Bouddhisme proprement dite est précédée d'une
histoire de la race royale des Mongols — prescrite par l'in-
spirateur même du livre (p. 446), — qui est comme une
Introduction (p. 1-78). h' Histoire du Bouddliisme dle-mênie
se divise naturellement en deux parties principales corres-
pondant à deux grandes périodes, celle du règne exclusif
delà Mitre rouge (p. 79-173) et celle de la Mitre jaune ou
de la Réforme de Tsong-kha-pa (p. 174-4 16). En tète vient
un essai de tliéologie bouddhique sur le Buddha , principa-
lement envisagé dans ses quatre Kâya (SvabhàvaJnàna-Sam-
bhoga-Nirmâna) , et sur la Loi à propos de laqueUe sont pré-
conisés l'audition , la réflexion , la méditation et les textes de
l'Âgàma (livres canoniques) et de la Gati (livres non cano-
niques). A cet exposé théorique et dogmatique succède la
narration historique rattachée à la biographie des grands
docteurs de l'une et de l'autre période , narration où les faits
NOUVELLES ET MÉLANGES. 101
historiqaes ,les faits merveilleux , prophéties , prodiges , magie,
et les réflexions morales sont constamment entremêlés.
Le plus illustre des docteurs de la première période est
Phag-pa (le Pa-sse-pa des Chinois) qui, à trois ans, récitait
par cœur des livres entiers, ce qui lui fit donner le surnom
de « sublime » par lequel on le désigne habituellement ; c*est
lui qui fit connaître 1« Bouddhisme aux Mongols , avec Tagré-
ment de Khoubilaï , petit-fils de Gengis-khan , agrément qui
ne s'obtint pas sans peine, à cause de Topposition des pou-
voirs temporel et spirituel. L'impératrice établit l'accord en
faisant décider que, dans les affaires reli^euses^ et dans les
petites réunions, «le lama serait au milieu» (hla-ma-gun-îa
bjugs); c'est-à-dire présiderait, tandis que dans les affaires
politiques, dans les grandes réunions, c'est «le prince qui
serait au milieu» (rgfja/-po gun-'la bjugs); d'aUieurs en ce qui
concerne le Tibet , rien ne devait se faire sans que le lama
fût consulté. Aussi quand , emporté par l'excès de son zèle ,
Khubilaï voulut imposer au Tibet l'enseignement de l'école
Saskya, Phag-pa, qui était de cette école,. réclama la liberté
pour chacun de suivre la religion de son choix, et fit rappor-
ter l'édit. « C*est grâce à lui , dit l'auteur, que les diverses
écoles du Tibet peuvent persévérer dans la doctrine qu'elles
ont adoptée.» (p. i5i).
Le fondateur de la secte de la Mitre jaune, Djam-mgon,
ordinairement appelé Tsong-kha-pa , du lieu où H. naquit,
vint au monde en i356; onze ans plus tard, les Mongols
perdaient leur domination sur la Cbine; et cet événement
était pour eux le signal d'une décadence complète. « La reli-
gion s'éteignit (ckos chad); toute action (las) était péché
( sdig ) , toute nourriture ( zas ) chair et sang ( ça khrag ) ; le pays
était semblable à une ile entourée d'une mer de sang sombre
et noire» (p. 21 g).
Cette période,.quiiest comme une lacune, un vide dans
l'histoire religieuse des Mongols, dura près de deux siècles.
Pendant ce temps la réforme de Tsong-kha-pa s'était déve-
loppée et affermie- au Tibet. Lors de la naissance du réforma-
IX. 1 1
IMHIJiBBIK lATIURAL*-
102 JANVIER-FÉVRIER 1897.
teur, un sandal émergea du sang que fit jaillir la section du
cordon ombilical , et chaque feuille de Tarbre portait Timage
de Simhadhvani (Tsong-kha-pa) ; de là le nom de Koumboum
(les cent mille images) donné à cet arbre et au monastère
qui fut construit autour de lui (p. 176-177), Je me borne à
rappeler la version différente racontée par le P. Hue qui dé-
clare avoir vu sur les feuilles dudit arbre des lettres 1res re-
connaissable» de Talphabet tibétain, ajoutant que cet arbre
était né de la chevelure de Tsong-kha-pa lorsqu'il fut tonsuré
à l'âge de sept ans. J'ajoute que, lorsque M. Rockhill passa à
Koumboum, en février 1889, ^^ ^^ ^^ T^^ ^^* feuilles de
larbre (alors absentes a cause de l'hiver) représentaient
l'image de Tsong-kha-pa.
L'auteur raconte la vie et énumère les csuvres du grand
réformateur qui est pour lui un deuxième Jina {ngyal-va-gnis-
pa); mais M. Huth a déjà remarqué qu'il ne fait pas con-
naître les causes et les circonstances de la réforme, et ne la
caractérise pas suffisamment. On ne voit pas bien non plus
comment se sont formées les deux grandes dignités lamaïques
qui en sont issues, cdle du Dedai-Lama et du Panotchen^rin-
po-tche. Il est vrai que M. Huth remarque que l'on peut
maintenant, à l'aide de ce livre, reconstituer la série des
Pan-tchen-rin-po-tche ; mais la question d'origine reste ob-
scure. Le terme Dalaï-lama n'est pas employé ordinairement
par l'auteur qui se sert toujours de l'expression rgyahdvaà
(puissance victorieuse). Pour désigner simultanémmit les
deux pontifes, il dit au singulier t Jina père et filsi [rgyaU
va-yah'sras); ce qui indique entre eux une étroite union
avec une certaine subordination. Il est reconnu du reste que
le pontife de Lhasa , qudifié Pun^arikadhara (porte^lotus) , est
identifié avec Avalokiteçvara. Quant au grand pontife mongol
il est dit (p. 247) que le quatrième Dalaï-lama, qui était
mongol de naissance, nomma comme supjdéant pour le
remplacer en Mongolie une incarnation de Rje-btsun-byams-
pa-rgya-mtso qui prit le nom de Maitri Khntuktu , et plus
loin (p. 3a6) que • parut dans la grande province Kbalkha h
NOUVELLES ET MÉLANGES. 163
trèi haut Mirmftnakàya de Tàranâtba présentant la série des
naissances de Rjebtsun-dam-pa blo bzang bstan«pai-<rgyfld
mtso (Tàranâtha)i, mais sans qu'on lui attribue une supé-
riorité marquée sur beaucoup d*autres Mahàpurufa qui s*y
distinguèrent.
C'est le prince mongol Altan^khan, qui résolut de tirer
les Mongols de leur abaissement en faisant revivre parmi eux
la cloi des dix vertus • (dge-ba-bcai khrim ou, comme dit
Sanang Setsen , arbm bayanta nomun Uaghadsa), Il fut soutenu
dans cette entreprise, s*il ny fut même poussé, par le troi-
sième rgyal-dvan auquel il donna le titre de Tdlai'blatim
Vajradhara (p. aa3), et c'est seulement à ce propos que le
titre célèbre de Dalaï-Lama parait dans ce livre. On sait que
Gusbri Khan, continuant Tœuvre de Altan, protégea la ré-
forme de Tsongokha-pa, attaquée par une formidable oppo^
sition. Des trois adversaires qu'il vainquit, TchoborTchog*
tu, en i636 (p. a5i), -«- Beri*kban en i638 (p. a5a), •*-
Tsang-pa (p. a6a), le premier est reconnu par M. Huth
comme identique à Tchog«tu taldjin, qui» d'après les inscrip-
tions de Tsaghan-baifiA, iut avec sa mère le fondateur des
édifices religieux élevés en cet endroit au commencement du
xvii* siècle *•
Une fois la religion de la secte jaune assurée contre toute
attaque violente , on s'efforça de la répandre et de ra&rmir
parmi les Mongols. Notre auteur nous décrit le vaste mou-
vement de propagande auquel prit part un grand nombre
d'éminents docteurs, dont lui-même était. Les empereurs
mandchous le favorisèrent; Khang'-bi fit traduire et impri-
mer en mongol le Kandjouri Kbien4ong fit de même pour le
Tandjour. Ce dernier empereur créa à Péking un vaste éta-
blissement pour le culte et l'étude, ce qu'on pourrait appeler
une université bouddhique. D'autres établissements moins
importants furent fondés dans diverses parties de la Mongo-
lie. Je noterai trois points: i^ Ces docteurs s'appliquaient i
^ Voir Jùum. asUu, a' trimaitre 1896, p. 168*170.
1 1 .
164 JANVIER. FÉVRIER 1897.
enseigner la doctrine du'Jina (Buddha) en. général et celle
de Tsong-kha-pa , en particulier (phrase répétée nombre de
fois); 3** Le livre qu*ils préféraient . et qui, ^ en général, ser-
vait de base à renseignement, était nn oavrage de Tsong-kha-
pa, le Byang-chub-lam-rim (la marche progesÛTe vers la
Bodhi ) ; il y en avait deux , le grand et le petit; 3* on s*iq)pli-
qua à faire . connaître le Kandjonr dans des parties de la
Mongolie où il était ignoré. — Un fait historique de cette
époque mérite une mention spéciale , parce qoe noos le con-
naissons par une. autre voie; cest le voyage et la. mort de
Bio bzan .dpal-idan ye-shes.dvaiï po, pontife.de Taschi-
loumpo, qui mourut à Pékingen 17 79 an. cours d*nne visite
qu'il faisait à l'empereur Khien-long. Le. récit de. son voyage
et de sa mort se trouve à la fin de la Relatiom de rmnhassade
de Samuel Tumer, d'après la relation. orale du gos&in indien
Purangir qui l'avait accompagné. Il avait été rUpadhyàya,
c'est-à-dire le précepteur, de notre auteur, qui termine sa nar-
ration par quelques détails sur les rdiqnes, objets sacrés,
lieux de pèlerinage que les Mongols ont le bonhear.d*avoir
dans leur pays ou à leur portée (p..Âo8-4i6). Toutefois, il
ne s'arrête pas là. et, pour l'édification du lectenr,.cite jdn-
sieurs séries de stances morales , t inutiles aux gens vertoeiix,
sans profit pour les vicieux, mais propres à encourager les
natures faibles bien disposées >.
Ces stances finales, dont les auteurs sont nommés. ne. sont
pas les seules ; il y en a beaucoup d*autres dispersées dans le
récit et dont la source n'est indiquée que très vaguement;
M. Hutb a pu la découvrir pour la plupart d*entne dles; ce
qui fait l'objet d'un travail spécial par lequel se termine son
Introduction (p. xxviii-xxxii).
Ce livre est hérissé de noms propres d'hommes, de. pays,
de titres d'ouvrages. Plusieurs de ceux-ci sont connus, d autres
ne le sont nullement. M. Iluth nous donnera dans sa troi-
sième partie le résultat de ses efforts pour les identifier. Un
Index est d'ailleurs absolument nécessaire au lecteur qui se
propose d'étudier cet ouvrage. Aussi le troisième v'idume
NOUVELLES ET MÉLANGES. 165
sera-t-il rëcueiUi avec empressement. Il complétera heûren-
sèment ce grand et beau travail.
L. Feer.
BvDDHiSM IN Translations , by Henry Clarke Warren. Harvard
oriental séries \olume III. Cambridge Mass. (published by Har-
vard University) 1876, xx et ôao pages iu-8*.
Ce volume fait partie de la c Série orientale > que T Uni-
versité de Cambridge en Massachusets (États-Unis) publie
sous la direction de M. Charles Rockwell Lanman , professeur
de sanskrit a ladite Université.
L*auteur s*est proposé c de prendre différentes idées et con-
ceptions qui se trouvent dans les écrits pâlis , et de les présen-
ter au lecteur en anglais ■ (p. xx). « La traduction > lui a paru
« le meilleur moyen d*atteindre le but », et il a dioisi dans
tous les écrits bouddhiques des passages significatifs, les
uns longs, les autres courts, en les classant méthodiquement
dans Tordre des t Trois joyaux»: le Buddha, la Doctrine;
rOrdre (religieux). Ceux qui se rapportent au premier for-
ment un' chapitre ; i , le Buddha ; — ceux qui se rapportent au
deuxième en forment trois : 11 , Existence consciente ; m ; Kar-
ma et renaissance; iv, Méditation et Nirvana; — ceux qui se
rapportent au troisième un chapitre ; v TOrdre. — ' Ces ex-
traits sont numérotés. 11 y en a 102. 1-12 appartiennent au
premier chapitre; i3-37 au deuxième; 38-56 au troisième;
67-79 au quatrième; 80-102 au cinquième- Un appendice
formant le n** io3 est une étude, en partie en forme de .ta-
bleau, sur les « cinq groupes ».
Un « Introductive discourse » précède chacun des chapitres ;
les extraits ont chacun un titre caractéristique et peuvent se
subdiviser , chaque section étant indiquée par une des lettres
a,h,c. Tous sont empruntés à la littérature pâlie, canonique
et non canonique ; ainsi le Milinda-panha et le Visuddhi-mag-
ga sont fortement mis à contribution. Pour ce dernier ouvrage
106 JANVIER-FÉVRIER 1807.
l^auteur a tratailië sur des manuscrits; pour le reste, il s'est
servi des éditions des textes pldis récenunent pnUiés.
Les littératures sanskrite , tibétaine , chinoise sont exclues
de ce travail; les textes pâlis sont les seuls' dont Tauteur
fasse usage. Pour lui « la littérature sanskrite ( bouddhique ) est
un chaos , la littérature pâlie est un kosmos ». On fait sans
doute très bien d*étndier la littérature pâlie ; mais ce n est
pas une raison pour déserter Tëtude des autres et des rap-
ports quelles ont avec la littérature pâlie et entre dles. Pour
ce qui est de la littérature sanskrite bouddhique, il est diffi-
cile de Tapprécier équitablement: nous n*en avons pas un
ensemble coordonné; elle ne nous est parvenue que par frag-
ments.
M. Warren a pour principe de traduire constamment,
même les termes techniques les plus usuels ; ainsi il ne dit
pas Bodhisattva , mais t ftitur Buddha • ; Paccekabuddha, mais
• private Buddha ■; Arhat, mais «saint». Je comprends fort
bien sa pensée, et ne discuterai pas sur ce point; ce système
a ses avantages et ses inconvénients comme le système opposé.
Mais il est difficile d*ètre conséquent jusqu*au bout ; il ne peut
s'empêcher d'employer quelquefois le mot Paccekabuddha,
«- le motMàra, pour lequel il a les expressions « Slayer » et
«M^cked One», *— - le terme Bhante, ordinairement rendu
par « Révérend sîr ».
L'Index qui termine le volune (p. 497-520) est très com-
plet et très utile, nécessaire d'ailleurs. Le volume est orné
d*une fresque birmane reproduite en photogravure ; elle re-
{)résente le Buddha assis sous un arbre et recevant les hom-
ma^ d'un t satyre de la fôrèt» (un bhllû?) suivi d*un ser-
viteur.
L. Feer.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 107
AssYRisCHES HandwÔrtebbvcb voii D' Fried. Dditzsch; in-8*,
xx-730 pages. Leipzig, 1896, par A.-J. Ddattre, S. J.
VAssyrischês Wôrterhuchdn D' Fried. Deiitzsch, dont trois
livraisons parurent de 1887 à i8go, devait être la réalisation
d*un plan colossal. Achevé suivant le dessein primitif, il eut
rempli de quatre à cinq mille pages grand in^i!' (autogra-
phie), et coûté de onze à douze cents francs ^^^ Disons la
vérité : Tentreprise échoua contre l'opposition très vive de
beaucoup d'assyriologues. En quoi rien d'étonnant. Un pareil
déploiement de forces chez l'auteur, et de si lourds sacrifices
imposés à ses clients, devaient se justifier par- la perfection
absolue et l'utilité permanente de Tceuvre. Or ces considéra-
tions étaient irréalisables, et le seront longtemps encore,
pour le dictionnaire assyrien.
Trop de textes, en e^et, restaient non seulement a éditer,
k interpréter, mais aussi à extraire des décombres des vieilles
cités mésopotamiennes, ou à découvrir dans les trésors confus
du British Muséum, rendus plus accessibles aujourd'hui grâce
au catalogue si patiemment dressé par le D' C. Bezold. La
découverte des lettres de Tell el-Amama, bientôt publiées
par MM. Winckler, Abel et Bezold, — la publication des
textes sumériens gravés sur les monuments remis au jour par
M. de Sarzec, à Tel-Loh, textes dont il faut tenir compte
dans le dictionnaire assyrien , s'il est vrai , comme le soutient
M. Delitzsch, que le suméro-accadien n'est qu'une expression
graphique spéciale de la langue assyrienne, — 2,870 con»
trats et autres documents juridiques autographiés par le
P. Strassmaier, — la formation à l'Université de Pennsyl-
vania d'un dépôt, déjà très riche, d'inscriptions babylo-
niennes dont la publication a été si brillamment inaugurée
par le D' H.-V. Hilprecht, — 435 documents épistolaires,
^ La partie publiée de VAssyrisches Wôrterbuch, A 8& pages (dont coût :
Mk. 91,80),. répond à 70 pages sur les 780 du dictionnaire actuel. Telle
est la base de mon calcul approximatif.
16S JANVIER-FEVRIER 1897.
édités par M. R.-F. Harper, de TUniversité de Chicago, —
de nouveaux textes relatifs aux présages et à la magie com-
muniqués par M. >Alfred Boissier, de Genève, etc. , — tous ces
faits postérieurs à l'apparition du premier fascicule de ÏAssy-
risches Wdrterhach démontreraient, s'il y avait moyen d*en
douter, Tinsuffisànce et la caducité de cette œuvre gigan-
tesque.
D'où provenait Tilhision de Tauteur? Je crois le savoir, et
en m' expliquant sur ce point, je montrerai que-le D'De-
litzsch réunissait des aptitudes éminentes pour la composition
dù'dictionnaire plus modeste, plus pratique, plus facile à re-
manier et à tenir à jour, dont nous annonçons la publication ,
commencée en iSgd et terminée en 1896.
M. Fried. Delitzsch' reflète dans ses ouvrages ce que j'ap-
pellerais volontiers la seconde phase de Tassyriologie. Il me
semble en effet qu'on peut distinguer trois périodes dans
l'hbtoire de cette jeune science. Il y eut d'abord la période
de création, à laquelle demeurent attachés les noms de
H.^Rawlinson. Oppert et Hincks. Ces savants pénétrèrent le
secret de l'écriture assyrienne , et interprétèrent un grand
nombre de textes ; Oppert et Hincks esquissèrent en même
temps les premiers linéaments -de la grammaire assyrienne.
Ce travail, tout de génie et le plus méritoire de 'tous,
offrait nécessairement des imperfections à corriger et des
lacunes à combler. Sans doute , le mieux alors eût été de com-
mencer par éditer^en grand les textes entassés au British Mu-
séum, et de fournir ainsi aux philologues des matériaux plus
abondants et plus ^variés. Mais s'il était permis aux savants
étrangers de transcrire les documents cunéiformes^ Londres,
de les citer et de les exploiter* de- diverses façons, l'Angle-
terre, en ce temps-là, leur accordait difficilement l'autorisa-
tion-de les publier. Aussi , durant quelques années, les rares
assyriologues allemands qui travaillèrent, durant de brek sé-
jours, au British Muséum, se contentèrent, ou peu s'en
faut, de collationner pour leur usage personnel les textes
édités par les paléographes anglais, ^ surtout les. documents
NOUVELLES ET MÉLANGES. 169
grammaticaux, assez mai reproduits dans le second volume
des Cuneiform Inscriptions of Western Asia, En attendant de
meilleurs jours, ils s'attachèrent à Tétude philologicpe des
textes lentement édités par le British Muséum. C'est ce à
quoi se sont d'abord applicpés le D' Delitzsch et la plupart
des élèves formés à son école.
Enfin l'Angleterre, en permettant à tous de débiter à dis-
crétion les richesses de son vaste dépôt, a provoqué la grande
activité paléographique qui caractérise la phase actuelle, la
troisième période de Tassyriologie. Je crois dire une chose re-
connue de tous, si j'affirme que le P. Strassmaier, par sa per-
sévérance à transcrire les textes du British Muséum sans avoir
encore la permission de les éditer, par ses conseils et son
concours désintéressé, ofiert à tous, a exercé une influence
décisive sur ce mouvement.
Si le D' Delitzsch a transcrit sur les originaux une certaine
quantité de documents, il en a publié assez peu; son travail
est resté avant tout philologique. En ce genre, il est au pre-
mier rang. Personne, je pense, n'a mieux scruté ni mieux
compris que lui la masse des textes assyriens mis au jour ac-
tuellement, comme nul autre n'a poussé plus loin l'étude de
la granunaire assyrienne , dont il a formulé les principes dans
un manuel ni parfait ni définitif assurément, mais désormais
indispensable parce qu'il ofire tout ce qu'on peut exiger au-
jourd'hui, et qu'il se modifiera suivant le progrès de la
science.
Malgré son goût prononcé pour l'exégèse assyrienne et la
perfection relative de son outiUage, le D" Delitzsch a publié
moins de traductions et de commentaires suivis qu'on ne se-
rait porté à le croire d'après ce qui précède. Il en a usé ainsi
pour la raison, me semble-t-il, que peu de documents assy-
riens, à part certaines inscriptions historiques, toutes coulées
dans le même moule, se montrent jusqu'à présent susceptibles
d'une interprétation moralement complète. L'exégèse assy-
rienne reste fragmentaire , quoique la multitude des passages
élucidés augmente de p}us en p^us.
170 JANVIÈR.FÉVRIER 1897.
C'eût ëtë néanmoins grand dommage de laisser dans ses
edrtonstant de lectures d*idëogrammes, tant de fines analyses
grammaticales, tant d'interprétations certaines, probables
ou censées tdles , tant d'observations diverses, faites ou re-
cueillies au cours de vingt-cinq années d'études persévérantes.
De là ridée longtemps caressée , enfin partiellement exécutée ,
de tout jeter dans un grand dictionnaire de la langue assy-
rienne, en se condamnante Justifier une foide de condusions,
souvent déduites d une longue chatne de prémisses , ce qui
est plus chanceux en assyrido^e qu'en mathématiques, par
des notes d'une étendue proportionnée. De plus, si l'auteur,
dans ses démonstrations, invoquait un texte inédit dont il
possédait copie , il le citait en entier à cette occasion , et pas
toujours dans récriture originale. On gonflait ainsi le diction-
naire , au grand émoi des souscripteurs, sans ofiHr une édition
satisfaisante des pièces conmiuniqnées. Le dictionnaire pro-
prement dit, qui doit être d'un usage facile, se trouvait noyé
dans un vaste recueil de recherches lexicographiqnes et de
dissertations compliquées.
Une opposition devait se produire. L'auteur en était con-
vaincu ; U avait cherché à la désarmer par une justification
préalable de ces notes encombrantes. Mais la critique, qu'il
avait mise en éveil et dont les prévisions se trouvèrent dé-
passées, ne s'en montra que plus âpre et plus ardente. EUe fit
impression sur le D' Delitzsch. Depuis 1890, date de la troi-
sième et dernière livraison publiée , il semble avoir désespéré
du succès de son entreprise , maintenant compromis plus que
jamais par la publication du Handwôrterhach , qui n'est que
le dictionnaire primitif réduit à de plus sages proportions.
L'auteur n'a pas seulement sacrifié aux circonstances, il a
modifié quelque peu ses vues personnelles sur le fond du sujet.
Il pariait avec beaucoup plus d'assurance du dictionnaire as-
syrien en 1886, dans ses Prolêgomena^, qu'il ne le fait au^
jourd'hui dans la préface du Handwârtêrhach,
* Les Prolegomena eines nenen Hehràisch-Âramâiichen ïfôrterhnehs
znm Alten Testament, sont également un prélude du dictlonnalfe anyrien.
NOUVELLES ET MÉLANGÉS. \1\
Cela ne gâte rien, et la grande valeur pratique du dernier
ouvrage me semble indéniable. Pour ce qui me concerne , Je
Tai eu constamment boub la main, pour Tétude des textes,
depuis l*apparition du premier fascicule. Il facilitera singcdiè*
rement le travail des débutants, et les plus avancés, j*en suis
convaincu, le consulteront volontiers. Je doute en effet qu*au«
cun assyriologue ait consigné pour son usage personnel, dans
un ordre méthodique , le vaste ensemble de données désor-
mais à la disposition de tous dans ce lexique, objet des préoc-
cupations de vingt ans. Il est bien entendu , et lauteur ne s en
cache pas, que son dictionnaire est comme le bilan de lassy-
riologie actuelle , et que beaucoup de savants y ont contribué ,
notamment le P. Strassmaier par les matériaux réunis dans
son Alphahetisches Verzeichniss der Assyrischen and Akka-
dischm Wôrter, etc. Il est vrai aussi que Tapport personnel
de Tauteur, en ce qui concerne la nomenclature, la classifi-
cation grammaticale et Texégèse , se chiffrerait par une frac-
tion très considérable.
Le dictionnaire s'étend à tous les textes publiés, plus envi-
ron deux cents pièces inédites. La publication de ces dernières
est souverainement à désirer, car si Ton aime à voir les inter-
prétations appuyées de nombreux exemples , cités ou simple-
ment indiqués, on ne tient pas moins , notamment pour un
dictionnaire assyrien et malgré la confiance qu'on peut avoir
dans Tauteur, à recourir au contexte des passages allégués ;
on tient aussi à en vérifier la transcription, surtout quand ils
ne sont pas reproduits dans Técriture des monuments. Pour
ma part, j'en ai vivement senti le besoin dans une foule de
cas, et j'ai regretté de ne pouvoir toujours le satisfaire. Si
l'auteur se décide à nous donner les pièces en question, et
il me semble qu'il y est tenu , il devra reproduire celles qu'il
a déjà transcrites (pas toujours avec une entière exactitude
d'après plusieurs paléographes) dans son premier diction-
naire. Sans cela , le petit diptionnaire supposerait le grand ,
ce qui, sans parler du reste, serait peu pratique. Un manuel,
en effet , doit se suffire à lui-même pour son objet propre , et
172 JANVIER-FEVRIER 1897.
dispenser provisoirement de Tacquisition d'ouvrages plus éten-
dus dans le même genre.
Le caractère cunéiforme n*apparait cà et là dans le Hand-
wôrterhach, que pour figurer isolément quelque idéogramme.
En général, les idéogrammes sont représentés, d'une manière
conventionnelle, par une de leurs valeurs syllabiques, ex-
primées en lettres latines majuscules; on s y retrouve tou-
jours en consultant au besoin la table de ces valeurs, p. xv-
XX. Les racines sont données en caractères hébraïques, elles
textes cités en caractères latins minuscules. Il fallait s'interdire
lusage du cunéiforme sous peine de grossir démesurément
le volume ou les volumes, car l'emploi du caractère original
en eût exigé plusieurs , et pour rendre le livre plus accessible
aux savants qui, sans être assyriologues , voudraient y cher-
cher des points de comparaison de l'assyrien avec lès autres
langues sémitiques. L'auteur, malgré son goût pour ces rap-
prochements , s'en est abstenu dans cet ouvrage , du moins
ne les y propose-t-il que rarement d'une manière explicite,
sans doute pour rester fidèle à son titre et ne pas dépasser les
limites qu'il s'est prescrites.
D'ailleurs nombre de rapprochements s'imposent à pre-
mière vue ; il est inutile de les signaler. Plusieurs antres ,
proposés par l'auteur dans des publications précédentes , ont
rencontré un accueil hésitant. Quelques-uns sont même d'avis
que le docteur Delitzsch s'exagère l'importance de l'assyrien
au point de vue de l'étude approfondie des langues sémiti-
ques. Le mieux était donc de n'introduire cet élément dans
le dictionnaire qu'en la moindre quantité possible.
Cependant les considérations de grammaire comparée ont
déterminé l'expression graphique d'un grand nombre de ra-
cines , et comme le dictionnaire ne s'adresse pas aux seuls
assyriologues , tous très au courant des procédés de l'auteur,
un mot d'explication à cet égard peut avoir son utilité.
A considérer l'assyrien tel qu'il se présente dans l'écriture
originale, abstraction faite des autres langues sémitiques, ja-
mais on n'y découvrirait , en fait de gutturales , que celles qui
NOUVELLES ET MÉLANGES. 173
se figurent dans l'écriture hébraïque par le K et le n. D'autre
part, beaucoup de particularités dans la formation des mots
et la comparaison avec les langues congénères révèlent dans
Tassyrien , ^influence d'autres gutturales. Ainsi le verbe à ra-
cine *)3X , exprimant l'idée de passer, et le verbe à racine
73K, exprimant l'idée àermanger, ne se conjuguent entière-
ment, .ni comme le > verbe fort, ni l'un comme l'autre. De
plus, ces deux racines ont pour correspondants en hébreu,
avec le même sens, 12^ et 7DX. D'où l'on conclut naturelle-
ment que la gutturale dans les deux racines assyriennes
n'était pas la même , du moins primitivement.
Se basant sur les faits de ce genre, déjà observés par les
premiers assyriologues et relevés en grand nombre par l'au-
teur du dictionnaire, ce dernier, outre l'existence du X ordi-
naire , qu'il écrit , dans la transcription hébraïque des racines,
K indice i, et du D , reconnaît l'influence du n ou H indice 3 ,
du ^ primitif ou H indice 3 , du • ou K indice 4 , et du ê ou
N indice 4. Le H est dépourvu d'indice quand l'auteur reste
indécis sur la nature particulière de la gutturale.
Au lieu de recourir à tant de variétés d'une seule lettre ,
pourquoi ne pas exprimer chaque gutturale par un signe
propre déjà existant ? L'alphabet arabe , qu'on pouvait , semble-
t-il, employer pour l'expression des racines, servait à sou-
hait sous ce rapport. On aurait alors trouvé dans le diction-
naire une série ^, une série ^, une série ^, une série », au
lieu que maintenant toute cette partie du vocabulaire grossit
la série K. 11 est vrai que le « ne représenterait pas sans
choquer la dernière consonne des racines D? , ce pour quoi
le lexique emploie naturellement le D , figuré quand il a sa
valeur propre par K indice 2.
Mais le D' Delitzsch s'en est tenu, je crois, pour une raison
plus importante au procédé décrit. Dans une foule de cas, il
est très difficile et même impossible de déterminer la guttu-
rale qui se dissimule dans un mot assyrien dont on ne con-
naît pas assez de congénères, issus de la même racine. La rai-
son en est que, si les racines à consonnes gutturales différentes
174 JANVIER-FÉVRIER 1897.
donnent naissance à des formes différentes, elles produisent
aussi beaucoup de formes parfaitement semblables. Cela
étant, si le dictionnaire, pour les cinq gutturales rangées
sQus la rubrique commune H , présentait autant de séries par«
ticulières , il faudrait parfois , dans le cas d*un mot dérivé
d*une racine à première gutturale, consister successivement
jusqu'à cinq séries pour arriver à ce que Ton cherche. Main*
tenant, au contraire, il suffit de consulter, dans Tunique
série H , les divisions xHH , coW « etc. , et si Ton est frustré
dans son attente (on le sera de plu» en plus firéquemment à
mesure qu'on publiera de nouveaux textes), on a la consola^
tion d'avoir perdu moins de temps. La dbposition actuelle
offre cet avantage et, de plus, reflète, grâce aux indices at-
tachés au caractère M, la théorie grammaticale très subtile,
trop subtile peut-être, élaborée par le D* DdUtssoh, et foi**
mulée dans son Assyrische Grammatikt dont le diction-
naire suppose la connaissance.
L'auteur n'a pas été conséquent jusqu'au bout. Dans sa
grammaire , U affirme et démontre logement q.« l'auyrien
tel qu*il s'est conservé dans les monuments parvenus jusqu'à
nous, manque des deux semi-voyelles 1 et ^ , bien que la na-
ture spéciale de certaines formes do mots en prouve Texistence
dans une phase antérieure de la langue. Tout an plus l'in-
fluence du 1 primitif, comme cdle des gutturales , est-dle
marquée par une légère aspiration, à en juger par certains
cas où l'écriture figure ceUe«ci par le caractère ^ p»-^]"^
Mais s'il en est ainsi, pourquoi une série 1 et une série *»
dans le vocabulaire assyrien de Delitzsch ? E31es offrent l'in-
convénient qu'auraient eu des séries particulières pour cha-
cune des gutturales autres que le K et le p. L'inconvénient
croîtra au fur et à mesure que s'enrichiront, par la publica-
tion des textes et les progrès de l'assyriologie, les deux
séries ^ et >, dans les futures éditions du lexique. Donc, si
Ion a tant fait que d'aller jusqu'à M indice 5, pourquoi ne
pas pousser, dans le même intérêt praticpie, jusqu'à M in-
dice 7 ? La rubrique K qui s'étend actuellement à i65 pages
NOUVELLES ET MÉLANGES. 175
(y compri» d pages de Nachtràge)^ sur les 780 pages du
diciionnnaire, en eût pris 192, différence peu importante.
Le peu de relief des gutturales et des deux semi-voyelles
^ et > en assyrien, quelque rang qu'elles occupent parmi
les lettres radicales, prête à bien des méprises dans l'analyse
des formes et dans la détermination des racines. Aussi faut*il
s attendre pour le lexique* à des remaniements nombreux,
que lauteur prévoit lui-même. Quant aux consonnes fortes,
toujours nettement exprimées, de même que les gutturales,
dans récriture des autres langues sémitiques^, Tassyrien est
aussi plein d'incertitudes. Dans une foule de cas, il ne dis*
tingue pas les articulations voisines (rf, t, { — 2:, f -^ 1, <
— k, ^). De ce chef on est souvent induit a lire mal, quand
on manque d'autres expressions graphiques {dus claires, et à
ranger par conséquent sous la même racine des vocablei de
racines différentes, et vice versa. En voici un exemple,
Teg^athphalasar I" (col, 11, 63, 64) parle de ses armes
auxquelles le dieu Assur a donné pwisançe et force. Le mot
que nous traduisons^brce est me-til-lu-taf II parle aUleurs de
ses armes que le dieu Assur a rendues puistmtes (u-iorfl'h).
On s'attendrait a voir écrit, d'une manière conséquente, soit
me-tiUla^ta et v^ia-ti^h, soit mi^teUh^ta et U'Sa-fhlu., Mais l'in-
conséquence ne doit pas plus nous étonner que, dans la
même inscription (VII, a4i aa), aZ'ku'up et i$'ku.'pn, du
même verbe za-ka-puL « planter i, comme personne n'en a
jamais douté. (Voir Delitzsch, Hmdw.^ p* 65o.) Il est vrai
que l'auteur, après plusieurs autres, Ut non pas n4a-(irlu,
mais tt'ia^ii'h (qu'il rapporte & une racine ^nc^), lecture
possible en soi, mais peu probable à cause du parallélisme
évident des deux passages. Une racine briH (plutôt que Vc3K,
à cause de la prédominance du signe ^^-^ «^ til, dans l'ex-
pression des dérivés) rend compte des deux formes me-til-
lu-ta et u4a-ti'la. Cette racine exprime l'idée de forcer et a
produit, me semble^t-il, tout ce que le dictionnaire range
sous les racines ^DK et ^no , ainsi qu'une partie de ce qu'il
attribue à la racine bf)^ . C'est à savoir, sous la racine /PO ,
176 JANVIER-FÉVRIER 1897.
metlu ou metil, que le dictionnaire traduit Macht,et qu'on
rattache aussi bien à une racine briK que mec^i7a ou medil k
une racine 7nX (Handw,, p. 24); metluta, forme féminine
du précédent, et metUluta[ta) ^ même sens, féminin corres-
pondant à un masculin de la forme mesirru de ' la ' racine ^DK
(Handw., p. 1 1 1). Il faudra enlever à bu^ le mot a-sa-ti-la,
et en faire un schafel , très régidier, de VdX . Cette dernière
racine exprime plutôt Tidée de force que celle de grandeur,
d'élévation que lui attribue le lexique , et qui n'explique pas
aussi bien l'emploi de me-tillu-ta et de u-sa-ti-îu dans nos pas-
sages. Le sens de force leur convient très bien, ainsi qu'au
seul passage certain cité par Delitzsch au verbe vDK : « Ils
ont grandi et sont devenus forts (i-te-it-lu) dans la forêt. »
Quelle que soit la valeur de nos conjectures pour ce cas
particulier, on voit assez à combien de remaniements reste
sujet le dictionnaire d'une langue si usée, si imparfaitement
écrite , et en somme encore si peu étudiée.
Il y a plus. Le D' Delitzsch a rendu son lexique solidaire,
jusque dans les moindres détails, des théories formulées
avec beaucoup de science et de pénétration daxksVAssyrische
Grammatik, mais néanmoins passibles de bien des contrôles.
Ainsi il connaît la distinction des voyelles e et i (comme le
montrent ses transcriptions reproduites ci-dessus) et la quan-
tité des voyelles en général, beaucoup mieux que ne le
veulent d'autres assyriologues et que les écritures originales
ne le décèlent à première vue.
Prenons comme exemple, pour la quantité des voyelles,
le mot tahâzu (= combat). Ainsi l'écrit l'autenr, le second a
marqué long, en tête de l'article qu'il lui consacre, et dans
le corps de l'article chaque fois qu'il cite un passage où le
nom est exprimé par un idéogramme. Et cela en vertu de la
théorie seule, car, dans tous les passages allégués où le nom
est écrit phonétiquement (ta-ha-za, ta-ha-zi, 'ta-ha-za, ta-
ha-az)^ rien ne révèle la quantité longue de l'a dans la syl-
labe ha; pas une seule fois ta-ha-a-zi [ha^a = {ul) sur les dix-
neuf exemples d'écriture phonétique, nombre qui prouve la
NOUVELLES ET MÉLANGES. 177
rtchesse de l'article au point de vue lexicographique et l'in-
certitude des vues théoriques sur lesquelles repose la quantité
assignée à là seconde voyelle a dans tahâzu. Hâtons -nous
d'ajofuter que le procédé signalé offre peu d'incommodité
dans l'usage, le dictionnaire transcrivant toujours exactement
fes groupes phonétiques, sans jamais substituer la manière
dé rdutéur à celle des scribes de Ninive et de Babylone.
Potir l'exégèse , on ne demandera pas à VA ssyrisches Iland-
tàôrtérBàch ce qu'on exige du lexique grec ou latin. Beatucoup
d'interprétations y sbht précédées d'un peut-être ou accom-
pagnées d'un point d'interrogation; dès phrases, des mots,
dés rafcinés et leurs dérivés plus ou moins nombreux y sont
sithj^ement enregistrés. Nul doute aussi qu'une foule de pas-
sages traduits sans iiifeèrtrtttde marquée attendent , néanmoins ,
encore leur véritable explication. Mais ces matériaux , rangés
atrtant que possible à leur place et faciles à trouver, s'éclaire-
ront par le travail de l'assyriologie , surtout par l'étude de
nottveaiix textes , qiii trouvera là matière à d'utiles rapproche-
ïhëhts.
Vôilâ msl pèriséé sur YAssyrisches HandwôUthdôh. D'autres
éii parieront avec plus de compétence , personne avec plus
de sincérité.
A.-J. Delattre.
L. CaëVn. Intrùductiàn à l'histoire de l'Asie, Turcs et Mongols, des
origines à i4o5. — i vol. in-8", Paris, 1896. A. Colin. Prix :
10 francs. (Honoré d'un des prix Montyon.)
Noufi rië vouîofiS pas tarder davantage à rendre compte
d'un ouvrage qui a sa placé mai*(C(ùéé dans les tfàvatix histo-
riques sérieiix dé n6iré tenipà.
Aj5(rès une inti'odtiètiori géographique sur la constitution
àxt std dé TAsie, Tauteuf traité (livré I") des rtices tartares ,
dès drigiries communes aux quBfre groupes de langues dites
tata*amennés : fmno-ôùgrien , turc, mongol, mandchou, tous
appartenant à une même famille , • quoique de races diffe-
IX. - 1 2
luraloraii K*ri.i.\*Li.
178 JANVIER-FÉVRIER 1897.
rentes. Il expose ensuite l'histoire des premiers Turcs d'après
les Annales chinoises et les monuments récemment découverts
en Sibérie. A cet égard , M. Cahun a tiré habilement parti
des travaux de Stanislas Julien sur les Tou-kiou , de Radloff
et de Thomsen sur les inscriptions en caractères runiformes
de rOrkhon. Toute cette première partie de l'histoire des
Turcs avant leur arrivée en Asie centrale , dans leurs rapports
avec la Chine et Byzance , est très remarquable et la plus
originale , car on ne savait rien avant les découvertes faites
en 1 890 en Sibérie. Il y a sans doute des lacunes , et l'on
peut reprocher à l'auteur de faire la part trop grande aux
légendes nationales ; il y a aussi quelques assertions et éty-
mologies douteuses \ mais il faut avoir égard à la diffi-
culté du sujet , et tenir compte des efforts de l'auteur pour
rendre claire et résumer, dans un ouvrage destiné surtout aux
étudiants , cette période archaïque de l'histoire jusqu'ici mal
connue, du peuple turc.
Le livre II, consacré aux Turcs en contact avec l'isla-
misme , nous offre le tableau de la civilisation de la Trans-
oxiane avant et après la conquête arabe , et l'histoire sommaire
des différentes dynasties seldjouqides , ghaznévides et autres
qui occupèrent l'Asie antérieure jusqu'à l'arrivée des Mon-
gols. Les Turcs de ciette période sont représentés comme des
soudards , des condottieri , des « aventuriers , chasseurs de
places et de pensions , et grands épouseurs d'héritières »
(p. i53). Leurs conquêtes sont racontées comme de véri-
tables expéditions de reitres et de chevsdiers d'aventure ,. dans
un style chaud et coloré qui tient plutôt de l'épopée que de
l'histoire. Et cependant il y a des pages excellentes et nour-
ries sur les mœurs , les religions , les institutions des Ouïgours
et des Turcs orientaux. Comme complément, M. Cahun au-
rait pu donner quelques indications sur les deux systèmes
d'écritures en usage chez ces peuples dès le vi' siècle , savoir :
l'écriture droite ou runiforme empruntée soit aux Runes
' Par exemple pour les Tiele dont M. Cahun (ait let Abdélites et Epbtba-
lithes; Kiptchak =s Kobi, Altaï = Al Toiga, etc.
NOUVELLES ET MELANGES. 179
d*Europe lors du retour des barbares en Asie , soit directe-
ment de l'alpbabet araméen de la Transoxiane \ et Técriture
arrondie importée par les chrétiens liestoriens.
L'Histoire des Mongols (livres 111 et IV) tient plus de la
moitié du volume; elle est présentée d'une manière non
moins brillante avec abondance de renseignements puisés
aux sources nouvelles. M. Cahun a su meltre au point et en
lumière tout ce que les savants modernes ont traduit du chi-
nois , du turc , du persan ou du syriaque. Ses remarques sur
la religion , les finances , la politique , l'administration des
princes mongols , témoignent d'un esprit qui a des vues d'en-
semble et s'attache plus à la philosophie de l'histoire qu'aux
détails minutieux des faits et des dates. Sur ce dernier point
son livre manque peut-être de clarté : deux cents pages de
contexte sans divisions par règne sont quelquefois difficiles
à lire et à retenir. Temoudjin et Tamerlan nous sont dépeints
comme des princes débonnaires , et M. Cahun a un peu trop
d'indulgence pour ces grands dévastateurs dont les cruautés
inutiles remplissent les annales arabes, arméniennes, géor-
giennes et slaves : « Timour était dur à la manière d'un capi-
taine d'écorcheurs , mais point cruel». 11 faut reconnaître
toutefois que l'histoire de leurs « chevauchées » est racontée
avec exactitude et présentée sous un jour nouveau. L'ouvrage
de M. Cahun s'arrête au xv' siècle; il aura sans doute une
suite.
En résumé , c'est un travail bien fait , qui dénote une grande
connaissance des auteurs et de profondes recherches ; mais
ce qui, selon nous, dépare un peu cette œuvre, c'est Tabus
des expressions trop modernes , trop imagées , que l'on n'est
pas habitué à rencontrer dans un livre d'histoire :
« Les Turcs ripuaires , la Pentapole des Marches , les Turcs
chinoises, la levée générale des frocs, le révérend père Alî
Chah , le furieux ivrogne , le bonhomme Rubruquis » , et tant
' Voir h récent Mémoire de M. O. Donner, Sur Vorigine de Valphabet^
tare du Nord de VAsie. (Cf. Joum. asiat , Dec. 1 89a , p. b^à ^et Dec. iSgj^».
p. 558.)
180 MNVI£R-F£VRI£R 1897.
d'autres sont des motâ qui sentent plutôt le roman de la Ban-
nière blcne, de Hassan le Janissaire et autres écrits qui avaient
déjà valu à M. Cahun la réputation d'un honuue d*eftprit et
d*un agréable conteur. Ces remarques, qui ne portent que
sur le style un peu trop a la Micbelet, nçnvpèclient pas que
Touvrage ait au fond une réelle valeur scientifique qui le
recommande aux historiens et aux orientalistes.
E. Drouin.
A«la«^ t^iAftai lilÉi^ft l^if Id^
* l*àJ^f li^^ftM. — Tue laucbable Stories colleeted hy Màr
Gregory Bar- llebrœus , maphrian of the Ëast firom A. D. 1264
io ia86. Tbc syriac tcxt edited mt\^ an english translatipn by
]^. A. Wallis Budge, litt. D. (Cantab), F. S. A., k^per of the
Egypt. and Assyr. antiq. in the Britisb Mpseain. London, ^^97.
in-S**. Texte, pp. 166 ; trad. , pp. xxvii-vi-ao4. (Forme le tome I"
de la Luzacs scmitic Text and Translation seriet.)
A (lire vrai, l'ouvrage de BarJlébréus contenu 4ans ce
volume est plus curieux en lui-même quil n est impqrtant
pour r histoire de la littérature syriaque. Mai^ nous ^R jaunes
pas de ceux qui croient que les seuls Quvrages ayant un çàté
historique ou une valeur littéraire considérable soi^t 4ign^
des honneurs de l'impression. Nous pensons, ^^ contraire,
que Téiat de la pliilologie et de la lexicographie syriaque est
toi ({ue toute addition à la liste d§s textes imprimés mérite
un bon accueil.
I/ouvragç composé par Bar-Hébréus, dans les demièces
animées de sa vie, sous le t^re de Récits joyeux , litt. : «pour
faire rire » , a l'avantage d'être, à notre conn^MSsançç , Iç ^^l
recueil de ce genre consfrvé en syriaque ^; il nous n^ontre
Ml y en a un au^rc du même genre qui est Tceuvre d'Élii^ 4e IIûbIm*
]1 a été composé en arabe et n^cxistc , à notre connaissance , qae dans cette
langue. La Bibliothèque nationale en possède quatre ma^niucnti (Fonds
syr., n" 272 , 273 [incomplets] et 33i; Foqds arabe, n* t?^)* *t l4^ trçjif
premiers sont en carshouai.
NO(jyEI.{.SS EJ Mé^AâfGES. m
une fois die pluj» coii4>i(sp • Te^prif » des Or^eiit^ux ^t diffé-
rent du nôtre, et je suis persuadé que, plus d'une fois, le
lecteur qui prendra connaissance de ces &bles dans la tra-
duction se demandera ce que Ton peut trouver de plaisant
ou de joyeux dans telle ou telle anecdote. Parfois, le côté
spirituel consiste dans des antithèses ou des jeux de mots
que le texte original seul permet d'établir. Mais, il p'en
reste pas moins yr^i, dans l'ensembM^ ^^^ b^Çn souvenj; pe
que les Qrientaux les plus distingués — B^-Hébréus était
un excellent écrivain et un esprit cultivé — peuvent regarder
comme un bon mot ou une jovialité, ne serait pour nous
qu'une plaisanterie de mauvais goût ou une insipide trivialité.
Quelques-unps des anecdotes sont même ^ssez indépeqtes,
ppur que M. Budge ait du recourir avi latin pour les traduire.
Jj'ouvrage contient 737 courts récits, distribués par Barr
fiébréiis ei^ vingt chapitres : Paroles utiles ^s philo^Qphes
grecs (i), dçs sagçs persans (11), indiens [\ii), l^ébre^iLfi (iy)»
des ascètes chrétiens (v), des rois et des sages musulmai^ (vi)»
4es docteurs et des scribes (v||), des fiscçtes et d^ vieilfqrds
arabes (viii); — histoires deyhysiciens fix); -rr- histoires dmf
Içsqu^les on fait pçu^ler les anijnaujc (x); — -, }\i$toife^ dintçr^
prêtes det sçuges et de d^vw (xi), 4^ riches génçr^ax (xh),
d'avares (xm), de vils artisans (xiy); — ■ h,istoir€S riiiblps 4^
mim^ et de bçii^ffons (\\); t— kistçiifes rf'^PiHm^ ?ivi^ki ^
Hfij/5 (xvi), ç^ Unçiiiques et dépossédés (î^vn)i de voleur^ et 4e
^çéléfints (i^Yiii), d'accidents ejQtraordinaires (xix); — enfin •
les caractères f^ysionon[^iques d'après les sages ()^x).
A titre de spécimen, voici la traduction de quelques récits
tirés des derniers chapitres :
N"* 533 (ch. XVI ). — f On d^t qu'un l^omme simple app;rit que
quelqu'un était mort; quand il vit son frère, il lui demanda : «Est-ce
«toi. quj es mort ou ton frère?»
N" 621 (çh. xvn). — «On dit qu'un démouiaq^e, voyant un
%|DiÇf^e q.pble ftvec lieaqç9up d'çjpibonpoint , l^i àj^\ : %0 tc^ qvÀ ^
«gras comme un cochon, si le démon qui est en moi avait v4gv
182 JANVIER-FÉVRIER 1897.
■ du temps du Christ, ii ne t'aurait jamais quitté pour entrer en
• moi. »
N" 653 (ch. xvni). — «On disait à un homme dont tout l'ar-
gent avait été volé : «Ne t'afflige pas, car au jour du jugement les
« intérêts de ce qu'on t'a pris te seront comptés. • Et lui répondit :
«Je n'en sais rien; mais pour le moment on a pris tous mes inté-
« rets. »
N" 678 (ch. xx). — «Le poil doux indique la timidité; le poil
rude est signe de bravoure. En effet, le chameau, le lièvre, le
mouton ont un poil doux; tandis que le lion et le sanglier ont un
poil rude. Nous trouvons aussi cette caractéristique dans les
oiseaux »
L'Introduction de M. Budge comprend une? notice abrégée
de la vie déjà bien connue de Bar-Hébreus, et une étude sur
le « Livre des Récits joyeux » encore appelé « Livre des Récits
récréatifs » Uô^âao UJol? jl^^^ , dont 'F auteur avait fait une
traduction arabe sous le titre de l^\ »^ù « L'expulsion de la
tristesse » \
Huit de ces histoires avaient élé éditées dans les chres-
tomathies d'Adler ( 1 784 J et de feernstein ( 1 83q ) , et soixante
autres par Morales (Z. D. lM. G., t. «XL; 1886) d'après le
ms. 173 du Vatican, daté de l'an i333. — Celui dont s'est
servi M. Budge pour son édition et qui est sa propriété per-
sonnelle, donne un texte identique a ce dernier, postérieur
seulement d'une cinquantaine d'années à la mort de Bar-
Hébréus. Un autre ms. de VIndia Office (n* 9), daté de Tan
1713, a fourni les variantes notées au bas des pages.
Le ms. de M. Budge se terminait par quelques composi-
tions poétiques , dont la plus longue est celle Sur la mort da
patriarche Jean Bar-Madani. Tous ces morceaux donnés en
Appendice sont tirés du Recueil des poésies de Bar-Hébréus ,
et avaient déjà été publiés par Scebabi '.
' Ce litre est également celui de 1 ouvrage composé par Elias de Nisibe.
* Gregorîi Bar Hebraei Carmina a pâtre Ang. Scebabi monaco maronita
libanensi aieppensi correcta ac ab eodem lexicon adjunctam; Romae,
1877.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 183
Si tous les « Récits » de Bar-Hëbréus ne nous ont pas fait
rire, ils nous ont du moins procuré l'occasion de faire une
lecture agréable et « récréative ».
La traduction de M. Budge, généralement fidèle, quant
au sens, rarement inexacte, est souvent un peu libre et ne
serre pas le texte d'assez près. — Le côté matériel du volume
ne laisse rien à désirer, et M. Budge, ses éditeurs et son
imprimeur méritent tous nos compliments pour cette publi-
cation.
J.-B. Chabot.
NOTES D'ÉPIGRAPHIE MONGOLE -CHINOISE,
PAR G. DEVÉRIA.
ADDENDA ET CORRIGENDA.
Page 397, note 2 , ligne 5 , au lieu de : Arkoùnâ, Usez : Arkôn.
Page 398, note 4 » ligne 3 , au lieu de : ^ ^ lisez : /^ .
Page 4o3, note 3, ligne ^5, au lieu de : mère, lisez : nièce.
Page 409, note 1, au lieu de : 84 « Usez : 54-
Page 4i 5 , ajoutez : 1 309. Edit de l'impératrice veuve Dharma
Balova , daté de Tannée de la Poule , exemptant les
clergés bouddhiste , chrétien et taoïste du payement
de toutes contributions, et ordonnant de respecter
leurs établissements et leurs biens.
Le texte mongol en écriture *Pbags'-pa de cette in-
scription sur pierre trouvée en i83o dans un temple
bouddhiste de Pao-ting-fou du Tchi-li , a été publié par
M. A. A. Bobrovnikov dans le IIoMnmuntm MomoAbCKcuo
KsadpamHCuo nucbMa, Saint-Pétersbourg, 1870.
(84 JANYIER-FÉlTRfËft 1891
Page 4a4 1 1 36a , ligne a , an heu de : Kinatf, Hiéz : Ts'iian.
Page 437, note, lignes d et 10, au liea de: Kien, lisez : Tien,
note , ligne 1 5 , lisez : Upioç ^{Uâv Ufaoés \pu/làç.
Page 439 , ligne 1, au liea de : Saladin, liriez : SalMidin.
Page 44 1 , ligne 3 , in fine, ajoutez : Tattii^'en lettrés 'Phâgs'-
pa , ëtle occupé . . .
Vient de paraître :
MAÇOUDI,
LE LIVRE DE L'AVERTISSEMENT
ET
DE LA REVISION.
TRADUCTION
PAR B. (iARRA DE VAUX.
Le gérant :
RlTBENS DdvAL.
JOURNAL ASIATIQUE
MARS-AVRIL 1897.
LE CAMBODGE
ET SES MONUMENTS.
LA PROVINCE DE BA PHNOM,
PAH
M. ÉTIE.MNE AYMOINIER.
Le Cambodcie et ses monuments y tel doit être le titre
d\iii ouvrage en préparation et dont voici le plan
général :
I"^ volume : le pays et les hommes; les institu-
tions; les monuments (généralités); les provinces du
Sud , de TEst , du Centre (y compris Kampong Soay)
et du Nord (c'est-à-dire du Laos cambodgien). Je
donnerai un aperçu géographique de chaque pro-
vince, des détails sur ses monuments et j'extrairai
de ses inscriptions tous les renseignements histo-
riques, religieux, ethnographiques et géographiques
qui peuvent entrer dans le cadre de Touvrage.
Le II' volume contiendra de même la description
des provinces de fOuest devenues siamoises, de Bat-
i\. i3
186 MARS-AVRIL 1897.
tambang et d*Angkor, si riches en monuments de
toute sorte. Il sera terminé par plusieurs chapitres
consacrés à une histoire du Cambodge qui grou-
pera les renseignements fournis par les historiens les
plus autorisés et les données éparses dans le corps
de cet ouvrage dont elle sera la conclusion natu-
relle.
Les traductions ou les analyses des inscriptions
sanscrites par MM. Barth, Bergaigne et Sénart,
seront mises à contribution. De mon côté, j'ai dû
transcrire, afin de les étudier plus commodément,
environ quatre cent c[uatre - vingts inscriptions
khmères que j'avais recueillies de 1882 à 188/i. Les
apports philologiques de ces documents en langue
indigène ne doivent pas entrer dans le cadre de cet
ouvrage qu'ils étendraient démesurément et qui
s'adresse au grand public autant qu'aux spécialistes.
Ils trouveront leur place dans d'autres travaux pré-
parés à peu près simultanément : la publication de
ces inscriptiçns et d'un dictionnaire khmêr-français
où sont classés, depuis plusieurs années, les mots et
les expressions d'une langue d'autant plus curieuse à
étudier qu'elle a conservé des documents écrits se
suivant presque sans interruption depuis le vi* siècle
jusqu'à nos jours.
Supprimant donc ici tout témoignage linguis-
tique, je dois demander au lecteur quelque crédit
en ce qui concerne les extraits , analyses ou résumés
que je donnerai des inscriptions khmères. 11 me sera
permis de dire que je crois être, en pareille matière,
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 187
prudent plutôt que hardi et que j ai déjà quelque
peu fait mes preuves dans un article publié sur ces
questions, alors absolument nouvelles, où je distin-
guai assez rigoureusement ce qui est certain de ce
qui est douteux ou inconnue Les règles que je
traçai et les notions que je donnai à cette époque
ont pu être passées sous silence par ceux qui se sont
occupés des inscriptions en langue khmère; elles ne
leur ont pas moins servi de guide complet et, dès
qu'ils ont voulu s'en écarter, ils se sont exposés à
cette mésaventure qui consiste à prendre continuel-
lement le Pirée pour un homme.
Reprenant ces matières, restées au point où je les
avais laissées en 1 883 , et un peu plus maître actuel-
lement de mon sujet, je compte apporter quelques
éléments nouveaux. Mais il ne faut pas se dissimuler
que Télucidation complète des inscriptions khmères
exigera le concours et les efforts de plusieurs généra-
tions. La langue, que Ton voit déjà changer sensi-
blement durant la période des grands documents
épigraphiques , c'est-à-dire du vi* au xn'' siècle, s'est
profondément modifiée depuis cette dernière époque ,
à la suite des révolutions qui bouleversèrent le pays ,
emportèrent le culte brahmanique et changèrent
même le caractère de l'ancien bouddhisme. Les mots
ont disparu du langage en même temps que tom-
baient en désuétude les pratiques, les règles, les
' QueLjues notions sur les inscriptions khmères, ap. Journal asia-
tique, i883.
i3.
188 MARS-AVRIL 1807.
prescriptions et les instruments relatifs au culte. Si
bien que la nature spéciale , technique même , de la
plupart de ces textes permet d'affirmer qu'ils posent
un problème de philologie des plus ardus a résoudre
pour quiconque tient à réfréner les écarts de son
imagination. Je crois qu il serait utile de les publier
dès maintemant, en se contentant de les accompagner
de transcriptions rigoureusement exactes et de tra-
ductions, incomplètes parfois, mais sûres dans leurs
résultats acquis, afin de les inettre entre les mains
des indianistes , qui apporteraient leur contingent de
lumières, ainsi que des jeunes gens, chaque jour plus
nombreux, qui promettent de se livrer à Tétude
approfondie de Tidiome cambodgien.
Les deux volumes sur le Cambodge et ses monu-
ments, dont j'annonce la publication, seront une
introduction à ces études. En achevant leur prépara-
tion, j ai rintention de faire paraître, sous la forme
de courtes monographies , des extraits décrivant quel-
ques provinces choisies parmi celles où la géographie
ne remportera pas trop sur Tarchéologie et sur Tépi-
graphie. Je supprimerai, pour ces extraits, les vues,
plans et croquis qui doivent illustrer les deux vo-
lumes.
La première province choisie est celle de Ba
Phnom, où les inscriptions ont été trouvées en cer-
tain nombre. Les documents sanscrits, qui dominent
dans cette province, ont été étudiés ou traduits par
Bergaigne et surtout par M. Barth à qui Ion ne
s'étonnera pas do me voir faire de fréquents emprunts ,
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 189
lorsquil s'agira de ces textes en langue religieuse,
que je m'efforcerai de replacer dans leur milieu pri-
mitif.
La province de Ba Phnom tire son nom de la col-
line qui surgit, isolée, au milieu delà plaine allu-
vionnaire , à c[uelques kilomètres de la rive gauche
du fleuve. Bornée au sud par les arrondissements
cochinchinois de Chaudoc et de Tanan , à lest par la
petite province cambodgienne de Romduol, au nord
par celle de Préi Vêng et à l'ouest par le fleuve,
elle était, selon toute vraisemblance, beaucoup plus
étendue jadis, et devait comprendre la plupart des
districts voisins. Aujourd'hui, elle est encore une
province de premier ordre , traditionnellement divi-
sée en cinq cantons ou arrondissements qui sont :
Kandal, « le central », autour de la montagne; Châk
ou Lovéa Châk, « un figuier et une plante aquatique » ,
îiu nord-est; Ma sang, à l'est, près de Romduol;
Koh, «l'ile», au sud de la montagne; et Mé cJtong,
à fest de Koh , le long de la frontière.
Trop noyée en quelques endroits , lors des crues
annuelles du fleuve , partout ailleurs d'une très grande
fertilité, cette province produit en abondance le riz,
les céréales, les légumes et les tenot ou palmiers à
sucre. Son gouverneur, qui est de droit l'un des cinq
grands dignitaires provinciaux du royaume, porte
les titres d'Oknha Thomméa Dêchou (= Oknâ
dhammâtejo); ces deux derniers mots, empruntés
par exception au pâli et non au sanscrit, signifient :
100 MARS-AVUIL 1897.
« splendeur de la loi sainte ». C'est un mandarin à
dix milliers d'honneurs, appartenant au samrap ék,
c est-à-dire à la première des maisons royales. H re-
çoit les ordres du Kralahoni, le ministre des trans-
ports fluviaux.
Dans la province de Ba Phnom , outre les hommes
valides, inscrits, au nombre de 5,384 (en iSyS),
sont de nombreuxPr^a/i Vong [=^Brah vans) , « famille
sacrée » , privilégiés , descendants éloignés de la fa-
mille royale, ainsi que de nombreux Bakou (== Pago,
«les huppes, les hommes à chignon»), c est-à-dire
les Brahmanes, parmi lesquels on compte des rois
du mois de Mâgha, Sdach Méakh, que d'autres disent
appartenir à l'autre caste privilégiée , celle des Brah
Vaùs. C'est une dignité honorifique, héréditaire dans
la même famille, qui exemptait jadis d'impôts et
permettait même de jouir d'une royauté éphémère
et carnavalesque de trois jours en Mâgha (février),
avec perception des revenus du royaume. Dans Ba
Phnom, nombreux aussi sont les pol (= bal, les an-
ciens vala ou guerriers) qui ne sont plus maintenant
que des serfs royaux et héréditaires.
Plusieurs rivières inondent la province ou drai-
nent ses eaux selon la saison. Du Tonlé Tauch « le
petit fleuve » , que nous aurons à étudier dans un
autre chapitre , part le Prêk Prasat qui descend au
sud, communique avec la vague dépression noyée de
Khsach Sa « du sable blanc » située au nord-ouest du
mont, se bifurque ensuite, une branche descendant
à peu près directement au sud comme le fleuve,
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 191
tandis que lautre, beau canal naturel, déci^it un
grand circuit au sud-est , pour revenir à Touest re-
joindre la première branche, puis le fleuve, entou-
rant ainsi le district de a lile >>. La partie orientale
de la province envoie ses eaux au Vaïco de Touest de
la Cochinchine française. La ligne de partage entre
les deux fleuves, très peu accentuée, souvent indé-
cise, est formée de plateaux de léger relief ou de
vastes marécages.
Le mont, qui domine la province et qui lui a
donné son nom, mérite une étude plus détaillée.
Ba Phnom a dû signifier à Torigine « le mont sacré » :
le Ba des noms de keu n'étant souvent qu une cor-
ruption du mot Brah « sacré ». Situé par 11° 1 6' de
latitude nord, il est coupé, un peu à Touestde son
point culminant, par le méridien io3° de longitude
orientale. En apparence, cest une longue colline
qui semble, lorsqu'elle est vue de loin, formée de
trois sommets orientés suivant une direction géné-
rale nord-est sud-ouest. En réalité, les indigènes
comptent au moins huit pitons auxquels ils donnent
des noms différents que nous passons sous silence. La
longueur de cette petite chaîne, à sa base, peut être
estimée à deux lieues et sa plus grande épaisseur à
une demi-lieue. L'ossature, en roches très dures, est
recouverte d une végétation vigoureuse. Le sommet
le plus élevé domine au moins de cent cinquante
mètres la plaine alluvionnaire. Un sentier tracé sur le
flanc septentrional de la colline permet d'atteindre
en vingt minutes cette cime où se voient les restes
192 MARS-AVRIL 1897.
dun tenipie bouddhique moderne qui n offre rien
de remarquable.
L'exploration du mont Ba Phnom dont il est fa-
cile de faire le tour en plaine nous apprend que, si
la colline sacrée abrita de tout temps des sanctuaires
très vénérés, jamais elle ne provoqua la construction
de monuments remarquables au point de vue archi-
tectural , pas même de ces tours en briques si com-
munes dans tout Tancien Cambodge.
Partant du Phum Thomméa Dêchou (le Bhûm,
le terrain, le hameau du Dhammà Tejo, du gou-
verneur), misérable réunion de huttes, au nord et
au pied des dernières pentes de* la butte principale,
si on se dirige vers Test, on atteint bientôt une pa-
gode moderne appelée Preah Vïhéar Thom « le grand
vihâra sacré », habitée par quelques bonzes. A 4o ou
5o mètres au delà est un autre temple bouddhique,
abandonné celui-ci, et que les indigènes appellent
indiff'éremment Vat kak, Prasat kuk, Prahéar kak,
a le monastère, la tour ou le temple de la galerie ».
Il y a là les ruines d un édifice ancien , mais évidem-
ment postérieur aux grands monuments.
Sur une petite terrasse, huit piliers massifs, en
bai kriem ou conglomérat ferrugineux, indiquent
que le temple était une simple galerie, longue de
douze mètres et large de trois. Les encadrements
des portes, aux deux extrémités, sont en grès rouge.
A Imtérieur existent encore quatre statues du Boud-
dha, en pierre, de facture assez ancienne, mais
massives et grossièrement sculptées. A quelque dis-
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 193
tance, quatre portes latérales sont les seuls vestiges
d'une enceinte extérieure.
A quatre-vingts mètres plus loin , dans la direction
de Test, on rencontre la Vat Chahret, pagode an-
cienne, déserte , où il ne reste que les sema ou bornes
sacrées et deux inscriptions dans les broussailles. Le
Phum Phsa, plus loin, est un village abandonné. En
ce point, la chaîne s'abaisse presque au niveau delà
plaine et si, tournant au sud, on pénètre de quinze
cents mètres environ dans cette vallée boisée, on at-
teint la Vat Andaang Chroh «pagode du puits du
torrent». Cette pagode, qui est abandonnée, avait
deux temples accolés. Il ny reste aujourd'hui que
les bornes sacrées. A côté, on remarque deux sta-
tues brisées , qui avaient couronne ou miikuta en tête
et bracelets aux bras; l'homme, vêtu d'un caleçon et
à genoux, représente, disent les indigènes, un an-
cien Thomméa Dêchou nommé Sâos, La femme,
assise et couverte d'une jupe, serait la Chomtéau
(= Jamdâv «femme de mandarin») du nom de
RatK
Retenant au nord pour contourner les dernières,
éminences de la chaîne, on passe près de Srah
Srâm , temple abandonné et simple vihâra en bois.
Puis, à quelques centaines de mètres à l'est, on
rencontre le Pham chhœa kach « hameau du bois
cassé », au nord du piton de ce nom. Au delà de
ce hameau est encore une dernière butte, Kompul
^ Sûos, de Svasti, et Rat, de llatna, sont des noms propres 1res
usités au Cambodge.
194 MARS-AVRIL 1897.
chhœu kach « ia cime du bois cassé » que dominent
une vihâra en bois et un chaitya en briques. De là ,
on tourne au sud, et, au bout de trois cents mètres
environ, on atteint le génie le plus redouté de
toute la province, appelé Mè Sa Ba Phnom « la (fée)
blanche du mont». C'est, sur une petite butte, une
statuette de déesse en grès , à quatre bras , vêtue de la
jupe, coiffée du makuta ou diadème pointu. Ses
deux pieds sont posés sur la tête d'une sorte de
lion chinois et une de ses mains saisit la queue
de cet animal. Tout autour sont des débris d'autres
statues parmi lesquels on remarque un Ganes*a.
Nous aurons occasion de revenir à cette déesse
redoutée à propos des sacrifices qu'on lui fait. Mé Su
« la (fée ou la déesse) blanche », nom qui se retrouve
souvent au Cambodge, désigne |)eut-être depuis
longtemps les idoles, aujourd'hui quelque peu dé-
chues, de S'ri ou Laksmi, de même que Néang
Khmaa « la dame noire » s'applique vraisemblable-
ment aux représentations de Kali ou Parvati.
Au sud du mont, la route s'en écarte un peu, dé-
crit une courbe, passe au Phûm Pou Andot, à trois
kilomètres de Mè Sa, et au Phûm Bak Dok, à cinq
kilomètres plus loin. Delà on voit, à trois kilomètres
au nord-ouest, la butte extrême de ce côté appelée
Chong Thmâ sa « bout de la pierre blanche » ; d'où
l'on revient à l'est, au Phûm du Thomméa Dêchou.
Outre les pagodes nommées plus haut, les der-
nières pentes du mont en abritent encore plusieurs;
on en compte une dizaine au total, abandonnées
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 195
pour la plupart. Une route de charrettes fait le tour
de la chaîne. Plus loin, un petit cours dVau sort du
Beng Banh Chpéas, lagune située au nord du mont,
coule au sud , tourne à Touest et \sl rejoindre , à Kom-
pong Kedol, Tarroyo de Préi Keduoch, semblable à
un fossé naturel qui embrasse le monl à Test et au
sud. La ceinture liquide se continuant à Péam Ro
et à Khsach So, il ne reste guère qu'un isthme au
nord de la colline.
La Dame blanche de Ba Phnom a, sous son auto-
rité, deux districts de la province : Kandal et Mê
sang. Un autre génie, appelé Krahâni Kâ «le Cou
rouge » , placé aux dernières pentes nord-est de la
colline , surveille le district de Châk. De l'extrémité
sud-ouest du mont , le génie Sab Than « Tous lieux »
domine les deux autres districts : Koh et Méchong.
La tradition exige que tout nouveau gouverneur
de la province sacrifie un buffle à ces génies. De plus ,
il doit leur offrir chaque année un autre sacrifice au
mois de Bisâk, sinon toutes sortes de calamités fon-
draient sur les gens du pays dès les premiers jours
du mois suivant Jés.
La principale cérémonie a lieu vers la Dame
blanche. L'animal étant dépecé, cent petits mor-
ceaux de sa chair sont enfdés en brochettes et ex-
posés d'abord devant une statuette placée à quelque
distance en plaine, qui représente le génie appelé
Tnng Slwr [=Dan Sgar « drapeau et tambour »), mi-
nistre de la Dame, chargé, ainsi que les autres man-
darins de cette fée , de lui annoncer ces offrandes. Puis
190 MARS-AVRIL 1897.
ie cortège s approche respectueusement de Me Sa,
pose sur une roche la tête du buffle, fixe et allume
des bougies à l'extrémité des cornes. La déesse est
invoquée et de tous côtés les airs retentissent du cri
national hou hou qui accompagne les détonations des
armes à feu. A ces acclamations répondent les cris
et les coups de fusil des gens chargés de faire les
offrandes aux autres génies : les cérémonies devant
être simultanées. La Dame blanche a droit à la tête
du buffle, à un gigot, à un rognon et aux cent mor-
ceaux embrochés, tandis que «Tous lieux» et le
« Cou rouge » doivent se contenter chacun d'une
épaule. Le dernier gigot revient au gouverneur de la
province.
Des inscriptions ont été trouvées dans les trois
pagodes voisines du Phum du Thomméa Dêchou.
A la Vat Chakret, une stèle compte onze lignes
sur une de ses faces et quatre sur Tautre. « L'inscrip-
tion se rapporte k Tannée 5 4 9 s*aka = Ga-y A. D. Elle
est au nom du roi Is'ânavarman , le deuxième suc-
cesseur de Bhavavarman. Elle relate l'érection d une
image de Siva-Visnu, couple dont le culte paraît
avoir été particulièrement florissant à cette époque
puisque^ sur cinq fondations faites sous ce règne,
quatre sont dédiées à ces deux divinités réunies.
L'image fut érigée par un vassal, seigneur de la ville
de Tamrapura qu'il avait conquise sur un prince re-
belle , et possesseur en outre des trois villes de Ca-
krâhkapara, Amoghapura et Bhimapara. C'est là du
moins ce qui paraît résulter de plus probable d'un
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 197
texte où, à l'obscurité provenant de lectures incer-
taines, vient s'ajouter celle dune rédaction bizarre »
(Baith).
L'autre stèle de Vat Chakrët a conserv é des frag-
ments d'inscriptions qui ont soulevé des observa-
tions de la part de Bergaigne et de M. Barth. Sur
sa première face, après quatre lignes khmères très
iniinées où on ne peut lire ou deviner que les mots
suivants :«.... donner riz mortier (à riz)
(kamra) ten an s'ri su », viennent cinq
lignes et demie de sanscrit « dont l'ensemble est par-
faitement clair ». Après une première stance qui est
une invocation à Siva, cette inscription relate en
ces termes une donation de femmes esclaves faite
à un temple de ce dieu par le roi Harsavarman,
fils de Yas'o varman, qui régnait vers 83 o saka
= 908 A. D.
Ce roi des rois des Kamhujas, qui voyait rocëan de ses
qualités chanté par le monde entier, a donné à rAdrivyâdlia-
pures'a six femmes charmantes pour chaque quinzaine (du
mois).
S'iva est désigné ici par le vocable de Seigneur
d'Adrivyâdhapura ou « de la ville des chasseurs de
montagne ».
Cette inscription sanscrite était suivie d'un texte
khmêr dont il ne reste qu'une demi-ligne commen-
çant par une date de trois chiffres. Le premier, tracé
d'une manière fantaisiste, peut être, mais sous toutes
réserves, pris pour un huit. Nous lirions donc : « En
834 Saka, faisant une oblation ». La pierre
198 iMARS-AVRIL 1897.
est cassée, le reste a disparu. A la rigueur, cette date
douteuse peut se rapporter à i'époque de Tinscrip-
tion sanscrite si nette qui précède et dont je viens
de reproduire la traduction. Mais il est peu probable
que l'inscription khmère tracée sur l'autre face de
cette stèle soit de la même époque. Bergaigne fait
remarquer avec raison que l'écriture de cette stèle
est très différente de celle des autres monuments de
l'époque (des fils de Yasovarman, qui régnèrent
entre 83o et 85o saka), et pense que le caractère
cursif de cette écriture suffît à expliquer cette dis-
semblance. M. Barth fait des réserves. A ses yeux,
l'écritm^e s'accorderait mieux avec une date posté-
rieure d'un siècle ou deux. Sans entrer dans des
considérations qui ne seraient pas ici à leur place, je
nie borne à dire que le texte khmêr paraît confirmer
assez nettement l'opinion de M. Barth. En effet, tra-
duisant tout ce qui est lisible sur la deuxième face
très ruinée de cette stèle, j'obtiens ceci :
biens achevé ici de nouveau la location que
le Ten ayant un fils nonuné Ten Rrisna qui a
envoyer au Kamsten Sri Jaya sinha varmma (qui) in-
forma (le roi) offrir au dieu Ten Bhava
Ten Kriha Ten tous recevant fauguste
faveur royale au dieu.
Or l'appellation de TeUy appliquée aux esclaves
sacrés comme elle paraît l'être positivement dans
ce texte tronqué , n'apparait guère dans les inscrip-
tions qu'à partir du x* siècle saka. En outre, le
kamsten (« prince », je pense) Sri Jayasinhavarman
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 199
porte un des noms que nous retrouverons dans la
galerie des Varman, à Angkor Vat, monument dont
Tédification semble être postérieure dun siècle ou
deux au règne des fils de Yasovarman.
Dun autre côté, il n'est guère probable quil fût
dans les usages des lapicides cambodgiens , au bout
de cent ou deux cents ans , de célébrer la donation
de douze femmes charmantes, ou même de chanter
l'océan des qualités d'Harsavarman , prince dont le
règne fut terne, paraît-il, et qui, dans tous les cas, ne
laissa pas, comme le fît Jayavarman le Grand, une
trace lumineuse dans l'histoire du pays. A mon avis ,
cette petite stèle de Vat Chakret dut recevoir des
inscriptions de différentes époques.
L'inscription de quatre lignes trouvée à la Vat
Prahéar kuk est dans un état tel qu'il n'y a rien à
en tirer; la langue même ne peut être reconnue.
A la Vat Vihéar thom , une inscription ancienne
de dix-huit lignes est tellement effacée, qu'à peine
peut-on dire qu'elle était écrite en sanscrit. Dans
cette dernière pagode qui, on le sait, est occupée
par des bonzes, une inscription a été gravée en 1877
A. D. , au dos de l'autel du Bouddha, où elle se dé-
grade rapidement. Quoiqu'elle ne rentre pas dans
le cadre de cet ouvrage, car elle est postérieure à
farrivée des Français dans le pays, je crois utile de
résumer sa traduction :
En 2^80 [sic, pour 2^20) de fère du Bouddha, 1799 de
la grande ère (saka) et laSg de la petite ère, année cyclique
du Bœuf, neuvième de la décade, foknâ Dhainmà (Tejo) . . .
200 MARS-AVRIL 1897.
tous les krumniakâr, oknâ, banâ et brah ( c est-à-dire lousles
fonctionnaires en sous-ordre) ont, dans la ferveur de leur
foi, érigé (des statues) du Buddha, au nombre de six
sous le règne des Pieds sacrés , le seigneur Narotam ( = Na-
rottama et prononcé Norodom, le nom ou plutôt le titre
principal du roi actuel ) , suprême Râma , descendant des
dieux, souverain des Kanibujas, maître des vies au-dessus
des télés, dont le nom sacré est maître (= prince) cralin,
qui règne au palais de Caturmuklia (les quatre voies, les
quatre faces), au pays de Bhnam Bén (= Phnom-Perih).
Les quatre piliers (de l'empire, les quatre ministres) dont la
réunion forme le conseil suprême (du royaume) étant Foknâ
Vân, du nom de Prâk, qui a sa maison au nord-est du
palais, Tokilà Prasœtli Sûryavansa (le Presœr Saurivong des
Européens), remplissant les fonctions de cakri (ministre do
la guerre et des transports par terre), Tokilâ Vaiisa akkha-
râja, remplissant les fonctions d'okfiâ yoma (râja, grand
justicier) . . .
La fin manque déjà.
Contrairement aux idées courantes sur le respect
dû au souverain, cette inscription donne son nom
personnel, celui qu'il reçut à sa naissance, cralifi
(un poisson).
Le district de Kandal, autour du mont, a son
groupe important de population k Banam, sur le
grand fleuve, près du confluent du Tonlé Taucli;
c'est une chrétienté et le principal marché des pro-
duits du pays : riz, pois, coton, poisson salé. Les
villages sont nombreux sur les bords du grand
fleuve, du Tonlé Tauch et des cours d'eau voisins,
mais l'intérieur du pays est très noyé entre le fleuve
et le mont. La grande lagune de Khsach sa « sable
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 201
blanc », à peu de distance au nord-ouest de la col-
line, n'assèche jamais; toute cette région n'est prati-
cable qu en pirogue à Tépoque des crues. Les autres
parties du district sont moins inondées; il nest pas
rare cependant que les sentes et pistes de charreltes
soient recouvertes dun mètre d'eau de juin à oc-
tobre. La monotonie de la campagne, généralement
cultivée en rizières, est interrompue par les nom-
breux bouquets d'arbres et surtout de palmiers à
sucre qui cachent les cases des villages.
En plaine, dans ce district de Kandal, on ren-
contre quelques vestiges d'anciens temples sans
importance. Ainsi, à deux ou trois kilomètres au
nord de la montagne, Preah Théat Pong Pouh est
un emplacement antique , indiqué par un Ibssé-bassin
rectangulaire creusé autour d'un tertre artificiel et
par les pierres taillées et sculptées de l'encadrement
d'une porte de tour. Au Phûm Preah Srê uie ha-
meau des champs sacrés » , à deux lieues au nord du
mont, deux bassins creusés et une statue brisée
attestent l'existence lointaine d'un temple qui devait
être en bois.
Les seules ruines considérables de la contrée sont
celles de Prasat «les Tours», à quelques lieues au
sud-est du mont et à une dizaine de kilomètres à
l'est de Kompong Trebêk, village et marché situé
par 1 1° 7' Nord et 1 o3° 8' Est, sur les deux rives de
l'arroyo qui porte son nom. Je pense, sans pouvoir
l'affirmer, que Prasat est encore dans le district de
Kandal. Plusieurs tours en briques y sont complète-
ix. là
mrstiiiimie iattoiiaik.
202 MARS-AVRIL 1897.
ment envahies par la végétation. Des pans entiers de
murs ont été construits avec des briques que les
ouvriers moulaient avec leurs ornements avant la
cuisson. On retrouve à Prasat des statues brisées.
Le débroussailiement complet du monument et des
fouilles mettrait peut-être au jour des inscriptions.
Traversant, au sud du mont Ba Phnom, la ri-
vière qui descend de Péam Ro à Kampong Trebêk,
on passe du district de Kandal dans celui de Koh
«riie», ainsi appelé, avons-nous dit, parce que le
fleuve et les rivières secondaires l'enceignent com-
plètement. C'est une vaste plaine divisée naturelle-
ment en deux parties. Au nord-est, la terre noire et
fertile donne de riches moissons lorsque les crues
trop fortes ne noyent pas le riz en herbe ; le pays est
peuplé ou, du moins, il se repeuple lentement, car
il a été dévasté par les guerres à plusieurs reprises.
Au-dessus du niveau de la plaine nue, çà et là, de
petits tertres de faible relief, artificiels, semble-t-il,
où croissent quelques maigres buissons et de rares
palmiers à sucre, indiquent vraisemblablement des
emplacements de temples ou d'anciens hameaux.
Le terrain est bas, marécageux, sensiblement
inondé aux crues, dans lautre partie de iiie, au sud
et à l'ouest. En somme, le disirict est à peu près
noyé dans toute son étendue lors de la saison des
pluies. Au dire des indigènes, l'inondation serait ac-
tuellement plus forte que jadis et le pays serait par
suite moins riche. Si paradoxal que ce fait soit en
apparence, il peut être exact, le faible colmatage an-
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 203
nuel des terres ne suffisant pas pour compenser
l'augmentation des crues qui résulte de Téioigne-
ment progressif de l'océan . Des canaux bien tracés
rendraient sans doute à ce pays sa fertilité primitive.
Outre ses villages khmêrs et les deux marchés de
Préi Keduoch et de Kampong Trebêk , qui sont peu-
plés surtout d'Annamites, le district compte trois
hameaux, KresangChar, Prasena et Preah Sva, ha-
bités par des Laociens, descendants de prisonniers
de guerre , serfs de la couronne , affectés au service
des jonques et des éléphants royaux. Ils ont conservé
leur langue et un peu de leurs coutumes ^
Vat Kedei ou Kedei Ang ou Vat Kedei Ang est un
de ces petits tertres artificiels aux maigres buissons
qui sont disséminés dans la partie nord-est de ce dis-
trict de Koli, On l'appelle aussi Ang Chumnik en y
comprenant le chumnik « bassin » creusé à trois cents
mètres dans Test, pièce deau rectangulaire mesurant
environ quatre cents mètres est-ouest et deux cents
mètres nord-sud. Sur le pourtour de ce bassin règne
une levée de terre, large de vingt mètres environ,
haute d*un mètre cinquante, formée par les déblaia
de la mare. Les cases des anciens habitants étaient
peut-être construites près de ce bassin. On ne trouve
pas trace de forteresse aux environs de Kedei Ang.
Ce temple , situé à peu près au centre de la partie
actuellement fertile et relativement peuplée de Koh ,
' Un autre village de ces Laociens appelé Baray Kebet Chum,
se trouve au sud de Koh, dans Tarrondissement cochinchinois de
Chandoc.
i4.
•20i iMARS-AVKIL 1897.
partie qui s'étend au sud jusqu'à ia hauteur de
Kampong Trebêk , est dans ie territoire du village
de Ta Tron, au nord de ce hameau, à cinq cents
mètres au sud d une pagode appelée Vat Sambuor,
à mille mètres à Test d'un hameau qui a conservé le
nom caractéristique de Phûm Preah Phlœung « le
hameau du feu sacré », à six kilomètres au sud de
Préi Keduoch , à dix ou douze kilomètres au sud un
peu est du mont Ba Phnom , et à quatorze ou quinze
kilomètres au nord-ouest de Kampong Trebêk.
Il lui reste pour enceinte un fossé -bassin rec-
tangulaire n ayant de Teau qu'aux pluies, long de
quatre-vingt-dix mètres environ, et (|ui aurait me-
suré soixante à soixante-dix mètres du nord au sud
s'il n'avait été interrompu par deux chaussées d'accès
à Test et à l'ouest, larges de douze mètres. A l'inté-
rieur de ce*fossé dont la largeur est de vingt mètres
au plus, le terre -plein rectangulaire formait une
première terrasse d'un mètre de relief sur la plaine.
Au-dessus s'élevaient deux autres terrasses, hautes
■ de cinquante centimètres chacune et mesurant res-
pectivement vingt mètres sur treize et neuf mètres
sur sept. Au dire des indigènes, on voyait au milieu,
quelques années avant notre passage, une petite con-
struction en bois, élevée en l'honneur du Bouddha.
Plusieurs stèles ou pierres plates, posées de
champ, servaient de mur de soutènement à la ter-
rasse centrale. A côté était une assez belle statue en
grès de Skanda, le dieu de la guerre sur son paon.
Ce petit monolithe, qui est actuellement au Musée
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 205
Guimet, à Paris, provenait peut-être de Vat-Ha,
emplacement ancien , à deux lieues au sud , où fut
trouvée, ainsi que nous le verrons ci-après, une
inscription dédiée à Karttikeya, autre nom de ce
dieu de la guerre. Trois des stèles plates portaient
des inscriptions sur une de leurs faces. La plus belle
lut enlevée en 1881 et les deux autres en 1 883 ; elles
sont au Musée (îuimet. Il ne reste à Kedei Ang que
les pierres plates sans inscriptions et les piteux dé-
bris d un pilier carré qui était couvert d'inscriptions
sur ses quatre faces.
Il est difficile d'établir comment était construit le
sanctuaire antique. L'absence totale de briques et la
présence des pierres plates permettent de supposer
une petite cellule cubique faite avec ces pierres. On
en rencontre de ce genre dans le pays et elles appar-
tiennent, de même que ce monument-ci, à la pre-
mière période de l'histoire du Cambodge, soit aux
V* et VI* siècles saka.
L'inscription la plus ancienne de Vat Kedei a été
gravée sur les deux pierres enlevées en i883, qui
devaient probablement se faire face comme deux
parois de la porte ou du couloir d'accès de la cellule.
Elles ne furent pas polies sur leur face nue. L'une
compte dix-neuf lignes dont les six premières et la
dernière sont en sanscrit et les douze autres en khmêr.
La seconde stèle compte vingt lignes entièrement
écrites en sanscrit.
Sauf quelques lacunes regrettables, rinscription (que nous
donnent ces deux stèles) est assez bien conservée. Elle com-
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 207
(sangsue) donne un esclave ; Somakirtti donne une
femme; TAcârya Samudra donne un homme ; le Pon
Kantil donne une femme. Celui qui parle à la pre-
mière personne , donc le fondateur, donne encore
un esclave qui lui est remis , semble-t-il , par le Tân
Pràjnà et un jardin planté de cent aréquiers et de
soixante cocotiers. Bhava Kumâra donne un esclave.
(Appartiendront aussi) au dieu, tous autres cocotiers,
aréquiers, fruits et plantations dans Tintérieur du
Rudrâsrama. Le Ci So donne un esclave.
Vient ensuite la dernière ligne, en sanscrit, tra-
duite ainsi par M. Barth : « Tel fut fait par lui ce
sanctuaire rempli de groupes d'arbres variés et connu
sous le nom de Rudrâsrama ».
L'inscription khmère provoque quelques remar-
ques. Le fondateur ny est pas nommé; on peut du
moins le croire malgré les deux lacunes trop peu
étendues pour contenir son nom sanscrit à huit syl-
labes. Il se borne à parler à la permière personne ,
supposant le texte sanscrit suffisant en ce qui le
concerne. Les nombreuses donations faîtes à Tocca-
sion de sa fondation ne se suivent pas dans im ordre
très rationnel; elles semblent inscrites au hasard,
malgré le caractère de la race cambodgienne qm dut
être très formaliste dans le passé comme elle Test
dans le présent. Des donateurs, simples particu-
liers, mais de condition libre évidemment, sont qua-
lifiés va les hommes et lîu les femmes ; il en résulte
que ces appellations, communément usitées pour
les esclaves de cette époque, ne leur étaient pour-
208 xMARS-AVRIL 1897.
tant pas spéciales. Enfin, le titre Ci du nommé So
(= Blanc), le dernier donateur, titre que Ion ren-
contre dans d autres inscriptions de Tépoque et éga-
lement du sud du Cambodge, paraît être tchame.
De la même main sont les six premières strophes de la
seconde (stèle) qui paraissent bien être la suite immédiate
(de celle que nous venons d'examiner). Après avoir énumérc
différentes fondations faites apparemment par le même per-
sonnage que ci-dessus, mais dont le détail reste obscur et
après les avoir mises sous la protection de formules impréca-
toires , ces strophes célèbrent la restauration , toujours par le
même individu , d'un étang consacré à Hari et bien connu
de « tous les habitants de la ville ». Serait-îl téméraire de voir
la trace de cet étang de Hari dans le chumnik « la mare » que
M. Aymonier décrit comme une excavation artificielle î
Ce qui suit est écrit d'une main différente et parait avoir
été ajouté après coup. En tout cas , cette partie est sensible-
ment postérieure à 55o àaka puisqu'elle est du règne du suc-
cesseur d'Iàânavarman , de Jayavarman dont la première in-
scription est datée de 586 àaka. On y voit que ce prince fit
à son tour de riches dons à ce S'iva local et qu'un de ses ser-
viteurs , qualifié de chef de Varadagrâma et qui , conformé-
ment à un droit héréditaire dans la famille, avait été établi
par lui gouverneur de la ville d'Adhyapura, institua une fêle
que les « habitants de la ville » furent invités à célébrer en
l'honneur de ce S'iva, le troisième jour du mois de Mâdhava.
(Barth.)
La plus belle stèle plate de Vat Kedei, enlevée dès
i88i, pierre noire, dure, avait été soigneusement
préparée sur sa face écrite. Son inscription de vingt-
sept lignes , dans un état presque parfait de conser-
vation et un des plus beaux monuments de Tépigra-
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 209
phie indienne, a pour objet de relater Térection d'un
iinga et la dotation d'un sanctuaire consacré à Siva
sous le vocable de Sri Vijayesvara « le Seigneur de
la victoire » par Simhadatta , médecin de Jayavarman
et gouverneur d'Adhya pura, en Tan 689 saka
(= 667 A. D.), date présentée avec un grand luxe
d'indications astrologiques. Exprimée en caractères
symboliques , elle fournit un des premiers , sinon le
premier exemple de l'emploi épigraphique de ce sys-
tème de notation qui suppose l'usage courant de
chiffres avec valeur de position. Le reste de l'inscrip-
tion est consacré à la généalogie du donateur et à
l'histoire de sa famille pendant quatre générations
à savoir :
Deux frères, Brahmadatta et Brahmasimha , mé-
decins au service du roi Radi^avarman.
Leurs neveux (fils de sœur), Dharniadeva et Sim-
hadeva, ministres successivement des rois Bhavavar-
man et Mahendravarman, Ce dernier envoya Simha-
deya en ambassade auprès de Campa ;
Simhavira, fils de Dharmadeva, poète et ministre
du roi Isânavarnian.
Enfin Simhadatta, fils de Simhavira, médecin du
roi Jayavarman , et gouverneur héréditaire d'Adhyâ-
pura, l'érecteur du Iinga.
Nous obtenons donc la série suivante des rois du
Cambodge : Rudravarman, Bhavavarman, Mahen-
dravarman, Isanavarman, Jayavarman, dont Je der-
nier régnait en 668 A. D.
Il résulte de cette inscription , niîigistralement étu-
210 MARS-AVRIL 1897.
diée par M. Barth , à qui nous empruntons tous ces
renseignements, qu'il y avait à proximité du sanc-
tuaire appelé actuellement Vat Kedei, ime ville
Adhyâpura (=« la ville riche). Il n'y a pas trace de
fortifications dans les environs, et pour trouver les
restes d une citadelle il faut descendre jusqu'à la fron-
tière méridionale de Koh, à Bantéai Chakrëi. Mais
comme le fait remarquer M. Barth : « Pura ne dé*
signe pas nécessairement une ville fortifiée, et, en
dehors des sanctuaires, du palais du roi et des forti-
fications , les villes du Cambodge paraissent avoir été
ce qu'elles sont encore aujourd'hui : des agglomé-
rations plus ou moins considérables de cases recou-
vertes en chaume. »
Le pilier carré dont les débris furent laissés sur
place était un monolithe taillé élégamment en tronc
de pyramide, haut de i m. 20 environ, avec base,
filet triple et fût. Sur chacune de ses faces était écrite
une inscription de trente-huit lignes , soit vingt-quatre
lignes en sanscrit sur le fût et le filet, et quatorze
lignes en khmêr sur la base. Le monument était
soigné, bien ordonné. L'écriture im peu gracile,
mais très régulière , indique la fin du il" siècle saka
ou le commencement du x', à peu près l'époque du
règne de Suryavarman P^ La lettre r y est écrite
avec une ou deux branches. Le virama est fréquem-
ment remplacé par le doublement de la consonne
finale dû mot. Malheureusement, les hommes, qui
respectèrent ou dédaignèrent , à Vat Kedei , les mo-
numents du VI* siècle, se sont acharné» sur cette in-
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 211
scription plus moderne; elle inquiétait peut-être une
partie de la population lors des révolutions qui
durent agiter le pays au \iif siècle. La pierre a été
brisée en plusieurs morceaux; des lignes ont été vi-
siblement martelées. La destruction fut volontaire
et il ne reste que peu de chose de ce document qui
devait être remarquable. Ses fragments furent ra-
justés pour l'estampage, mais les dégâts étaient si
grands qu'il est impossible, du moins en ce qui con-
cerne la partie khmère, d'établir Tordre des quatre
faces.
Tout au plus peut-on reconnaître qu'il s'agissait,
sur chacune de ses faces, des gens attachés au ser-
vice d'un temple tels que chanteuses, danseuses, etc.
Très nombreux, ils sont simplement totahsés par
dizaines ou par centaines. Il s'agissait aussi des terres
données à ce temple , terres dont les limites sont dé-
taillées selon les accidents du terrain , mares , chaus-
sées, ruisseaux, etc., aux quatre points cardinaux et
même aux huit points du compas ; des redevances , en
mesures de riz par exemple, à fournir par des tenan-
ciers attachés sans doute à la glèbe et parmi lesquels
nous relevons des « planteurs de cannes à sucre ».
Le dieu qui semble être le plus en relief dans
cette inscription est Pundarikâksa « le dieu aux yeux
(le lotus » , puis Devârinjaya « le vainqueur de l'ennemi
des dieux », puis Bhagavati, les Dévas en général et
même des dieux indiqués par des noms indigènes
de lieu ou de position, tels que «le dieu central »,
le « dieu de Stuk Yen ». Enlin on peut noter des
212 MARS-AVRIL 1897.
noms de ville, de pays : Visnupura qui se rencontre
dans la partie sanscrite, Moksâlaya, Bhadrapura*,
Mâdhavapura, Dharmmapattana , (A) mritapura.
Il est vraisemblable que cette inscription vish-
nouite s'appliquait au temple où elle fut trouvée.
En définitive, Vat Kedei, sanctuaire déjà ancien au
vi* siècle, puisque les inscriptions de cette époque
parient de restauration, reçut encore de riches do-
nations vers le x*" siècle. Et, il y a peu d'années, une
misérable paillote, abritant quelque idole boud-
dhique, attestait tant bien que mal la persistance
des sentiments de respect et de vénération des gens
du pays pour cet antique emplacement.
A Vat Krang Sray, pagode moderne, appartenant
au village de Krepœûp, à quelques kilomètres au
nord-est de Vat Kedei, entre ce dernier point et
Préi Keduoch , mais sensiblement à lest, fut trouvée
une stèle plate gravée sur une seule de ses faces en
une inscription de douze plus sept lignes séparées
par un intervalle, dix-neuf lignes au total. La pierre
a été brisée en plusieurs fragments et, de plus, les
lettres sont très effacées. L'écriture était incorrecte ,
cursive, tracée sans fleurons. Les six premières
lignes paraissent avoir été écrites en sanscrit. Le
khmêr débutait ensuite par une date dont il ne reste
que les deux premiers chiffres «84. saka ». L'in-
scription est donc du milieu du ix* siècle saka. Les
quelques lettres conservées laissent lire à diverses
reprises les mots tai et si, quaUficatifs, à cette
époque, des hommes et des femmes donnés comme
LE CAiMBODGE ET SES MONUMENTS. 213
esclaves sacrés. On lit aussi « li buffles, i y bœufs ».
Suit une formule imprécatoire de dévouement et
d'obéissance en ce qui concerne le service royal.
Aux dernières lignes le dieu est Puskarâ(ksa) dont le
nom est suivi de la mention d autres toi et si,
Puskâraksa étant un vocable synonyme de Pun-
darikàksa « le dieu aux yeux de lotus », il est permis
de se demander si cette stèle de Vat Krang Svay ne
provenait pas du sanctuaire de Vat Kedei.
Vat Ha y à deux lieues au sud de Vat Kedei, un
pou au nord du srok ou village de Chhoeu Téal et
à lest d un grand étang appelé Beng Ha qui s'allonge
du nord au sud, est remplacement dune ancienne
pagode où il ne reste quune vihâra en bois el
paillotes abritant un grand autel de pierre et en-
tourée de ses sema ou bornes sacrées , brisées pour
la plupart. 11 n y avait pas de fossé autour du temple ,
mais au nord était creusé un srali ou bassin sacré.
On ne trouve plus d'habitation à proximité de Vat
Ha , le hameau voisin étant abandonné depuis long-
temps.
Sur le nmr de revêtement de la petite terrasse de
cette pagode était une des stèles plates à inscription
digraphique et sanscrite du roi Yas'ovarman , mais
brisée du haut en bas en deux fragments qui furent
rapprochés pour l'estampage. La première face en
caractères étrangers comptait trente-six lignes dont
la dernière, comme dans toutes les inscriptions de
ce genre, contenait la clause suivante en caractères
cumbodgiens : « Majestueux comme l'Indra des Am-
214 MARS-AVIUL 1897.
bujas (lotus, le soleil), le roi des Kambujas aux
yeux d'Ambujas (de lotus) a tracé ces caractères
nommés caractères des Kambujas.» (Barth.) La
deuxième face , aussi écrite en sanscrit , mais en em-
ployant les caractères cambodgiens, contenait trente-
huit lignes dont la dernière était occupée par la
clause finale en langue khmère disant ceci : « Ces
stances ont été écrites en caractères cambodgiens ».
Cette dualité d'écriture , ces clauses finales et len-
semble du double texte sont communs à toutes ces
affiches de pierre du roi Yas ovarman ; seule varie ,
selon le lieu, la trente-sixième strophe spéciale à la
fondation. Dans la stèle de Vat Ha, cette strophe
nous apprend que « la donation s'adressait ici à Kârt-
tikeya, lequel, comme Ganesa, est pour les Sivaïtes
à la fois un fils et une forme de Siva ».
Voici celte stance :
Le splendide couvent de Yasodhiàia ayant été donné (en
l'an marqué) par lune, un, corps (811 saka) il (Yas'ovar-
inan) a fait cet édifice pour Sri Karttikeya. (Barth.)
La statue de Karttikeya que nous avons trouvée
à Vat Kedei provenait-elle de Vat Ha où aurait été
élevé à ce dieu un temple en bois sur remplacement
occupé plus tard par la pagode bouddhique? Ou
bien Fédifice dont parle Yasovarman se trouvait-il à
Vat Kedei même et serait-ce la stèle qui fut, après
la chute du culte brahmanique, transportée de Vat
Kedei à Vat HaP Les deux suppositions sont admis-
sibles.
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 215
A une lieue au sud-ouest de Vat Kedei , Preah
Péàn « le millier de Bouddhas » est une pierre pyra-
mydale conique, haute de deux mètres, large dun
mètre à sa base et couverte sur toute sa surface d m-
nombrables Bouddhas de la grosseur du doigt,
sculptés en bas-reliefs. Preah Pêân est le séjour du
génie le plus puissant, le plus vénéré des habitants
actuels du district de Koh qui s'assemblent en ce
lieu désert pour célébrer leurs fêtes. Tout à côté est
Vat Han Phnang, emplacement de temple aban-
donné , où gisent à terre quelques pierres de grès
travaillées.
Vat Prasena , à une lieue au sud-est de Vat Kedei ,
est aussi un emplacement antique indiqué par quel-
ques pierres sculptées et im petit terrassement en
touré d'un fossé-bassin. A trois cents mètres au nord
était creusé un grand bassin rectangulaire mesurant
plus de quatre cents mètres de Test à l'ouest, plus
de deux cents mètres du nord au sud, et entouré
de sa levée de terre fournie par les déblais de l'exca-
vation.
Tout au sud du district de Koh , sur la rive cam-
bodgienne de l'arroyo frontière , en allant en barque
de Péam Phtéâ à Péam Cho et à Tra Dêu, on ren-
contre, à une heue à peine de Péam Phtéa, les
ruines d'une ancienne tour en briques sur un petit
tertre artificiel entouré d'un fossé qui est revêtu , par
exception ; son revêtement est en bai kriem ou con-
glomérat ferrugineux. C est Prasat Yéay Téi ou Titéi
(= Didai). Sous un abri en briques et tuiles il y avait
210 MARS-AVRIL 1897.
des neak ta « génies » représentés par de nombreux
fragments de statues de dieux et de déesses brahma-
niques. Nous y avons pris ime statuette de Vishnou
à coiflFure cylindrique. Le dieu tient dans 1 une de ses
mains le chakra ou disque, et dans Tautre il tient
une petite main. Cette pièce doit être au Musée
Guimet.
Au delà de ce point, sur la même rive cambod-
gienne, àBa Sang, où est actuellement un hameau
annamite, d'autres statuettes (ou neak ta) sont en-
tassées sous une construction en briques et tuiles
|>rès de Bantéai Chakrëi (== Pandây cakrî, la for-
teresse du Seigneur), vaste citadelle de forme peu
reconnaissable en ce pays trop exposé maintenant à
l'inondation. C'est probablement l'emplacement de
lune des anciennes villes de cette partie du Cam-
bodge.
Le petit district de Mè Chong, à l'est de celui de
Koh dont le sépare l'arroyo qui descend de Kom-
pong ïrebêk à Péam Phtéa , s'étend au nord d'un petit
canal, naturel paraît-il, qui sert de frontière entre
la Cochinchine et le Cambodge depuis Péam Phtéa
jusqu'à Chih Rosei (le Hong Nguyên des Annamites
sur le Vaïco occidental). Une route limite Mè Chong
au nord et, à l'est, le district touche à Romduol.
Il mesure environ une demi-journée de marche du
nord au sud et une bonne journée de Test à l'ouest.
Cinq de ses villages : Krang Vêng, Préi Anlung,
Srok Krauch , Angkrong et Cbéang Dêk, sont peu-
plés de Laociens, descendants de prisonniers de
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 217
guerre et serfs de la couronne. Le nom de Mè
Chong est probableinent tiré de celui d'une fée
ou ancienne déesse. En tout cas, l'entrée de ce
district, sorte de territoire sacré, est interdite à
tout mandarin de rang élevé. Aux opérations du
recensement de la population et de la fixation des
impôts , ses habitants sont convoqués sur la route qui
le limite au nord et que les mandarins n'osent pas
franchir.
A Chhvang, hameau situé à deux ou trois lieues
au nord-est de Péam Phtéa , dans une pagode mo-
derne, une jolie statuette de déesse est à signaler.
Trois inscriptions anciennes ont été trouvées dans
le district de Mè Chong, deux à Vat Prei Vier et
une à Vat Kandal.
Vat Préi Vier ou Vat Préi Va, à peu près au
centre du district, est une pagode aujourd'hui aban<
donnée par les bonzes. Un fossé-bassin entourait le
petit tertre où gisaient les deux stèles.
L'une, plate, en grès, comptait une inscription
de dix»-sept lignes, soit dix lignes en sanscrit et sept
en khmêr. Le document est assez bien conservé sauf
sur ses bords, chaque ligne ayant perdu une ou plu-
sieurs lettres au commencement et à la fin.
L'inscription sanscrite relate la transmission par droit hé-
riditaire , mais en même temps autorisée et garantie par le
roi, de la propriété ou de la jouissance d'un domaine qui
parait avoir eu un caractère religieux. L'acte est au profit
d'un certain SdbhakJrtli , fils de la fille d'une sœur de Râtna
hhânu et de Ratnasimha, tous deux qualifiés de bhisksu^
IX. i5
iHrautBaiB batioxaii.
218 MAHS-AVRIL 1897.
L'emploi de ce terme jet , d'autre part , Tabsence de toute in-
vocation à un dieu du brahmanisme , ainsi que l'intervention
des Saddfms de la huitième strophe , fait supposer que l'in-
scription est bouddhique. Il est regrettable que le texte ne
soit pas plus expticitè à cet égard ; car ce serait là , jusqu'à
présent du moins, la mention la plus ancieiuie du boud-
dhisme au Cambodge. L'acte , <}ui est fait au nom du roi ,
est du règne de Jayavarman et de l'année 687 s aka = 665
A. D, (Barth.)
L'inscription khmère qui suit ne lève malheu^-
reusement pas le doute laissé par le texte sanscrit.
Ratna bhânu et Ratna sinha, les deux i grands-
oncles du Pon S'ubha Jârtti , y reçoivent la qualifica-
tion de Pa cah an. Sauf erreur de mémoire^ je nai
pas rencontré ailleurs ces termes de Pu cah , -^r- ainsi
réunis du moins : Fun deux, Pa, mot qui semble
être tchame d'origine , se trouvant quelquefois dans
ces textes khmêrs, — et je ne puis affirmer qu'ils
soient en langue vxdgaire Téquivalent de bhiksa. Ces
deux grands-oncles avaient fait au FroJ. (encore
un terme trop vague , ses acceptions étant très éten-
dues; il peut s'appliquer au Bouddha, à un dieu
brahmanique quelconque et même au roi) des dons
d'esclaves, de bœufs, de .buffles, de champs et
de jardins que le roi fait rendre à leur petit-neveu
en menaçant ceux qui auront l'audace de le troubler
dans la jouissance de ces biens. Bref ce texte khmêr
reproduit, sous une forme peu différente, l'inscrip-
tion sanscrite qui le précède sur la stèle.
L'autre document , trouvé à Vat Préi Va , est une
inscription sanscrite de deux lignes écrite sur l'épais-
r
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 219
seur dune pierre plate, carrée, probablement un
piédestal de statue. La date est SSg'Saka^ôôy A. D.
Elle «rappelle Térection d une imagé de Visnu-
Isa qui Ae font qaan seul corps, par conséquent en-
core; un Hciri hara\ par un personnage porteur du
nom singuiier.de Xamtoajamm. Elle! ne contient
pas. de nom de roi, mais, comme elle n'est posté-
rieure que de six jours (à la belle inscription 'd'Aiig
Ghumnik) elle est du règne de Jayavarman. EUte est
datée, en eflfet, du 16 du même mois de Mâdbava
ou Vaisakhaet de la même année. Or cette année de
589 est ici désignée comme ^coulée. II. faut donc
conclure que ces deux inscriptions sont, l'une .et
l'autre du commencement de 5 90 Saka==^ G68A.
D. ». (Barth.)
A Vat Kandal, pagode moderne .qui n'ofifre rien
de remarquable, à peu de distance de Vat Préi Vier
dans ce même district de Mè Chong, a été trouvée
une inscription digraphique de Yasovarman , gravée ,
comme tous les documents de ce genre,' sur les deux
facesi d'une stèle plate , brisée depuis en fragments.
«Mais la trente-sixième strophe, à peu près com-
plète sur une des faces, indique ici que la do-:
nation était faite, ou l'hommage rendu , à Nârâyana.
G est le seul hommage- spécialement Vishnouite
qui soit actuellement connu de toute la série de
ces nombreuses affiches digraphiques du roi.Yas'Qr
Varman. »
Voici la traduction de cette trente-sixième strophe
&âte pari M. Barth. •< --\\ :!
i5.
220 MARS-AVHIL 1897.
Le splendide couvent de Yas*odhai*a ayant été donné (en
Tan marqué) par lune, un, corps (de Siva, 811 oaka) il
(Yasovarman) a fait cet édit pour Tillustre NârâyancK
Au nord de Mè Chong, le district de Mè Sang
paraît être situé entre deux petites rivières qui se
réunissent plus bas pour former le Vaïco occidental ;
Tune à Touest le sépslre de Lovéa Ghâk , autre dis-
trict de Ba Phnom; à lest l'autre rivière servirait
de limite entre Mè Sang et la province voisine de
Romduol. L'aspect du pays, à Mè Sang, parait se
rapprocher de celui de Romduol : plateaux moins
inondés, si ce n'est par les pluies locales^ sol plus
ferme, plus résistant, clairières cultivées ou rizières
alternant avec les cépées de bambous et les bou-
quets de palmiers à sucre.
Dans ce petit district existent les vestiges d'une
vaste forteresse rectangulaire , c'est-à-dire les levées de
terre des remparts qui passent près des villages actuels
de Samrong à la face est , de Phum Svay Antong au
sud et de Phûm Plan au nord , ainsi que plusieurs
emplacements antiques près de ce Phum Samrong.
Sa pagode même, Vat Samrong, est suri'im de ces
emplacements; ses fossés bien taillés, les talus àpic«
entourent un tertre artificiel haut de trois mètres où
on aperçoit une statue brisée. Le temple ancien de-
vait être en bois et chaume, comme l'est la vîhâni
actuelle.
Plus important est Taol Preah Théat (m Twd
Prasat « le tertre des reliques saintes » ou « le tertre
de la tour », à deux ou trois cents mètres au noiid-
LE CAMBODGE ET SES MONUMENTS. 221
ouest du Phum Samrong. Sur un tertre artificiel
assez élevé se dressent encore les ruines d une tour
en briques située à fouest dun lobœk ou grand
bassin sacré rectangulaire qui mesure environ cent-
vingt mètres sur cent. Une stèle portant une inscrip-
tion khmère de neuf lignes a été trouvée à Tuol
Preah Tbêat. Le document est du ix* siècle Saka,
mais il fut gravé après qu'on eut enlevé au ciseau
une autre inscription khmère dune douzaine de
lignes qui devait remonter au \f siècJe Saka , à en
juger par récriture, plusieurs lettres mal effacées
étant encore visibles. L'inscription de neuf lignés a
beaucoup souffert elle-même; le commencement et
la fin de plusieurs lignes manquent, la pierre est
écaillée en maints endroits ; ce qui reste est frag-
mentaire et , de plus, les lettres des deux inscriptions
s'enchevêtrent quelquefois. Sous les réserves néces-
sitées par ces désavantages nous lisons :
. . . Au règne du roi qui est allé au Rudralo (ka = Harsa-
varman I" qui régna vers 83o-84o Saka = 908 918 A. D.)
. . . être Senapati Simabhapura (sic) le Lon In pu. . . chef
des magasins (royaux). . . ici est le saint et royal. . , nous,
vaincus , abandonnâmes . . le roi allé au Rudraloka donna
l'ordre , octroyant gracieusement ... au chef de Chok Gar-
gyar surveillant . . . octroyant gracieusement la grande mare
et la forêt ... au saint règne , les chefs de troupes , les Sena-
pati laissèrent cet acte solennel. Au saint règne du roi qui
est allé au Paramarudraloka (= Jsânavarman II qui régna
vers 84o-85o saka = 918-928 A. D.) le Lon In qui était
senapati. . . Lon. . . la Ten Hyan qui était maîtresse (svamî)
. . . Lon . . . Lon . . . surveillant de la sainte couche royale
222 MARS-AVRIL 1807.
(sorte de camérier, rempliMant ane fonction officleDe à i*in-
térieur du palais).
La lettre r présente une partioularité dans cette
inscription; elle est séparée en deux traits se rappro-
chant assez, comme forme, de notre chiffire 69. Le
document, selon toute vrsiisemblance, remonte au
règne de Jayavarman IV, onde et successeur des
deux princes désignés ici comme défunts. Jaya-
varman IV monta sur le trône en 85 o Saka =>
928 A. D. et transporta sa résidence à Ghok Gar-
gyar, iieu dont il est question dans ce texte et que
j'identifie avec le monument de Koh Kèr, situé dans
le nord-ouest de la province de Kompokig Svay. On
peut reiparquer qu'à cette époque les appellations
de Ion et de ten semblent encore s'iappliquer à des
personnes de qualité.
LES FIGURES SYMBOUQUES DU YI-KING. 223
LES
FIGURES SYMBOLIQUES DIJ YI-KING,
PAR
. ■ . . \ . .
M. C. DE HARLEZ.
Nature de ce livre et de ses figures. — Sens des Kuas et leurs
rapports avec le texte. — Procédé de la consviltation du ciel
au moyen du Yi-King.
I. NATURE DU YI-KING ET DE SES HEXAGRAMMES.
Dans les dillerents ouvrages que nous avons con-
sacrés jusqu'ici à la traduction et à Texplication du
Yi-King, rious nous sommes occupé exclusivement
de son texte et de l'interprétation qu il convenait de
lui donnera Nous avons laissé presque entièrement
* Qu'il nous soit permis de rappeler ici les résultats auxquds
nous sommes parvenu.
Nous avons d'abord posé ce principe que le Yi-King devait être
traduit en rendant son texte comme l'exige le sens naturd des mots
et des phrases qui le composent , et considérant les en-tétes des cha-
pitres comme en indiquant le sujet, ainsi qu'on le fait pour tout
autre livre. (Voir Journal asiatique, 1886.)
Il a fallu la surprise causée par la nouveauté et l'habitude dé^
rangée pour que l'on piit contester une conception aussi simple et
nécessaire du rôle d'un traducteur. Je ne pense pas qu'on Taie ja-
mais fait dans aucune autre circonstance. Suivant ce système , je
donnai d'abord une traduction plus explicative que littérale (Le
224 MARS-AVRiL 18Q7.
de côté un autre élément de ce livre qui n est point
sans importance, surtout aux yeux des Chinois,
puisque c'est lui qui a fait considérer le Yi-King
comme le résumé de toutes les sciences cosmolo-
giques et morales.
Je veux parler des figures appelées Kaas qui font
partie de Ten-tcte de chaque section et renferment
comme on le prétend tous les mystères de la nature.
On sait que ces figures sont composées de six lignes,
les unes pleines —, les autres coupées par le mi-
lieu — — et formant deux trigrammes auxquels on
attache une signification lexicologique comme repré-
sentant les éléments de la nature.
C'est de ces hexagrammes que nous voulons nous
occuper cette fois et dont nous allons chercher à
pénétrer la nature et le sens. A Torigine, les devins
texte primitif du Yi-King rétabli, etc. Paris, £. Leroux, 1888];
puis je démontrai que les anciens Chinois comprenaient le Yi-King
de cette même f Jiçon , que les commentateurs anciens et modernes «
à l'exception de Técole de Tcheng^tze et de Tclou-hi, n*y voyaient
point autre chose. (Voir Journal cuiatique, 1898, p. i63 et suiv.;
Impérial Quarterly Review, 1896; Le texte primitif etc. , pages i3 et
suiv., 167 et suiv., i63 et suiv.; Tong-pao, 1894, p. 1 ef suiv.)
Cela fait, j*ai donné dans Y Impérial Quarterly ReDiew de Londres
une seconde traduction aussi littértde que possiUe , et dans le Tong-
pao de Leiden, j'ai publié le texte de 6 chapitres du Yi avec tra^^
duction expliquée pour démontrer l'exactitude de ceUe-ci.
Enfin , il y a peu de temps , j'ai publié le texte de la vernon
mandchoue avec traduction complète , en sorte que chacun pût s-as-
surer que , à part quelques phrases de sens équivoque, mon interpré-
tation coïncidait avec celle du corps des lettrés principaux da
xvin' siècle, présidé par le plus lettré d'entre, eux, Tempereor
Kien-long lui-même. Je pense bien que cette dernière preuve ne
laissera plus de place aux hésitations.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 225
qui employaient le Yi-King comme livre de présages,
ne considéraient, dans ses figures, que les deux tri-
grammes qui les Composent, et auguraient le sort
des entreprises,* en pal'tie, d'après la constitution des
hexagrammes en tant que composés de ces deux tri-
grammes. Ils y voyaient par exemple « le ciel sur ou
sous terre it, « une montagne sur ou sous l'eau », etc.
C'était un premier moyen de découvrir la pensée des
esprits qui décident du sort des hommes.
Plus tard, lorsque la théorie du Yin et du Yang
devint la base de la philosophie, on imagina de
donner aux lignes noires pleines le caractère de re-
présentants du principe actif, et aux lignes mêlées
de blanc ou coupées par le milieu , celui de repré-
sentants du Yin ou principe passif.
On trouve déjà cette conception exposée dans le
traité dit Hi-sze, adjoint au texte du Yi dans les édi-
tions modernes, mais elle n'y est pas poussée au
delà de la notion d'un principe général ; l'auteur ou
le compilateur de ce traité n'a point cherché à donner
un sens aux lignes isolées , moins encore à les mettre
en relation avec les sentences correspondant, par
leur chiffre aux lignes des hexagrammes. C'est seu-
lement l'école philosophique du x* siècle qui a déve-
loppé ce principe et en a tiré toutes les conséquences
que l'on verra plus loin.
Quant au caractère du Yi-King pris dans son en-
semble, les anciens Chinois ne semblent pas y avoir
vu autre chose qu'un recueil de phrases servant à
l'horoscopie , et dans les Kuas un moyen de con-
226 MARS-AVRIL 1897. ,
naître la sentence dont le ciel voulait faire la réponse
à la consultation du sort par le jet des baguettes, sa-
crées. Du moins, dans les anciennes annales, le.T^o
ichuen et le Kue-Yu, on ne trouve pas le moindre
indice d'une pensée autre que celle-là.
Le texte du Yi-King lui-même ne trahit pas
d autre préoccupation- Les plus vieux commentaires
insérés aujourd'hui dans ce texte même ne témoi-^
gnent d autre considération que celle de la position
normale ou anprmale des lignes des hexagrammes.
Maintes fois le pronostic défavorable est expliqué par
cette phrase : la position ne convient pas ^ ^ (ou
jE) et cest à peu près tout.
Mais déjà dans le Hi-sze, dont nous ayons parlé
quelques lignes plus haut, le Yi-King est élevée au
rang d un livre philosophique de profonde nature et
même on y voit apparaître cette pensée que. la. for-
mation du Yi-King a coïncidé avec celle de TUni-
vers ^ Comment devons-nous envisager cette con-
ception étrange? Pouvons-nous croire que les Chinois
se sont réellement imaginé ou que le Yi-King s'est
formé tout seul, à mesure que le monde sortait du
chaos et se développait |)ar la production des êtres;
ou bien que les sages, en composant les Kuas, ont
réellement contribué à la formation de l'Univers?
Je ne le pense pas, ce serait trop absurde; cela est
d'autant nK)ins probable qu'en, dehors des préfaces
et des commentaires de notre livre , jamais ieé Chi-
* Voir notre traduction de ce traité : Le Yi-King tradait (taprh
les interprètes chinois , p. lao.
LES FIGURES. SfYMBOLIQUES DU YI-KING. 227
nois ne pensent à lui attribuer une part d'action dans
la crëation*des êtres. Il n'y à là qu'un langage am-
poulé qu'il ne faut pas prendre au sérieux, ou peut-
être le produit de cette idée qui régnait dans l'indç
et dans d'autres pays encore , à savoir que l'imitation
des phénomènes célestes dans les actes du cidte avait
iuie influence décisive sur la production régulière
de ces phénomènes.
Le plus "vraisemblable est encore que, dans ce
langage hyperbolique, il n'y a qu'une manière d'ex-
primer cette pensée admise par les philosophes, que
les figures du Yi-King et leurs variations avaient été
composées pour symboliser les phénomènes naturels
et leurs modifications continuelles.
Nous ne pouvons. doriner une meilleure idée dé
cette manière de concevoir les choses qu'yen repro-
duisant la préface mise en tête de son commentaire
par Tcheng-tze, le fondateur de l'école moderne, et
reproduite dans la plupart des éditions du Yi-Kîng.
Nous la prenons dans l'édition de Kièn-long, où le
texte est accompagné de la version mandchoue, ^ui
nous assure du sens.
PRÉFACE DE TCHENG-TZE.
LE YI DE TCHEOU.
(Kiuen I; f" 8-i5.)
Lorsque le livre des Yi, ses lignes, ses héxa-
grammes, ses deux commentaires, Twan et Siang,
eurent été achevés en leur signification, les aflects
228 MARS-AVRIL 1897.
du ciel , de la terre et de totis les êtres se manifes-
tèrent. L amour des saints pour le mondé à venir atr
teignit son plus haut point. Le monde ayant d abord
produit au jour les êtres (qui Foccupent), puis
ayant parfait leurs fonctions diverses, acheva leurs
nombres et fixa leur forme extérieure. Par cette
manifestation de leurs formes, il détermina ce qui
est bien ou mal pour le monde.
Les hexagrammes et les 38 /i lignes indiquent les vi-
cissitudes et changements qui se produisent conformé-
nient aux lois de la nature et du destin. Au point de
vue des lois particulières» ils comportent io,ooo dif-
férences; ramenés au tào, ils n*ont pas deux espèces;
aussi le point, le principe suprême^ est dans le
Yi-King. De lui sont nées les deux formes (i ^).
Le Tai-Ki nest autre chose que la loi suprême
tao; les deux formes (î) sont le Fin et Yang; tous
deux ont une loi unique [tao).
Le Tai Ki, principe suprême, est le tVu-Ki sans
principe.
La production des êtres s'appuie par derrière sur
le Yin et embrasse le Yang par devant. Rien n est
sans le Tai-Ki ni les deux agents; s*unissant, se com-
binant, s'excilant lun l'autre, ils changent et se trans-
forment sans cesse.
Dès que la forme matérielle eut reçu l'existence,
l'être intellecluel émit l'acte de la connaissance, le
vrai et le faux vinrent au jour, toutes les espèces
» Le Tai-Ki.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU Yl-KING. 229
d'être surgirent. Ainsi le Yi, par la détermination
des pronostics heureux et malheureux, produisit la
règle suprême de conduite.
Le Yi , le changement est la loi du Yin et du Yang.
Les Kuassont les représentations, les figures du Yin
et du Yang. Les lignes des Kuas (représentent) les
opérations, les mouvements et modifications de ces
deux principes.
Bien que les Kuas ne soient pas identiques, ils
ont également le simple et le double/le pair et l'im-
pair (les lignes simples, pleines et doubles, coupées).
Bien que les lignes ne soient pas semblables,
elles sont pleines ou coupées. C'est ainsi que les
6^ Kuas composent le corps du Yi et les 384 lignes
en forment l'action réciproque. Cette action — con-
sidérée au loin , au delà des points cardinaux , ou de
près, concentrée en un seul corps; en l'espace d'un
clin d'œil, d'une respiration, au secret ressort du
mouvement et du repos, — n'est rien en dehors des
figures des Kuas, ou des principes des sentences , des
lignes. Grand , élevé est le Yi-King. Sa loi est supé-
rieure à tout et embrasse tout. Son action , son em-
ploi est éminemment intellectuel et ne défaillit ja-
mais. Avant que les temps eussent acquis leur
uniformité, les Kuas n'avaient point encore leur
forme fixée. Avant que les êtres eussent commencé
à atteindre leur terme, les lignes des Kuas n'avaient
point encore leur position déterminée.
Si l'on considérait les Kuas, abstraction faite des
changements du temps et comme si celui-ci était
230 MARS-AVRfi:. l^ftl.
toujours le méiHe,. il ny aurait point de IT on de
livre dés changements.
Si Ton expliquait les lignes, en confondant toutes
les entréprises , les actions en une s^ule, oû ne pour-
rait parvenir à en comprendre la nature et il n y au-
rait plus dé Yi-King. De inême, si Ion comprend
le sens des Kuas., des lignes , des commentaires Twan
et Siang , et que Ton ignore Tusage qu*on doit en
faire, c*est aussi comme si le Yi-King h'existait pas.
Mais si on le saisit aux lumières de Tintelligence ,
aux mouvements du cœur, on s'accordera avec la
puissance active du ciel et de la terre, avec la lu-
mière, du soleil et de la lune, avec l'ordre des quatre
saisons , avec les signes de bonheur et de malheur
produits par les esprits, et alors on pourra dire que
Ton comprend le Yi. Les Kuas qui se trouvent au
Yi-King en constituent les formes révélatrices ^ du
sens: Les lignes des Kuas le rendent manifeste. Ces
formes, cette manifestation peuvent être Considérées
conune le moyen de connaissance. Le nom même
duYile dit clairement, car si Ton ne trouvait pas
ces idées, dans le nom même, comment ce livre
pourrait-il être appelé Yi « changements »?
«Tcheng-i du Ho-nàn a composé cette préface».
Les autres commentateurs expriment des idées
analogues quil serait inutile de reproduire. Une^fois
entré dans cette voie, les penseurs chinois ne\s'oo
i •
' Mandchou Uetulekêngffe.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 231
cupèrent plus guère du texte du Yi-Kiû(^ et de f élu-
cidation de ses sentences ; tout entiers à la considé-
ration du Yin et du Yang, ils ne songèi'ent plus qu'à
en suivre les opérations, les mouvements représentés
comme on le prétend par les variations des hexa-
grammes. C'est là ce qui a induit en erreur les sino-
logues européens; mais les lettrés chinois, en dehors
de l'école du Sing-liy n ont jamais perdu la vraie con-
ception du Yi-King. On peut le voir clairement,
par' exemple, dans le commentaire dont j'ai donné
précédemment de nombreux extraits ^ et dans la
version mandchoue que j'ai éditée il y a quelques
mois avec une traduction complète.
II. LES KUAS. LEURS RAPPORTS AVEC LE TEXTE.
A. NOTE PRÉLIMINAIRE.
Nous venons de voir le sens profond et mysté-
rieux que les disciples de Tcheng-tze ont attaché aux
figures du Yi-King. Jusqu'ici nous ne nous sommes
occupé, comme il est dit plus haut, que du texte de
ce livre et de sa vraie signification. Il nous reste à
étudier ces figures magiques auxquelles on attribue
des vertus aussi merveilleuses, et à rechercher ce
qu'il y a de vrai dans les explications qu'en donnent
des philosophes enthousiastes.
LesHgnes qui composent ces figures, pleines (^— )
ou' coupées (— — ) , représentent depuis de nombreux
' Voir ma première traduction du Yi-King, p. 137-1 53.
232 MARS-AVRIL 1897.
siècles les deux éléments cosmogoniques , le Yang
ou principe actif, et le Yin ou principe passif, ré-
actif, figurant également l'élément lumineux, mâle,
fort, et Télément femelle, obscur et faible. Ce sont
les diverses combinaisons de ces lignes, symbolisant
celles des deux éléments primordiaux, qui ont donné
lieu à ces spéculations philosophiques qui ont fait
représenter le Yi-King comme le résumé de toutes
les sciences.
On se demande si cette signification des Kvms et
de leurs lignes remonte à Torigine du Yi-King, si
c est là le principe dirigeant de la formation des
Kuas.
Une tradition très ancienne , c'est-à-dire remontant
jusqu'au iii* siècle avant notre ère, répond affirma-
tivement à cette question et attribue Torigine de
toutes ces conceptions au fabuleux Fou-hi ^ le pré-
tendu créateur des Kuas. Mais cette tradition ne
mérite aucune croyance. Le Yi-King est souvent cité
dans les Annales dites Tsa-tchuen et KueYu, rédigées
probablement au v' ou au iv' siècle de Tère an-
cienne; son emploi y est mentionné avec tous les
détails des procédés en usage et, nulle part il nest
question du Yin et du Yang ni de leur représenta-
tion.
Le récit le plus circonstancié de la consultation
des esprits par le moyen du Yi-King se trouve au
Tso'tchuen, an xxu du prince Tchwang, S 3. Lànous
* Hi-Sze, section 11, S 2. Voir Le Ïi-King tpodau, etc., p. lai.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU Yl-KING. 233?
ne voyons qu'une seule chose, quant auxKuas, cest
que la signification des trigrammes était déjà connue
à cette époque et que les devins y trouvaient une
source de pronostics. En cette occasion, en effet, le
devin avait obtenu le Kua P'i (XII) dont la figure
est formée du trigramme du ciel sur celui de la terre
^^, et il en avait conclu que le prince dont il lisait
rhoroscope aurait l'éclat du ciel et dominerait la
terre. C'était là le second Kua indiqué par les ba-
guettes sacrées. Le premier avait le trigramme su-
périeur du vent 33 ; l'augure en avait conclu que
cela désignait des montagnes et que le jeune prince
en aurait tous les trésors. (Voir le Journal Asiati<]ae,
janvier-février iSgS.)
On voit qu'il n'est nullement question de la signi-^
fication des lignes isolées. Une autre tradition at-
tribue au fameux Weii Wang, ou roi Wen de
Tcheou, un changement complet dans la significa-
tion et la disposition des trigrammes ; mais les An-
nales authentiques n'en connaissent absolument rien.
Nous ne nous arrêterons donc pas davantage à cette
question d'origine, qui nous paraît résolue. On ne
doit point s'étonner que cette interprétation philo-
sophique ait été appliquée tardivement au Yi-King;
les commentateurs chinois en ont fait autant relati-
vement aux deux fameux tableaux dit Lo-^feoa et
Ho-toa ^ bien que ce ne fût à l'origine qu'un double
^ Ces tableaux présentent les dix nombres représentés par des
boules, et disposés de façon à produire une certaine quantité en
IX. 1 6
i«rBi»Batr. lATiONiLK.
2M MARS-AVRIL 1897.
j«u d arithmétique. Mais dès que la théorie du Yin
et du Yang fut connue, les lettrés chinois l'intro-
duisirent partout.
Laissons donc ce sujet épuisé et pa^son» à Texpli-
cation dés figures.
B, DES TRIGRAMMES.
Comme on Ta vu dans nos différentes traductions ,
les trigrammes représentent les éléments : le ciel et
la terre, Teàu stagnante et les montagnes, ie feu
avec le soleilet l'eau courante [pluie, fleuves) avec
la lune, le tonnerre, et enfin le vent avec le bois.
Ces rapprochements sont trèâ anciens, car ils
étaient déjà en usage à l'époque du Tso-tchuen, au
vif siècle avant Jésus-Christ; les annales en font foi
en plusieurs passages. (Voir 1 exemple que nous avons
rapporté pilus haut et l'article du Journal Asiatiqae
qui s'y trouve mentionné.)
Quelle est l'origine de ces symboles, y a-t-il
quelque relation entre eux et les objets qu*ils repré-
sentent?
A cette question voici ce que répond l'école philo*
sophique moderne.
additionnant le nombre centrai avec ceux qni l'environnent. Ainsi
7
2
le H(hton est ainsi formé : 8 9 5 4 0
:■ ï ■ ■ ■
Or 5 + 2=7; 5 + 1 = 6, etc.
4 9 2
Dans le Lo-shou : s 5 7
8 10
On « 10 dans qud({Ufi sens qu'un «uiditiono* Iqs chiffires»
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU Yl-KING. t3i
Le ciel est représenté par la ligne pleine, symbole
du principe céleste , actif — ^^. La lerre lest égale-
ment par la figure de son élément ^ ^.
Le tonnerre est figuré par le Yang opprimé sous
le Yin ^ ^. Ce sont, en effet, les efforts du Yâng
pour se dégager de cette étreinte qui produisent le
tonnerre.
L'eau stagnante, qui est Yin, est assez bien figurée
par la ligne coupée placée au-dessus de deux lignes
Yang ^^, tandis que la ligne Yin, placée au-dessus
et en dessous E^» P^^t servir à indiquer cQtte eau
qui est à la fois et dans le ciel et sur la terre. Une
figure contenant deux lignes Yang sur trois et où la
ligne Yin est comme étouffée entre les deux pre-
mières est ce qu'il y a de plus propre, dans
l'espèce, après le trigramme à trois Yang, pour dé-
signer le feu , la lumière.
Ces sept symboles étant distribués de la sorte, il
ne restait que le huitième pour désigner le vent, et
lesprit chinois trouva dans sa forme une analogie
avec le vent soulevant la poussière; le Yin secouant
Yang qui pèse sur lui, ^3
La lune a été naturellement jointe aux eaux cé-
lestes, et le bois à lair, au vent qui est le principal
agent de la vie des arbres.
Ces explications ont bien quelque probabilité,
mais l'origine ne peut être là.
Comme on l'a •vu au iv' appendice du Yi-Kirigi
les trigrammes ont reçu également l'attribution des
degrés de parenté de père et mère, de fils et filles,
iG.
23^ MARS-AVRIL 1897.
ninés, seconds et cadets. Cette idée attribuée à Wen-
Wang na été qu une conception accessoire des com-
mentateurs chinois et n a aucune application dans
le Yi-King. Naturellement c'est — qui est le père
et ^ ^, la mère.
Les trigrammes qui nont quune ligne Yang sont
les fils, et ceux qui nont qu'une Yin sont les filles;
les degrés se comptent en commençant par en bas
^ ^ 3-^ et ^rz Mais c est là une fantaisie sans
portée pratique.
Pour expliquer le symbolisme des hexagrammes,
on tient compte des deux trigrammes qui les com-
posent. C'est du moins ce que le commentaire Siang
essaie de fiiire , comme on a pu le voir au symbolisme
de chaque chapitre du Yi-King. Mais cet essai est
assez malheureux, et Ton pourrait trouver des rap-
ports plus directs que ceux indiqués par le commen-
taire. En beaucoup de cas, ils sautent aux yeux des
moins clairvoyants. Ainsi ci^i sar ciel et terre sur terre
représentent naturellement le ciel et la terre ;^ on
pourra voir de même la soumission dans « le tonnerre
sous l'eau », ou le troublç , le mouvement agité dans
« le vent sous une montagne », ou encore l'oppression
dans une «c montagne pesant sur la terre». Parfois
c'est dans la figure matérielle elle-même qu'il faut
chercher l'analogie , par exemple dans s = qui re-
présente tchong , le milieu , et S= qui répond à Siao-'
<c/itt« excès du petit », du Yin. Mais beaucoup d'hexa-
grammes né se prêtent point au rapprochement.
Il en est ainsi, ce me semble, du kua XXX VU où
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 237
« vent sur feu » représente la famille, et du kua XLIV
oii « vent sous le ciel » figure v lunion , le mariage ».
Voici le tableau complet de ces rapports enlre les
sujets des chapitres et leurs figures représentatives.
«> T i,~» ' \ principe actif * • , • «
KuA 1. A len '^ . . 7^= « principe actif par essence,
principe actit r r r
ciel , souverain ».
— II.
it . principe réceptif . . r .«p .
Kwwi . . — 7—^= « principe receptu , terre ».
pnncipe réceptif ^ r r '
— III. Tchàn «obstacle, arrêt» = «tonnerre
tonnerre
arrêté par Teau , obstacle ».
— IV. Méng «croissance, intelligence non dévelop-
, montairne . » , ,
pee » 2 — — « montacnie arrêtant
r eau courante ^
l'eau »•
— V. Soû « danfifer, arrêt » Z^'"' '"y"* ^ « principe , ar-
o principe actit r •»•
rêté, danger».
\Ti cy I V • principe actif,
— VI. oonq «procès, recours au prince» - —
•/ . r ' 1 eaa , caverne ,
^"°^" =- « danger près idu prince , à la cour,
procès ».
\Tii o- i_r r»- . principe réceptif,
— VIL o5e «chef, supérieur, troupe» ^ — r-f —
' r ' r eaa an ciel ,
terre
de toarce
trifi r\»' 1 • eau courante , toarce
— VllL Fi «concorde, union» : = «eau
' terre
entrant en terre , union ».
— ÏX. Siaô tchou « petit développeiiient » -rj = « vent
élevé , ne produisant que peu d'effet ».
XT • 1 ni principe actif n ,
Li « marcher, iouler » - — - — - = « lorce ope-
eaa stagnante *■
rant au-dessus ».*
Vf rn* t ' ' »A A» principe réceptif j j
— Al. i ai «pénétration» - — r-^. tt- = « le second ,
^ principe actit
se portant naturellement en haut , pénètre
le premier ».
238 MARS-AVRIL 1897.
KuA XIL P'ei « ôppositioil , fermé t p"^p* *f . ^ ^le
tr ' principe réceptif
principe réceptif tenu en dessous , enfermé ».
— XIII. Tôna « union » 7 — =-— = « ce feu pénètre le
«z feu céleste *
ciel, y est uni au principe actif ».
- — XIV. Ta « grandeur » 4^ =« « le feu au haut du ciel
symbolise la grandeur suprême ».
— XV. ICién «respect, modestie ^ bienveillance»
terre
= ofiTandeur s'abaissant; douceur,
montagne ^
bonté s'élevant; l'un et l'antre s'accordant ».
tonnerre
— XVI. Yu « puissance , majesté , satisfaction »
« tonnerre sur la terre , en sortant ; terreur
et grandeur, majesté ».
-vxTTT r>—* •• o 1 tf  1 MU Btaffnânte t joie
— A Vil. 00 ai « soumission , iideilté » = — =
tonnerre, mouvement
«la force sous l'eau, indique soumission;
l'eau stagnante, tranquillité, mouvement
tranquiUe, satisfaction».
— XVIII. Koà « trouble , soucis ; délibération » "°" *f°* =^
vent
« le vent sous la montagne produit agitation ,
trouble ».
— XIX. Lîn « autorité » » « la terre s'élevant
eau stagnante
au-dessus de l'eau stagnante représente
l'homme en dignité ».
— XX. Kuêh «apparence extérieure, regard, main-
tien » * — « « vent se manifestant au-dessus ,
terre '
en dehors ».
— XXI. Skih hok « mordre , langage méchant » -^ — ^
= « ce qui brûle et fait mal ; langue méchante
comparée à la flamme ».
— XXII. Pi «éclat, rayon, orner» P^^ ,?*.* = «feu
s'échappant d'une montagne , éclat ».
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 23«
kda xxm.
— XXIV.
— XXV.
— XXVL
— XXVII.
— XXVIII.
— XXIX.
— XXX.
— XXXI.
XXXII.
— XXXIII.
Poh « opprimer, etc. » '°°" ^^ = o mont pesant
sur la terre , oppression ».
Foiih « retour, réparation , correction » *^"^
» tonnerre
= « tonnerre sous terre , répression ».
Woû Wang «non caché, apparent, sincère
__!!! — s» «tonnerre se manifestant dans le
tonnerre
ciel ».
Ta tchou «gratid entretien, répression, accu-
1 ,. montairne • • ..a
mutation » -r-; — r-r 7:7. = « pnncipe actif
ciel , pnncipe actit *■ 1
formant les montagnes , accumulation ».
/ « entretenir, jBOutenir »
mont
tonnerre
Ta Kuô «grande transgression, défaut»
ea ^ ■ gnan _ ^ j^ y^j^i soulsvant l'eau la fait
vent
grandement sortir de son lit (ta kuo) ».
rn L ET* \ J caverne , danirer, ( A à» )
Istm Kan «danger» r— ^ — tttt-: ="
<-' caven\e , danger, [kan)
« danger suprême ».
r • ' 1 X fe" t éclair, lli) » ] • ' 1 .
Li «éclat» 7 — 7T-- — 7T-; »■• éclair, éclat par-
fea , éclair, ( u ) *■
tout ».
TT'~ J 1 • on ttairnante ,
Hien «concorder; harmonie»
satisfaction , complaisance 11 ^ . '
r — %rn — ^concorde , harmonie ».
repos , tranquillité
Hâng «constance, fermeté, activité conti-
■ii tonnerre, force, puissance 1 .
nuelle » , . .[.. = « la pmssance
vent, docilité ^
servie par la docilité a une action forte et
continuelle ? ».
T'ûn 41 retraite , obscurité » -^^ = « un mont
mont
élevé dans le ciel , lieu de retraite , de vie
obscure ».
tonnerre , force
— XXXIV. Ta tchuàng «grande force»
« force soutenant la force ».
ciel, principe fort
240
KuA XXXV.
MARS-AVRIL 1897,
eiel
Ts'in « avancer, erandir, s'élever •
^ monUgne
a montagne s*élevant dans le ciel ».
— XXXVI. Mîng-î « lumière faiblissante »
— XXXVII.
terre ' |
lumière
mière des astres baissant, entrant sous
terre».
Kiâ « famille ji ^ = «vent s'élevant du
fea
feu».
— XXXVIII t Kuèi «opposé, contraire, discorde» — «=■
« opposition ».
Kién «difficulté, danger, courage» *'^*™*'
== « mont dangereux ».
— XXXIX.
mon-
tagne
— XL.
— XLI.
— XLII.
tonnerre
Kiek « délivrer, échapper, disperser »
= « pluie après tonnerre , délivrance ».
Sun «dinnnuer, abaisser, réprimer»
*^' ^= « mont pesant sur Teau »•
mon-
ean
stagnante
Yih «augmenter, grandir»
vent
tonnerre
nerre augmentant " par le vent ».
= «ton-
— XLIII. Kuai «diviser, disperser, eau divisée en
«branches» -vt= «eau se divisant dans
uel
— XLIV,
vent
— XLV.
— XLVI.
Tatmosphère ».
K'eod «épouser, unir, rencontrer» -^^
. « vent pénétrant le ciel , uni aux forces
célestes , le faible uni au fort ».
rn • j ' 'a* o*u ttagnanto
Isoai «réunion, agrégation» • ^ —
terre
« eaux réunies , agrégées sur la terre »»
terre
Shàng « monter, s'élever » — r- = « arbre s'é-
levant de la terre ».
XL VII. Kuân «détresse, dureté»
eanx amaie^t
ril, détresse dans les eaux»
péril
pë
LES
KuA XLVIII
— XLIX.
— L.
— LL
— LU.
— LIIL
FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING.
eaa eoarante, soarcer
241
Tsing « puits »
= « puits ».
— LIV.
— LV.
— LVI.
— LVIL
— LVIII.
— LIX.
— LX.
— LXI.
pénétration
Koh «changer, se contrarier, cuir» ^ =
« se contrarier , le feu change Teau ».
Tina « chaudron » -^ = « bois brûlant et
*f boit
chauffant le chaudron ».
ri I f . ce ' tonnerre (tckan)
chan « tonnerre , enroi » )—, — '- •
tonnerre [tchan]
pr c J •• montagne (ian)
A an «terme, droit» — )-, — '-,
montagrne ( kan )
Tsién «avancement, progrès, s*élever peu à
= « vent soulevé sur une
vent
tonnerre
puissance
r-r . Ces
peu»
r montagrne
montagne ».
Kûei «marier» , ^ , .... ... ,
eaa stagnante docilité , plaisir
deux termes caractérisent l'homnle et la
femme.
Fàng « abondance , richesse , éclat » f^p^^
« symbole d'éclat ».
r \ r, fea d'éclair , i .
Loa « etranerer, passafi:er » : = « éclair
o ' r o montagne
brillant un instant dans le désert ».
sun , même sens
Sun , id.
Sdti « douceur, fleidbilité »
I OUI « reiouir » .•. ., .
' tui, id.
TY f i_ J J'LJa vent, pénétration
Hixan « abondance , débordant » ^—.
eau coulante
= « eau débordante ».
m . I « t 1 ■ oau coulante
Isieh «réffles, lois» .
«-^ eau stagnante
Tchông « milieu , juste milieu , droiture » ; le
milieu est représenté par la figure qui
a deux lignes coupées au milieu s as.
— LXÏT. Siao Kuà «petit défaut, dépasser peu»;
tonnerre S =5 . . . ...
== « excès en ce qm est petit ».
montagne SS SS ' -i^
Les petites lignes sont en deçà et au delà
des grandes et les dépassent en nombre.
242 MARS-AVRIL 189^7.
Le tonnerre s'élève peu au-dessus des
montagnes.
KuA LXIIL Kitsi «traversée achevée» 1'"'°""***
— LXI V. Wei tsi « traversée non achevée »
feu
feu
eaa courante
Nous avons laissé les hexagrammes Vil, XXVII,
XXXVII , LXllI, LXIV sans explication , parce qu au-
cune ne semble admissible, bien que pour les der-
niers , on puisse supposer qu ils représentent le feu qui
a ou n'a pas pénétré Teau; mais ce n'est guère satis-
faisant. Pour les autres, i analogie est généralement
admissible, et Ton peut croire que les trigrammes
ont été disposés de cette façon pour les motifs que
nous venons d'exposer.
C. DES HEXAGRAMMES.
On a vu dans le paragraphe précédent comment
ces figures sont interprétées en tenant compte des
trigrammes qui les composent et des objets que ces
derniers sont censés représenter. Nous avons main-
tenant à les considérer au point de vue des lignes
prises dans leur ensemble ou de chacune d'elles en
particulier.
L'origine de l'emploi de ces lignes comme expres-
sion de la pensée est entièrement inconnue, car il
n'y a pas à ajouter foi au récit des mythologues
chinois, qui mettent en scène le légendaire Fouhi
concevant l'idée de ces lignes après avoir vu soit des
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 243
traces de pattes d'oiseaux, soit des lignes mysté-
rieuses tracées sur le dos d'une tortue ^
Les lignes pleines et coupées rappellent-dles les
cordes à nœuds des quipos, ou les entailles faites
dans des baguettes qui ont servi à d'autres peuples
barbares à rappeler certaines idées? Ce sont des con-
jectures plus ou moins plausibles que rien n'infirme
ni ne justifie. Que ce soit le reste d'une écriture ru-
dimentaire, c'est éminemment probable; mais c'est
tout ce qu'on peut en dire avec quelque vraisem-
blance. Nous ne nous arrêterons pas à cette question
insoluble et nous passerons sans plus à l'examen de
l'emploi de ces figures dans le Yi-King.
S'il faut en croire les anciens commentaires, les
lignes des kuas ont été prises comme figurant les
deux éléments cosmiques qui composent tous les
êtres j le Yin et le Yang. Mais il est permis de douter
de cette assertion. Le Yi-King est vraisemblablement
antérieur à l'introduction de cette théorie dans l'em-
pire chinois ; il ne semble pas qu'elle y fût connue
au vii^ siècle de l'ère ancienne et les anciennes
annales qui patient du Yi-King, et qui font mention
de son emploi , ne contiennent aucune allusion à la
conception philosophique dont on a fait par la suite
la base de tout le système de notre livre.
Quoi qu'il en soit, l'appréciation générale depuis
plus de vingt siècles est que la création des figures
• Il serait superflu de citer ici l'un ou l'autre des textes non)^
breux qui relatent ces légendes ; cela est trop connu pour avoir be-
soin d'être prouvé.
244 MARS-AVRIL 1897.
du Yi est basée sur la notion des deux éléments cos*
miques et que les variations de ces figures repré-
sentent les combinaisons de ces deux agents primor-
diaux qui ont donné naissance aux êtres particuliers
qui peuplent Tunivers.
«Les 64 hexagrammes et les 384 lignes qui les
composent », dit Tcheng-tze, dans sa préface du Yi-
King , u indiquent toutes les productions et les modi-
fications qui se produisent dans la nature conformé-
ment à ses lois et à celle du décret céleste. » Cela se
fait donc au moyen des différentes combinaisons des
lignes ym et yanj, pleines ou coupées, qui ont donné
naissance aux 64 hexagrammes ou Kuas.
On se demandera d'abord pourquoi ces figures
sont composées de trois et de six lignes, ni plus ni
moins. La réponse à cette question n'a point été
donnée d'une manière positive. On peut supposer
pour les premiers l'usage général du nombre trois
comme nombre mystique , ou bien la représentation
des trois puissances de l'univers , reconnues par les
Chinois : le ciel , la terre et l'homme ; ou encore le
grand principe Tai-Ki , principe suprême , et les deux
agents subordonnés , ' le yin et le yang. Mais la pre-
mière hypothèse est la plus plausible. Les trigrammes
sont bien probablement plus anciens que la concep-
tion du Tai-Ki, même que celle des trois puissances.
Quant aux hexagrammes, on s'y sera arrêté parce
que le triplement des trigrammes eût conduit trop
loin. Le choix du nombre 64 s'explique très aisé-
ment. Il était imposé par la nature des choses. En
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 245
effet, les combinaisons que l'on peut faire avec deux
espèces de lignes arrangées six par six atteignent ce
nombre et ne peuvent le dépasser.
Une autre question qui ne manque point d'un
certain intérêt, c'est celle de l'ordre dans lequel sont
placés les 6 k hexagrammes avec les chapitres cor-
respondants. Malheureusement, on ne peut y ré-
pondre d'une manière satisfaisante.
La place des deux premiers kuas est toute natu-
relle , vu qu'ils ne contiennent que des lignes pleines
ou coupées ^= ^ =*
Les 62 autres sont rangés par couples, dans les-
quels le second est l'opposé du premier, ou le pre-
mier retourné.
Par ex. k. III WM et IV = = (III retourné),
kuas XXVII à XXX et LXI, LXII où les couples sont
formés par opposition. Ex. XXVII = = et XXVIII
Mais on ne sait pas aller plus loin ni expliquer
l'arrangement des 3 1 couples ainsi formés. Tchou-hî ,
malgré ses subtilités que rien ne déconcerte, n'a pu
trouver de motifs que pour la distribution des kuas
entre la première et la seconde partie du livre. Il n'a
rien su inventer de plus ; encore les motifs qu'il allègue
pour justifier cette répartition sont-ils parfois d'une
puérilité qui ne permet pas de les prendre un instant
au sérieux. Il base son argumentation sur des principes
qu'il pose comme admis partout le monde, mais qui
ne sont peut-être que le fruit de son imagination.
Il s'arrête d'abord aux quatre couples d*hexa-
2kô MARS-AVRIL 1897.
grammes cpii commencent et finissent cbacune des
deux sections Ikua letU, XXXI et XXXU^XXXVm
et XXXIV, LXIU et LXIV ). Biais ici c'est le sujet du
chapitre qui est le motif de cet arrangement. L'ob-
jet des kuas I et II est le principe céleste et cdui de
l'élément terrestre ^ ; cdui des kuas XXXIII et XXXIV
est le mode d'action spéciale de ces âéments, l'acti-
vité qui met en mouvement et la force qui reçoit et
supporte cette action^. Aux kuas XXIX et XXX, ce
sont les natures constitutives de ces deux agents
k'an et &*, robsciuîté et la lumière'. Aux LXUI' et
LXIV", c'est la combinaison des deux éléments qui
précède laccomplissement de leur opération com-
mune et rachèvement de cette opération ^.
En ce qui concerne les lignes composant les kuas ,
les principes fondamentaux présidant au classement
de ces figures sont les suivantes :
i*" Les différentes positions des deux espèce» de
lignes indiquent la part d'action de chacun des deux
éléments qui naît, commence en bas (à la dernière
ligne) et s'élève pour gagner sa perfection au point
sommet ou ligne d'en haut (6* ligne);
a" Dans l'appréciation du rôle, de la prépondé-
rance de chaque élément, on tient compte de ia
figure entière, hexagramme ou trigramme, ou des
lignes envisagées séparément;
* Kien ^ et k*u,un f/jf
* J^ kien et 'jg hang support, constance et fermeté.
> j^ *'«n et m «•
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 247
3"* L'élément qui est à la base ou bien au som-
met est sensé prépondérant dans le kua. Ex. : kuas
5 s S s ^5 ^=f ^^^^ ^^^ deux premiers, le yang
triomphe et dans les autres c'est le yin, bien que
lun et l'autre n'aient qu'un seul représentant dans
ces figures.
A plus forte raison en sera-t-ii ainsi , s'il y a deux
lignes yin ou yang à la base ou au sommet;
4° Une ligne yang isolée dans un kua montre que
le yang y est maître et le kua est yang;
5° Quand le yang est au sommet et le yin à la
base, c'est le yang qui prédomine. Ex. r kua XVIII
6° Le kua XXX == est à la première partie , parce
que le yin y est deux fois englouti dans le yang.
Dans LXII #= au contraire, c'est le yang qui est
submergé; c'est pourquoi ce kua est vers la fin;
7** Là où il y a deux yangs, Tun en bas, l'autre
en haut, cela signifie que le yang gagne, s'élève et
le kua est yang. Ex. : XXIX =Is; c'est du moins
ainsi que Tchou-hi explique la présence de ce kua
dans la première partie , en dépit de son principe
que le trigramme ^-^ fait placer dans la seconde. H
oublie, il est vrai, que les kuas III et VIII ont aussi
ce trigramme;
8** Nous ne pouvons' suivre le profond philosophe
dans tous ses exercices d'explication, d'autant plus
qu'il se contredit et contredit les faits avec la plus
grande désinvolture. Ainsi le kua XXVIII ^^, qui
devrait être à la deuxième section d'après deux des
248 MARSAVRIL 1897.
principes établis, se trouve à la première. Pour
échapper à lobjection, Tchou-hi la prévient et dit
très sérieusement qu il en est ainsi parce que le yang^
(les quatre lignes pleines) est nombreux et occupe
un milieu.
Nous n'insisterons pas davantage sur ces essais
d'explication assez mal réussis. Nous avons voulu seu-
lement montrer que les Chinois eux-mêmes ignorent
le principe d'ordre des kuas , si toutefois il y en a un.
L'arrangement par couples semble indiquer Texis-
tence d'un fil conducteur, mais ce fil est coupé pour
nous dès son point d'attache. Nous devons donc re •
noncer à tout essai d'explication.
Serons-nous plus heureux dans l'analyse des rap*
ports entre les hexagrammes et les sujets des cha-
pitres? Aucunement; on doit s'attendre même à ce
qu'il n'y ait point de relation entre eux, puisque les
figures procèdent par kuas opposés deux à deux,
tandis que cette opposition ne se rencontre qu'acci-
dentellement dans la suite des sujets. Ainsi Kien et
k'wan (1, II), «Diminuer et augmenter», (XLI,
XLII) % Achevé et non achevé i^ (LXJII, LXIV) sont
en opposition , mais il en est autrement de presque
tous les autres kuas; bien plus, ceux qui sont le
plus naturellement en opposition sont très éloignés
les uns des autres comme ta-kuo et siao-kao (XXXVIIIf
et LXII) (grand et petit défaut), ta-tchoa etsiao4choa.
(grand et petit entretien) (XXVI, XXIX).;
Si les kuas et les idées maîtresses des chapitre^
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 249
étaient en relation , évidemment les secondes seraient
rangées en une série continuelle de notions oppo-
sées comme les formes des hexagrammes. Or il n en
est rien.
Quant h Tordre des sujets, Tauteur du commen-
taire IV a essayé de l'expliquer; il s est efforcé de
montrer comment une idée dérive d une autre ; mais
ces explications sont tellement peu naturelles qu elles
prouvent plutôt contre la thèse du commentateur.
Citons seulement ce passage :
Les aliments sont l'objet de procès, d'où sou (5)
« pluie productrice » est suivie de song « procès » (6).
Les procès soulèvent tout le monde, d'où song est
suivi de sze {^) foule, peuples. Le peuple doit être
uni, d'où sze est suivi de pi [8), etc. (Voir ma tra-
duction, p. i/ii, etLegge, p. 433, l\.)
Mais c'en est assez, je pense, d'une étude qui ne
peut nous donner que des résultats négatifs. Voyons
si nous serons plus heureux sur un autre terrain , le
dernier qui nous reste à explorer.
C. LES LIGNES ISOLÉES.
Les lignes qui forment les kuas ont-elles quelque
rapport soit avec les sentences de même chiffre, soit
avec les opérations du jm et du yang? Telle est la
question qui nous reste à résoudre. Certes ce ne
sont point les matériaux qui nous manquent à cet
elfet ; car depuis des siècles les penseurs chinois se
sont appliqués à étudier cet important problème;
IX. 17
MrmurKIC BATtOSAL*.
250 MARS-AVRIL 1897.
bien important pour eux , en effet , puisque dans ces
sentences et leurs rapports avec les lignes se trouvent
tous les principes de toutes les sciences, cachés sous
ces mystérieux symboles. Les lettrés ont accumulé
les commentaires pour faire la lumière sur cet objet
et ce sont des extraits de ces interminables disser-
tations qui remplissent les deux gros in-quarto de la
traduction de M. Philastre. G est Técole de Tcheng-
tze et de Tchou-hi surtout qui s est appliquée à ces
recherches, mais elle avait été devancée par les an-
ciens exégètes dont les œuvres font maintenant comme
partie intégrante du livre des yi, ou « changements ».
Ces eflForts si étendus, si prolongés, ont-ils pro-
duit un résultat satisfaisant? Nous n'oserions répondra
affirmativement en général. Mais il nousiaut exami-
ner la chose de près et entrer dans tous les détails
que comporte le but de notre présente étude. Nous
devons d abord rappeler brièvement certains prin-
cipes qui ont guidé les interprètes du Yi-king :
1° Les lignes pleines représentent le yang, et les
lignes coupées le yin. Leur position respective in-
dique le triomphe de lun des deux éléments dans les
luttes et les combinaisons qui forment tous les êtres ;
a" On commence à compter par la ligne d en bas
qui figure la naissance , la première action de chaq[ue
élément et la position plus élevée dans Thexagramme
indique leurs progrès, leur développement;
3° Les nombres impairs appartiennent au yang^
parce que le nombre an fondamental doit lui appar^
tenir.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 15t
Les nombres 2 et autres pairs appartiennent au
yin.
11 en résulte que la place naturelle et régulière du
yang est aux degrés 1 (en partant d'en bas) 3 et 5
et celle du y in à 2, 4 et 6. Donc, régulièrement,
les lignes 1 ,3 et 5 doivent être pleines, et les lignes
2 , 4 et 6 doivent être coupée$.
Quand il nen est point ainsi, les commentaires
disent que la position ne convient pas.
En outre , il doit y avoir correspondance entre les
lignes 1 et 4 , a et 5 , 3 et 6 , de telle façon que Tune
étant yang, l'autre doit être yin et vice versa. S'il en
est autrement, on dit qu'il n'y a pas correspon-
dance yj; |g .
Ceci est spécialement nécessaire à savoir pour
apprécier les pronostics. Bien plus , d'après le com^
mentaire Siang-tchuen , le choix des sentences aurait
été maintes fois déterminé par la volonté de faire
correspondre un pronostic défavorable, un juge-
ment de blâme à une ligne qui ne serait pas â sa
place légitime. On comprend que cette relation est
très large et qu'il est très aisé d'en introduire de sem-
blables. Mais c'est souvent la seule ressource des in-
terprètes.
Ces principes posés, passons à leur application;
voyons quelle analogie on peut établir ou recon-
naître entre les lignes des hexagrammes et le texte
aux six sentences.
Pour résoudre cette question d'une manière com-
plète ^ il faudrait passer en revue les 384 lignes et
?52 MARS-AVRIL 1897.
sentences du Yi-King. Gela nous demanderait un
gros volume. Nous ne pouvons donc penser à exécu-
ter ici une pareille tâche. Nous devons nous iomer
à lanalyse de quelques faits particuliers qui peuvent
servir de modèles pour l'explication des autres.
Nous choisissons dans le grand nombre quelques
kuas les plus propres à donner la clef de l'intelli-
gence de tout le reste, et d abord les six premiers
pour éviter tout choix intéressé.
kUA I. ^g k'iEN, * PRINCIPE ACTIF CÉLESTE ».
Ici,*nous nous trouvons sur un terrain des plus
propices pour les faiseurs d analogies. Le kua est
formé de six lignes pleines ou yang, et le sujet du
chapitre est le dragon qui figure le principe actif,
céleste, ou yang, et les divers mouvements où situa-
tions de cet être symbolique.
Il s agit, selon les diverses sentences, du dragon
caché au fond de Tabime (c est la premièi^ ligne en
bas , au fond de la figure) , puis du dragon qui se
montre , agit sur la terre , et de Thômme supérieur
dont il est également la ligure. On s'élève ainsi è la
deuxième et à la troisième position. Le second tri-
gramme reprend le dragon s' agitant dans les profon-
deurs (^ *" ligne) s'éle van t dans le ciel a\'ec la cinquième ,
puis enfin se soulevant en dehors de ses limites avec
' la sixième ou ligne supéiieure qui devrait être coupée
ou y in , mais est remplacée par une ligne yang.
Plus d'un lecteur trouvera sans doute que ces re-
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 253
lations sont cherchées un peu loin, mais on ne
pourra disconvenir que Thypothèse a quelque appa-
rence de vérité. S'il en était ainsi des autres kuas, la
théorie des Tcheng-tze et des Shao-tzc serait diffici-
lement contestable. Malheureusement il n'en est rien ,
et dès le second hexagramme nous la voyons ren-
versée avec éclat.
KUA IL 1 =
hWUN, « PRINCIPE RÉCEPTIF, RÉACTIF, TERRESTRE ».
A ces six lignes coupées ou yin correspondent
successivement la mention i du givre, 2 de la forme
carrée et droite de la terre , 3 de l'ordre terrestre ,
l\ d'un sac fermé, 5 du vêtement jaune, 6 du dra-
gon luttant dans le désert.
Tout le monde en conviendra sans peine , il faut
un don tout spécial de double vue pour apercevoir
une relation quelconque entre ces six objets et les
six lignes coupées en leur position relative. Pour la
première ligne, on dit que « la gelée est la coagula-
tion du yin qui se condense pour commencer à for-
mer les êtres et que cette première ligne coiTespond
au commencement des opérations du yin ». Ce motif
est certainement déjà chorché très loin , mais pour
la seconde il n'est pas possible aux plus clairvoyants
d'en découvrir aucune II en est de même des qua-
^ Voici toutefois l'explication des commentateurs; qu'on en juge :
« Cette ligne est au milieu à sa place régulière et elle a la nature
de l'action de la terre. C'est pourquoi sa vertu est droite à l'intérieur
et carrée à l'extérieur! »
254 MARS-AVRIL 1897.
trième et cinquième ou du sac fermé et de ] a robe
jaune ^.
Pour la troisième ou le maintien de Tordre , de la
beauté, ce serait la position au haut du trigramme
qui y correspondrait; s'il est question de «occuper
des affaires du prince , c est que Thomme isort quei^
quefois de lui-même et sert le princel* A la sixième,
le dragon combattant représenterait que le yin,
arrivé au sommet, lutte violemment avec le yang. Il
n'est pas besoin de dire que ces rapprochements sont
tellement artificiels qu'on ne peut croire à une inten-
tion expresse des compilateurs du Yi-King. En vingt
I •
^ Explication de la quatrième ligne : « La quatrième ligne étant
yin et n'étant pas au milieu , c'est pour cela qu'elle figure ce qui est
dit. . . un sac fermé! »
5* LIGNE, Cette cinquième ligne coupée , yin , est en position âe-
vée ; elle a la vertu de la soumission qui se développe et remplit au
dedans et se manifeste visiblement au dehors; de là la représen-
tation.
' Ligne '. mmM*¥JB%»n^i^iiLmA
Ligne 3 : j- I^H RI ft ^ jeu RT A Jl^'Ï^IJg
T ;t J: jiii « lÈ^ W II it W * * «fc )« •
Ligne 4:7^iaElt^ + îî«:#**I*-
Ligne 5 = jai^ ^ ^ + ;g ;S^ ^ 3fc W ^ «^ ^ «:
Nous donnons ici le texte en entier pour la satisfaction des sino-
logues; mais nous ne saurions continuer de cette mtpière sans
créer trop de difficultés à l'impression de notre étude. Nous ne re-.
produirons donc plus le texte que dans les cas de mtjaurs impor*
tance.
LES FIGURES SYMBOUQUES DU YI-KING. 255
autres bexagrammes , le plus haut point est occupé
par une ligne yin ; et là il ne s'agit ni:dlement de lutte
des deux éléments. Il serait d autant plus étonnant
que cette lutte ait été figurée au kua 2 que dans ce
kua il'n y a aucune ligne yang pour donner Tidée
d'un combat^ dune compétition,. tandis que là où
laccauplement des deux lignes ZJZ pourrait suggé-
rer cette idée, les commentateurs ne Tout pas décou-
verte. Nous pouvons en dire autant de la troisième
ligne yin, représentant soi-disant Téclal et Tordre,
car ce serait la fonction du yang et non celle du yin.
KUA III =^ TCHUN ET TUN îg ,
« ARRÊT, DIFFICULTÉ ».
Le caractère chinois se lit de deux manières et a
les sens que nous lui donnons ici.
La première sentence porte qu'en cas d^obstacle <
de difficulté d'avancement ^ il faut se tenir en ferme
droiture. Cet arrêt, cette difficulté, est représentée
par le yang de la première ligne arrêté par les deux
yins placés au-dessus de lui. Ce yang représente aussi
le prince vers lequel le peuple (les yins) se porte;
c'est pourquoi le texte ajoute : 1 U est bon d'établir
des princes , chefs d'états , vassaux. » Je ne sais pas si
beaucoup de nos lecteurs goûteront cette explica-
tion; à m^s yeux, ce yang qui figure à la fois la dif-
ficulté , l'oppression et le prince souverain , ces yins
' Mandchou, Aliyakiyame jihges'emhi. Quand on marche avec
difficulté, empèchemenl.
2A6 MARS-AVRIL 1807.
qui oppriniénl le yang et sont en même temps ces
peuples qui recourent i la protection du prince ^ tout
cela est passablement étrange et peu croyable.
La deujûème sentence indique différents genres
crarrét : un cheval monté , une jeune fiHe saisie par
un brigand, la maternité retardée. En voilà beau-
coup pour une seule et même ligne ^— — — . Mais
les commentateurs ne sont pas gênés à si bon compte.
Cette ligne — — est à sa place sur le yang: c est
le cavalier tenant en bride le cheval ^ la jeune fille
arrêtée, etc. AiUeurs cette ligne signifiera toute
autre chose. Il faut avouer qu elle est vraiment com-
plaisante.
A la troisième sentence, nous voyons un cerf pour-
suivi qui déroute les chasseurs en se plongeant dans
l'épaisseur des bois.
Or ce cerf, c est la troisième ligne yin qui est en
dessous de trois autres, qui n est ni au centre ni à sa
place ; c est la figure de la détresse de Tanimal.
La quatrième sentence répète la seconde en sa
substance. La quatrième ligne — — correspond
à des obstacles, parce que , prise entre les autres , elle
ne peut avancer.
La cinquième sentence parle de Tarrôt de la sève,
fatal s'il est grand; à cela correspond un yang qui a
la position et la correspondance régidière; mais. . .
arrivé là , la vertu du yin est affaiblie {ffi:t &)^
incapable de passer outre ^ SL }^ff^;^t cela est dé-
peint par notre ligne droite .
A la sixième sentence, nous avons de nouveau un
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YÎ-KING. 257
cheval arrêté et des pleurs versés k cause des diffi-
cultés; c'est que le yin est là, en haut, isolé, sans
son correspondant obligé; à la ligne 3, il est en dé-
tresse, il sanglotte. Ceci est dit ainsi littéralement :
K Le yin faible n'a point de correspondant ; il est au
summum de la difficulté, et sans lieu de recours; il
est affligé , craintif, et c'est tout ; c'est pourquoi la re-
présentation est celle-là, comme cela^ » Ailleurs ce
yin placé tout en haut serait le maître , le domina-
teur de tout le reste. Ici, c'est le contraire; pour-
quoi? Parce que c'était nécessaire à l'explication
conventionnelle.
KUA IV. MBNG. lUt
«INCULTE, GROSSIER, IGNORANT. S S»
Les relations sont établies de la manière suivante :
i" LIGNE. Le yin tout en bas indique l'extrême
ignorance.
2* LIGNE. Le yang occupant le milieu , dominant
ainsi les yîns, c'est le maître dominant les esprits
incultes et les instruisant, bien que la place ne lui
convienne pas.
3" LIGNE. La sentence conseille de ne pas prendre
une femme cupide et sans retenue. Cette femme,
c'est la troisième ligne qui en rappelle l'idée, parce
258 MARS-AVRIL 1807.
que c est une ligne yin qui n est pas à sa place et
qui est par conséquent déréglée.
4' LIGNE. 11 s'agit de l'ignorant tourmenté et mal-
heureux. La ligne yin qui est éloignée des ytog et
qui na pas son correspondant régulier^ rappelle
l'idée de l'ignorant malheureux. Cet éloignement de-
vrait être un signe de satisfaction , mais rien ne gêne
nos exégètes.
5* LIGNE. Lasentenceest:« l'inculte, encore jeime,
(peut être) heiu-eux (s'il est soumis et droit) ».
Ici nous avons un yin hors de sa place également;
car c'est celle du yang. Cela devrait correspondre à
une sentence de malheur et nous voyons tout le con-
traire. Mais nos interprètes ne sont jamais à bout
de ressources. Ce yin triomphant, c'est le jeune
homme ignorant qui est heureux.
6* LIGNE, La sentence recommande de ne point
maltraiter l'ignorant, l'homme grossier. Pour cor*
respondre à cela nous avons une ligne — — et rien
de plus ; encore une fois , l'esprit inventif du côni-
mentateur ne se laisse pas déconcerter. Cette ligne
yang, tout en haut, c'est le maître qui corrige avec
excès ^.
Nous n'avons rien dit de l'explication dç3 sen-
tences 2 et 3 , mais cela nous a paru superflu. Une
^ La première ligne en bas qui devrait être pleine et qui est
coupée.
LES FIGURES SYMBOUQUES DU YI-KING. tM
ligne hors de sa position régulière est par ce système
tout ce que veut le commentateur ; c est un opprimé ,
un oppresseur, un vainqueur, un maître bienveil-
lant, ime personne déréglée, etc. C*èst une substance
élastique ou malléable qui se prête à toutes les
formes. Il serait entièrement superflu d'insister sur
ces considérations . ce serait faire injure au jugement
de nos lecteurs.
KUA V. ^^ m " DANGER , OBSTACLE , '
FERMETÉ DANS LE DANGER ».
Il s*agit de dangers, d'obstacles en différents en-
droits; voyons comment ces lignes sî simples vont
nous les indiquer.
»
1 ^ LIGNE. I""* sentence. — « Fermeté nécessaire dans
le danger que Ton court dans les alentours dune
ville. » C'est indiqué par la i" ligne yang, parce que
la banlieue est encore loin des endroits dangereux,
et que ce yang est tout en bas. Mais le yang monte
{2* ligne), c'est le danger qui approche; aussi la
2' sentence parle de dangers sur un banc de sable ,
ce qui est bien plus proche des écueils que la ban-
lieue ^ Avec la 3* ligne, le danger est plus grand en-
core ; aussi se trou ve-t-il , d'après le texte , dans une
fondrière où l'on s'enfonce et ne peut fuir les bri^
gands. Après quoi le commentateur, oubliant que
le 3* degré est la place légitime du yang , ajoute que
260 MARS-AVRIL 1807.
ce yang, n'étant pas au milieu, augmente les pro-
nostics de périls et de maux.
4* sentence. — « Danger dans le sang, sortant d'une
caverne », ce qui correspond à une ligne coupée— — .
Les commentateurs nous apprennent que cette ligne
étant sous une pleine est arrêtée et tenue comme
dans une caverne; qu'étant là en danger, elle veut
en sortir. Toutefois comme elle est à sa place ^
►ft iE » elle s'arrête là et n'avance pas; c'est pour-
quoi elle représente la sortie d'une caverne, d'un
gouffre ;»: Hft X « ffi &*.
Voilà deux idées assez difficiles à faire concorder:
être immobile, arrêté et sortir d'vm gouffire. Nous
n'essaierons pas d'en établir l'accord; et ces lignes
animées de pareils sentiments c'est assez drôle. Un
autre auteur nous apprend que la ligne — — (4)
commençant le trigr. K'an : « danger, difficulté, trou
en terre » représente merveilleusement l'effiision du
sang et la sortie du Heu du péril auquel on cherche
à échapper.
5* sentence, — « Attente dans le boire et le man-
ger. » Comment cela se rapporte-t-il à la ligne pleine
correspondante? C'est que cette ligne yang étant
forte et en due situation (au 5' degré), elle est ^con-
tente et jouit du boire et du manger. Une ligne
douée d'un bon appétit !
6* sentence. Celle-ci est double : i* « danger, entrer
dans une caverne»; a^ «trois hôte^ inatt^dù^ se
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YIKING. 261
présentent; si on les traite avec honneur on sera
heureux.»
La première phrase est en rapport avec la ligne
— —parce que celle-ci, étant tout en haut, est au
plus haut point du danger et qu'elle est là en péril
sans pouvoir en revenir; elle entre dans une caverne
pour y échapper. Ordinairement la ligne supérieure
étant à sa place, est signe de bonheur, de succès. Ici
c est le contraire : explique qui pourra. Quant aux
trois hôtes ce sont les trois lignes yang d'en bas. On
na pas l'esprit plus inventif que celui-là!
KUA VI. ==^ M SO.\G « PROCÈS ».
Nous avons ici le kua V renversé, mais les idées
sont toutes nouvelles. L'imagination des commenta-
teurs va être mise à nouveaux frais. Les sentences
nous disent :
1° « Qu'il ne faut pas éterniser un procès »; cela
correspond à la i"* ligne, qui étant en dessous ne
peut pousser les choses à l'extrême >§ T >^ le i^ &•
2° (( Quand on a perdu un procès on doit éviter
ses voisins et se tenir dans le silence. » Cette sentence
est en face d'une ligne pleine, yang, qui est hors de
sa place et occupe le milieu qui appartient au y in.
C'est le vaincu dans le procès. Ou bien , comme la
ligne correspondante est le yang du if 5 qui est à
sa place, c'est celui qui est vainqueur : Choisis si ta
l'oses.
i62 MARS-AVKlL 1897.
3° « Quand on entretient les vertus antiques , mal-
gré des difficultés, à la fin on est heureux. Gertains'S ap-
pliquent aux affaires publiques , mais sans réussir. »
A ceci correspond une ligne coupée horsde sa place.
Quel rapport aura-t-elle avec les idées du texte? Le
voici : « Cette ligne étant faible ne peut intenter un
procès et conséquemment garde son ancien état,
reste dans la droiture et ainsi , bien qu'en danger, a
une fin heureuse. Mais tout le monde n en reste pas
là; quelques-uns veiilent obtenir une fonction pu-
blique et n y réussissent pas. » Pauvre ligné qui ne
peut intenter un procès 1 heureuse toutefois de garder
son ancienne vertu! Mais comment obtient-elle une
fonction publique?
4° A la 4® ligne, yang, correspond ce dicton :
« Quand on a perdu un procès on doit se corriger et
Ton aura bonheur. » Gomment cela? Nous avons ici
une ligne yang qui n'est pas au milieu, ni è sa place:
c'est rhomme vaincu dans un procès; c'est pourquoi
il doit se réformer. — Que de choses dans un sym-
bole au3si simple!
5° A la. 5*. ligne, également yang et à sa place,
correspond cette expression : « Un procès, est heu-
reux au commencement. » C'est le yang triomphant,
honoré parce qu'il a sa position supérieure.
Enfin à la 6* de même qualité , il s'agit non plus
d'un procès, mais des affaires publiques, et û e^tdit
« que même le fonctionnaire qui a reçu une réconi-
pense, une distinction , peut être révoqué, disgracié »•
Ce yang parvenu tout en haut est le fonctionnaûre
LES FIGURES SYMBOUQUBS IHJ YIKING. itl
récompensé, mais cette position même est instable
par sa hautemr; de là, la fin de la sentence.
Arrêtons-nous ici un instant et jetohs^^ un regard
en arrière sur cette série dexplioations que nous
avons exposées sans les apprécier en détail. Nous
mettrons à part le i*' kua qiii présente des traits tout
exceptionn^, comme nous lavons dit, où Ton
pourrait, à la rigueur, voir dans les lignes yang su-
perposées une image dés situations successives du
principe actif. Encore, cela n est-il qu'une hypo-
thèse gratuite, puisque, au fond, ces six lignes cou-
stituent la forme nécessaire de cet hexagranune* En
outre , c'est par un excès de bonne volonté que Ton
peut admettre la h* ligne comme la figure du dra-*
gon sautant dans Tabime après qu'on la vu dans les
champs ou sur la terre ^
Si toutefois Ton peut admettre quelque analogie
entre les traits et les sentences du i*' kua, il ne sera
pas difficile de démonter que cette analogie s'arrête
à ce point et qu'au ddà on ne peut en découvrir
que par un effort d'imagination qui nous transporte
' «Le dragon s'agite, saute dans Tabîme, dans la profondeur té-
nébreuse.» Les commentateors, Tcbou-hi, etc., ont trouvé la eu*
rieuse explication que voici : la ligne est désignée par 9, c'est-à-
dire ^yang , et par 4 , c'est-à-dire un chiflre jrin; elle est en bas du
trigramme supérieur: c'est donc la conjoncture du changement;
c'est avancer et reculer, sauter dans Cabime: c'est le tempa delà non-.
fixité. Delàk ligure JLfê H B o M ± Z, J o WL ^ :t
1^ o H j§ ^ ⣠;z. JHf 4 o ft # 1^ ia jib-
Remarquons en outre que la première phrase se rapporte au
texte et nuUement au kua. 9-^ est la désignation de la placé de la
ligne et de sa nature pleine, yang.
Uk MAftS^V&IL 1899. :'
au delà du vraisemblable. Le dennème lunuigrainine
nous en déoKHitre d^ Vixxxfj^ùtiéhêitiL lÂ^ en eflêl,
nou4 avons six lignes identiqaasiiiqpei^pMéea et réu-
nies, non par choix, mais néoewairemint pour re-
présenter le principe passif et fiNner Je pendant du
i*' kua. Cette împossibBité pâMitMi dWirtaat plus
évidente par Texamen spécial des lignes. Qod m^
port pourrait-il jamais y avoirentre oeî figoles cou*
pées et un sac fermé, cm la robe iiopéride, oo la
forme carrée de la terni, qneife que ibit dn reste la
position relative de ces li^es, ^*eHe» iéobiipent le
premier, le deuxième on td aEnlra.nii§,< qn'efles
soient à leur place régidière, eabaiiB|iq|ne on en
dehors. U en est de même, ou peut jEta ifinit, des
autres kuas et des différentes partiesMAe^laiv texte.
Cela est certain a priori ^ pmsqnri, onamn. nonn
lavons fait remarquer .préoédeninMnl«olBà Jdus se
succèdent deux par deux en raison deleop fimneet
sans aucune raison tirée du texte i|aâ*kNi'Jiiiité Le
tout n'est d ailleurs que le développement dUne série
déterminée de combinaisons de dendt -ligiies diffift-
rentes et de huit trigrammes. Le totd eit,ihlpimnent
nécessaire et exdut les combinaisoiie; jdnsi 4fam ki
rapprochements à volonté.
£n outre, les seuls éléments dé difliic^gjfM^Q
sont la forme pleine ou coupée, .et laposiliin daa
lignes soit en eUé-méme (leur rang), soit^dsteshs
rapports avec les autres lignes. Or <M éôiidiltins jte
diversité peuvent bien influer sur le càrf|ip|!^(f |||6-
nérai de la sentence, sur la pensée généraleu^B^ii^
ri-i:
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 265
présente, circonstance heureuse ou pénible, fait lé-
gitime ou pas; mais à part quelques cas exception-
nels, ces conditions ne peuvent rien indiquer de
précis quant aux circonstances spéciales, aux objets
particuliers auxquels Tidée générale et vague est ap-
pliquée. Ainsi la ligne pleine yang, placée irréguliè-
rement sous plusieurs yin ^ », pourra donner Tidée
de Tarrêt, mais non celle de cet arrêt en un endroit
ou par des moyens déterminés.
Enfin, la simple lecture de nos précédentes re-
marques ou bien mieux encore le court examen que
nous allons en faire démontrera à nos lecteurs que,
pour parvenir à rapprocher lignes et sentences d'une
manière qui puisse paraître quelque peu probable
même aux yeux des Chinois, nos auteurs doivent se
contredire constamment de la plus triste façon,
donner des explications contradictoires à des faits
identiques ou identifier les choses les plus diffé-
rentes; ou bien encore préciser sans motif ce qui
est entièrement indéterminé. Mais venons-en aux
détails probants. Nous avons déjà fait ressortir ci-
dessus (p. 2 5 7) toute l'invraisemblance des analogies
que nos commentateurs ont imaginées pour expli-
quer le kua II fun «larrêt, la difficulté 1. Nous
eussions pu encore faire remarquer combien il est
puéril de prétendre que la ligne 4, yin, représente
« l'obstacle » parce quelle ne peut avancer. Pour ce
motif toutes les lignes de toutes les figures, à part
celle de tout en haut , pourraient avoir la mêmç si-
gnification, car toutes aussi sont empêchées de
IX. 18
lUrklHKafR lATIO^ALC.
266 MARS-AVRIL 1897.
s'élever par la ligne ou les lignes placées au-dessus
d'elles. Mais nous en avons déjà dit suffisamment
pour nous dispenser d'y revenir. Examinons les kuas
suivants.
Le kua IV Meng « ignorance, grossièreté, etc. » a
pour trigramme inférieur ^-^; ii en est de même
du kua VI, le trigramme supérieur seul diffère.
H semblerait que lexplication de ce premier tri-
gramme devrait être identique dans les deux cas, ou
du moins, présenter une analogie en rapport avec
les sujets. Voyons s'il en est ainsi.
La ligne inférieure au kua IV indique l'ex-
trême ignorance, et au kua VI, la nécessité d'être
modéré dans les poursuites en justice. La ligne — —
médiale est, au premier kua, le m»nître qui in-
struit l'ignorant; au second, c'est le vainqueur ou le
vaincu (c'est au choix) dans un procès. Qu'on ne l'ou-
blie pas; cette ligne yang est hors de sa place, elle
occupe celle d'une yin. Au kua VI, cette usurpation
indiquait douleur et danger; ici c'est le triomphe
ou la défaite. Bien plus, la 3* ligne — —, qui est
également dansune position irrégulière, représente,
au kua VI, celui qui reste dans son ancienne droi-
ture et a une fin heureuse. En revanche , au kua IV,
c'est une femme cupide qu'il ne faut pas épouser si
l'on veut être heureux. Enfin — nous passons deux
lignes pour ne pas épuiser la matière — ; la ligne — -
supérieure qui est aussi substituée à une — —, figure,
au kua IV, un maître qui maltraite l'ignorant; et
au kua V, le fonctionnaire méritant et récompensé.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 267
Nous avons vu les lignes du kua VI toutes rela-
tives à un procès. Celles du kua V sont exactement
les mêmes avec renversement de» trigrammes; or
nous avons vu que celles-ci vont représenter une
série de dangers dans la banlieue d abord, puis sur
un banc de sable, une fondrière, dans le sang, le
boire et le manger, à la sortie d*une caverne, et ces
lignes sont absolument les mêmes que les précé-
dentes, mais retournées. En outre elles ofirent cette
paiticularité que le danger qu*elles indiquent grandit
d'abord à mesure quelles sélèvent dans Thexa-
gramme, puis à la cinquième, diminue grandement;
il nest plus que dans la gourmandise, et même,
d'après les principaux commentateurs ïcheng-tze
et Tchou-hi, le danger est devenu la jouissance, et
cela parce que la ligne 5 est en son lieu et place.
Or, chose frès curieuse, les lignes i et 3 le sont
également, et malgré cela c'étaient les figures du
danger et d'un danger de mort presque inévitable*
Est-il besoin de dire que rien de tout cela ne peut
être pris au sérieux P Gela suffirait sans doute pour
faire conviction.
Toutefois assurons -nous qu'il en est ainsi dans
toute l'étendue du Yi-King, et pour cela examinons
encore deux ou trois kqas à différents endroits de
ce livre. Nous en avons pris d'abord les premiers
chapitres comme objets d'étude afin qu*on ne puisse
pas soupçonner que nous avons choisi les passages
les plus favorables à notre opinion; pour la suite de
i8.
268 MARS-AVRIL 1897.
cet examen nous prendrons au hasard des sections,
au milieu et à la fin du recueil.
Arrêtons -nous d'abord au kua XLVIII, parce
qu'il s'agit là d'un puits et qu'il est assez curieux de
voir comment ces simples lignes sj vont être mises
en rapport avec un objet de celte espèce.
Les sentences ont pour sujet :
1^ Un puits desséché où ne viennent plus les
oiseaux;
a^ Un puits ou vivier laissant échapper l'eau et
les poissons;
3" Un puits boueux impropre à l'alimentation;
4** Un puits bien construit et cimenté;
S*" Un puits à source pure et claire;
6*" Un puits bien rempli et non couvert, image
do la sincérité.
Voilà certainement des objets, des idées bien
variées et fort difficiles à indiquer au moyen de nos
deux lignes sacramenlelles. C'est ici qu'on va voir
les ressources d'imagination que possède un com-
mentateur chinois. Voici, en effet, ce qu'il nous
apprend.
La i" ligne yin faible et hors de sa place, c'est
le puits desséché.
La a' ligne pleine et également déplacée, c'est
l'image de la source jaillissante; et comme la cin-
quième ligne n'est pas yin, n'est pas en correspon-
dance avec elle, cela indique que cette eau s'échappe
avec les poissons.
La 3^ ligne cause plus d'embarras: elle est yang,
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YIKING. 269
forte et en son lieu; malgré cela, le puits corres-
pondant est boueux et impropre à fournir de Teau à
boire. Comment mettre ces deux idées en rapport ?
Ce qui serait impossible à un Européen est facile au
Fils de Han. Il lui suffit de remarquer que cette
ligne yang est sur une autre yang, contrairement à
ce qui devrait être, et cest assez pourvoir dans cette
ligne Timage dun puits boueux et hors d*usage.
Pour les lignes l\ et 5 , l'explication est très simple.
Ces lignes élant à la place voulue représentent
naturellement un puits à source limpide et bien
construit.
Il en est de même de la 6*^; de pliis celle-ci se
trouvant au sommet représente un puils bien rempli
dont l'orifice n est pas obstrué.
Voilà certainement des procédés d'exégète assez
audacieux; mais nous allons voir encore mieux que
cela.
Les kuas LII ^an « fermeté , arrêt», LUI Tsien
« avancement progressif », L VI Lou « passager, étran-
ger » , et LXII Siao km « petit excès , défaut » ont
tous quatre pour partie inférieure le trigramme — — .
Or voici à quelles idées ces mêmes lignes corres-
pondent :
i'® LIGNE. — — déplacée.
Kua m. Pieds tenus droits et fermes.
Kua Lin. Oies sauvages s'avancant pas à pas sur
la rive d un fleuve et un jeune homme de conduite
prudente.
270 MARS-AVRIL 1807.
Kua LVI. L'étranger exposé aux maux.
Kua LXII. Oiseau volant , pronostic de malheur.
2* LIGNE. — — en sa place ainsi que la troisième.
Kua LU. Jambes tenues fermes et droites.
kua LIII. Oies sauvages savançant sur les ro-
chers de la rive.
Kua LVI. Émigrant établi acquiert richesse et
serviteurs.
Kua LXII. Qui évite son grand-père rencontre
sa grand'mère.
3* LIGNE. — .
Kua LU. Tenue convenable du corps.
Kua LUI. Oies sauvages savançant sur. une hau-
teur. Un époux partant pour ne plua revenir. Une
mère a un enfant qu*elle ne peut élever.
Kua LVI. L'émigrant a sa maison bridée et perd
son serviteur.
Kua LXII. Si Ton est imprudent, oh essuiera des
revers.
Voilà certainement un tableau des plus instruc*
tifs. Des lignes si simples qui signifient tHut de choses
souvent opposées , c est assez extraordinaire! Voit- on
cette première ligne qui figure à la fois des pieds
droits, un étranger maltraité, un oiseau pronostic,
des oies marchant lentement et avec celles-ci un
jeune homme de conduite prudente? Puis ces deux
autres, pronostics à la fois de bonheur et de mal-
heur, de bonheur pour lémigrant, de malheur pour
■
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 271
qui veut éviter un mal et tombe dans un antre. Et
cette troisième ligne, qui, maigre sa position régu-
lière, annonce la perte de tous les biens, das revers
en même temps qu un corps tenu selon les rites.
Il faut certes une foi des plus robustes pour croire
à une vertu si merveilleuse dé ces simples traits.
Mais peut-être les explications de nos commen-
tateurs résoudront-elles des difficultés plus appa-
rentes que réelles. Que nos lecteurs en jugent par
eux-mêmes. Ces explications, les voici :
La ligne d'en bas , par cela seul qu'elle est en
bas, représente les pieds bien tenus, les oies sur la
rive, l'étranger en position inférieure, opprimé et,
un mauvais présage et ce dernier est un oiseaa volant
parce que cette ligue est en accord avec la quatrième
qui est yang et se trouve supérieure au temps de
l'excès et ne peut descendre; ainsi le bruit de l'oi-
seau volant monte et ne descend pas. Comprenne
qui pourra ce galimatias.
La seconde ligne en vertu de sa position médiale
figuie des jambes tenues droites selon les conve-
nances, les oies avançant sur les rochers de la rive.
De ce quelle nest pas au milieu, mais au haut du
trigramme inférieur, et bien, que ce soit sa position
iégulière , elle correspond au malheur de Témigré
dont la maison est brûlée, etc. Quant à ses relations
avec la rencontre de la grand'mère , elles proviennent
de ce fait que cette ligne étant au milieu s'élève ,
passe les lignes 3 et 4 qui sont yang et rencontre la
272 MARS-AVRIL 1807.
ligne 5 qui est yin comme elle ^ Voilà certes un ar-
gument tout inattendu , et l'on se demande si son
auteur ne se moque pas du public*
La 3* ligne désigne :
Kua LU. Le hanches tenues droites et fermes et
ayant Tépine dorsale écartée, chose terrible, parce
que cette ligne yang, bien qu'à sa place, n'est pas au
milieu et n a pas son correspondant régulier à 6
qui devait être yin et qui est yang — .
Ainsi le personnage en question ne peut avancer.
Il a les reins écaiiés parce que le kaa se divise en
deux trigrammes identiqaes =^ Jb T ^ NS ]ta 99
*«.
LIIl. Les oies sauvages sur la teiTe, Tépoux qui
ne revient pas, les brigands, elc,, tout cela est in-
clus dans la position de la ligne yang qui s'est
élevée plus haut que sa place naturelle.
LVL Pour le même motif, c'est l'émigré dont la
maison est brûlée et qui perd enfants et serviteurs.
LVIL L'imprudent maltraité, c'est la ligne yang
que les yin placées en dessous, en— — , assaillent et
accablent de coups, bien quelle soit à sa place
régulière P|lJ^JE*fêWafW«4-
Ainsi, selon le besoin, cette troisième ligne —
sera un vainqueur, un prince juste, un malheureux
accablé de coups , etc.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 273
Je pense bien que nos lecteurs ne nous en deman-
deront pas davantage et se croiront suffisamment
édifiés quant à cette question. Ajoutons toutefois le
dernier kua à ceux qui précèdent pour donner en-
core plus de poids à nos observations.
g^ KUA LXIV
« TRAVERSÉE, ENTREPRISE NON ACHEVEE ».
Ligne i . — —, « c'est un renard qui a mouillé sa
queue m; c'est la ligne — — qui est en bas et no sait
pas avancer (!) ^
Ligne 2 . « Après traversée , on détache les roues ».
C'est que la ligne — correspondante est en rapport
régulier avec la ligne 5 — —, quelle est au-dessus
d'une ligne yin et se trouve au milieu; elle peut
ainsi s'arrêter et ne pas avancer. Ainsi on détache
ses roues.
Ligne 3. « Si avant d'avoir achevé on s'en va , c'est
mal ». C'est la ligne faible qui n'est pas au milieu,
mais se trouve au moment du non-achèvement;
c'est pourquoi si on y va ce sera malheur, car le yin
eî>t ici à cheval sur le yang ZiLJZ,
Le texte ajoute : « On pourra travei'ser le grand
fleuve (des difficultés) », c'est que la ligne yin sur la
ligne yang représente la sortie d'une caverne, on
pourra traverser en bateau puisqu'il s'agit de l'eau.
' jait^To*IÊâ
274 MÀRS-AVRIL 1897.
On se demande vraiment si lauteur d*iine sem-
blable explication était présent d'esprit.
La 4* et la 5' sentences sont identiques, à savoir:
l'achèvement, la perfection est chose heureuse,
sans regret. Suit un exemple particulier à chacune
d'elles. A la quatrième, cest celui de l'empereur
Kao-lze, conquérant après trois ans de lutte la
région des barbares. A la cinquième c'est le bon-
heur que s'assure l'homme supérieur s'illiistrant
avec une droiture parfaite.
Les lignes correspondantes sont (4) — " et (5)
•
La première —^ n'est point à sa place (ce devrait
être une ligne coupée) ce qui annoncerait « regret »,
«remords»; «mais, ajoute le commentateur, on
peut l'éviter en perfectionnant sa vertu ^ , et alors
tout remords disparaît i( Ife Ë ^.
Quel rapport cela a-t-il avec la forme de la ligne
? C'est ce que je ne puis découvrir, et notre
lettré ne s'en préoccupe guère.
A la cinquième ligne , c'est encore mieux.
« Ce trait, hors place, est le chef, la clef de l'intel-
ligence des traits ; il est au milieu et correspond à
une ligne yang; il vide son cœur et cherche le mé-
rite de ce qui est en dessous de lui. Ainsi il arrive à
la vertu et au bonheur; c'est la perfection de la
gloire dusage, son bonheur». Il est regrettable que
le docte auteur n'ait pas motivé son dire; il serait
très curieux d'entendre ses raisons.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 275
Enfin la dernière sentence nous dit que l'homme
vertueux reste sans reproche même quand il boit
du vin ; mais celui qui y plonge la tête perd ce pri-
vilège.
Il est assez difficile, sans doute, de faire accorder
ces idées avec un simple trait uniforme — ; mais
nos commentateurs ont leur secret habituel dont
ils usent de nouveau. Cette ligne yang qui brille en
tête de Thexagramme correspondant au non-achève-
nieni; c'est cet homme intègre qui doit agir, as-
surer sa position et s'entretenir par lui-même et
ainsi attendre la réalisation de son destin; c'est la
voie de l'absence de remords, de blâme. Mais s'il est
négligent et ne se corrige pas il sera comme le re-
nard qui plonge sa tête dans l'eau; excédant en la
confiance en soi-même , il perdra sa rectitude.
Tout cela est très bien sans doute, mais n'a au-
cun rapport avec la ligne en question.
Il serait entièrement superflu de pousser plus
loin notre démonstration. Le caractère de cette
exégèse de fantaisie ressort clairement des courts
extraits que nous avons cités dans le cours de cette
élude; mais qu'en serait-il si nous avions reproduit
des commentaires entiers? Nous ne l'avons pas fait
parce que cela aurait donné à notre travail des pro-
portions exagérées. Nous devons toutefois en pré-
senter tout au moins un à nos lecteurs pour leur
complète édificalion.
Nous l'emprunterons à la traduction de M. Phi-
270 MARS-AVRIL 1897.
laster pour qu on ne croie point que nous rendons
le texte de la manière la plus favorable à nos idées.
Prenons comme spécimen le kua LX, S 4.
(Voir tome II, p. 433.)
Le kua a pour objet les lois, les préceptes Hf et la
4® sentence est ainsi conçue : « Établir pacifique-
ment les lois; c'est faire prospérer ^ » ^ IB ? et le
commentaire de la relation entre ces paroles et la
ligne porte :
« 1** Le 4* trait obéit avec soumission au 5* trait
nonaire (ou yang) et le soumet à sa vie rationnelle
d'énergie, de justice et de droiture. C'est prendre la
justice et la droiture pour préceptes ou principes
[isie). Avec les qualités de la négativité il occupe un
rang négatif et assure son repos par la droiture. Etre
digne de la situation occupée est considéré comme
constituant l'image symbolique d'avoir des principes
fixes auxquels on se conforme. En bas, il sympathise
avec le premier trait.
« Le 4* trait fait partie de la substance du koua
simple khàrif qui représente l'eau; lorsque l'eau
monte et déborde elle représente l'absence de pré-
ceptes , c'est-à-dire de limitation ; lorsqu'elle descend,
elle représente la conformité aux préceptes et aux
règles naturelles.
« 2"* D'après le sens du 4* trait, il ne s agit pas de
se violenter pour se conformer aux préceptes; il
s'agit de ceux qui trouvent leur calme et leur repos
' Et non c jouir des lois, liberté». Ce qui n'a pas de sens, '^
ne signifie pas «liberté».
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU Yl-KLNG. 277
dans Tobservation des règles et des préceptes. Aussi
il peut en résulter une liberté complète d'action et
de communication. Ce qui constitue le bien dans les
préceptes , c est qu ils peuvent conduire au repos , à
la paix. (Ceci est une explication du texte seul.)
« Malléabilité négative et obéissance possédant la
droiture. Au-dessus de lui il obéit au 5* trait no-
naire; c'est celui qui se conforme naturellement et
spontanément aux préceptes.
« Le 4* trait monte pour obéir à la voie rationnelle
d'énergie, de justice et de droiture du 5^ qu'il con-
sidère comme constituant une règle et un ensemble
de préceptes; cela est suffisant pour assurer la li-
berté ^ M.
En voilà, je pense, plus qu'il n'en faut, pour
mettre en pleine lumière le caractère arbitraire et
puéril de ces explications. Des lignes qui signifient
tout ce que l'on veut, selon le besoin du moment,
n'ont évidemment aucune signification particulière,
aucun rapport précis avec le texte mis en regard;
elles en forment simplement la numérotation, le
chiffre d'ordre et ne servent qu'à indiquer la sen-
tence que le sort donnera comme réponse à celui
qui le consulte.
La chose est trop évidente pour que nous insis-
tions encore sur ce fait; on ne peut nous accuser
que de prolixité et de surabondance de preuves.
Ajoutons, pour être complet, qu'un très petit
' ^ La prospérité et non la liberté.
278 MARS-AVRrL 1897.
nombre de kuas ont pu inspirer par leur forme,
l'une ou iautre idée énoncée dans le texte. Ainsi le
kua 5 5 a pu suggérer celie d'un prince, précédé
de deux rangs d'officiers de sa cour. Le kua ^^ a
pu rappeler l'image d'une poutre brisée à ses deux
extrémités.
Mais ce sont là des cas exceptionnels et ne dé-
passant pas le nombre de trois ou quatre. Pour tout
le reste, il n'y a dans ces prétendues analogies que
fantaisie et souvent, tranchons le mot, absence de
bon sens.
Du reste, l'antiquité chinoise n'en connaissait rien;
les commentaires, les traités explicatifs ajoutés au
texte, et antérieur à notre ère, ne contiennent rien
de ces élucubrations dont la date ne remonte pas
plus haut que le x* siècle de notre ère» C'est assez
dire que les auteurs du Yi-Kang n'avaient rien conçu
de semblable et que la composition de ce livre ne
doit rien à ces fantaisies bizarres.
CONCLUSION.
U ne sera pas inutile de préciser les résultats de
cette étude xm peu difïuse. Les voici :
La partie fondamentale, essentielle du Yi-King,
c'est le texte, ce sont les sentences, les phrases qui
servent à manifester la pensée du Giel et parmi les-
quelles le devin cherche, par son art, celle qui doit
servir de réponse au consultant. Ces sentences sont
rangées sous 66 chefs en raison de leur rapport plus
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YIKING. 279
ou moins rapproché avec le sujet indiqué par les
en-têtes des diverses sections du livre.
Ce nombre de 64 est imposé par celui des per-
mutations possibles des lignes qui composent le sys-
tème des figures symboliques.
Ces figures, dans leur totalité, ne servent quà
numéroter les sections, et les six lignes qui les com-
posent, prises séparément, ont uniquement la même
fonction vis-à-vis des six groupes de sentences de
chaque section. Le devin tire au sort un kua et une
de ses lignes, et c'est ainsi qu'il trouve la décision
du Ciel. Mais les lignes en elles-mêmes n ont aucim
rapport avec le sens des phrases auxquelles elles se
rapportent par leur chiffre, ni avec les opérations
des éléments cosmiques.
Les trigrammes séparés ont seuls une signification
et une relation de sens avec le sujet de la section en
tête de laquelle se place Thexagramme qu ils consti-
tuent.
Primitivement même, ils servaient à la divination
par leur sens propre et indépendamment du texte,
comme on Ta vu plus haut, p. 2 33.
Enfin forigine de ces figures est encore couverte
d'im voile, et le motif de leur arrangement dans le
Yi-King est toujours introuvable; on ne peut en dé-
couvrir aucun; il ny en a pas, bien probablement.
Il nous reste à examiner une question assez inté-
ressante, le procédé de consultation du sort par le
jet des baguettes sacrées, qui fait connaître la sen-
tence du Yi désignée par le Ciel.
280 MARS-AVRIL 1897.
m. CONSULTATION DU SORT
PAR L'EMPLOI DES RAGUETTES DE MILLE-FEUILLES.
L'emploi des baguettes divinatoires pour la con-
sultation du sort n a jamais été expliqué dune ma-
nière satisfaisante. Le docteur Legge en dit quelques
mots dans son introduction au Yi-King, d après le
commentaire ou appendice appelé Hi-sze; mais ce
commentaire n'en donne qu'une idée très incom-
plète ou presque nulle , dont on ne peut tirer parti
pour l'intelligence de l'opération augurale.
L'explication adéquate se trouve dans le traité
placé en tête de l'édition mandchou-chinoise du
Yi-King de l'empereur Kien-long, et bien que le
texte en soit assez obscur, on peut cependant en tirer
une description détaillée et précise du procédé.
Cette question pouvant intéresser plus d'ime classe
de lecteurs, nous allons donner la traduction de ce
traité et pour la rendre intelligible nous la ferons
plus explicative que littérale.
CONSULTATION DU SORT PAR L'EJIPLOI
DE LA PLANTE SACRÉE OU TIRAGE AU SORT D'UN KUA.
(V. Kiuen.l, fol. 43-55).
I. PHÉLIMINAIRES DE LA CONSULTATION.
On choisit un lieu pur, on y construit une mai-
sonnette dont l'ouverture est au Sud, et au milieu de
cette maisonnette on pose un lit long de cinq pieds
et large de trois.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YIKING. 281
Derrière le lit , du côté du Nord , on place une
table sur la surface de laquelle sont tracées deux
larges rainures au milieu et trois petites à la gauche
des premières. Les grandes sont distantes lune de
l'autre d'un pied; les petites de cinq pouces.
Sur une autre petite table, devant la précédente,
on pose une cassolette à encens el une boîte conte-
nant les bâtonnets odoriférants.
On prend cinquante branches de shi ou mille-
feuilles, on les enveloppe dans une pièce de soie
rougeâtre et on les met dans Tétui que Ton pose
droit sur la table , sur un sachet de soie bleue.
Plusieurs jours avant celui de la consultation du
sort, on va chaque matin allumer un bâtonnet d'en-
cens en gardant une attitude respectueuse.
Le jour venu on va nettoyer Tendroit, épousseter,
arroser et essuyer le plancher et les tables, puis on
dépose, près de l'étui, un vase d'eau pure, un pin-
ceau , de l'encre et une planchette vernie en jaune
(pour les calculs).
Le devin qui doit consulter la plante sacrée se
prépare par le jeûne et la purification, revêt le cos-
tume et met le bonnet de ses fonctions; puis se tour-
nant vers le Nord, il se lave les mains, allume l'en-
cens et s'incUne avec respect. C'est dans cette position
qu'il observe les rites obligés. S'il doit consulter le
sort pom* un autre, celui-ci, après avoir allumé
l'encens, recule et va se tenir le visage tourné vers
le Nord. Le devin s'avance et va se mettre devant le
lit regardant au Sud-Ouest et là il attend les instruc-
i\. 19
2S2 MARS-AVRIL 1897.
lions. Celui pour qui il jette le sort lui explique son
affaire et le devin accepte sa mission. Alors le con-
sultant, tournant par la droite, se place en face de
lX)uest. Le devin tourne de même pour se placer en
face du Nord; puis il soulève le couvercle de fétui,
le pose au nord de la cassolette, au sud de la cré-
dence, tire les baguettes de fétui, écarte le sachet,
ôte fenveloppe des baguettes et la pose à fest de
fétui, prend les cinquante branchettes réunies dans
les deux mains et les tient quelques instants dans la
fumée de f encens.
Ces préparatifs achevés, le consultant déclare son
nom de famille, son prénom, son titre, f objet de sa
consultation et prie le devin de demander aux intel-
ligences spirituelles la solution de son doute, si
f issue de tel acte sera heureuse ou malheureuse, si
elle sera une cause de peine et de regret ou de succès
et de joie.
II. JET DES BAGUETTES.
Cela fait, le devin tire les baguettes de fétui, en
prend une de la main droite et la remet dans fétui,
où elle doit rester jusqu'à la fin. Il partage en deux
faisceaux les quarante-neuf autres branchettes sans
les compter et les pose sur les deux grandes rai-
nures de la table.
La baguette remise au fourreau représente ie Toi-
ki ou tt Principe suprême » , les deux faisceaux figu-
rent « le Ciel et la Terre » , le Yin et le Yung.
On fait alors les trois manipulations suivantes :
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. S83
i"" Le devin prend les baguettes de gauche dans
la main gauche; de la droite il prend une de celles
de droite et la met au petit doigt de la main gauche.
Cette baguette et les deux faisceaux représentent les
trois puissances : « Ciel , Terre et Homme ».
Après cela, de la main droite, il divise par quatre
les baguettes de gauche pour figiu*er les quatre sai-
sons , et ce qui en reste il le met entre le quatrième
et le troisième doigt (annulaire et médius) représen-
tant ainsi le mois intercalaire de Tannée lunaire.
Ce reste doit être de i, 2, 3 ou 4 (quatre se
compte quand il ne reste rien , que le tout est di-
visible par 4); l'augure les remet sur la rainure de
gauche, prend les baguettes de droite, les divise
également par k > et met le restant entre l'annulaire
et le médius droits, pour figurer ie deuxième mois
intercalaire qui se compte tous les cinq ans.
L'important est maintenant de compter les deux
nombres de baguettes restantes après la division par 4 •
Ces deux nombres sont relatifs. Si dun côté il en
reste une, ii y en aura trois de l'autre. S'il y en a
deux ou quatre à gauche , il y en aura autant à droite ^.
Le restant est donc l\ ou 8 (si c'est 4, c'est un im-
pair; si c'est 8, c'est un nombre pair ou couple)
^ On peut s'assurer aisément de i'e&actitude de ce calcul. Après
soustraction d'une baguette H en reste il 8. Si on les partage en deux
de diiSérentes manières , on aura toujours le résultat isdM|aé. Ëx. :
i" Partage en 20 et 28 : ^ = 5 reste o ou 4; ^ = 7 '^^ste o,4. En
2 2 et 2 5, — reste 3 ; — reste 1 ; En 2 2 et 2 5, ^ reste 2 , ^- reste 2 , etc.
— Comme il y en a 48 en tmtt , si d'nn côté il y en a ao; de l'autre
il y en aura 28; on aura de même 23 et 3&, 39 et 26, 16 et 39, etc.
19-
284 MARS-AVRIL 1897,
auxquels on ajoute la baguette mise au petit doigt
ce qui fait 5 ou 9 ;
ti** Cela fait, on recommence i opération en re-
tranchant ce reste, c'est-à-dire en manipulant Ixlx ou
ko baguettes^ dont on retire une comme précédem-
ment. Les 63 ou 39 restantes sont de nouveau par-
tagées en 2 faisceaux que Ton divise par 4; les res-
tants sont selon les côtés :
D
ROITE
i«
GAUGHB.
1
et
2
OU
2
et
1
OU
3
et
d
ou
4
et
3
Ex. : ^ reste 1 ^ reste a.
^ reste o,4 " reste 3.
Le restant total est donc (1+2 ou 3 + 4) 3 ou
y auxquels on réunit la baguette mise à part, ce qui
donne Ix ou 8 un impair ou un couple;
3° Suit encore une opération identique sur les
baguettes restantes au nombre de 4o, 36 ou 32^..
Retranchant encore une, on a 39 , 35 ou 3] . La sé-
paration en deux faisceaux et la division de chacun
d'eux par k donne pour résultat un restant iden-*^
tique à celui du n° 2 = 1 et 2 , ou 3 et 4.
Exemple. Opérant sur 39 on a : 1**" reste 2, ^
reste 1 ; 2° sur 43 : " reste 3 , " reste 4.
On ajoute encore la baguette mise à part et cela
fait de nouveau 4 ou 8 restant (2 + i + 1 , 4 -4- 3 + i ),.
' Le restant de 48 après retranchement de 4 ou 8.
^ 4o de 44-d, 36 de 4o-4 ou 44-8, 3a de 4o-8.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DU YI-KING. 285
Les trois restants des trois manipulations sont
donc 5 ou 9, /» ou Ô, /i ou 8. On les additionne et
l'on a selon les chiffres trouvés :
5 + 4 + d=i3 ou 9 + 4 + ^ = 17;
ou 5 + 4 + 8=^7 ou 9 + 4 + ^ = 21;
ou 5 + 8 + 8=21 ou 9 + 8 + 8^25.
On a donc 1 3 , ou 1 7, ou a 1 , ou 25.
1 3 et 2 1 sont comptés comme yang ^ ou comme
ligne pleine.
1 y et 2 5 sont comptés comme yin ou comme
ligne coupée.
On a ainsi la première ligne du kua cherché. Si
le restant total est 1 3 ou 21, c'est une ligne pleine ;
si c'est 1 7 ou 2 5 , on a ime ligne coupée.
En faisant six fois cette opération triple, on ob-
tient un kua entier. Mais cela ne donne encore que
rhexagramme total , il faut encore chercher une ligne
de cet hexagramme pour arriver à la sentence cor-
respondante qui donne la réponse du ciel.
A cet effet, il faut recommencer toute la manipu-
lation , les dix-huit changements (selon le terme reçu )
pour trouver un second kua. C'est la différence des
lignes de ces deux figures qui indique celle que l'on
doit tenir pour désignée d'en haut. Cette différence
est naturellement variable. Voir les divers cas qui
peuvent se présenter :
1** On trouve exactement le même kua, les lignes
^ i3 est dit «grand yang» ou «vieux yang» (To-yan^, lao-Y(tng)
et 1 7 « vieux » ou « grand yin ».
28(( MARS-AVRIL 1897.
n*ont point été changées elles sont restées les mêmes,
alors Taugure se tire des paroles du commentaire,
Twan de ce koua;
2** Si une des lignes a été changée, on le tire de
(la sentence correspondant à) la ligne changée du
premier koua trouvé.
Si Ton tire par exemple S=S (XL VII) et ^B
(XLIII) ce sera la troisième ligne par en bas et la
sentence correspondante du kua XL VIL
S'il y en a deux changées on augure des deux
lignes changées du premier koua ; mais la plus haut
placée ( Ji dergi) dans Thexagranime a le pas sur
l'autre quant à Thoroscope.
Exemple : ^= (VI) et ^S (XXXV) la deuxième
ligne par en haut du kua VI donne la réponse.
S'il y en a trois, on augure du commentaire de la
ligne changée en second lieu ^
Exemple : 5=5 (V) et ^= XIV ce sera la troi-
sième par en oas du kua V.
Si quatre lignes sont changées, on s en tient aux
deux restées du premier koua et Ton considère celle
d en bas comme déterminante.
Exemple : = (XXV) et ^ (XXVI) cest la
première en bas.
S'il y en a cinq, on augure de celle qui est restée.
Si toutes le sont, et cela peut être le cas où ITien
(i" kua) est changé en K'wan (î* kua) et vice versa ,
' Mandchou : jai kâbuliha jijuhan.
LES FIGURES SYMBOLIQUES DV YI-KING. 287
on augure de l'un des deux ^ yong, ou septième
sentence de ces kuas.
Pour les autres kuas , on tire Thoroscope des pa-
roles du Twan,
Quand la consultation est terminée , le devin re-
met dans l'étui les baguettes enveloppées dans leur
couverture et les emporte avec le pinceau, l'encre
et la tablette après avoir fait brûler un bâtonnet
d'encens. Si la consultation a été faite pour un autre
que le devin, c'est ce consultant qui allume lui-
même l'encens; après quoi il salue Je devin et tous
deux se retirent.
Ainsi finit l'opération.
Nous avons épuisé, je pense bien, toutes les ques-
tions relatives au Yi-King. Celles qui ne sont point
traitées ici font été dans mes précédents ouvrages et
opuscules. Je serais très reconnaissant aux sinologues
qui voudraient bien formuler nettement leurs objec-
tions afin qu'on puisse les discuter et les résoudre
d'une manière définitive.
288 MARS-AVRIL 1897.
cinca-mAnavikA SUNDARÎ,
PAR
M. LEON FEER.
Dans une étude sur le Jâtaka psdi 5 1 A , dont je
rapprochais un avadâna sanscrit et deux récits <îhi-
nois, j'ai eu à m occuper de la calomniatrice du
Buddha, Cinca-mânavikâ , parce qu'elle est l'héroïne
de la version sanscrite et parait être également celle
d'un des textes chinois, quoique s'y présentant sous
le nom inconnu, ou du moins peu connu, de Hcu)-
Cheou^. Les renseignements que j'ai donnés sur elle
dans ce travail sont de deux sortes : les uns, que je
crois nouveaux, puisés dans le recueil des Jàtakas,
représentent la calomnie de Cinca-mânavikâ comme
la dernière manifestation d'une haine invétérée et
inextinguihle ; les autres , empruntés aux littératures
chinoise et birmane , connus depuis assez longtemps
déjà par les travaux d'Abel Rémusat et de Bigandet,
la dépeignent comme le juste châtiment de calomnies
dont le Buddha se serait rendu coupable dans des
existences antérieures. Je n'ai pas a revenir sur la
* Journal asintiqar , i*' semestre 1896, p. 189-9 a 3.
cinca-mAnavikA SUNDARÎ. 28^
portion de cette étude qui s'inspire du Jâtaka pâli;
je la crois complète. Mais Tautre appelle des com-
pléments et des rectifications. Et comme , au cours
de ces recherches , j'ai trouvé une seconde version de
l'histoire de notre héroïne, je profite de la circon-
stance pour la faire connaître.
Je viens donc apporter ici de nouveaux docu-
ments : 1° sur Hao-Cheou; a** sur les anciennes ca-
lomnies du buddha Gotama-Çâkyamuni; 3° sur la
double version de l'histoire de Cinca-mânavikâ.
I. HAO-CHEOU.
J'avais remarqué ce nom à la fin du cinquième
récit du livre IV du recueil chinois Lou-thou-Lù-king ,
où il est accompagné du qualificatif « épouse » venant
à la suite du nom de Devadatta identifié avec un
boiteux anonyme. L'absence du récit du temps pré-
sent ne permet pas, au premier abord, d'identifier
sûrement Hao-cheou, mais la lecture du récit du
temps passé me paraît résoudre la question. Ce récit,
en effet, est manifestement une version, — -je ne dis
pas une traduction, — du Jâtaka igS, le Cûla-
Paduma, qui nous montre la future Cinca-mâna-
vikâ , épouse du Bodhisattva au temps où il était le
prince Paduma , le précipitant traîtreusement du haut
d'une montagne pour se donner librement à un mal-
faiteur qu'il avait recueilli , se rendant ensuite avec
son amant dans la capitale de ce même mari sauvé
comme par miracle et devenu roi , afin de profiter
290 MARS-AVRIL 1807.
de ses largesses, mais reconnue et chassée honteu>
sèment ^
Dans le Lou-thoa-tsi-king , ie Bodhisattva est le plus
jeune de trois frères. Une famine terrible règne dans
le pays. Les deux aînés égorgent successivement leurs
femmes pour nourrir la famille ; mais le plus jeune ,
qui n avait pas voulu prendre part aux horribles
repas, refuse de sacrifier la sienne et s'enfuit avec
elle dans la montagne où il la nourrit de fruits sau-
vages. Us y font la rencontre d un boiteux avec qui
réponse du Bodhisattva ne tarde pai à comploter la
mort de son mari. Elle réussit à le précipiter du
haut de la montagne et s*empresse daller rejoindre
son boiteux, pendant que le mari, protégé dans sa
chute par le génie de la rivière qui arrose la vallée,
s'éloigne en suivant le cours d*eau. Il arrive dans un
pays où Ton était fort en peine pour trouver \m suc-
cesseur au roi qui venait de mourir sans héritier.
Les Brahmanes consultent les sorts. Le nouveau venu
est désigné; on Télève à la dignité suprême. H fait le
bonheiu' du pays où Ion accourt de tous côtés pour
profiter de ses bienfaits.
L'épouse criminelle s'y rend aussi avec son boi-
teux afin d'avoir part aux libéralités de cet excellent
prince. Elle est reconnue ; les ministres opinent pour
la mort. Mais le roi est trop compatissant pour ad-
mettre une sentence aussi sévère. « Il aimerait mieux
mourir que d'abandonner la voie de l'humanité. »
^ Journal asiatique, i" semestre 1898, p. Sio*9i9.
CINCA-MANAVIKA SUNDARI. 891
L'épouse coupable est graciée ; mais elle s empresse
de gagner la frontière pour se soustraire à Tindigna-
tien publique ^
Je ne comparerai pas minutieusement ce récit avec
le Jâtaka 198; personne ne niera, je pense, que
nous ayons ici une version de ce Jàtaka. Il en ré-
sulte, pour moi, la preuve évidente queHao-Cheou ,
Tépouse du Bodhisattva, amante du boiteux, est
identique à Tépouse du prince Paduma, amante du
malfaiteur mutilé, et que, comme celle-ci, elle n'est
autre que la future Ginca-mânavikâ.
J'ai dit que je considérais le terme Hao-cheou
« belle tête » , comme provenant de Tchen-tche (tran-
scription du pâli Cihca) en passant par une forme in-
termédiaire Chen-cheou (tête excellente). Je maintiens
cette explication sans entrer dans de nouveaux déve-
loppements. J aurai seulement à émettre une vue
nouvelle qui me parait la confirmer, tout en la modi-
fiant quelque peu, quand j'aurai traité la seconde
partie de mon sujet qui m'en fournit les éléments.
II. LES CALOMNIES D'AUTREFOIS.
Il va de soi que ni les Chinois ni les Birmans ne
sont les inventeurs des explications qu'ils donnent
do la calomnie lancée contre le Buddha par Ginca-
* Quelques traits de cette histoire se retrouvent dans un des
contes cambodgiens traduits et publiés par M. Adhémard Leclère
(le Prea-sang-sel chey). Voir notamment pages 1137-2^3 des Contes
et légendes.
292 MARS-AVRIL 1897.
mânavikâ ; ils les ont évidemment puisées dans des
textes indiens. Je vais donc remonter à la source avec
le secours de M. Ed. MuUer Hess, qui m'a mis sur
la voie par son excellente conununication au Congrès
de Genève sur TApadâna pâli^ C'est dans le dernier
texte du xxxix* chapitre (vaggo) de ce recueil que se
trouvent ces données. Le Buddha y raconte la série
des méfaits dont il s'est rendu coupable dans des
existences antérieures fort anciennes et signale les
conséquences fâcheuses qu'ils ont eues pour lui dans
sa présente existence , la dernière qu'il subit.
L'instruction renfermée dans ce chapitre intitulé
Pabbakammapilotika (Etotre (?) des actes d'autrefois),
mais que le commentaire désigne par le nom plus
clair de Akasala apadâna (apadâna du vice), comme
me l'apprend M. MuUer, a été donnée, d'après le
texte lui-même , au bord du lac Anotatta (skr. Ana-
vatapta) appelé en tibétain Ma-dros. Or, l'épisode du
lac Ma-dros se trouve dans le Kandjour à la fin
du volume II et au commencement du volume III du
Dul-va. Les sept dernières feuilles du premier de ces
volumes et les dix-neuf premières du second corres-
pondent au xxxix* chapitre de l'Apadâna pâli. On y
trouve deux parties : l'une en prose , représentant le
commentaire, c'est-à dire la partie narrative de ce
commenlaire; l'autre, versifiée, représentant le texte.
Comme à l'ordinaire, cette partie versifiée n'est pas
la traduction du pâli ; il y a des différences notables
^ Actes du X' Congrès des Orientalistes, session de Genève;
2* partie, p. 167 et 169.
CINCA-MAnAVIKÀ SUNDARÎ. 293
entre l'un et Tautre; mais les ressemblances sont
nombreuses, et des stances, des padas de stances sur-
tout coïncident comme s'il s'agissait d une traduction
en règle : bref, les deux textes ont évidemment la
même origine. Je compte faire une étude complète
de la version tibétaine rapprochée du texte pâli ; mais
je me borne pour aujourd'hui à ce qui concerne
l'histoire du Cinca-mànavikâ , m'appuyant à la fois
sur la version tibétaine , prose et vers , et sur le texte
pâli de l'Apadàna , d'après le ms. très défectueux de
la Bibliothèque nationale. Quant au commentaire,
la Bibliothèque ne lé possède pas, et je ne puis y re-
courir.
Les stances tibétaines, de même que les pâlies,
commencent par trois cas de calomnie imputés au
futur Buddha qui en fut puni par la calomnie de
Ginca-mânavikâ : le Dulva intervertit seulement
l'ordre des deux derniers.
Le récit en prose du premier ouvre le volume III
du Dulva, celui des deux autres clôt le volume II.
Ainsi, les trois épisodes sont groupés ensemble dans
la prose comme dans les vers; seulement le caprice
des compilateurs tibétains a réparti le récit en prose
dans deux volumes différents.
Je vais passer successivement en revue ces trois
épisodes, en prenant pour guide le texte pâli.
1 . MUNALI ET SuRABm.
Munâli nipunâpaham porte mon ms. pâli. « J'étais
Munâli habile (homme) )).M. MuUerdit; « Un joueur
294 MARS^AVRIL 1897.
nommé Munâli » — « Je calomniai le pratyekabud-
dha Surabhi; par la matm^ation de cet acte, je fas
longtemps dans le Niraya ; pendant plusieurs milUers
d'années j'éprouvai des sensations douloureuses et,
pour le surplus de cet acte, dans ma dernière exis-
tence, j'essuyai une calomnie à cause d'une belle
{sandarikâya kâranâ). » Voilà tout ce que nous ap-
prennent les vers de TÂpadàna; ceux duDolvanen
disent guère plus.
Le coupable y est appelé Padmari^riia4ag et qua-
lifié gyoïKan • débauché, libertin »^ Je ne puis
trouver le lien qui réunit le pah ManâU au tibétain
Padma-i-rtsa-lag, L'élément nâli peut avoir pour
équivalent Padma-i-rtsa; mab que devienoent alors
la syllabe pâlie ma et le mot tibétain lag « maia • ?
On donne à rtsa-lag le sens de « parent» (skr. ban-
dhuka), Padma-i est le génitif tibétain du sanscrit
Padma. Padma-i-rtsa-lag serait donc féquivalent
de Padma-bandhaka ; est-il la traduction de IJunâli ?
Ou est-ce un autre nom? Je ne sais. Surabhi, le
pratyekabuddha cadomnié, est appelé en tibétain
Legs smon « qui a de bons désirs » ; la concordance
n'est pas douteuse; le rapport du sens de ces deux
noms n'est pas frappant. En punition de ïoSumt
faite à ce saint personnage, le calomniateur^ revenu
au monde parmi les hommes après le séjour régle-
mentaire dans les enfers, fut « calomnié par les Tîr-
^ Schmidt donne le sens de hetrài^erisch « trompeur, i et Jâetchke
Téquivalent crafty, ajoutant : perhaps also forniccAor^ sens que le
récit tibétain justilie parfiûtemciit.
CINCA-MANAVIKA SUNDARl. 295
thikas [AJa-stegs-rnams kyis) à cause d'une belie
[màzes-ma-i p/ijir) ». Qui est cette «belle» mdzes =^
sundarikâ ? Nous voyons bien que ce doit être Cinca-
mànavikâ; mais le récit tibétain en prose nous dit
positivement que c'est elle, après nous avoir fait
connaître de quelle façon Padma-i-rtsa-lag (Munâli)
calomnia Legs-smon (Surabhi). — Voici Thistoire^:
Le libertin Padma-i-rtsa-lag avait des relations
avec une courtisane appelée Bzan-mo (Bhadrâ?)
quil payait en objets de toilette; mais Bzan-mo eut
une entrevue avec un autre galant qui lui donna
cinq cents pièces de monnaie. Padma-i-rtsa-lag le sut
et lui donna rendez-vous dans le parc. Là, il lui re-
procha son infidélité; elle avoua ses torts et de-
manda pardon. Mais lui sans pitié tira son glaive et
la tua. Aux cris de la suivante de Bzan-mo , on ac-
courut de tous côtés; ie meurtrier efl'rayé se mêla
à la foule après avoir préalablement jeté son arme
ensanglantée aux pieds du pratyekabuddha Legs-
smon , qui vaquait dans ce parc au paisible exercice
du Dhyâna. Accusé du meurtre commis, cet émi-
nent personnage est, malgré ses dénégations, con-
duit devant le roi qui le condamne à mort et or-
donne son exécution immédiate. On le conduit au
lieu du supplice avec lappareil accoutumé. Padma-
i-rtsa-lag, le voyant passer, est pris de remords, va
trouver le roi, lui dit toute la vérité et demande que
l'innocent arrêté et condamné injustement soit re-
^ Csoma la signale dans son analyse du Kandjour, mais en une
ligne , sans donner aucun détail.
296 MARS-AVRIL 1897.
mis en liberté. Padma-i-rtsa-lag était le Bodhisattva:
c est pour avoir fait croire à la culpabilité d un in-
nocent Pratyekabuddha que, après son temps d'ex-
piation dans le Naraka, il fut, même après Tacqui-
sition de la Bodhi, accusé à faux par la fille de
brahmane Rtsa-mi [bram-ze-i bu-mo rtsa-mis). La
« belle » est donc bien la fameuse calomniatrice
Cinca-mânavikâ , dont nous avons ici le nom tibé-
tain Rtsa-mi qui est fort curieux.
n^a signifie « racine » (skr. mûla) et aussi « herbe »
[trina)^. Mi ayant le sens de «homme», rtsa-mi
correspond aux composés sanscrits mâla-purasa et
tnia-purusa. Scbiefner, rencontrant dans Târanâtha
lexpression tibétaine, la rend par Haapùnann
« chef »2. Il est évident que cette traduction ne peut
trouver place ici; reste donc tnia-pnrasa qui rend
un des setis de Cancâ « homme de paille >• , le mon
of straw du Dictionnaire de Wilson. Rtsa-mi est
donc la traduction exacte de Cancâ, et c'est bien ce
terme qui désigne en sanscrit la calomniatrice du
Buddha. Les doutes que j'avais émis^ au sujet de la
leçon (unique) du Kalpa-dranm-avadâna sont dis-
sipés. La calomniatrice s appelle Cancâ au Nord et
Cinca au Midi ; et c'est bien d'elle qu'il est question
I Dans le premier sens, il s'écrit ^ rtsva, et dans ie second, il
est accompagné du suffixe ^ va; mais la lettre souscrite et la lettre
ajoutée sont souvent omises.
^ Texte p. 191, 1. 3; traduction p. 282, 1. 4. — Roth et Bôtb-
iiuk traduisent par Stanimhalter le sanscrit mâlapurufa,
^ Journal cmatiqne , i" sem. 1895, p. 217-218.
CINCA-MANAVIKA SUNDARÎ, 297
dans le premier épisode de « TApadâna du vice»,
où elle n'est désignée que par Tépilhète ou le sur-
nom de Sundarikâ.
Je passe maintenant au second épisode que le
Dulva met le troisième.
2. Nanda et Sabbâbhibhû.
C'est l'histoire qu'Abel Rémusat a extraite et tra-
duite du San-tsang-fa-sou/^. La future Cincâ-mâna-
vikâ y joue un rôle, ce qui ne se présente dans au-
cune des deux autres. Le Dulva, qui met cet épisode
à la fin dans ses stances, le place en tête dans sa
prose, et c'est par lui que j'aurais commencé si je
ne m'étais astreint, peut-être à tort, à suivre l'ordre
du texte pâli. Outre la version chinoise , dont il vient
d'être question , et la version tibétaine que nous allons
faire connaître, le Mahâvastu nous on offre une ver-
sion sanscrite dont M. Senart a donné le texte dans
son édition de cet ouvrage et une analyse dans l'In-
troduction ^ Nous avons donc trois récits à étudier
simultanément, outre nos stances pâlies et tibétaines.
« Il y avait, dit l'Apadâna, un auditeur dubuddha
Sabbâbhibhû appelé Nanda ; pour favoir calomnié
je séjournai longtemps dans le Niraya, dix mille
années; et, après ce long séjour, quand je revins à
rhumanité, je subis une forte calomnie pour le sur-
plus de cet acte. Ginca-mânavikâ m'accusa fausse-
' Foe-konê-kl y p. i83-i84.
- Maliâvastii , vol. i, p. 23-2^.
IX. 20
iiii-!iiiir.uiK »4Tiu\ii.e.
298 MARS-AVRIL 1897.
ment en présence de la foule. » Le tibétain suit ce
texte de très près; il traduit très exactement le nom
de Sabbâbhibhû par T/ia7n5-ca(^-zi/jf7io?i (surmontant
tout) ^; mais, pour Cinca-mânavikâ , il dit Bram-ze
rtsa-mi « le Brahmane Rtsa-mi ». Si la suppression
du mot « fille » est exigée par le mètre, cette licence
poétique est d'un laconisme outré; et, cependant,
on ne peut pas supposer une erreur chez le rédac-
teur de ce texte. Pour le nom de 1 auditeur csdomnié
le tibétain donne gnas-'djog-ba, littéralement « le fds
ou garçon qui prépare la place ». Le dictionnaire
tibétain -sanscrit*^ me donnant pour gnas-'djog les
sens de Vâsâna et Vâsistha, je m'empare de ce der-
nier terme bien connu et si fréquent. Comme la
version chinoise donne celui de fVou-ching « sans
victoire», nous avons pour ce personnage trois
noms entièrement différents Nanda , Vâsistha et Wou-
ching. Cependant il est à noter que le confrère et
le calomniateur de Nanda est appelé Tcliang-houan
« toujours] oyeux » , ce qui semble être une traduction
altérée, amplifiée du nom même de Nanda; de sorte
que Ton peut se demander si la version chinoise
n'aurait pas interverti les noms.
Les stances tibétaines comme les pâlies ne donnent
pas le nom du calomniateur qui est, selon le chinois
Tchang-hoaan; la prose tibétaine l'appelle Ba-ra-
^ Le chinois est tsin^ching ctrès victorieux*.
■^ N° 2 du fonds tibétain de la Bibiioth. nat. , copie, exécutée par
Ed. Foucaux , du n° 586 du Département asiatique de Saint-Péters-
bourg.
CINCA-MANAVIKA SUNDARÎ. 299
dva-dza ou Bharadvaja, nom bien connu, aussi cé-
lèbre que celui de Vâsistha; le Mahâvastu le dé-
nomme Abhiya ; ici encore , nous avons trois noms
différents. Abhiya, qui pourrait signifier « non redou-
table M (si on récrit Abhiya), se rapproche du chinois
fVou-ching par la négation qui leur est commune
[a sanscrit, woa chinois), mais le rapport s'arrête là;
du reste , il est difficile de faire une comparaison si
1 on n*a pu restituer le mot chinois en sanscrit ^
Malgré la différence des noms, le Mahâvastu et le
San-tsang-fa-sou sont daccord. Dans lun comme
dans l'autre, Abhiya (chinois, Tchang-hoaan) lance
contre son confrère une brutale accusation d'adul-
tère avec la femme d'un marchand. La version chi-
noise appelle cette femme Chenkouan «bonne trom-
peuse», et son mari Tai-ai «grand amour». Le
Mahâvastu se borne à désigner la femme comme la
fille du marchand Uttiya, sans donner son nom ni
celui de son mari. Notons que le nom de Chen-houan
ne s'adapte nullement au rôle joué par la fille d'Ut-
tiya : elle ne trompe personne; elle est au contraire
victime des artifices d'un fourbe qui fait passer pour
«( faveurs » les honneurs quelle rendait à un saint
personnage dont il était jaloux.
Tout autre est la version tibétaine. Un marchand
anonyme témoigne son respect à Vâsistha (= Nanda ) ,
le comble d'honneurs , lui donne une paire de robes;
^ J'ai proposé vîta-jaja [Journal dsiatique, i*' sem. 1896, p. 207),
mais mes restitutions ont été trop malheureuses pour que je les
maintienne.
20.
300 MAHS-AVRIL 1897.
les dons de vêtements jouent toujours un grand rôle
dans ces histoires bouddhiques. La jalousie de Bha-
radvaja (Abhiya) est portée à son comble; il ne
pense plus qu'à trouver le moyen de perdre son con-
frère. Vâsistha qui s'en aperçoit essaie de lapaiser
et lui fait don des robes; mais cela ne calme pas le
ressentiment du jaloux.
Ce n'est pas la privation des robes qui la exas-
péré , c est la préférence accordée à son confrère. Une
servante du marchand étant venue faire sa cellule ,
il lui donne les robes en lui recommandant de s en
affubler quand elle fera la chambre de son maître,
s'il lui demande d'où vient ce vêtement , de répondre
que Vâsistha le lui a donné , et s'il s'informe du motif
de ce don , de dire : « Pourquoi donc les hommes
font-ils des présents aux femmes? » La servante exé-
cuta de point en point le plan si parfaitement conçu,
et Vâsistha perdit la confiance du marchand.
Cette version n'est -elle pas bien préférable à
l'autre, bien plus vraie , dirai-je? Ici point de scandale,
pas d'accusation d'adultère, pas même d'accusation
directe. On laisse deviner le mal qui n'existe pas,
mais auquel on veut faire croire. Et c'est par le con-
cours d'une subalterne que la calomnie fait son che-
min sans bruit. Cela n'est-il pas bien dans le carac-
tère du personnage qui a ourdi cette trame? Et
comme le caractère de la calomniatrice se soutient
toujours égal à lui-même! Elle est exactement au
temps de Sarvâbhibhû ce qu elle sera au temps de
Çâkyamuni; elle se prête à ce qu'on lui demande
CINCA-MÂNAVIKA SUNDARÎ. 301
avec une facilité, une complaisance sans bornes;
elle suit les instructions de Bharadvaja (le futur Çâ-
kyamuni) pour perdre le rival dont il est jaloux,
comme elle suivra un jour celles des Tîrthikas pour
perdre Çâkyamuni quils jalousent. Le nom de
« bonne trompeuse » , donné à cette femme par le récit
chinois qui ne le justifie nullement, lui convient au
contraire parfaitement dans le récit tibétain. Il serait
peut-être téméraire d arguer de ce fait pour pré-
tendre que le récit chinois, identique pour le fond
au récit sanscrit du Mahâvastu , est une déviation du
récit original. Tout cependant me paraît favoriser
cette conclusion, et je regarde la version tibétaine
comme la plus vraie, la primitive.
Je n y trouverais donc rien à redire si elle ne don-
nait, pour le nom du Buddha de ce teriips-là, au lieu
de Sarvâbhibhû sur lequel tous les autres textes sont
d'accord , le nom inattendu et inadmissible de Rnam-
par-gzigs ( Vipaçyî). Vipaçyî , le sixième Buddha avant
Çâkyamuni, le dix-neuvième de la liste du Buddha-
vamso qui commence par Dîpankara, ne peut, non
plus qu aucun de cette liste , figurer dans un épisode
du genre que celui qui nous occupe. Car c'est Dî-
pankara qui a prédit à Sumedha qu'il deviendrait le
Buddha Gotama ou Çâkyamuni, lui conférant ainsi
la qualité de Bodhisattva. Or il ne se peut que le
Bodhisattva , bien qu'appelé à passer encore par une
longue série d'existences , commette des actes qui le
fassent aller en enfer. Des actes de celte nature
doivent être bien antérieurs à l'acquisition du titre
302 MARS-AVRIL 1897.
de Bodhisattva et le nom de Vipaçyî est ici absolu-
ment déplacé. La prédiction de la Bodhi que le Ma-
hàvastu attribue à Sarvâbhibhû n'est guère plus
admissible que le nom de Vipaçyî. Outre qu elle con-
tredit la tradition reçue et hautement afiBrmée qtii
fait faire cette prédiction par Dîpankara, elle la rap-
proche trop dun acte punissable. On ne s'explique
pas que le Bodhisattva aille passer dix mille années
dans l'enfer, au moment où il vient de recevoir l'as-
surance qu'il sera Buddha.
Avant de quitter ce chapitre, je note une autre
bizarrerie dans le récit tibétain en prose. Tandis que
dans les stances relatives aux autres épisodes, le
Buddha, parlant de Ginca-mânavikâ , la désigne par
le qualificatif sandarikâ (tib. mdzes-ma), mais dans
la stance relative à celui-ci, par son nom, le récit
tibétain fait le contraire ; il emploie ici l'expression
Kttn'tU'rgya'-mo mizes-ma, qui correspond au pâli pa-
ribbâjikà sandarikâ « une belle ascète ». Ainsi, elle est
appelée dans le récit « la belle parivrajikâ » et dans
les vers qui lui correspondent « le brahmane Canca ».
Ces incohérences ne causent aucune obscurité , mais
elles sont bien extraordinaires.
J'arrive maintenant au troisième épisode qui est
le second dans le tibétain , tant prose que vers.
3. Le brahmane calomniateur.
Ici, nous n'avons qu'un nom propre, si même
nous en avons un. L'histoire est très claire dans le
texte et peut se passer de commentaire. Aussi le Cdm-
CINCA-MÂNAVIKA SUNDARÎ. 303
mentaire, je veux dire la prose du Dulva, n'y ajoute*
t-il pas grand'chose.
Le Bodhisattva était alors un brahmane dont on
ne donne pas le nom, mais instruit {satavâ, tib»
nan-thos-pa) , très honoré, connaissant les mantras,
« la parole sainte » [gsan tsig), dit le Dulva, qu'il en-
seignait à cinq cents disciples. Un jour qu'il leur fai-
sait la leçon dans un grand hois [mahâvane ^ tib. ts'cd)^
il rencontra un personnage que TApadâna pâli dé-
signe ainsi : Tathâgato isi bhimo pancabhinfio mahid-
clhiko «un ïathagâta, rsi, terrible, doué des cinq
connaissances supérieures et de la grande puissance
surnaturelle ». L'expression Tathâgato isi est singu-
lière. S agit-il d'un Tathâgata, c'est-à-dire d'un Bud-
dha, ou d'un Rsi? Ces deux qualifications peuvent-
elles s'appliquer à une même personne? Elles sem*
blent s'exclure. Le personnage étant sans aucun doute
un rsi, le terme tathâgata est superflu et même fau-
tif. Et quelle est la valeur de bhima? Est-ce un qua-
lificatif? Est-ce un nom propre? M. Muller dit «lé
rsi Bhîma »; il a peut-être raison. J'ignore si le com-
mentaire pâli est pour lui* La version tibétaine, qui
est mon seul guide, traduit les mots isi, pahca-
bhinno, mahiddhiko et ajoute byin-cheUy «comblé de
dons ou de bénédictions », mais ne fournit ni l'équi-
valent de Tathâgato ni celui de Bhimo,
A la vue de cet é minent personnage, le docteur
brahmane, égaré par la jalousie, s'écria : «C'est un
voluptueux que ce rsilw^ Et les disciples, accueil-
' Kâniabhogt ayant isi; tib. Dran-sron 'di-ni'dod-spyoïî.
304 MARS-AVRIL 1897.
lant ce cri avec empressement, allèrent J(i répéter de
porte en porte. En punition de ce crime, après un
séjour prolongé dans les enfers, le brahmane es-
suya , en présence de cinq cents bhixus , une calomnie
par le fait d*une « belle » : Sandarikâya kâranâ , tib. :
mdzeS'Tna kho-nai r^yu-las-ni. Le. tibétain kho-na in-
dique qu il s agit de la « même belle » que précédem-
ment , et , bien que le pâli ne donne pas cette nuance ,
il est bien certain qu'il s'agit toujours de la même
sundarikâ. Seulement les « cinq cents bhixus » sem-
blent indiquer un épisode différent de celui où il
s agit d'« une grande foule ».
Le récit en prose, je l'ai déjà dit, ajoute peu à
ces données. Il ne contient aucun nom propre, si
ce nest celui de Benarès, lieu de la scène; il n'in-
siste pas sur les perfections du rsi , qu'il déclare sim-
plement doué des cinq connaissances supérieures. Par
contre, il s'étend sur la popularité que ce nouveau
venu acquit promptement, sur les hommages qu'on
lui rendit et qui diminuaient d'autant ceux qu'obte-
nait le brahmane; d'où la jalousie de celui-ci. Il dit
à ses disciples : « Ce n'est pas un rsi, c'est un viveur. »
Les disciples s'empressèrent de le crier dans les rues
et les carrefours de la ville, tellement qu'on cessa
d'honorer le rsi, et il fut obligé de quitter la ville.
Je crois reconnaître ce troisième épisode dans le
récit fort court par lequel le Tathâgata-udana bir-
man explique la calomnie de Ginca-mânavikâ^ : le
■ ' La vie ou la légende de Gotama , etc. , par Bigandet , chap. x.
CINCA-MÂNAVIKA SUNDARÎ. 305
reproche d'hypocrisie adressé, d après cette version,
par un homme ivre et grossier à un Pratyekabuddha,
coïncide bien avec l'accusation que ie Brahmane de
nos textes pâlis et tibétains lance au rsi; car dire
qnun rsi ou un homme qui se donne pour tel est
un homme de plaisir, c'est en réalité le traiter d'hy-
pocrite. Il est vrai que Imsulteur est présenté dans
la version birmane comme un homme bas et brutal,
tandis que c'est , dans les autres versions , un homme
cultivé et un esprit supérieur, que l'insulté est un
Pratyekabuddha dans le premier cas, un rsi dans le
second; mais les différences que nous trouvons en
général dans ces récits nous autorisent à ne nous
attacher qu a la circonstance principale qui est ici le
reproche d'hypocrisie. Je pense donc que la version
birmane n'est qu'une variante de notre troisième
épisode.
4. Conclusion.
En résumé , nos textes nous montrent le Buddha
dans trois existences diverses, calomniant, poussé
par la jalousie, un Bhixu, un Rsi, un Pratyeka-
buddha. Cinca-mânavikà les venge tous les trois,
ou , pour être plus exact , punit la calomnie dont ils
ont été victimes , en calomniant , au dernier moment ,
le calomniateur. Mais ici les textes se divisent. Cinca-
mânavikâ, qui a été mêlée à la calomnie dont le
Bhixu fut victime , a , d'après les versions chinoise
et sanscrite, souffert de cette calomnie, de sorte que,
en calomniant à son tour, elle ne fait qu'exercer des
306 MARS-AVRIL 1897.
•
représailles. D'après la version tibétaine, au con-
traire, elle a été complice de la calomnie ourdie
contre le Bhixu et ne fait que continuer son rôle en
calomniant ultérieurement lauteur de la calomnie
dautrefois.
Si, maintenant, nous envisageons tous les textes
dans leur ensemble, nous trouvons que cette femme
est dépeinte sous trois types différents.
Le Mahâvastu et le San-sang-fa-sou en font une
femme irréprochable, victime de la calomnie, qui
ne devient calomniatrice que pour punir le cadom-
niateur (et il faut avouer qu'il est dur de tomber
dans lenfer pour avoir joué ce rôle de justicier). Le
Jâtaka pâli en fait une femme impudique et hai-
neuse, ennemie du futur Buddha. Elle n'est dans le
Kadjour qu'une calomniatrice pure et simple, mais
calomniatrice par une sorte d'inconscience, n'in-
ventant pas la calomnie , la pratiquant seulement et
servant d'instrument à des gens d'un esprit et d'im
caractère plus fort qui la conçoivent, l'inventent,
l'imposent et doivent seuls en profiter.
Nous avons noté que Ginca-mânavikâ, désignée
par son nom dans l'épisode où elle joue un rôle,
n'est désignée dans les deux autres que par le qusdi-
ficatif sandarikâ (tib. màzes-ma) « la belle ». Ce qua-
lificatif semble être devenu un surnom ; de sorte que,
lorsqu'il est question du Buddha et qu'on parie de
Sandarikâ, il faut entendre Cinca-mânavikâ, Ce sur-
nom doit exister en chinois; et je crois que c'est
précisément Hao-cheoa, expression dans laquelle il
CINCA-MANAVIKA SUNDARÎ. 307
faudrait voir la traduction du pâli Sundarikâ et du
tibétain Mdzes-ma. Je ne retire pas pour cela Texpli-
cation que j'ai donnée de la formation de ce nom;
j'entends seulement que la dérivation supposée, au
lieu de se faire par une sorte d'altération spontanée
et quasi-involontaire , aurait été faite à dessein et de
propos délibéré.
Mais ce terme sandarikâ est- il incontestablement
un qualificatif devenu nom propre et applicable à
la seule Cincamanavikâ? J'ai à produire maintenant
des textes qui sont de nature h éveiller au moins un
doute sur ce point.
III. DOUBLE VERSION SUR CINCA-MÂNAVIKÂ.
Le n° 320 du fonds pâli de la Bibliothèque natio-
nale est un manuscrit de provenance siamoise, formé
de huit fascicules qui n'ont point de titre commun,
mais dont chacun a son intitulé spécial et renferme
an extrait de quelqu'un des grands recueils canoni-
ques ou non canoniques, texte ou commentaire^.
Le cinquième qui compte huit feuilles [jci-jai) a
pour titre : Cincamanavikâ sandhari (sic) paribhâjikâ
(sic) suttam et renferme deux récits distincts qui se
suivent bout à bout sans aucun signe de séparation,
et dont chacun conclut, suivant l'usage, par une
gâthâ mise dans la bouche du Buddha. La gâthâ du
premier reproduit le vers i 76, et ceile du second,
^ Le n" 32 1 est une copie du même recueil; mais il est incom-
plet, et la partie qui nous occupe ne s'y trouve pas.
308 MARS-AVRIL 1897.
le vers 3 06 du Dhammapada; or les deux récits re-
produisent respectivement les commentaires de ces
deux vers. Le premier intitulé, dans le Dhamma-
pada, Cincamânavikâya vatthum est une version du
Jâtaka 672 (auquel il renvoie du reste) ; FausbôlUa
donné dans son édition (p. 338-342); le second in-
titulé Sandariparibbâjikâ vatthu n'est point reproduit
par FausbôU qui se borne à une simple indication
et à quelques remarques sur la.stance (p. 396) ^ Je
ne crois pas pouvoir mieux finir cette étude sur la
calomniatrice du Buddha qu en donnant la traduc-
tion de ces deux récits ^.
I.
Cincâ ^ a beau se faire un rouleau en bois , comme si elle
était enceinte , prince de Munis , par le calme de Ion esprit
bien réglé , tu triomphes de sa calomnie proférée au milieu
de la foule. Que cet éclatant succès t*assure les bénédictions
de la victoire * !
Histoire de Cincamânavikâ.
La vérité, etc., tel est l'enseignement de la loi que le
maître résidant à Jetavana prononça au sujet de Cincamâna-
vikâ.
^ Dans les Buddhaghosa*s parables du capitaine Rogers, il y a
seulement une ligne et demie sur notre héroïne (p. i58).
^ J'ai, pour faire cette traduction, le ms. pâli n** 330 (plein de
fautes et de lacunes ] , et le texte donné par FaushôU qui n*avait pas
lui-même un hon manuscrit. Le chapitre xni du Dhammapada, où
se trouve ce récit , manque à la Bibliothèque nationde , qui n*a de
cet ouvrage que des fragments. — Je supprime les observations ol
remarques qui nécessiteraient trop de notes.
•'* C'est la seule fois que je trouve ce nom donné sous cette forme.
* Phrase initiale propre au n" 3?o du Fonds pâli.
CINCA-MÂNAVIKA SUNDARÎ. 309
Celui qui a les dix forces avait depuis peu obtenu la Bo-
dhi , les auditeurs se multipliaient , les dieux et les hommes
descendaient en foule innombrable sur la terre de l'Arya;
dès le début, à la première manifestation des qualités du
maître , de grands honneurs lui furent rendus. Les Tîrthikas ,
semblables aux étoiles (?) au lever du soleil, perdirent tous
ceux qu'on leur accordait.
Se tenant dans la rue , ils disaient : « Est-ce que le Çra •
mana Gautama est buddha ? C'est nous qui somme buddlias.
Est-ce à lui que le grand fruit a été donné? C'est à nous
que le grand fruit est donné; c'est à nous qu'il faut donner;
faites (ce que vous devez). » — Ces appels au public ne leur
rapportant aucun hommage, ils tinrent une réunion secrète
pour délibérer : par quel moyen, en décriant le Çramana
Gautama , mettrons-nous fin aux honneurs qu'il reçoit ?
11 y avait alors à Çrâvastî une paribbajikâ appelée Cinca-
mânavikâ, d'une très grande beauté, florissante, véritable
apsarà des dieux, dont le corps émettait des rayons. Un (de
ces) furieux dit : « C'est à l'aide de Cincamânavikâ que nous
perdrons de réputation le Çramana Gautama et que nous
mettrons fin aux honneurs qu'il reçoit. — C'est le moyen ,
répondirent-ils. » Quand elle vint au jardin du Tîrthikas , et
(ju'elle les salua , ils ne lui parlèrent pas. « Quel tort ai-je donc
eu? (se) dit-elle : voilà trois fois que je salue ces messiem's. »
— « Messieurs , dit-elle, quel tort ai-je eu que vous ne me par-
liez pas ? — Sœur, tu ne connais donc pas le Çramana Gau-
tama qui circule en nous nuisant et mettant fin aux honneurs
que nous recevions ? — Je ne le connais pas ; Messieurs ,
que faut-il que je fasse à son égard? — Sœur, si tu désires
notre bien , emploie-toi à décrier le Çramana Gautama et à
ruiner les honneurs qu'on lui rend. — Bien , Messieurs ! ré-
pondit-elle; je m'en charge; n'ayez point de souci. » Et dtte
les quitta.
Dès lors , avec l'art de la magie féminine , à l'heure où les
habitants de Çrâvastî revenaient de Jetavana , après avoir en-
tendu la prédication de la loi , elle allait en vêtement de cou-
310 MARS-AVRIL 1897.
leur de cochenille, les mains pleines de parfums, guir-
landes , etc. y dans la direction de Jetavana « Où vas-tu ? lui
demandait-on. — Que vous importe ou je vais ? » répondait-
dJe. Après avoir demeuré dans un jardin voisin de Jetavana ,
au matin , à l'heure où les Upâsakas sortaient de la ville pour
aller saluer Bhagavat, elle rentrait en ville, comme si die
avait demeuré à Jetavana ; et , quand on lui demandait : « Où
as-tu demeuré ? — Que vous importe où j'ai demeuré ? » ré-
pondait-elle.
Au hout d'un mois et demi , aux questions qu'on lui fai-
sait, elle répondait : «J'ai partagé la chambre parfumée du
Çramana Gautama »; et le vulgaire inquiet se disait : « Est-ce
vrai ou non P » — Après trois mois , grossissant son ventre par
un paquet de linge qui lui donnait l'apparence d'une fenune
enceinte, et arrangeant sa robe rouge par -dessus, elle
trompait les simples et les aveugles (d'esprit) en disant : «Je
suis grosse (des œuvres) du Çramana G autama. » — Au bout
de huit et neuf mois , elle attacha à son ventre un rouleau de
bois, arrangea sa robe par-dessus, se fit donner des coups
de mâchoire de bœuf sur les pieds , les mains , le dos , et ,
couverte de contusions, paraissant épuisée, un soir que le
Tathâgata , assis sur le trône orné de la loi , enseignait la loi ,
elle arriva dans l'assemblée de la Loi , et , se tenant devant
le Tathâgata : «Grand Çramana, dit-elle, tu as enseigné la
loi à la foule, ta voix est douce, le rempart de tes dents est
magnifique; et moi, enceinte par ton fait, je suis arrivée à
terme. Mais toi, tu ne t'inquiètes pas d'un lieu pour mes
couches ; tu ne me prépares pas le beurre , l'huHe , etc. ; tu
ne dis pas à l'un de tes serviteurs , au roi de Kosala ou à
Anâthapindada , ou à Visâkbâ la grande Upâsikâ : « Fais le né-
« cessaire pour cette Cincamânavikâ. » Tu sais bien te livrer au
plaisir, mais tu ne sais pas protéger le finiit (de tes amoom). »
C'est en ces termes qu'elle insulta le Tathâgata, comme si elle
s'efforçait de souiller d'excréments le disque de la lune.
Le Tatliâgata , interrompant sa prédication, dit de sa voix
de lion : «Ma sœur, nous savons bien, moi et toi, la vérité
GINCA-MANAVIKA SUNDARÎ. 311
ou la fausseté de ce que tu as dit. — Oui grand Çramann,
répondit-elle, cela s'est produit en parfaite connaissance de
toi et de moi. »
A ce moment , le siège de Çakra devint chaud. 11 réfléchit
et comprit : « Cincamânavikâ outrage le Tathâgata ; je vais
éclaircir la chose. » — Cela dit , il arriva avec quatre fils de
dieux qui, devenant souriceaux, coupèrent d'un coup (de
dent) les fils par lesquels le rouleau de bois était attaché;
l'étoffe arrangée par-dessus se souleva et le rouleau s'échap-
pant tomba aux pieds (de la calomniatrice) dont les extré-
mités furent coupées. On cria : « La misérable outrage le par-
fait et accompli Buddha! » — et on lui cracha à la figure, on
la chassa de Jetavana à coups de bâton et de mottes de terre.
Quand elle fut hors de la vue du Tathâgata , la terre se fendit,
il se forma une ouverture par laquelle sortirent les flammes
de l'Avîci; elle y entra comme dans un vêtement de coton
offrande de famille (?) et renaquit dans TAvici. Les honneurs
rendus aux autres Tîrthikas diminuèrent; ceux que l'on ren-
dait à celui qui avait les dix forces s'accrurent.
Le lendemain, dans l'assemblée de la loi, on ouvrit la dis-
cussion : « Ghers amis , Cincamânavikâ, pour avoir outragé par
un mensonge le parfait Buddha doué de si magnifiques qua-
lités, digne des dons les plus beaux, a trouvé la grande per-
dition. » — Le maître étant venu fit cette question : « Pour
quel discours ètes-vous réunis en ce moment, Bhixus? —
Pour tel sujet, répondil-on. — Bhixus, ce n'est pas seule-
ment maintenant; autrefois aussi pour m'avoir outragé par
un mensonge elle a trouvé la grande perdition ; et il ajouta :
S'il ne voit pas le tort de l'autre partie, grands et petits (crimes), le
prince punit tout du (même) châtiment, faute d'avoir examiné à fond.
paroles développées dans le Jâtaka Mahâ-paduma du Dvàda-
sanipâta.
Elle était alors coépouse de la mère du prince Mahà-pa-
duraa le Bodhisattva, étant la première épouse du roi; elle
invita le grand-ètre à des actes contraires à la loi et, n'ob-
312 MARS-AVRIL 1897.
tenrant pas son consentement , se meurtrit elle-même et , se
constituant malade, dit au roi : «Ton fils m*a maltraitée
parce que je ne cédais pas à ses désirs. » Le roi furieux fit
jeter le grand-être dans Ja fosse aux voleurs. La divinité, qui
liabitait au sein de la montagne Tayant bien accueilli, le mit
sur la crête du roi des Nâgas qui le conduisit dans le palais
des Nâgas où il lui fit partager sa royauté. Il y demeura un
an ; puis , désireux de Tinitiation , se rendit dans la région de
riiimavat, fut initié et prît possession du Dhyâna et des
Abhijfîas.
Le roi, ému de tendresse, se rendit auprès de lui, fut in-
formé de tout et, offrant Ja royauté au grand-4tre, lui dit :
« Je n'ai plus rien à faire avec cette royauté , ne méprise pas
les dix devoirs d'un roi , abandonne la voie c[u*il ne faut pas
suivre et exerce la royauté selon la loi. » Après cette exhor-
tation , il se leva de son siège en pleurant et se dirigea vers
la ville. £n chemin , il questionna ses ministres : « Par quel
motif me suis-je séparé d'un fds si vertueux ? — A cause de
la première épouse , Sire. » — Le roi la fit saisir et jeter dans
la fosse aux voleurs les pieds en haut , et rentré dans la ville
régna selon la loi. Le prince Mahâ-paduma d'alors , c'était le
grand-étre ; et la coépouse de sa mère était Cincamânavikâ.
Après avoir fait briller cet enseignement de la loi, le maître
ajouta qu'il n'est pas de mauvaise action qu'on ne commette
quand ou abandonne le premier devoir, la parole de vérité,
qu'on se complaît dans le mensonge et qu'on ne s'inquiète
pas de l'autre monde : ce qu'il exprima par cette stance :
L*hommc qui abandonne {c premier devoir, le menteur que Tautrc
monde n*inquiète pas est capable de tous les crimes.
A la suite de cet enseignement, beaucoup obtinrent le
fruit de Srotaâpatti et les autres.
CINCA-MÂNAVIKÂ SUNDARÎ. 313
IL
Histoire de la paribbâjikâ Sundarî^.
« Celui qui dit ce qui n*est pas , etc. » , telle est la démons-
tration de la loi que le maître résidant à Jetavana fit à propos
de la parivrâjikâ Sundarî.
En ce temps-là, Bhagavat était honoré, respecté, consi-
déré , vénéré. L'histoire est racontée tout au long dans l'Apa-
dâna (?); en voici le résumé.
Bhagavat et l'assemblée de ses Bhîxus recevaient des hon-
neurs semblables aux grands flots des cinq grands fleuves,
et les autres Tîrthikas étaient privés d'éclat comme les
étoiles (?) au lever du soleil. Ils se rassemblèrent et délibé-
rèrent : «Depuis l'apparition du Çramana Gautama, nous
avons perdu les honneurs qu'on nous rendait; on ignore
notre existence. Avec qui pourrions-nous bien nous unir pour
perdre le Çramana Gautama de réputation et mettre fin aux
Iionneurs qu'il reçoit?» — Alors ils eurent cette pensée :
c'est en nous unissant à Sundarî que nous recouvrerons nos *
honneurs.
Un jour que Sundarî vint au jardin des Tîrthikas et les
salua, ils ne lui adressèrent pas la parole. Les interpellant
plusieurs fois sans obtenir de réponse : « Messieurs , demanda-
t-eile, en quoi vous ai-je offensés? — Pourquoi, sœur, sa-
lues-tu le Çramana Gautama qui va nous faisant du tort et
nous enlevant les honneurs qu'on nous rendait. — Que faut-
il donc que je fasse à son égard? — Toi, sœur, tu es belle
et florissante, publie le déshonneur du Çramana Gautama,
fais accepter tes discours par la foule et fais-lui perdre les
honneurs qu'il reçoit. — Bien ! » répondit-elle , et elle s'en
alla.
A dater de ce moment , chargée de guiriandes , de par-
' Outre le ms. pâli de la Bibl. uat. n" 3ao , j*ai le ms. n" 1 18 également
siamois , qui fait partie du Dhammapada , — très fautifs Tua et lautre. Ici
encore je renonce aux annotations.
IX. 21
mrRiiiitmiii aATioMAU
314 MARS-AVRIL 1897.
fums, d onguents, de fruits de Kappara, de Kaluka, elle se
dirigeait vers Jetavana , le soir» à l'heure où la foule revient
après avoir entendu renseignement de la loi donné par le
maître. A la question : a Où vas-tu ? » elle répondait : « Près du
Çramana Gautama; j occupe la même chambre parfumée que
lui. » Après avoir habité dans un des jardins des Tirthikas , le
matin , elle descendait le chemin de Jetavana dans la direc-
tion de la ville. « £h bien I Sundari , d où viens-tu P » lui deman-
dait-on. — « J'ai partagé la chambre parfumée du Çramana
Gautama et lui ai fait goûter les douceurs des Kleças; (main-
tenant) je reviens. »
Les Tirthikas hostiles donnèrent des pièces de monnaie à
des émissaires en leur disant ; « Tuez Sundari et jetez son
coips auprès de la chambre parfumée du Çramana Gautama
dans des bsdayures de guirlandes (?), puis allez-vous-en. ■
Ils le firent.
Après cela, il y eut un (grand) bruit de gens qui disaient :
« Nous ne voyons plus Sundari » , et vinrent se plaindre au roi.
— t Où était cette personne dont vous (parlez) ? dit-il. — Elle
liabitait ces jours-ci Jetavana ; nous ne savons ce qui lui est
arrivé », — t Elh bien ! allez , faites des recherches », dit le roi
qui envoya ses gens à Jetavana pour y faire des perquisi-
tions. Ils la virent dans les bsdayureà de guirlandes , la placè-
rent sur une civière, la portèrent en ville et annoncèrent la
nouvelle : « Nous ne tiendrons pas secret (?) le crime commis
par les auditeurs du Çramana Gautama et par le maître; ils
ont tué Sundari et jeté son corps dans des balayures de
guirlandes. — Elh bien I dit le roi , allez ! parcourez la ville ! >
. — Et eux entrèrent en ville en disant : « Voyez Taction des
Çramanas fils de Çâkya , etc. » , puis revinrent à la porte de
la résidence 'royale.
Le roi fit porter le corps de Sundari dans le cimetière cru*
pour y être déposé sur leé épines ( 1^) et gardé. Les habitants
de Çrâyasti désignant nettement les Çrâvakas de TÂrya di-
* Où Ton ne brûle pas les corps.
CINCAMANAVIKA SUNDARÎ. 315
soient : «Voyez l'action des Çramanas fils de Çâkya, etc.»
et ils allaient les outrageant ainsi en ville, hors ville et jusque
dans les bois.
Les Bhixus firent savoir la chose au Tathàgata ; le maître
leur dit : a Eh bien ! vous ! répondez ainsi aux injures de la
foule » ; et il prononça cette stance :
Cdui qui dit ce qui n'est pas va dans TEufer
Comme celui qui, ayant fait une chose, dit : je ne l*ai pas faite.
Tous les deux après la mort ont la même situation.
Car c*cst là que vont les hommes aux actions basses.
A la suite de cet enseignement beaucoup obtinrent le fruit
(de Sotâpatti, etc.
Le roi donna à des hommes l'ordre de chercher si Sun-
darî (n')avait pas été tuée par d'autres. Or les émissaires,
buvant et s'enivrant avec les pièces de monnaie qu'ils avaient
reçues , se disputèrent entre eux. L'un dit à l'autre : « C'est
toi qui d'un seul coup as tué Sundari et jeté sour corps dans
les balayures de guirlandes; et voilà pourquoi tu t'enivres
avec les pièces de monnaie que tu as reçues; (qu'ainsi) soit. »
— Les hommes dénoncèrent ces émissaires au roi. Le roi les
questionna : « C'est vous qui l'avez tuée ? — Oui , Sire. — Qui
l'a fait tuer? — Les Tîrthikas ennemis, Sire.»
Le roi fit venir les Tîrthikas et leur dit : « Allez , parcourez
la ville en disant : « Cette Sundarî , c'est nous qui l'avons
fait tuer à cause du désir que nous avions de décrier le
Cramana Gautama ; ce n'est le crime ni de Gautama ni des
auditeurs de Gautama ; c'est le nôtre. » — Ils le firent. Alors
la foule des gens simples crut et les fourbes Tîrthikas subi^
rent le châtiment des homicides. Depuis,, les honneurs des
buddlias furent grands.
Fin du Sùtra de la parivrâjikâ Cincamânavikà SundarL
ai .
316 MARS-AVRIL 1897.
Je ferai sur ces deux récits de courtes observa-
tions.
L'héroïne du premier n'a pas d autre nom que
Ginca-mânavikâ , celle du second d autre nom que
Sundarî. Buddhaghosa entendait-il parier de deux
personnages différents? Le compilateur de notre ms.
pâli n° 320, en réunissant les deiut récits sous un
titre commun qui associe les deux noms, semble
vouloir les identifier; du moins il les présente comme
inséparables. Il paraît di£Bcile de voir ici autre chose
qu'une double version d'im fait unique; car l'épi-
sode est évidemment le même et raconté presque
dans les mêmes termes de part et d'autre. Il n'y a
que le dénouement qui diffère; mais, il faut le re-
connaître, la différence est considérable.
En supprimant la poupée de bois, l'intervention
d'Indra , la chute dans le gouffre infernal, le deuxième
récit nous présente une histoire plus vraisemblable,
un châtiment plus naturel, je dirai même, plus mo-.
rai, de la calomniatrice. Il a d'ailleurs l'avantage très
appréciable de rendre les ennemis de Buddha en-
core plus odieux. Mais aussi le premier récit a l'avan-
tage plus apprécié de mettre en pleine évidence le
principe que l'outrage au Buddha est puni des sup-
plices de l'Avîci; et c'est peut-êre ce qui lui a assuré
la supériorité.
Car nous avons à nous demander si les deux ré-
cits sont contemporains, d'où il résulterait que le
premier aurait fini par l'emporter sur le second; ou
s'ils sont d'époques différentes, et, dès lors, si le se-
CINCAMAI^AVIKA SUNDARÎ. 317
cond ne serait pas le plus ancien i. Je n ose me pro-
noncer; mais je constate que la seconde version n'est
pas dénuée d'importance pour les bouddhistes eux-
mêmes, car elle nous est présentée comme l'abrégé
d'un récit détaillé. Malgré cela, je crois qu'elle est
peu connue en Orient, moins encore en Occident,
et qu'il n'était pas inutile de la tirer de son obscu-
rité.
^ Si la légende de Cinca-mânavikâ a un fondement historique,
ce second récit doit être la version vraie ou celle qui approche le
plus de la vérité. Je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas ainsi.
318 MARS-AVRIL. 1897.
NOTICB
SUR
LA PROFESSION DE MÉDECIN,
DIAPRES
LES TEXTES ASSYRO-BABYLONIENS ,
PAR
M. DUMON.
Le médecin assyrien s'appelait asu, écrit habituel-
lement a-zu (cf. Rassam, 338), d'où le collectif a-
za-tam; le mot a subsisté en araméen dans le même
sens.
Nous trouvons ïazu mentionné im peu à toutes
les époques , le plus fréquemment dans les textes de
Kojoimdjik, mais aussi dès le premier empire d'Ur
(de Clercq, n° 1 19), au temps de Hammurabi (Str.
Warka, 45, 1. 29), dans les textes d'El-Amarna
(Abel-Winckler, p. i46), sous Marduk-Nadin-Ahe
(Belser, B. A. II, 1 19), etc.
A des époques plus modernes , nous trouvons des
aza sous Nabonid (Str., n° 67, l\So, 536), sous
Cyrus (Str., 3i5, 3 16, 335), sous Cambyse (Str.,
337, etc.), Darius (Peiser, B. V., 55, 68, etc.). Ces
dernières mentions suffiraient seules pour réduire
LA PROFESSION DE MÉDECIN ASSYRIEN. 319
au néant l'affirmation d'Hérodote (I, 192) que les
Babyloniens n'ont point de médecins.
On les appelait aussi seigneurs du pouls « bel
abani » ; peut-être y avait-il une école de médecine à
Borsippa, jointe à la célèbre école d astrologie (cf.
Sayce, Z. K., II, 3; Strabon, XVI, 6); le nom de
leurs dieux semble aussi indiquer im centre médical
à Nippur (cf. Delitzch, W. L. , 220). Les principaux
dieux médicaux étaient en efifet Ninib et Gula ; dans
les lettres assyriennes, leur invocation suffit en gé-
néral pour indiquer que l'auteur de la lettre était
un médecin.
Ninib (K. 161, in fine; Z. K., II, 2) est qualifié
d'a-ZM gallay et déjà le roi Kadasman-Turgu (Z. A.,
VII , 3o 3 ) lui faisait des offi:*andes pour sa vie. Comme
dieu stellaire, il porte Tépithète de «seigneur mé-
decin ri, nin a-zu.
Nous savons (II R. , Sy, 35 cd, cf. III R. , 67,
67 c, et Meissner-Rost , B. I. , 100) qu'il y avait au
moins deux Ninibs, Ninib sa ramkuti, le Ninib du
Sacerdoce, et Ninib la àuri, le Ninib de la cité. Nous
pouvons supposer que le premier était le Ninib mé-
dical.
Gula (K. 2333, 2538), et aussi sous le nom de
Nin-karrak (cf. II R., Ai, col. n, 29), est la grande
médecine; c'est avant tout la déesse des breuvages, et
M. Boscawen , s'appuyant sur les passages connus des
inscriptions des Kudurru, la considère en outre
comme la déesse des poisons (Bo. R. , III, 2o4),
320 MARS-AVRIL 1897.
Gibii(Maqiu, II, 197), SamaS (cf. Knudtzon A. G.;
Cyrus Str. , n° il\i, i46), Sin (dans le nom 5m-
Aza), Nergai lui-même et Allatu, la déesse du pays
sans retour (II R. , Sg cd, 34) sont qualifiée de dieux
médecins , ce qui , pour les deux dernières divinités ,
paraît un peu ironique.
On a aussi un Ea des médecins, £a 5a o^î^ (IIR*9
58, n"* 5 a, 1. 71), et si, comme l'indique le texte
obscur publié par M. Bezold (Z. A., IX, i i4), Ea
avait une tête de serpent, on pourrait songer à un
rapprochement avec le serpent de Moïse (Nombres,
XXI, 9) et le caducée d'Hermès.
Socialement, le médecin appartenait à la grande
classe des lettrés, à im tel point quazu a pu être
employé comme Tidéogramme du scribe [dapsar) et
du voyant [baru). Il appartient à cet ordre considéré
que Ion pourrait appeler « les anciens » , au vieux sens
du mot, et que Ton désignait d'ime façon générale
en Assyrie par l'expression d'a-ba, et en Babylonie
par celle de sang a, termes génériques qui impliquent
jusqu'à un certain point une fonction sacerdotale,
mais qui se confondent facilement avec ce que Ton
appelle aujourd'hui les professions libérales. Dans
l'antiquité, la vie intellectuelle et la vie religieuse ne
faisaient à proprement parier qu'une seule et même
chose.
Nous n'avons pas de raisons décisives pour affirmer
que l'état médical était héréditaire; mais il est pro-
bable qu'il en était ainsi dans la plupart des cas, et
LA PROFESSION DE MÉDECIN ASSYRIEN. 321
que les fils des aza étaient élevés dans les temples
avec les autres fils des prêtres. C'est là qu'ils devaient
se former par un long apprentissage à faire un jour
partie de la corporation médicale.
Les médecins formaient en efifet ime corporation ;
le texte K. 1 1 53o, si curieux à d'autres points de vue
parle de leurs devoirs.
Amil a-za-u-tu sa la i-ga-ma-ru ina qate-ia su-kun
Pour les médecins qui n*ont point accompli entre mes .
mains ce qui est fixé.
Ce qui constituait avant tout la corporation , c'était
ce que Ion peut appeler le serment [adâ); plusieurs
textes nous donnent des renseignements sur ces ser-
ments en ce qui concerne les azu.
Le roi consultait le grand scribe sur les jours fa-
vorables à leur prestation; c'est ainsi que R" 78
nous montre le grand scribe Istar-sum-eres fixant au
roi, sur sa demande, les 20, 22 et 2 5* jours comme
favorables pour la prestation des serments.
De toutes parts, on arrivait pour les prêter; dans
le texte 83 — 1,18,19, nous voyons les aba de
Ninive, Kakzi, Arbèles, se rendant dans la ville
d'Assur à cette occasion. Le terme sacramentel est :
«entrer dans les serments» [erebu ina lib cidie); on
procédait ensuite à la prestation [sukan). Dans le cas
particulier, la prestation des serments devait se faire
là nuit, à la face des étoiles, cérémonie qui ne de-
vait pas manquer d une réelle grandeur.
322 MARS-AVRIL 1897.
Voici le texte assyrien :
ina liba-di-e ti-e-ra-ha;
masa sa um hamesierit
ina pân kakkahe lis-kanu.
Ils entreront dans les serments — la nuit du quinzième
jour — devant les étoiles — ils les prêteront.
Le texte K. 672, plusieurs fois traduit, annonce
pour le 1 6 Nisan l'entrée dans les serments de toute
une série de corporations présentes au pdais; les
dupsar ou scribes doivent passer les premiers, puis
les baru ou voyants, puis les maSmas ou conjureurs;
les azn viennent au cpiatrième rang , après les mainuxi ,
mais avant les dagil Usure ou ornithomanciens.
Ce texte nous montre que tout au moins certains
médecins, probablement attachés à la personne du
roi, résidaient dans le palais.
Le même fait nous est confirmé par la lettre 8 a ,
5, a a, 17A, où l'on s adresse au roi pour lui de-
mander un médecin : t La servante du roi, la femme
Baugamelat, est fort malade . . . donc que le roi mon
maître ordonne : qu'un médecin soit désigné par
mon maître; qu'il vienne, qpi'il la voie. •
Une autre lettre (K. 81) remercie le roi d'avoir
envoyé à un malade \m médecin qxii l'a guéri :
«Iqi-sa-plu, le médecin que le roi mon maître a
envoyé pour me sauver, m'a guéri. »
Suivent des remerciements au roi , un peu exagérés
selon les coutumes orientales :
LA PROFESSION DE MEDECIN ASSYRIEN. 323
« Car j'étais mort, dit Tex-malade, et le roi mon
maître m'a fait vivre. »
Cette lettre ofiFre encore ce détail cmîeiix que le
malade, un nommé Kudurru, se trouvait à Uruk
et que le roi d'Assyrie a envoyé jusque-là son mé-
decin.
Dans un autre texte (K. 5 12), c'est le médecin
qui donne au roi des nouvelles du malade : « Le ma-
lade, afFirme-t-il , guérira par l'intercession du Dieu
et du sedu du roi. » Dans le texte S. io64, il s'agit
d'un malade gravement atteint, peut-être d'un lé-
preux, probablement d'un blessé; le médecin a levé
le pansement et constaté le mauvais état de la plaie.
11 pose le pronostic avec une réelle précision :
« L'homme vivra jusqu'au 7® ou au 8'jour ».
Dans une lettre du même médecin Arad-Nanâ
( K. 519) peut-être relative au même malade, il parie
des oignements gras appliqués sur la figure du pa-
tient, des emplâtres de plante Ba; mais les symp-
tômes sont mauvais, les chairs s'en vont, dévorées
par le mal « sere ik-ka-li-a » , et il conclut qu'il n'y a
pas espoir de guérison.
Ces différents textes, provenant de la collection de
lettres publiée par M. Harper, nous montrent le
médecin assyrien sous un jour beaucoup plus favo-^
rable qu'on ne le faisait auparavant; .mais il n'en est
pas moins certain que les pratiques superstitieuses
jouaient le plus grand rôle dans la thérapeutique de
Tépoque.-
C'est ainsi que, dans un rapport adressé au roi
324 MARS-AVRIL 1897.
sur un malade (K. 167), le médecin déclare que le
jour n'étant pas favorable, il s'est borné à installer
auprès du malade un masmas qui fera ses conjura-
tions.
Nous savions depuis longtemps par les héméroio-
gies , et en particulier par celle du mois d'Ulul second ,
déjà publiée IV R., Sa , que, certains jours, le mé-
decin ne pouvait toucher le malade :
asu ana marsi qata ul ahhal.
Ce préjugé des jours dangereux a laissé des traces
jusqu'à notre époque, à travers Hippocrate et les
médecins grecs qui notaient aussi soigneusement les
jours critiques xplaiyioi (cf^ Aulu-Gelle, III, 10;
Censorinus, XI, De aie natali, etc.)*
En Assyro-Babylonie, une influence particulière-
ment hostile semble avoir été attachée au nombre 7
et à ses multiples; les mauvais jours sont le 7, i4»
21, 28, mais surtout le 19, qui est le 49* jour à
compter du 1*^ jour du mois précédent, c'est-à-dire
le nombre 7 au carré (Boscawen, B. 0. fl., IV, 35).
Le trentième jour comme jour de Sin (Voir K.,
1 55 , 1. 17, dans Zimmem surpu 33 ; King B. M., 5)
était le jour de la décision des grands dieux et, pour
ce motif, considéré aussi comme un jour dangereux.
En cas de besoin, les rois s'adressaient naturelle-
ment aussi à leurs médecins et nous avons ime con-
sultation adressée par ce même Arad-Nanâ dont nous
avons parlé plus haut, au roi qui se plaignait de l'în-
LA PROFESSION DE MÉDECIN ASSYRIEN. 325
certitude de son diagnostic (83 — i, 18-2). Mais,
à ia cour, le médecin avait de rudes concurrents
dans les voyants [baru). M. Knudtzon (G. A, S. G.,
1 7 2 et passim) a publié une série de demandes adres-
sée^ par le roi aux voyants de Samas , nous montrant
que Ton ne se fiait au médecin qu'à moitié et que
le roi tenait d abord à avoir, sur sa maladie et celle
de ses proches, Ta vis de la divinité. De même, les
scribes renseignaient le roi sur les maléfices possibles
et sur les talismans; une lettre dlstar sum-eres (K.,
522) est décisive à ce sujet.
Au besoin , des pénitents volontaires faisaient des
pèlerinages au bénéfice du roi et savaient ensuite lui
faire valoir leurs mérites (e. g. K. 691).
Les médecins, dans leurs longues robes, proba-
blement rasés comme tous les serviteurs des dieux,
formaient un ordre spécial dans le sacerdoce, mais
ne semblent pas avoir eu Tinfluence exercée par les
astrologues et les prêtres proprement dits.
Il leur fallait pourtant de longues études prépa-
ratoires pour se mettre au courant de la thérapeu-
tique du temps; les textes nous parient des vases de
médecin , des bandages de médecin. On possède les
débris d'un vaste traité de médecine intitulé : Lorsque
tu entres en la maison de ton malade, qui comprenait
au moins 1*7 tablettes et plus sans doute, et dont
deux exemplaires au moins étaient conservés dans
la bibliothèque d'Asurbanipal. Les médecins devaient
avoir quelque connaissance des vertus des simples,
bonnes et mauvaises , des propriétés des pierres; nous
326 MARS-AVRIL 1897.
possédons de longues listes de ce genre. Us devaient
être au courant d'une sorte d'étrange pharmacopée
dont les prescriptions nous sont encore souvent ob-
scures, malgré les beaux travaux de MM. Halévy,
Sayce et Boissier.
A ces connaissances plus spécialement médicales
devaient s'adjoindre des sciences accessoires et sur-
tout l'étude des principales branches de la mantique.
Ils devaient connaître des rites de purification , des
formules d'exorcisme , être au courant des habitudes
des mauvais esprits , savoir évoquer des génies favo-
rables. L'importance des jours fastes et néfastes les
obligeait à ime connaissance au moins sommaire de
l'astrologie.
Toutes ces connaissances avaient encore pour eux
cette grande utilité de leur permettre de se réfugier
derrière la volonté des dieux en cas d'insuccès ou
d'erreur; car, comme le remarquait autrefois M. Op-
pert, il n'était pas sans danger pour un médecin
assyrien d'émettre im avis ou de tenter une cure.
Les récompenses en cas de guérison étaient sans
doute bien aléatoires. 11 serait intéressant de connaître
le montant des bénéfices des médecins assyro-baby-
loniens. Nous n'avons malheureusement qu'un seul
document sur ce point , et il ne remonte pas plus haut
que le règne de Cyrus.
Le texte n° 382 publié par le P. Strassmaier men-
tionne un don de trois sicles d'argent fait à un nâé-
decin du nom de Siriktum; on peut croire qu'il s'agit
là de véritables honoraires.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 327
NOUVELLES ET MELANGES.
SÉANCE DU 12 MARS 1897.
La séance est ouverte à U heures et demie sous la pré-
sidence de M. Maspero, vice - président. Sont présents :
MM. Maspero, Rubens Duval, Drouin, J.-B. Chabot, Per-
ruchon, Mayer Lambert, V.Henry, Halévy, L. Feer, Finot,
Sylvain Lévi, Karppe, Imbault-Huart , Meillet, Courant,
Dumon, Macpherson, Specht, J. Vinson, Schwab, de Blo-
nay, Chavannes. — M. Edouard Mùiier, de l'Université de
Berne, assiste à la séance.
Lecture est donnée du procès-verbal de la séance du
12 février 1897; la rédaction en est adoptée.'
M. Maspero se fait l'interprète de la Société pour souhaiter
le prompt rétablissement de M. Barbier de Meynard.
M. Rubens Duval présente une brochure de M. J.-B.
Chabot intitulée : Supplément à l'histoire du patriarche Mar
Jabalaha III et du moine Rabban Çaama.
Est élu membre de la Société :
M. Macpherson , 3o , rue de Vaugirard , Paris , pré-
senté par MM. Sylvain Lévi et V. Henry.
M. Meillet communique les résultats d'une statistique
portant sur la forme métrique de la première partie des
pâdas de 1 1 et 1 2 s^abes dans le mandala III de Rigvéda.
Une observation précise de la métrique permet de recon-
naître des différences appréciables entre les divers poètes
védiques, et quelques-unes de ces particularités viennent
confirmer les indications de l'anukramanî. M. Meillet ter-
mine par une comparaison de la métrique grecque et de la
328 MARS-AVRIL 1897.
métrique indienne dont il fait ressortir les divergences*
Cette étude sera publiée ultérieurement dans le Journal asia-
tique.
M. V. Henry lit une communication sur une survivance
partielle de l'Atharva-Véda. (Voir ci-dessus, Annexe au procès-
verbal. )
M. Halévy introduit dans la bénédiction de Moïse cpelcpes
corrections de texte qui permettent de rétablir dans la liste
des tribus le nom de la tribu de Siméon qu*on croyait ab-
sent (voir plus loin, p. Sag).
Après quelques observations de M. Mayer Lambert sur la
communication de M. Halévy, la séance est levée à 6 heures
moins vingt minutes.
ANNEXES
AU PROCÈS-VERBAL DE LA SEANCE DU 11 MARS 1897.
UNE SURVIVANCE PARTIELLE DE L'ATHARVA-VEDA.
En donnant jadis la traduction de Thymne A. V. vu. 38 ',
je me suis efforcé de dégager du texte obscur et violemment
concis du Kauçika-Sûtra la nature du charme magicpe au-
quel il s'appliquait. Il s'agit , selon les apparences , d'assurer
la fidélité d un amant , et certaines expressions de l'hymne
tendent à faire supposer qu'il est momentanément éloigné.
Dès lors, la cérémonie décrite ne se comprend plus très
bien : on cueille une plante déterminée et on l'attache dans
les cheveux avec un brin de darbha. Les cheveux de qui ?
Ceux de la femme : le rite n'aurait aucun sens. Ceux de
l'homme : mais il est absent. Et j'ajoutais : «Fait-on la con-
juration avant son départ, de telle sorte cpie la plante est
censée le forcer au retour par le charme qui est en elle ?
Dans ce cas , la plante étant liée à l'homme , c'est lui qui est
considéré comme lié à la plante et ramené par elle.*
M. Bloomfield, dans sa traduction plus récente du même
» V. Henry, Le livre VU de VA. V,, p. ik ^ 68.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 329
morceau *, ne s*est point arrêté à ce détail. Or je crois trouver
dans un récit d'actualité une confirmation lointaine de ma
conjecture dubitative.
Le prince Henri d'Oriéans est arrivé dans la haute vallée
de riraouaddy, en pays non hindou sans doute , mais sur la
ligne de partage entre Iraouaddy et Brahmapoutra , aux con-
fins de l'Assam , dans une région où les us et coutumes su-
perstitieux de l'Inde n'ont pu manquer de pénétrer. 11 y en-
gage de nouveaux porteurs et reprend sa route.
« Au départ *, j'assiste à une curieuse scène de famille entre
Kioutsés , dans une maison du village : une jeune femme ,
qui porte un enfant sur le dos , prend trois fds de chanvre ,
en tresse une petite corde et l'attache en manière de bracelet
au bras d'un porteur ; celui-ci fait de même pour la jeune
femme. Je pense qu'au moment de la séparation pour vingt
et quelques jours , c'est un gage d'amour échangé entre eux. b
C'est mieux qu'un gage d'amour, on le voit , c'est un lien
qui doit les tenir attachés l'un à l'autre en dépit de la
distance. Le chanvre , plante également sacrée dans l'A. V. ,
y remplace le darbha, et il n'est plus question de l'autre
plante magique , dont le souvenir s'est perdu ; mais l'esprit
du rite est resté le même , et la réciprocité du rite sert en
même temps de commentaire à l'hymne A. V. vi. i Sg , où
les mêmes cérémonies sont prescrites pour l'homme qui veut
s'assurer l'amour d'une femme. Les deux morceaux se com-
plètent et ne forment ensemble qu'une seule conjuration.
V. H.
La prétendue absence de la tribu de Siméon
dans la bénédiction de Moïse (Deutéronome, xxxiii).
Le chapitre xxxiii du Deutéronome contient les bénédic-
tions que Moïse aurait adressées aux tribus d'Israël avant sa
' Hymns of the Atharva-Veda (Sacred Books of the East, vol. XLII) ,
p. io3 et 5^6.
* Revue de Paris, 1897, n" 3 , p. 467.
IX. 22
ixraiMBaiis nârioaiLS.
330 MARS- AVRIL I897«
mort. La première partie, qui est consacrée à ceUes qui re-
présentent les enfants de Lia , a ceci de particulier qu*ii n*^ est
fait aucune mention de la tribu de Siméon* Le texte hébreu
ainsi que les versions anciennes et modernes sont d^accord
sur ce point , et Técole critique en tire la conclosicm que ce
poème a été composé à une époque où la tribu de Siméon
avait disparu , événement que les uns placent à la première
moitié du vu* siècle avant Tère vidgaire , les autres beaucoup
plus tard. Je crois être en mesure de prouver que la préten-
due absence du nom de Siméon est due uniquement à la
confusion d*un ancien scribe qui a mis le npm de Juda à la
place de celui de Siméon. Ce fait résulte de cette circon-
stance évidente que la teneur de la bénédiction ne cadre nul-
lement avec 1 état réel de la tribu de Juda , qui détenait le
gouvernement de la moitié de la Palestine depuis le règne
de David. La prière : « Écoute , ô Yahwé , la voix de X et ra-
mène-le à son peuple, augmente sa force et sois son aide
contre ses ennemis» ne convient qu'à une tribu faible, vi-
vant sons les attaques continuelles d'envahisseurs qui lui font
des prisonniers. Et tel a été en effet Tétat de la tribu de Si-
méon qui, occupant Textrême sud de la Palestine, avait in-
cessamment à souffrir des invasions de nombreuses hordes
bédouines, comme les Amalécites, les Ma*nites et les Idu-
méens, dont la cruauté est devenue proverbiale. L'implica-
tion de cette prière à cette tribu secondaire me semble d au-
tant moins contestable que le verbe yD\t^ « écoute » joue sur
le nom de pyDC;.
£t la bénédiction de la tribu de Juda manque-t-elle donc
à lappel? Non, aucunement; elle se trouve précisément à
la place où nous Tattendions d'après Tordre des naissances
observé dans Ténumération des enfants de Lia, savoir après
Lévi; l'étiquette seule en a été détachée, grâce à Terreur qui
a fait croire que Juda était déjà mentionné pins haut. La
teneur du verset 1 1 , qui parle d'une force armée et de vic-
toires à remporter sur des troupes ennemies, ne saurait
se rapporter à la tribu sacerdotale de Lévi qui n*a jamais
NOUVELLES ET MELANGES. 331
possédé une armée à elle et n'avait noif plus à combattre des
ennemis étrangers. Par contre , la tribu de Juda était toujours
armée et prête à repousser les attacpes des peuples hostiles.
L'esprit belliqueux de Juda a déjà été exalté dans la bénédic-
tion de Jacob (Genèse , xjlul, 8-9) , rien détonnant que notre
poète ait relevé les mêmes qualités guerrières de la tribu qui
a donné le jour à la dynastie davidique. Voici la traduction
de ce passage rectifié :
Verset 7 : «Et il dit ceci à Siméon : Écoute, ô Yahwé, la voix
de Siméon, et ramène-ie à son peuple; augmente ia force de ses
mains et sois pour lui une aide contre ses adversaires. •
Versets 8-10 : (Bénédiction de Lévi se rapportant à ses fonc-
tions sacerdotales.)
Verset 11 : «[Et à Juda ii dit :] Bénis, ô Yahwé, son armée et
agrée l'œuvre de sa main; brise les reins de ceux qui se lèvent
contre lui et (écrase) ses ennemis , de manière qu'ils ne puissent pas
se relever. »
Par « l'œuvre » de Juda qu'il souhaite de voir agréée par
Yaliwé, le poète entend naturellement la construction du
temple de Jérusalem qui fut préparée par David et a^chevée
par son fds Salomon.
J. Halbvy.
OUVRAGES OFFERTS X LA SOCIETE.
(Séance du 13 mars 1897.)
Par rindia OflBce : Sélections front the Records of the Go-
vernment of India, Home Department sériai n" 17 et 19.
Calcutta, 1897; in-folio.
— Indian Antiquaryj Augustand September 1896. Bom-
bay; in-4°.
Par la Société : Académie des inscriptions et belles-lettres.
Comptes rendus, uovembre-décendjre 1897 ; in- 4°.,
— Bibliothèque de l'Ecole des hautes études « 11 3* et
22.
332 MARS-AVRIL 1897.
Il 4' fasc., Etudes archéologie orientale, par M. Clermont-
Ganneau , livraisons 5 à a3. Paris, 1896; in-4^
— Journal of the American Oriental Society, 18, first haif,
New-Haven, i897;in-8'.
— Revue critique, n" 6-10. Paris, 1897; iii-8'.
— Bolletino, n" 267 et 368. Firenze, 1897; in-8'.
— Revue, des études juives, octobre -décembre 1896;
in-8".
— Atti délia Accademia dei Lincei, séria qointa, vol. IV,
parte 2. Roma, 1897; in-4°.
— Rendiconti délia Accademia dei Lincei, fasc. 11 et 12
avec index. Roma, 1897; in-d*.
— Bulletin de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg.
Janvier, 1897; in- d".
— Actes du dixièfne Congrès des orientalistes, session de
Geiicve 1 89^. Leide , 1 897 ; in-8'.
— Zeitschrijt der deatschen morgenlàndisclien Gesellsclitift ,
5o, 4. Leipzig, 1896; in-8'*.
— Transactions et proceedings of the Japon Society, vol. III ,
part IV. London, 1897; in-8°.
— Comptes rendus de la Société de géographie , n" i-3,
1897; in-8^
— Mémoire de l Institut égyptien, tome III, fasc. d (W.
GrolT, Etude sur la sorcellerie). Le Caire, 1897; in-d'.
Par les éditeurs : Die Handschrijïen Verzeichnisse des Kôn.
Bibliothek zu Berlin, 20" Band, Verzeichniss der arahischen
Uandschijten von W. Ahlwardt, 1897; in-d*.
— Revue Africaine, d" trimestre 1896. ^ger; in-8'.
— El Instractor, Febrero. Aguascalientes, 1897; in-8*.
— Polybiblion, parties technique et littéraire. Février
18 97. Paris; in-8''.
— Tlie Geo graphical Journal , March 1897. London; in-8*.
— L'Oriente, anno II, n*" 3-d, 1895-1896. Roma-Napoli;
in-8^
— Ararat, journal arménien, janvier. 1897, Etchmiaddn.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 333
Par les éditeurs : The American Journal of Philology, Octo-
ber. Baltimore, 1897; in-8'.
Par les auteurs : Takakusu et Cordier, Deux articles tirés
à part du T'ung-Pao , 1896; in-8'*.
— Vinson, Notice sur Ahel Hovelacque (extrait). Paris,
1897; in-8".
— J.-B. Chabot, Notice sur les manuscrits syriaques de la
Bibliothèqae nationale. Paris, 1897; in-8°.
— Idem, Commentarius Theodori Mopsuestini in Evangelium
D. Joannis, versio syriaca juxta codicem parisiensem CGC VIII
édita. Tome I : textus syriacus. Paris, 1897 ; in-A".
— E. D. Callivoulis, De T origine étymologique de quelques
noms de nombre turcs, 1 897 ; in-A".
SÉANCE DU 9 AVRIL 1897.
*
La séance est ouverte à quatre heures et demie, sous la
présidence de M. Barbier de Meynard.
Sont présents :
MM. Duval, Henry, Carra de Vaux, Halévy, Perruchon,
Guimet, Dumon, de Flotte, Sylvain Lévi, Feer, Specht,
de Charencey, Macpherson, Mayer Lambert, Maurice Cou-
rant, Thureau-Dangin , Schwab, Drouin.
Sont élus membres de la Société :
MM. Stigkney (Trumbull), ancien élève de TUniversité
d'Harward (Etats-Unis), étudiant à Paris, avenue
Marceau, n° 55; présenté par MM. Sylvain Lévi et
de Blonay;
Jides RouviER , docteur en médecine , demeurant à
Beyrouth (Syrie); présenté par MM. Durighello
et E. Leroux.
Sont offerts à la Société :
Par M. le Président, un ouvrage de M. Cl. Huart : Koniâ .
334 MARS-AVRIL 1897.
la ville des derviches tourneurs; souvenirs d'un voyage en Asie
Mineure. Paris, 1897, in-i8;
Par M. Rubens Duval , le cinquième fascicule de son Dic-
tionnaire syriaque de Bar Bahlul, Paris, Imprimerie natio-
nale, 1896; in-4°.
Par M. de Gharencey, deux Mémoires dont il est Tauteur :
1" Mélanges sur quelques dialectes de la famille maya-quichée,
Paris, 1897, in-A*"; a* Les noms des jours et des mois en basque,
Paris» 1896, in-8'.
M. le Président présente également avec éloge le Kitâh et-
Tanhîh wal-Ischrâf « Livre de l'Avertissement et de la Revi-
sion » de Maçoudi ^ dont la traduction française , faite sur
le texte arabe publié en 1894 par M. de Goeje, est due à
notre collègue M. Carra de Vaux. Cette traduction a été
imprimée aux frais de la Société asiatique et fait partie de
la collection d'ouvrages orientaux n a cessé de publier la
Société que depuis sa fondation.
M. Dumon donne lecture d*un Mémoire sur la profession
médicale en Assyro-Babylonîe. M. Halévy présente quelques
observations sur ce travail nouveau et intéressant, qui pa-
raîtra dans le Journal asiatique. (Voir ci-dessus, p. 3 18.)
M. Drouin lit une Notice sur Finterprétation de quelques
monuments sassanides. Ce travail paraîtra dans le prochain
numéro du Journal,
M. M. Scbwab donne ensuite lecture de quelques frag-
ments de son Mémoire sur la transcription des mots grecs et
latins en hébreu à l'époque talmudique^ et il propose des règles
de transcription et de mutation entre ces diverses langues.
Avant de lever la séance, M. le Président croit devoir
recommander de nouveau aux membres de la Société de
se faire inscrire sur la liste du prochain Congrès des orienta-
hstes. Tous tiendront à honneur de répondre à Tappel de la
' Paris, E. Leroux, 1 vol. in-8°, prii 7 fr. 5o.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 335
Commission d organisation en donnant leur adhésion et en
prenant une part active aux séances du Congrès. Il importe
que l'école française soit dignement représentée dans cette
grande assemblée, qui réunira à Paris les orientalistes les
plus éminents.
La séance est levée à six heures.
OUVRAGES OFFERTS X LA SOCIÉTÉ.
{Séance du 9 avril 1897.)
Par rindia Office : Sélections from Records of the Govern-
ment ofindia, Report on Publications during the year, 1895.
Calcutta, i896;in-4°.
— The Indian Antiqaary, October-November, 1896;
in-A".
Par les Sociétés : Journal des Savants, janvier et février
1897. Paris; in-4°.
— Société de géographie. Comptes rendus, 1897, et n" à
et 5. Paris; in-8'.
— Bibliothèque de l'Ecole des hautes études, m* fascicule-
A. Meillet, Recherches sur l'emploi du génitif accusatif en
vieux slave. Paris, 1897; in-8°.
— Comité de conservation de l'art arabe, exercice 1896,
fasc. 12. Le Caire, 1896; in-8'*.
— The Geographical Journal, April 1897. London;
in-8^
— Bulletin de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg,
février i897;in-4°.
— Rendiconli délia Reale Accademia dei Lincei, séria
quinta, vol. VI, fasc. 1". Roma, 1897; in-4^
— Société asiatique. Collection d'ouvrages orientaux. Ma-
çoudi. Le livre de l'avertissement et de la révision, traduction
par B. Carra de Vaux. Paris, 1897; in-8°.
— Journal asiatique, janvier-février 1897; in-8°.
33ê MARS-AVRIL 1897.
Par les Sociétés : Mittheilungen in Tokio, Januar 1897;
in.4".
Parles éditeurs : Revae arc/ieofo^fi^uc, janvier-février 1897 ;
in-S'.
— Lady Meux, Egyptian Antiqaities^ described by
W. Budge. London, 1896; grand in-4*.
— BoHetino délie pubhlicazioni italiane et n*270. Firenze,
1897; in-8".
— Toun^-Pao, mars 1897; in-8".
— Recueil de matériaux sur la géographie et l'ethnographie
du Caucase (en russe), 31" fasc. Tiflis, 1897; in-d*.
— Polyhihlion , fELviies technique et littéraire, mars 1897;
in-8°.
— Revue critique^ n"* ia-i4. Paris, 1897; in-8'.
— The sanscrit critical Journal, M arch 1 897 ; in-8*.
— J. Halévy, Revue sémitique, avril 1897; in-8'.
Par les auteurs : R. Duval, Lexicon syriacum aactore Has-
sano Bar-Bahlule, fasc. quintus. Parisiis, 1897; in-yl*.
— P. R. Suhramanya sastri, A Manual sanscrit Grammar,
Part. I, i8(j7;in-8\ *
— J.-B. Chabot, Supplément à V ouvrage sur Jabalaha.
1897; in-8».
— J. Deniker, Bibliographie des travaux scientifiques , t. I,
2* livr. Paris, 1897 ; in-8'.
— Charencey, Langue basque et langues chamitiqaes (ex-
trait). Paris, 1896; in-8°.
— Le même , Mélanges sur quelques dialectes de la famille
maya-quichée (extrait). Paris, 1897; in-8*.
— Le même , Des noms de jours et de mois en basque
(extrait). Paris, 1897; in-8".
— Devëria, Notes d'épigraphie mongole-chinoise (extrait),
Paris, 1896; in.8'.
— R. Narayan Apte, The Doctrine of Màyà, Bombay,
1896, in-S*.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 337
Par les auteurs : J. Marquart, Fundamenti israelitischer
iindjûdischer Geschichte. Gôttingen, 1896; in-8*.
— Le même, Untersuchangen zur Geschichte von Eran,
Gôttingen, l896;in-8^
— H. Malter, Die Ahhandlungen des Aba-Hamid Ai-Gaz-
zali, Heft 1 et a.
J. Th. Gottwald, Examen de l'ouvrage de Chwolson (en
russe). Saint-Pétersbourg, 1897; in-d*.
— Katanof, Divers articles bibliographiques (en russe), Le
Travailleur, Revue de Kazan , jany'ier 1897; in-8°.
— Le même, Recherches ethnographiques sur la race turque-
tartare. Kazan, 189^; in-S".
— J. Rouvier, Une métropole phénicienne oubliée {extrait) ^
1896; in-8'.
— E. Kuhn et H. S. von Carolsfeld, Die Transcription
fremder Alphabete, Leipzig, 1897; in-8'*. ,
BIBLIOGRAPHIE.
Life of Brian Houghton Hodgson, by Sir W.-W. Hunter
(in-8'',London; Murray, 1896) avec plusieurs portraits. Ce vo-
lume de près de Aoo pages , contient la vie politique et scien-
tifique du vénérable orientaliste auquel M. Senart a consacré
une notice dans le Journal asiatique [yiin 1894)' Hodgson,
né en 1800, mort en 1894» ancien résident au Népal, as-
socié étranger de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ,
a été, suivant l'expression de Gubernatis, le fondateur des
études bouddhiques en Europe, par la générosité avec la-
quelle il a distribué entre les sociétés savantes les manu-
scrits qu'il avait su se procurer à une époque où l'indianisme
commençait à peine. En i835, Hodgson avait fait don à la
Société asiatique de 2 4 manuscrits sanscrits originaux et, en
338 MARS- AVRIL 1897.
1837, il fit un nouveau don de 6d autres manuscrits qu'il
avait fait copier au Népal. Sur TensemUe de ces documents ,
notre Société ne possède aujourd'hui que diûihhaà manu-
scrits , dont les titres sont les suivants :
Lalitavistara — * Saddharmapundarikâ — • Suvangiaprabhâsa
— Karandavyûha — Divyâvadâna — Açokàvadâna — • Bha-
drakalpâvadâna — Mahàvastu — Abidharmakoçavyâkhyà
— Durgatipariçodhana — Dharanisamgraha — Gitapushta-
katantra — Sukhâvativyûha — Mahâkàlatantra — Sragdara
— Mahâmantrânusâri]^ -— Samvarodaya — et Stotrasam-
graha '.
Le reste a été déposé au nom de la Société asiaticpe, par
Eugène Burnouf , à la Bibliothèque nationale en iSSy. Dans
son premier rapport annuel (Journal asiatique, août i84o),
M. J. Mohl signalait déjà en ces termes la découverte par
Hodgson des livres bouddhistes sanscrits du Népal : « Cette
découverte est une des plus importantes pour l'histoire de
l'Orient qui aient été faites, parce qu'elle nous donne les
livres sacrés , la bibliothèque des pères de l'ég^se bouddhiste. »
Numismatique musulmane, — Les deuxième et troisième
volumes du Catalogue des mjonnaies musulmanes de la BihUo-
tlièque nationale, par M. H. Lavoix, ont paru en 1891 et
1896*, le troisième volume après la mort de l'auteur et par
les soins de M. P. Casanova, son continateur an Cabinet des
médailles. Le volume de 1891 traite des monnaies arabes
d'Espagne et d'Afrique; il est précédé d'une Introduction
historique. Les principales dynasties qpi sont traitées sont
* J'ai dressé cette liste avec le concours de notre confrère M. L. Finot.
La Société asiatique possède en outre six autres manuscrits sanscrits boud-
dhiques venant également du Népal comme ceux de Hodgson. G« sont :
Madhyamakavrtti, Dharmadhfitu, Candamaharosanatantra, Aryatirâ,
Aparimitayu et Avalokiteçvarasûtra.
' Le premier volume, contenant les khalifes orientaux, a paru en 1887;
il est également de M. La voix. Ce savant, ne en 1830 , est décëdé à Paris
conservateur du Cabinet des médailles , le 2 a octobre 1899.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 339
celles des khalifes Omëiades, Abbadîtes, Zëirîdes, Almora-
vides, Almohades, etc. en Espague, et les dynasties des
Aghlabites, Edrissites, Hafsides, Mérinides et shërifs du
Maroc , en Afrique. Le troisième volume contient la descrip-
tion des monnaies des Thoulounides , Ikhshidites , Fatimites
et Mamlouks qui ont successivement régné en Egypte de 868
à i5i7 de notre ère. Ces deux ouvrages accompagnés de
planches , sortent des presses de l'Imprimerie nationale et
font honneur au regretté savant.
Nous devons signaler aussi un travail de M. Casanova qui
a paru dans la Revae numismatique de 1896, sur les mon-
naies des Danlshmendites , petite dynastie d'origine turque
qui a joué un rôle assez important pendant les deux pre-
mières croisades et dont l'histoire est assez confuse. Grâce aux
documents numismatiques et aux auteurs orientaux , M. Casa-
nova a rédigé un mémoire qui constitue une monographie
complète et fort intéressante \
La revue arménienne Hantes Amsoria « Revue mensuelle »
publiée à Vienne par les Mékhitaristes , contient dans son
numéro de janvier 1897 une lettre de M. A. Carrière, pro-
fesseur d'arménien à l'Ecole des langues orientales.
Il résulte de cette lettre (écrite en français avec traduction
arménienne en regard ) que le « Chaldéen Maribas » , dont
Moïse de Khoren s'est servi pour la partie ancienne de son
histoire , est en réalité un auteur syriaque dont nous ne pos-
sédons que des extraits , mais dont la date nous est connue :
il vivait au vu" siècle. Il s'ensuit que Moïse, qui cite cet au-
teur, doit être lui-même postérieur et, par conséquent, ne
peut avoir vécu au v" siècle comme on l'a admis jusqu'ici.
M. Carrière a, du reste, déjà publié d'autres articles tendant
à fixer la date exacte du célèbre historien arménien.
' Numismatique (ics Danishmcndites , brochure iii*8* de 90 pages et
II planches. Paris, Feuardent, 1896. **>
340 MARS-AVRIL 1897.
Le Vocabulaire de VAngélologie^ de M. Moïse Schwab, con-
tient la liste en caractères hébreux et grecs des démons , anges
ou esprits qui jouent un rôle mystique dans les incantations ,
les invocations juives et cabsdistiques et dans les formules
astrologiques. Ces noms très nombreux dans les manuscrits ,
sur les pierres gravées, sur les amulettes et médailles, ont le
plus souvent un sens que M. Schwab a cherché à déterminer.
Plusieurs cependant n'ont en réalité aucune signification
et ont été composés tels par les cabalistes, les astrologues et
les gnostiques afin de n'être pas compris. Comme le dit
Jamblique, il ne faut même pas chercher à leur donner un
sens, car les noms barbares que Ton récite sans les com-
prendre ne sont pas sujets à lamphibologie : c'est pourquoi
ils plaisent aux dieux. L'ensemble de ce vocabulaire forme
un vaste répertoire de plus de quatre mille mots dont il
était nécessaire d'avoir la liste aussi complète que possible.
C'est un rude labeur qui a nécessité de grandes recherches et
qu'une profonde connaissance de la littérature cabalistique
et magique pouvait seule permettre.
Notre confrère M. Decourdemanche a publié, dans ia
Bibliothèque orientale elzévirienne , la traduction française
d'une série de contes turcs inédits. Ce sont d'abord les
« Ruses des femmes (mikr-i zenân)ii^ recueil de contes popu-
laires qui semblent avoir été rédigés de mémoire par un
fonctionnaire ottoman en Egypte. Le manuscrit en la pos-
session du traducteur contient plusieurs eœ libris dont le plus
récent est de l'an 1 1 88 Hég. — L'autre recueil , le Feredj
h'ad Chiddeh («Le plaisir après la peine»), n'a pas non plus
été imprimé. C'est sur un manuscrit de la Bibliothèque du
roi que Pétis de la Croix traduisit une série de contes qu'il
publia sous le titre de Mille et un jours (1710). M. Decour-
demanche possède un autre manuscrit du même ouvrage
•
' Dans les Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres (savants
orangers), tome X, 1897. A°, 3 18 p.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 341
turc, et il en a traduit deux nouvelles : « Les ruses de Délié » ;
« L'architecte , sa femme et les trois vizirs » , qui ne se trouvent
pas dans le recueil français , et une histoire de Taher très
différente , dans son originalité , de l'arrangement fait par
Pétis de la Croix.
Nous devons faire remarquer, en terminant, un article
qui a paru dans le tome IV du Joarnal of Buddhist text So-
ciety, 1896, et qui est de Çri Kali Kumar Das,surralphaket
des Lepchas ou Rong du pays de Sikkim contre le Népal et
l'Himalaya. Cet alphabet, composé d'environ 5o signes, a été
créé par Chador, roi de Sikkim en 1 707, pour son peuple
qui ne connaissait pas alors l'écriture. La langue est mono-
syllabique et appartient au groupe transgangétique. Quelques
rares livres ont été imprimés en rong , et c'est ce qui donne
de l'intérêt à cet alphabet qui n'a rien du dévanagari ou du
tibétain , et par suite n'est qu'une curiosité paléographique.
(Cf. Journal asialiq ae , juin 1879, p. ^^^ ®* Joarnal da Ben-
gale, 1891, p. 53 et suiv.)
E. D.
Les Réflexions sur l'âme » par Bahya ben Joseph ibn Pakouda , tra-
duites de farabe en hébreu , précédées d'un Résumé et accom-
pagnées de notes par Isaac Broydé. Paris, 1896; 164-93 pages.
in-8^
Un écrivain espagnol du nom de Bahya , qui vécut vers la
fin du XI* siècle , n'était connu en littérature hébraïque que
par son œuvre Devoirs des cœurs , un traité de théologie et de
morale. Grâce à une acquisition moderne de la Bibliothèque
nationale*, grâce surtout à la publication de ce manuscrit
par M. Broydé, — un émule des Tibbonides du xiii' siècle,
— la biograpliie de Bahya pourra désormais être faite. WLe
intéresse la philologie orientale sous plusieurs rapports.
' Fonds hébreu, a" i34o.
342 MARSAVRIL 1897.
D abord, elle nous fera connaître un chapitre de philo-
sophie peu exploré jusqu'à ce jour. Notre écrivain procède
de Saadia (m* siède) par la méthode, et «cherche à mettre
la religion en harmonie avec les idées philosophiques de son
temps», comme fera Maïmonide au siècle suivant; mais il a
moins de hardiesse que ce -dernier. H n'est pas nécessaire de
pousser bien à fond lanalyse de cette œuvre pour constater
son désaccord rdigienx avec le Fons vitœ de son contempo-
rain Avicebron , ou Ibn-Gebirol , de celui qui , aux termes de
M. Renan \ a joué un si grand rôle dans la philosophie chré-
tienne du moyen âge. Par sa tendance prononcée à la vie
ascétique , Bahya ressemble un peu à son autre contemporain
Al-Gazâli*. De tels synchronismes ont sans doute amené
M. Broydé à formuler ce fait : le besoin de recherches phi-
losophiques a été le trait caractéristique de Tesprit juif au
XI* siècle '. Tel est l'intérêt historique.
Ensuite, au point de vue linguistique, un autre intérôt
s'attache au présent livre. Le manuscrit , qui est unique , est
écrit en caractères hébreux , comme la plupart des ouvrages
judéo-arabes. Ce texte était-il ainsi écrit à l'origipe , ou l'au-
teur avait-il employé les lettres arabes ? Cette question a été
agitée à propos des œuvres de Saadia, d'Ibn-Djanah et de
beaucoup d'autres. Elle est résolue pour notre volume, puis-
qu'on y relève deà fautes qui peuvent seulement provenir de
la transcription des caractères arabes en hébreu.
Aussi, nous attendons avec impatience la publication du
texte original (arabe), que M* Broydé met en ce moment
sous presse.
Moïse Schwab.
' Averroés et VAverroisme (a' éd.), p. loo.
* Munk, Mélanges de philosophie, p. ^83.
' Introduction, p. 7.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 543
GaUiajudaica. Dictionnaire géographique delà France, d'après les
sources rabbiniques , par H. Gross ; traduit sur le manuscrit de
l'auteur par Moïse Bloch. Paris» libr. L. Cerf» 1897, 2^-766 p.
in-8°.
h' Histoire littéraire de la France, à diverse» reprises, con-
sacre des chapitres entiers aux écrivains juifs qui repré-
sentent la littérature rabbinique du moyen âge. Ce sont des
documents précieux , assurément dignes de l'Académie qui
les a publiés. Cependant, vu le cadre qui les contient» ces
notices sont forcément réduites à un petit nombre , d'autant
plus qu'elles envisagent seulement les écrivains.
Sur un plan tout différent et bien plus vaste , M. Gross a
élaboré un travail considérable , contenant : 1 " l'identification
de tous les noms géographiques français mentionnés dans la
littérature rabbinique du moyen âge; 2** une notice sur l'his-
toire des Juifs des localités ou provinces désignées sous ces
noms; 3" une notice littéraire sur les rabbins et écrivains
juifs originaires de ces localités, ou qui en ont porté ie nom.
«Je me suis imposé pour tâche, dit l'auteur (p. vu), de
réunît par ordre alphabétique tous les noms géographiques
français que j'ai trouvés dans les écrits juifs du moyen âge.
Mon but principal est de déterminer d'une façon précise les
localités où sont nés et où ont vécu les divers écrivains juifs
de la France. Je m'arrête par conséquent aux noms qui in-
téressent la littérature juive bien plus longuement que ne
pourrait le faire supposer le titre de mon ouvrage. A la
nomenclature géographique je rattache çà et là des observa-
tions historico-littéraires. Il ne m'a pas paru superflu de mon-
trer le rôle que telle ou telle localité a joué dans le dévelop-
pement de la vie intellectuelle des Juifs , et c'est pourquoi je
parie aussi des savants qui sont originaires de cette localité.
Par contre je passe rapidement sur les noms géographiques
qui n'intéressent que médiocrement ou n'intéressent pas du
tout l'histoire et la littérature juives et n'ont de rapport
qu'avec l'histoire de France. »
344 MARS-AVRIL 1897.
Aussi, lorsqu'un littérateur voudra connaître à fond, en
ses moindres détails historiques , telle ou telle localité fran-
çaise mentionnée dans la littérature rabbinique , il consultera
le volume que nous signalons ici. Ce Dictionnaire lui don-
nera chaque référence utile en son lieu et sa place , et , grâce
aux six tables qui laccompagnent, il rendra les recherches
aisées. Avec un bonheur rare , il joint Térudition germanique
à la clarté française.
Moïse Schwab.
The original hebrew of a portion of Ecclesiasticvs [XX XIX, 15,
to XLIX, 11),, together with the early versions and an Englisk
translation followed hy the quotations front Ben Sira in rabbinical
literature , edited by A. E. Cowley M. A. , and Ad. Neubauer,
M. A., Oxford, at the Ciarendon press; 1897, in- 4* de XLVn-
ài pages avec deux héliogravures.
Parmi les découvertes littéraires de ce siècle , celle d*une
partie du texte original de Ben -Sira peut être considérée
comme une des plus importantes. Les fragments publiés par
MM. Cowley et Neubauer nous font connaître un nouveau
livre biblique ayant sa langue spéciale et qu on ne pourra
se dispenser d'étudier à côté des livres canoniques. Les ver-
sions grecque et syriaque nous ont transmis assez fidèlement
les pensées de Ben -Sira, mais c'est seulement maintenant
qu'on peut avoir une idée exacte de sa manière d'écrire, et
l'on voit combien étaient vaines les tentatives faites pour
retrouver le texte original à l'aide du grec ou du syriaque
traduits en hébreu. Les quelques exemples de ce genre
reproduits par MM. Cowley et Neubauer (p. xviii) sont ca-
ractéristiques. 11 est impossible de deviner le style d'un au-
teur au travers d'une traduction. Même les citations deBen-
Sira qu'on rencontre dans la littérature rabbinique et que
les éditeurs ont réimprimées (p. xix-xxx) sont rarement
conformes au texte primitif. Elles donnent presque toujours
NOUVELLES ET MÉLANGES. 345
le fond des sentences de -Ben Sira sans en conserver l'ex-
pression.
La langue de l'Ecclésiastique se rapproche surtout de celle
des Proverbes, par exemple en ce qui concerne l'absence
presque complète de l'article. Elle est plus pure que celle de
l'Ecclësiastc , quoique fortement mélangée de néologismcs
et d'aramaïsmes , qui annoncent déjà l'hébreu rabbinique.
Ben-Sira emploie la particule relative ")C/*N et jamais C?, qui
est si fréquent dans l'Ecclésiaste. Le vav consécutif est beau-
coup plus usité que le vav coordinatif. Il faut toutefois tenir
compte de ce que Ben - Sira écrit en poésie ; or, la poésie a
généralement un caractère plus archaïque que la prose.
L'Ecclésiastique appartient à la poésie gnomique , mais , par
moments , il rappelle les Psaumes et Job , par exemple quand
il décrit la puissance de Dieu, ou fait l'éloge des grands
honunes d'Israël. Ben-Sira s'exprime clairement, malgré la
brièveté de ses apophtegmes; on peut noter quelques pas-
sages obscurs, mais la faute en revient sans doute aux co-
pistes.
MM. Cowley et Neubauer ont édité les fragments de Ben-
Sira avec une science et une conscience qui méritent tous
les éloges. Ils ont cherché , en premier lieu , à présenter un
texte reproduisant exactement le manuscrit avec toutes les
leçons différentes qui se trouvent en marge. Les variantes,
qui malheureusement ne se trouvent que dans une partie
du manuscrit , constituent une massora bien supérieure à la
massora ordinaire, car toutes ces variantes sont indiquées
par le copiste avec un soin qui fait penser aux éditions cri-
tiques modernes. On y trouve l'illustration de toutes les
causes d'erreurs qui peuvent défigurer un texte : omission
ou transposition de versets ou de mots , substitution , inter-
version ou suppression de lettres , etc. Combien il est regret-
table que les masorètcs ne nous aient pas transmis la Bible
avec des notes marginales aussi complètes ! Les Qeré Ketib
sont bien peu de choses à côté des nombreuses variantes qui
ont dû se perdre,
IX. 23
iurniwrKiB RATioxftLa.
346 MARS-AVRIL 1897.
Les éditeurs ne se sont pas contentés de donner un texte
digne de confiance. Ils ont voulu fournir aux savants qui s'oc-
cuperont de Ben-Sira — et il y en aura beaucoup I — les
matériaux (|ui leur seront nécessaires. Ils ont ajouté une tra-
duction anglaise du texte hébreu et ont réimprimé les ver-
sions grecque et syriaque avec l'ancienne version latine faite
sur le grec. De plus , ils ont établi un glossaire contenant tous
les mots de Ben-Sira qu'on ne trouve pas ou qu'on trouve
rarement dans la Bible , ou qui ont chez Ben - Sira une ac-
ception particulière. Nous avons constaté peu d'omissions :
jm avec le sens de volonté (XXXIX, 18); niD=Dttfn « attri-
buer» (XL, 29) et peut-être 7ÙD «devenir décrépit» (XLI,
2, 9). Des notes, au bas du texte renvoient aux passages
bibliques dont Ben-Sira s'est inspiré ou dont il se rapproche.
Ces renvois auraient pu être plus complets. On s'étonne de
ne pas trouver sur XL VI , 3 un renvoi à I Sam. , XXV, 28.
Par contre il y a des renvois superflus , car, lorscjue les com-
paraisons se rapportent à des mots isolés et peu usités dans
la Bible, le glossaire seul devait les indiquer. Quelques
citations sont inexactes comme Mal., IV, 5 et suiv. , (p. 36
et 37). C'est la seule partie de la publication qui semble
n'avoir pas été soumise à une revision assez attentive.
L'introduction bien remplie que les éditeurs ont mise en
tète du livre (p. ix-xv) exposé l'histoire de l'Ecclésiastique
dans la littérature postérieure, donne quelques renseigne-
ments sur l'origine des fragments qui ont été écrits en Perse
et sur l'orthographe et la disposition du manuscrit.
Une étude complète du texte de Ben-Sira exigerait de
longues recherches. Nous nous contenterons de consigner
ici les observations de détail qu'une lecture attentive du
texte et des versions nous a suggérées.
Un certain nombre de lignes et de mots sont illisibles
dans le manuscrit. Les éditeurs n'ont complété les versets
que lorsqu'il ne pouvait y avoir aucun doute sur les mots
manquants. La prudence était, en effet, commandée. De
même ils ont rarement, et seulement en note, propose des
NOUVELLES ET MELANGES. 347
corrections au texte. Toutefois, quelques passages qui
n'offrent pas de sens, même avec la traduction anglaise,
auraient mérite une remarque : XL, i5 a nS DDHD ISIJ
npj^ ou, en marge, '>'*? DOn *1Xj . Le grec paraît avoir lu 'H'J
nip:'' [n'jD"'] n'?. — Ibid., 18 a : ipnD'' IDV^ p*». '•'•n . Ces
mots présenteraient la même idée que v. 20 , ce qui est inad-
missible. La leçon marginale l^V IDV est obscure. Dans
le grec, l'idée est : «la vie du travailleur indépendant est
douce», ce qui est au moins compréliensible. — XLl, 9 a :
nb^^ nnD^^ ^^^DD DN? — XLV, 25 c : il faut sans doute
lire avec la version grecque : 113^ ]3^ pD "]Sd PlSni . Les
mots M)2D ^^2/ ne signifient rien dans ce passage. —
XLVIi, 12 a : les mots pX 0^31, omis dans le grec , sont
sûrement altérés.
Quelques autres versets pourraient être améliorés par de
légères corrections ou facilement complétés : XXXIX, lyc :
[1]: -|ny'» n3-î3; cf., Ps., XXXÏÏÏ, 7. — Ibid., 23 : il faut
p d'après G et S , au lieu de >3 ; c'était sans doute la leçon
marginale. — Ibld. , 26, b : Peut-être faut-il lire ^"^y au
lieu de y^"n. Le sens serait : «Le bien fait du mal aux mé-
chants. » — XL, 7 a : Au lieu de ny> ly, supposé par les
éditeurs, il vaudrait mieux iny ly , qui se rapprocherait plus
du texte. — XLÏl , i4 « : Il faudrait 3"llû ''D au lieu de 31ÎÛD.
— Ibid,,2^a:0n [)eut lire ly^ [D'^p'l '♦]n Rin. — XLIII, 1 b:
ID''3^[C?]. — XLIV, 16 : D''Dn NXDi est superflu et uïanque
dans le grec. — XLll, i5 : mn ^"Tl["î inilDNa], d'après
le grec. — XLIX, 2 : On pourrait corriger ^^ lU^ en 703
7^ « Il a enlevé le joug ».
Nous proposerons aussi ([uelques modifications à la tra-
duction anglaise : XXXIX, 17 c? le sens paraît être : «et
par sa décision (est formé) son réservoir», comme l'a com-
jris la version grecque. — Ibid,, 26 c : les éditeurs suppléent
Flour of wheat]; mais le grec et le syriaque ont deux mot»
coordonnés. Le syriaque , qui a lu pn 37n , avait probable-
ment la bonne leçon. Le grec a lu H^D au lieu de ÎJyn.'Peul-
23.
348 MARS-AVRIL 1697.
être a-t-il cru qu'un des deux D^în était de trop. — Ibid.,
3o d : npD^ D^b^ signifie plutôt : « et au temps fixé ils se-
ront rappelés»; cf. Is. , XXJV, a a. — XL, 5 : ^H est tout
aussi bon que ï]N. Une correction, même appuyée sur les
versions , est inutile. — Ibid, , ii b : '2?>1 , en marge , est
sans doute l'abréviation de DTC*^1 . H faut donc traduire : « et
retourne ». — XLI ,5 b : Le sens paraît être : « Et des en-
fants insensés (se trouvent) dans les familles des méchants».
— XLII, i5 c : H vaut mieux adopter la leçon marginale
1^C^3?D, conforme à G et S, et c'est ce mot qui est le sujet de
inp7 dans l'hémistiche suivant, que nous traduisons : «et
elles (les créatures) acceptent de faire sa volonté » ; cf. XLIII,
26 b, que le syriaque paraît avoir eu ici, en lisant in^'ia 731
au lieu de 113131 .
On sait que c'est le petit-fds de Ben-Sira qui a traduit
l'Ecclésiastique 'en grec. Contrairement à Topinion émise par
les éditeurs (p. ix , n. 5) , je trouve que le traducteur s'est bien
acquitté de sa tâche. 11 a commis peu d'erreurs, et les dififé-
rences assez nombreuses qui existent entre la version grecque
et le texte original s'expliquent par les variations des manu-
scrits. Les leçons du grec valent, en général, autant que
les leçons du manuscrit : telle est , du moins , mon impres-
sion. D'autre part , le texte grec a lui-même été altéré par
les copistes. En voici plusieurs exemples : XL, a 5 : yvvij est
mis pour ^ovXrf. La Vêtus latina porte consiUum, — XLI,
i d :\l faut lire : Tpv^))v pour rpo^rfv, — Ibid, , 16 a xp/-
fxart au lieu de prifxart — Ibid. ,166: èv[Tpa]vffvat au lieu
de èv ^alcrlei, — Ibid., 19 b : Peut-être ànà XrjOaiov au lieu
de itso akrjdeias, — XLII, ai eh pour êoûs. — XLIII, a3 6
v/jcTovs pour irjcTovs. — Ibid., aa a : evoZeî àyyeXos pour
eùeohia réXos, — XLIV, 11a dyaOdv xal xXrjpovofila èxyàvoK
au lieu de dyadrf xXrfpovofiia éxyova, — Ibid, , 1 3 a trvép^
aifTÔiv provient des mêmes mots dans la ligne précédente.
— Ibid, , l'j d ; Il faut lire hta[6rixYi] avrov tmaitacno. Le
mot èyévero provient du verset 17 b. — XL VI, 7 c il faut:
NOUVELLES ET MÉLANGES. 349
èv [pijy](xart èdvovs au lieu de évavrt è^dpov, — XLVIÏ,
23 c : "UfXoLTVv à(^po(ji)VYf , au lieu de Aaov à^pooiivrjv, —
XL VIII , 1 7 6 : rà iihcop au lieu de rbv Tdyy ( Velus latina :
aquam). La plupart des fautes étaient déjà dans le manu-
scrit dont s'est servi l'auteur de la version latine.
Nous avons relevé dans la version grecque les variantes
suivantes : XXXIX, 21 6 K"îDJ (cf. 3o c) pour ")n3i. —
Ibid., 22 « ni^DSn? au lieu de ilD^Sn. — Ihid., 3o d est,
en réalité, composé de 3o d et de 3o c : DDIIs'? y"îXD ilDni
1N13:. — XL, 7 a : yp-»"! in^i^ri ny ly. — Ibid., 17 « |S
est pris dans v. 27 : nD"l3 p^D. — Ibid., 206 : nODHI DariN:
11 est à remarquer que 1 9 6 , où il est question de la sagesse
manque dans le grec. — Ibid., 29 c HDC^i pour D^^D? —
XLI, 1 b : Wi^*^ pour IDilDD? — Ibid., 2 c C?'»^?'» pour
7^13, à moins que 1V^D ne signifie «décrépit». — Ibid.,
nhbph ll/in MnJ) DN. — Ibid., 10 a est remplacé par
XL, 11. — Ibid., Il b : mD"» 312: N*? XÛIH Dt^ ^N? —
Ibid,, 19 a ?îa au lieu de 1î. — XLII, 26 a : pîn pour
p)^n. — XLIÏI, 4 ^ : vb\^ pour n?2? (l'hébreu n'est pas
clair). — i3 3^C? pour piD ou ipn. — Ibid., 16 : mN")D3
pTI ^V^Vi nONm Dnn IVir. — Ibid., 17 c : PJI^D pour
ï]^"1D. — Ibid., 20 /) : mpD pour 3p")D. — /èirf. , 21 a :
p*»^*» ^3"îD1 Onn 'jDN'». — Ibid., 21 6 : mDI pour m:!? —
/6/(Z., 24 c : nXD pour insp? — Ibid., 25 6 : n31 nn31
pour 713") nm331. — Ibid., 26 6 : La fin est prise dans 27 b.
De même la fin de 27 a et celle de 28 a sont transposées.
— XLIV b'd : DnnDc;D3 n*»^ '•DDn Dy mDon D-^aîm. —
Ibid., 8 b : anbnn3 au lieu de anbnj3. — Ibid., 10;
Dmpl!:'! pour Dmpm. Ibid., 19 6 : nW au lieu de DID. —
21b: ^^^[rin]/ comme S; cette leçon est meilleure. —
XLV, 7 b : Dn:inD pour lin. — Ibid., 7 c : "imc;'»M, qui
est préférable à inmc^n. — Ibid., 8 èriy 2; 13^3 au lieu de
ÎIVT n3D3 . — Ibid., 16 : nn^D "»'»b au lieu de D-in^m H^y?
— XL VI, 1 c : 1D^*D pour rD''3. —Ibid., 7 c?: ny"ID pDH
pour myD jnn. — Ibid., 17 6 : Ils pour 12 , comme S. —
350 MAUS-AVRIL 1897.
XL VII, 4 : Q:f pour 0*71^. — Ibid., 7 h : opj pour D>i:^?
— Ibid,, Il d : Sn^D'» ^^ TI3D NDDI pour bv pDÎT INDD
D^Crn"» . — Ibld, , 20 c? ^n3^^D (Job. , XIX , 4 ) pour -^^^VXi ?
— XLXIII, lo a : mnDina pour ny^ pDJ? Ihid,,. lo c :
pDn'?'; pour pn^l. — Ibid,, 17 d : Dnn: pour Dnn.
La version syriaque est moins fidèle que le grec et beau-
coup plus incomplète. Nous avons noté quelques fautes
de copistes : XXXIX, 39 : NDND au lieu de X3DD. — XLIV,
1 1 : pmpyi pour pmp''N1. — Ibid., aS : ipsil pour pD31.
XLIX, 6 a : npyi pour npiNI .
La correspondance entre le texte et les versions est bien
marquée par les éditeurs. Toutefois , XL , 1 4 le syriaque ré-
pond à la seconde partie du verset et non à la première. —
XLU , 1 o il aurait fallu mettre devant l'hébreu i o a , i o c ,
lo a, lo É? et en marge lo b, lo c, lo «, lo d. Dans le
chapitre XLIV, pnnbD1D3 XdSdI XmriN répond à '3 c et
non pas à 4 a. — XLV, au lieu de 20 a , 2 1 a , 30 é?, 2 1 6 ,
nous mettrions 20 c-d^ 21a, 21 6, et rien devant 1p?n^ . . . ,
qui ne paraît pas se trouver dans le grec.
L'impression des fragments de Ben-Sira a été exécutée
avec le plus grand soin et fait honneur à la Clarendon Press.
Le contenant est digne du contenu.
Mâyer Lambert.
Semitic studies in memory of Rev, D'' Alexander Kohut, edited by
George Alexander Kohut, with portrait and memoir; Beriin,
S. Calvary, 1897; in-8°, xxxv-6i5 pages.
Peu de recueils de travaux sont aussi remplis que ce vo-
hinic. Nombre de savants ont tenu à rendre hommage à la
mémoire d'Alexandre Kohut, l'autour de VAroukh comple-
tnm. Toutes les branches dos études sémitiques sont repré-
sentées dans ces mélanges, quelques-unes très largement
comme l'histoire des religions , l'exégèse biblique et la litté-
rature juive.
. Après une introduction où le fils d'Alçxandre Kohut,
NOUVELLES ET MÉLANGES. 351
M. G. Kohut, expose comment il a conçu et exécuté le pro-
jet d'élever un monument littéraire au souvenir de son père,
vient une biographie rédigée par Adolphe Kohut, frère du
défunt. Cette biographie , inspirée par une touchante amitié
fraternelle, fait honneur à celui qui l'a écrite et à celui qui
en est l'objet.
Les articles scientifiques ont été rangés par ordre alphabë"
tique des auteurs. Toutefois les travaux des deux Nestors
des études orientales, MM. Max Mûller et Steinschneider
ont été mis eu tête du volume. Dans l'analyse que nous al-
lons donner du livre, nous rangerons, au contraire, les ar-
ticles, autant que possible, par ordre de matière.
M. Max Midler a donné des extraits de ses leçons sur les
prières chez tous les peuples. Il montre que les prières se
ressemblent partout, parce qu'elles ont en général pour but
de demander aide et protection à la divinité , en proclamant
la faiblesse de l'homme. La prière de l'empereur de Chine
pourrait figurer dans une liturgie sémitique ou aryenne.
Cependant la palme appartient aux Psaumes.
Les Juifs ont continué à écrire des prières après les
Psaumes; la principale est le Shemoné Esré ou Amidah. Cette
prière, dans le Yémen, a été j)araphrasée en araméen.
M. Gollancz donne la traduction anglaise de cette paraplirase,
qui est d'ailleurs assez moderne (voir Epstein, Monatsschrift ,
t. XXXIX, p. 175) et ne figure dans aucun rituel.
M. H. Derenbourg publie et traduit une inscription sa-
béennc découverte par M. Glaser, et dans laquelle figure le
dieu Rimmôn ou Rammân, sur lequel les assyriologues ont
beaucoup écrit. L'existence de ce dieu, attaquée par M. Op-
pert, a été défendue récemment par M. Jastrow (American
Journal of semitic langiia(jes, Chicago, 1896, p. i43).
M. Krauss a porté son attention sur les divinités égyp-
tiennes et syriennes dans le Talmud. Avec plus ou moins de
réserves, M. Krauss y trouve Apis, Sérapis, Madbachos,
Neith-Phré, Arueris, Isis, Apophis, Derketo, Dino, Gad-
Tyché et Abi.
352 MARS-AVRIL 1897.
L' exégèse biblique ne compte pas moins de dix travaux ,
dont les auteurs appartiennent à des écoles différentes :
M. Briggs qui prépare un dictionnaire hébreu-anglais, donne
les résultats de ses recherches sur Temploi de 37 et 337 dans
les différents livres de la Bible : 37 serait usité dans les plus
anciennes parties de la Bible et aurait alterné ensuite dans
diverses périodes avec 33 7 . L'alternance de ces deux mots
ne laisse pas d'éveiller quelque scepticisme à l'égard des
dates assignées au Pentateuque, aux Prophètes et aux Ha-
giographes.
La critique moderne se serait, d'après M. Green, four-
voyée en voulant établir i^ne pluralité de sources dans le
Pentateuque. M. Green prend une à une, dans les chapitres
vi-ix de la Genèse, les particularités qui caractérisent, selon
la criti<juc , les documents du Jéhoviste et de TMohiste , et
essaye de montrer qu'elles s'expliquent autrement que par
l'hypothèse d'auteurs différents. Nous ne croyons pas que
les modernes se tiennent pour battus.
M. Halévy cherche à écarter les difficultés géographiques
du chapitre l de la Genèse, qui raconte l'enterrement de
Jacob. M. Halévy croit que yil^n 13^3 peut signifier : « en
deçà du Jourdain», et il identifie lûXn p3 «grange des
épines » avec l^D^ , « dans la Judée » , ce nom ayant aussi le
sens d'« épine. »
Dans le premier verset d'Amos, M. Budde croit que les
motsD^lpJ3 n^^n ")2?N signifient « qui avait eVe un des pâtres»
et suppose que cette phrase relative a été interpolée. Il nous
semble peu probable que n^n soit un plus-que-parfait. Peut-
être n^n ")^N est-il une variante de nîn 1Vt( qu'on aura
arrangée ensuite d'après vu, i4. Le titre primitif parait, en
tout cas, comme le pense M. Budde, avoir été D1D37 ^■)3T
yipriD.
Dans ce même prophète (vu, lo) se trouve le mot ^IDD,
interprété de deux manières : celui qui brûle ou V oncle mater-
nel. M . Felsenthal se déclare , avec raison , pour cette seconde
explication , adoptée par Ibn Koreisch , Ibn Djanach et les
NOUVELLES ET MÉLANGES. 353
Karaïtes, qui emploient ce mot dans leurs écrits. Mais il
n'est pas certain qu'il y ait eu une tradition à cet égard.
M. Cheyne émet la supposition que le Zoroastrisme a pu
influer sur l'esprit des Juifs après l'exil ; c'est là qu'ils auraient
pu puiser l'idée de l'immortalité de l'âme , et les Psaumes ,
où se trouve une trace de cette idée, n'auraient pas besoin
d'être machabéens.
M. Jastrow paraphrase à la manière du Midrasch les
Psaumes lxxxiv et ci , qu'il croit avoir été écrits par Da-
vid. Il ne s'arrête pas aux obscurités que présente le com-
mencement de CI (voir REJ. , t. XXIX, p. 281).
Le XI*' chapitre de Daniel est commenté par M. Szold.
Les apocryphes sont représentés par le Testament de Job,
déjà publié par Angelo Mai, en i83o, mais qui avait passé
inaperçu. M. Kohler le reproduit, avec une traduction, et
montre que cet apocryphe est d'origine essénienne , car on y
découvre des tendances mystiques. On y retrouve certaines
légendes de la haggada talmudique , et peut-être faut-il voir
là le targoum de Job que R. Gamliel fit mettre à l'index.
M. Fûrst montre , après Frankel et Geiger, l'influence de
la tradition orale palestinienne sur la version des Septante.
MM. de Goeje et Schreiner s'occupent des citations bi-
bliques chez les Arabes. Le premier combat l'opinion de
Sprenger, d'après laquelle Mahomet aurait eu une bible tra-
duite en arabe , et cite deux passages du hadith où il est fait
allusion à des versets d'Isaïe. Les traductions de la Bible en
arabe sont pour la première fois citées par Maçoudi. M. Schrei-
ner fournit plusieurs extraits d'ouvrages arabes contenant la
traduction de quelques versets où l'on croyait trouver pré-
dite la venue de Mahomet.
La grammaire comparée a donné matière à l'article de
M. Barth et au nôtre. M. Barth a repris à son compte l'ex-
plication que nous avons donnée de la conjugaison polêl
dans les verbes V'y, ainsi que les rapprochements avec les
formes des adjectifs polêl et pôlâl et avec l'arabe jayloûlat
(v. BEJ., t. XXIV, p. 107, n. 2 et t. XXXI, p. 276). M. Barth
354 MARS-AVRIL 1897.
fait venir maintenant cette dernière forme de faoûlat, ce qui
est assez vraisemblable. Par contre , il est peu probable que
les verbes hébreux y"y aient suivi l'analogie des verbes \'V .
Tout au plus, l'analogie de ces derniers verbes a-t-elle pu
contribuer à maintenir la forme pôêl des verbes géminés,
mais elle ne l'a pas créée. Le fait que la ïorme pôêl est ré-
servée aux verbes actifs est un indice de la parenté de cette
forme avec la troisième forme arabe. Il n'y a pas non plus
do raison pour séparer les adjectifs 3312?, 771^ etc. des ad-
jectifs à racine forte tels que "nan , D^K, qui sont pour hag-
gir, 'allim, et y voir des participes comme /ûlp . M. Barth
remarque , en terminant , que le pôêl n'a pas la voyelle ou au
passif, comme le piêl ordinaire , les deux voyelles ne consti-
tuant pas une différence suffisante. Il faut noter que la
voyelle on n'existait primitivement qu'au passé, et c'est par
analogie avec le passé que , dans les autres verbes , la première
radicale du futur et du participe a pris un ou : 7fâp^ et
^l3pD viennent de yaqattal , muqattaL On comprend que l'a-
nalogie de l'actif entier, du futur et du participe passif ait
modifié légèrement le passé dans la forme pâaL Mais dans le
liofal des V'D, qui semble offrir un cas semblable, c'est le
passif tout entier qui a la voyelle oa : hoâlad,youlad, mou-
lad. La voyelle ou s'est alors conservée.
Dans notre travail sur les racines trilitères fortes, nous
avons essayé d'expliquer comment les racines bilitères ayant
donné d'abord naissance aux racines trilitères faibles , celles-
ci , à leur tour, ont produit les racines trilitères fortes.
La langue de la Mischna contient un grand nombre de par-
ticules servant à introduire les propositions incidentes.
M. Siegfried les énmnèrc et complète ainsi sa grammaire du
néo-hébreu. Nous avons remarqué l'omission de N /D/N , dans
le sens positif, et de IdSm = ^D'I ^''K'in.
M. Grûnbaum critique une page de Renan sur le néo-hé-
breu. Il est clair que le néo-hébreu n'était pas la spécialité de
NOUVELLES ET MÉLANGES. 355
l'illustre écrivain , qui aurait dû distinguer la langue de la
Mischna de la langue des traducteurs du moyen âge.
L'œuvre principale d'Alexandre Rohut est un ouvrage de
lexicographie talmudique. MM. Halbertamm et Loew ajoutent
quelques notes à VAroukh completuni, le premier fournissant
des indications bibliographiques, le sjecond complétant ou
rectifiant quelques articles du dictionnaire de Kohut.
Sur les Midraschim nous trouvons un travail de M. Ga»-
ter, qui publie, d'après un manuscrit lui appartenant, un
Midrasch sur Esther. Le manuscrit aurait été écrit au
ix" siècle, et le Midrasch lui-même aurait été composé au
vin" siècle et serait d'origine perse.
Les anciens midraschim halachiques, comme la Mekhilta
(commentaire sur l'Exode) contiennent des parties hagga-
diques. M. Rosenthal montre que les interprétations de la
Bible qu'on y trouve reflètent les idées qui agitaient l'esprit
(les Rabbins au lendemain des guerres contre les Romains.
M. Lazarus essaye d'expliquer pourquoi un docteur ano-
nyme de la Tosefta (Sabbat I) déclare que le jour où l'école
de Schammay l'emporta sur l'école de Hillel et où des me-
sures furent prises pour séparer les juifs des étrangers, fut
aussi pénible pour Israël que le jour où fut fabriqué le veau
(l'or. L'excès de zèle des Schammaïtes serait comparé à l'em-
portement des Israélites , (|ui voulaient à toute force avoir des
(lieux.
M. Taylor indique le contenu du manuscrit de Rossi
n" i8/i ; le commentaire qui s'y trouve sur Aboth n'est pas de
R. Meschoullam, comme on l'avait cru.
Comme étude masorétique nous avons à signaler l'article
(le M. Strack, ([ui a réuni des notes marginales de manu-
scrits de la Bible, relatives surtout aux difl'érences entre les
Ipxtos palestiniens et babyloniens. M. Strack combat l'hypo-.
thèse admise pres(jue univ(M*selleinent que les manuscrits bi-
bli(jues dériveraient d'un seul exemplaire. M. Strack est cer-
tainement dans le vrai.
La littérature rabbiniquo du moyen âge a donné une
356 MARS-AVRIL 1897.
abondante moisson. M. Neubauer publie quelques morceaux
liturgiques du Gaon Saadia , d'après les manuscrits d*Oxford.
M. Friedlaender a traduit un morceau du Kozari (ouvrage
théologique de Juda Halëvi) relatif à la langue hébraïque.
M. Hirschfeld a écrit une courte notice sur un commentaire
du livre d'Esther attribué à Maïmonide. En réalité c'est une
composition liturgique maghrébine qui date au plus tôt du
xvii" siècle.
Doit-on appeler Kimchi ou Kamchi le célèbre grammai-
rien de la Provence? Des documents apportés par M. Felsen-
thal il résulte que les Espagnols disaient Kamchi , les Italiens
et les Allemands, Kimchi.
L'école des Tosafistes ne s'est pas seulement occupée du
Talmud, mais aussi de la Bible. M. Schechter décrit un ma-
nuscrit renfermant un commentaire sur le Pentateuque» où
sont cités plusieurs tosafistes.
Les Karaïtes ne sont pas oubliés. M. Poznanski donne
quelques extraits du Kitâb alanwâr walmarâqib (livre des lu-
mières et des vigies) composé par Kirkisani (x* siècle). C'est
un traité des préceptes religieux , où l'on trouve des rensei-
gnements précieux sur les opinions des anciens Caraïtes.
Comme études d'histoire et de géographie, nous trouvons
d'abord l'article de M. Winckler, qui apporte de nouveaux
arguments à l'appui de son opinion que les Habiri des in-
scriptions de Tell-Amarna sont les Hébreux.
Le grammairien Solin parle, dans ses Collectanea, de la
destruction de Jéricho qui aurait eu lieu pendant la guerre
d'Artaxerxès. On avait cru qu'il s'agissait d'Artaxerxès Ilï
Ochus. M. Reinach pense que le roi perse en question est
Ardaschir, qui fit la guerre aux Romains. Les juifs de Jéri-
cho prirent peut-être parti pour lui et auraient été châtiés
par les Romains.
M. Harkavy publie et traduit en hébreu quelques pas-
sages extraits des œuvres de Saadya et d'un ancien Karaïte ,
relatifs aux Kazares , peuplade d'origine finnoise qui se con-
vertit au judaïsme vers le vu" siècle.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 357
Passons de la Russie dans l'Inde. M. Gustav Oppert a ré-
sumé ce qu'on sait sur les Bené Israël de Bombay, qui seraient
les descendants des Israélites exilés par Salmanassar, et sur
les juifs de Cochin , dont les ancêtres auraient quitté la Pa-
lestine après la prise de Jérusalem par Titus. Quatorze siècles
plus tard ils furent rejoints par des juifs chassés d'Espagne.
M. George Kobut publie une correspondance échangée entre
ces juifs de l'Inde avec les juifs de New- York au siècle der-
nier. Cette correspondance concerne aussi les juifs de la
Chine.
Quel est le caractère des Sémites ? M. Steinthai rappelle
les jugements contradictoires formulés par Dozy, Sprenger,
Rremer, Renan, et observe que : i" les mots n'ont pas la
même signification chez les grands écrivains ; 2" le caractère
d'un peuple quelconque est très complexe ; 3° tous les peuples
qui parlent une langue sémitique ne sont pas des Sémites de
race.
Les Sémites sont devenus les disciples de l'Aryen Aris-
tote et ont traduit ses œuvres en syriaque , en arabe et en
hébreu. M. Margoliouth décrit le n" 88a du fonds arabe de
la Bibhothèque nationale, qui contient la traduction arabe
de la rhétoricpie d' Aristote , et relève plusieurs erreurs dans
cette traduction.
Finissons par les sciences naturelles : M. Lewisohn, auteur
d'une zoologie du Talmud, explique quelques noms d'ani-
maux mentionnés dans la Guemara. M. Cyrus Adler donne
des renseignements intéressants sur les procédés employés
par les Hébreux pour extraire des carrières les blocs de
pierre. Enfin M. Steinsclmeider, après avoir marqué en traits
rapides le rôle que les pierres précieuses ont joué dans
l'histoire de la civihsation, énumère la liste des ouvrages
relatifs aux minéraux précieux. Le prince de la bibliographie
a donné une fois de plus la mesure de son éinidition et de
la richesse des notes qu'il a accumulées pendant de longues
années.
Comme on le voit , les articles qui composent les Semitic
358 MARS-AVRIL 1897.
stadies présentent une grande variété, et beaucoup mentent
d'ùtre lus. L'ouvrage est luxueusement imprimé.
Mayer Lambert.
ETUDES ETHIOPIENNES.
C'est par l'Italie (|ue nous commencerons cet article.
Depuis (|uol(|acs années, les publications éthiopiennes y
augmentent sans cesse et pour être plus nombreuses, elles
ne sont pas moins bonnes.
La Vie d'Amgâwi de M. Ign. Guidi (// Gadla Aragâwi,
Ronia, tip. delta \\. Accad. dei Lincei) est la vie d'un moine
qui l'ait paiiie d'un groupe de neuf* saints vénéréi eu Abys^
sinie. Son histoire le présente comme un disciple de saint
Pakhome, qui lui aurait donné, en même temps que l'habit
nionas1i(|ue, le nom de Za-Mikà'él, alors qu'il n*était encore
âgé ({ue de li ans; mais il n'est pas question de lui dans la
vie détiûiléc de Saint Pakhôme publiée par M. Amélineau.
Aragàwi arrive en Ethiopie dans la cinquième année du
règne d'Alamida (fils de Saladoba), qui meurt trois ans plus
tard. Ce roi a j)our successeur Tazêna, père de Kaleb (vers
5oo ou 5io de notre ère). Dans la cinquième année du
rè<>;ne de Tazêna, les neufs saints se séparent; Aragàv^i se
retire à Dannno, nommé aussi Dabra-Halleluyà. Kaleb lui
envoie un messager pour le consulter avant d'entreprendre
la guerre contre l'ennemi de Dieu qui a versé le sang des
habitants de INegran , le mécréant Finlias. Après avoir mira-
culeusement réprimé ime insurrection des gens de Bur,
Kaleb tue Finhas, roi de Saba; puis il reçoit Thabit monas-
ti(jiie des tnains de saint Pantaléon et abandonne le pouvoir
à son fils Gabra-Mas{[ai.
1) après l'auteur éthiopien, le Christ naquit la huitième
année du règne de Bazèn; de Bazên à Abreha et Asbeha,.ii
y (;ut i(j rois qui régnèrent 'ààà ans; d'Abreha et Asbehil à
NOUVELLES ET MELANGES. 359
Gabra-Masqal , neuf autres règnes d'une durée de i24 ans,
soit en tout 368 ans; mais ces chifi'res sont évidemment
faux.
La Vie d'Aragâwi est un texte gheez très pur dont
M. Guidi a donné une très bonne édition, avec une tra-
duction abrégée , où se trouvent reproduits cependant les
passages les plus importants. Le savant professeur a eu en
outre une heureuse idée en faisant réimprimer, pour les étu-
diants et les amateurs de langue éthiopienne , le texte à part
en un opuscule in-i8, format très maniable.
M. Guidi a publié également le Marha 'Ewur (Il Marha
Ewar, tip. délia Ace. dei Lincei, 1896) ou guide de l'aveugle,
en amharique. Ce titre n'indique pas suffisamment qu'il
s'agit d'un traité sur le comput des cycles, la fixation des
jeûnes et des fêtes, etc. 11 est attribué au patriarche d'A-
lexandrie, Démétrius XII, mort en 33 1 de l'ère vulgaire.
Les textes amhariques sont encore rares et nous devons
savoir gré à M* Guidi de cette publication.
Dans deux mémoires très étudiés et très bien rédigés
(Appunti ed osservationi mi re Zague e Takla Haymanot,
Roma, tip. délia Ace. R. dei Lincei, 1895), M. Conti Rossini
a repris l'examen de la question si obscure et si controversée
de la dynastie des Zagués en Abyssinie. Après avoir ras-
semblé et analysé consciencieusement tous les textes connus
qui s'y rapportent, il assimile la reine du Synaxare arabe,
qui est considérée sinon comme la fondatrice de cette dy-
nastie, du moins comme la cause de la révolution qui eut
lieu à cette époque , à la reine Terda'e Gabaz des listes éthio-
piennes; mais il rejette le témoignage de Marianus Victor,
qui la dit salomonienne et pense qu'elle était Aga\^. Cette
origine ne lui parait pas d'ailleurs un obstacle à ce qu'elle
ait été juive en même temps , puisque lesFalashas sont Agaws.
A l'appui de cette opinion , il explique par l' Agaw le nom de
la Reine, ainsi que ceux de plusieurs de ses successeurs,
croit même à la possibihté d'interpréter dans cette langue
le mot Zagué qui aurait à peu près le sens de « prince ou roi >»
360 MAHS-AVRIL 1897.
et voit dans un texte d'Abu Salih , contemporain de Lalibala ,
une indication que les rois d*Abyssinie n*ëtaient pas alors
de la dynastie salomonienne.
Dans son second mémoire , M. Conti RossinI montre que
le rôle de médiateur attribué à Tabouna Takla-Haymânot
dans la restauration de cette dynastie vers Tan 1270 est une
invention récente. 11 nen est fait mention que dans quelques
listes éthiopiennes qui ne seraient pas antérieures à la seconde
moitié du xvii" siècle.
En rendant compte de ces travaux dans la Revae sémitique
(janvier 1896), M. Halévy reconnaît que ce second mé-
moire est concluant en ce qui concerne Takla-Haymânot,
mais il fait quelques objections relativement au premier. Ad-
mettant le témoignage de Marianus Victor, il considère
comme salomonienne la reine Terda'e Gabaz, dont le nom
peut s'interpréter en éthiopien ; il conteste les étymologies de
M. Conti Rossini, notamment celle du mot Zagaê et trouve
dans le passage d'Abu Salih (Revue sémitique, avril 1896),
la preuve qu'à l'époque de cet écrivain la dynastie appelée
plus tard Zagué était généralement admise comme salomo-
nienne et, en outre l'absence totale d'un souvenir d'une
perturbation judéo-falasha dans la religion de la dynastie.
Comme suite à ses précédents mémoires, M. Conti Rossini
a publié le texte et la traduction de la vie de Takla-Haymânot
(Il gadla Takla-Haymânot secundo la redazione waldehbana;
Roma, tip. délia R. Accad. dei Lincei) d'après le ms. i36 de
la Bibliothèque nationale de Paris, rédigé dans le Wal-
debba, au nord de l'Amhara, et datant du milieu du
XV* siècle. C'est le plus ancien que l'on possède.
La vie de Takla-Haymanot ressemble à celle de tous les
saints d'Abyssinie. Les miracles y ont une place marquée
d'avance. Nous les négligerons et nous nous bornerons à re-
tracer brièvement la biographie du saint , d'après le docu-
ment mis en lumière par notre savant ami. La famille de
Takla-Haymânot vivait en Amhara , dans le district de Bahr-
qoga. Son père s^appelait Sagâ-za-Ab, samère'Egzïe-Harayâ;
NOUVELLES ET MÉLANGES. 361
ils désiraient ardemment avoir un fds et priaient Dieu de
leur accorder cette faveur, lorsqu'un prince, nommé Mota-
lamé, vint du royaume des Zaguay jusqu'à Selales. Il tua
beaucoup de chrétiens, fit de nombreux prisonniers et
chercha aussi à faire mourir Sagâ-za-Ab. Gelui-ci s'enfuit,
entra dans une rivière et y resta trois jours ; mais sa femme
fut prise et amenée au chef qui voulut l'épouser. Un ange
la ravit, la transporta à l'endroit où était son mari et lui
prédit un fds.
Takla-Haymânot naquit le 24 de Tahsas. On l'appela
Feshana-Seyon , mais son nom de baptême fut Zar'a-Yohannes.
Elevé dans la doctrine chrétienne, il est plus tard nommé
diacre, puis élu prêtre. On lui apprend qu'il y a des ido-
lâtres dans le pays de Katata. Il s'y rend et l'évangélise.
Il convertit ensuite un chef du Damot , puis Motalamé lui-
même qui avait voulu le faire mourir et à qui il avait
échappé miraculeusement. Il gagne encore au christianisme
les habitants du Wifat et fait à Hayq , au couvent de Saint-
Etienne, la rencontre de 'lyasus-Mo'a , qui lui donne l'habit
monastique. Il passe ensuite dans le Tigré, arrive à Dabra
Dammo, au monastère d'Abba Aragâwi, où il prend l'habit
de cet ordre, retourne à Hayq et le donne à son tour à
'lyasus-Mo'a , puis il se retire dans un désert. Après avoir
réuni un certain nombre de disciples, il se renferme dans
une caverne pendant sept ans, et meurt en désignant pour
lui succéder un moine nommé 'Els'âe.
Je laisse de côté quelques détails qu'on pourra lire soit
dans le mémoire de M. Conti Rossini, soit dans la recension
qu'en a faite M. Th. Nôldeke, dans le numéro du 3i octobre
1896 du Litlerarisches Centralblatt. Le texte est en gheez
pur ; la traduction bien faite , est accompagnée de notes im-
portantes et de comparaisons intéressantes avec la Vie du
même saint écrite au monastère de Dabra Libanos et repro-
duite par le P. d'Almeida et le Synaxare. Nous nous associons
entièrement aux éloges qu'adresse à M. Conti Rossini l'émi-
nent professeur de l'Université de Strasbourg, en regrettant
IX. 24
MrUMKaiB BAtlOIIALK.
362 MARS-AVRIL 1897.
avec lui que ce texte ne permette pas d'élucider certaines
questions historiques.
Nous devons encore à M. Conti Rossini la connaissance
d une inscription éthiopienne très ancienne gravée sur un
obélisque trouvé auprès de Matara , en Abyssinie ( Uiscrizione
deir obelisco pressa Matara, Accad. dei Lincei, mai 1896).
Cette inscription , qui ne contient que quatre lignes , remonte
à l'époque où l'écriture éthiopienne se dirigeait déjà de
gauche à droite, mais où la vocalisation n'était pas encore
inventée. M. Conti Rossini avait présenté un essai de déchif-
frement de cette inscription et avait même déterminé le sens
de tous les mots , mais n'avait traduit que les deux premières
lignes. M. Halévy l'a reprise dans la Revue sémitiijae d'oc-
tobre 1896 et en donne une traduction complète, d'après
laquelle cet obélisque aurait été érigé par un jeune homme
en l'honneur de son père pour le remercier de lui avoir ac-
cordé la jeune fille qu'il aimait.
Pour terminer avec l'Italie , il nous reste à mentionner le
vocabulaire tigrina ( Vocabolario délia lingaa tigrigna, Roma,
Tip. dclla casa éditrice itahana , 1896) , composé par un bril-
lant officier de l'armée italienne de l'Erythrée, le major
Ludovic de Vito , mort sur le champ de bataille au combat
d'Adoua , et à qui l'on devait déjà des travaux remarquables
sur le même sujet. Ce dialecte, parlé dans le Tigré, est
étroitement apparenté avec l'ancienne langue gheez, au
point que l'on y retrouve plus ou moins modifiées toutes
les racines primitives. Le vocabulaire de M. de Vito est donc
appelé à rendre de grands services. L'impression en a été
surveillée par M. Conti Rossini qui , dans la préface , retrace
en termes émus la vie et les travaux de cet excellent officier
doublé d'un savant, qui fut son ami, et dont nous devons
également déplorer la perte , car il aurait pu contribuer puis-
samment à développer nos connaissances des langues de la
côte orientale d'Afrique.
La France n'est pas non plus restée inactive dans cette
branche des études sémitiques. M. Conzelman a fait paraître
NOUVELLES ET MELANGES. 363
dans la Bibliothèque de l'Ecole des hautes -études (Paris,
Bouillon, 1895) , avec une traduction française et des notes,
la grande chronique éthiopienne du roi Galawdêwos, d'après
trois manuscrits d'Oîdbrd , du British Muséum et de la Bi-
bliothèque nationale de Paris.
Le roi qui en fait l'objet régna de i54o à lôôg; il est
connu en Europe sous le nom de Claudius et célèbre par les
guerres qu'il eut avec les musulmans de l'Elst, commandés
par Mohammed Grafi , qui avait commencé à envahir l'Abys-
sinie au temps de Lebna Dengel. Cette chronique , écrite au
commencement du règne de Minas , frère et successeur de
Galawdêwos, est plutôt un panégyrique qu'un document
historique. L'auteur, dont le nom est ignoré, s'est attaché à
montrer les qualités morales de son roi, bien plus qu'à ra-
conter ses exploits. Et quelque flatteur que soit le portrait
qu'il en fait , il faut reconnaître qu'il n'est pas exagéré , en
le comparant avec les récits des guerriers portugais qui eurent
des rapports avec lui. Ce que l'on s'explique moins, c'est le
peu de cas que l'auteur semble faire de ces derniers , sans
lesquels l'Abyssinie n'aurait certainement pas repoussé ses
ennemis. On sait, en effet, que sans l'arrivée de quatre cents
Portugais conduits par Christophe de Gama, qui mourut
lui-même en défendant ce pays , Galawdêwos n'aurait pas pu
vaincre son redoutable adversaire.
Mais sans s'écarter du but qu'il se proposait, l'auteur de la
chronique a été amené à parler des événements qui se pas-
sèrent sous ce règne troublé et son récit apporte sur quelques
points des éclaircissements bien utiles ou la confirmation de
laits déjà connus. Il est précieux notanunent pour la période
comprise entre la mort de Grafi, ij43, et l'arrivée de Gon-
zale Rodrigues, avec une mission de jésuites, en i555, pé-
riode pour laquelle nous manquions de renseignements.
M. Conzelman a suivi le texte du manuscrit d'OiLford, le
plus correct des trois , en le corrigeant avec les deux autres
lorsque ceux-ci offraient une leçon préférable soit pour l'or-
thographe , soit pour le sens. Sa traduction est très soignée ,
24.
364 MARS-AVRIL 1897.
de l'avis de M. Th. Nôldeke, qui ajoute : and liât mir hci der
Lecture gâte Dienste geleistet (Gôttingische gelehrten Anzeigen,
1896, n" 2), et son commentaire très exact, dit M. Conti
Rossini (Bi Alcuni recenti pubblicazioni sali* Etiopia, dans
U Oriente, vol. II, 1897). Dans une introduction et un aperçu
historique, il note les particularités du texte qui présente
des traces d'influence arabe et fait ressortir le profit qu'on
peut tirer de cette chronique au point de vue historique et
littéraire. Son travail favorablement accueiUi par la commis-
sion de publication de l'Ecole des hautes-études, lui a valu
le diplôme de cette Ecole. M. Conzelman est en effet , comme
moi , élève de la conférence d'éthiopien qu'y fait M. Joseph
Halévy, dont les connaissances si étendues sont mises géné-
reusement à la disposition de tous. Je suis heureux de pou-
voir ici rendre un public hommage au caractère et à la
science de notre éminent et dévoué professeur, pour lequel
nous avons la plus profonde vénération. C'est à sa conférence
que se sont formés presque tous les éthiopisants français de
l'époque actueUe , ainsi que l'a fait très justement remarquer
M. Drouin dans son article sur la chronique de Galawdéwos
(Joarnal asiatique, juiUet-août 1 896 ).
En raison de cette circonstance et de l'amitié qui me lie a
M. Conzelman, qui a bien voulu citer mon nom dans son
introduction, j'ai hésité jusqu'ici à parler de son ouvrage.
Après les comptes rendus de MM. Nôldeke , Drouin et Conti
Rossini , je ne me crois plus tenu à la même réserve et c'est
avec un grand plaisir que je constate le succès bien mérité
de mon excellent camarade dont j'apprécie hautement le
travail consciencieux.
M. René Basset continue sa publication des Apocryphes
éthiopiens, dont notre secrétaire a signalé toute l'importance
dans le dernier rapport annuel. Depuis cette époque, trois
nouveaux fascicules ont paru.
Le fascicule VI contient les Prières de saint Cyprien et de
Théophile. La première de ces prières a pour but de chasser
]es démons, de détruire l'effet du mauvais œil, de délivrer
NOUVELLES ET MÉLANGES. 365
les prisonniers et d'éloigner les mauvais rêves. La seconde
est une invocation contre Kera-'Iyefarehe , la fièvre des terres
basses et des terres hautes. Elle indique divers noms à pro-
noncer pour s'en débarrasser et est suivie d une formule
d'encens à brûler pendant que l'on récite le psaume i5o.
La prière de saint Cyprien, imitée ou traduite de l'arabe
vers le xiv" ou le xv* siècle , est attribuée à Cyprien , évêque
de Carthage ; mais elle aurait été rédigée par saint Cyprien ,
évêque d'Antioche. La prière de Théophile semble avoir été
composée en Ethiopie; elle est mise sous le nom de Théo-
phile, patriarche d'Alexandrie.
Dans le fascicule VII, M. Basset nous offre les Enseigne-
ments de J.-C, à ses disciples et des prières magiques. Les
enseignements appartiennent à la fois à la littérature apoca-
lyptique et magique. On y trouve une vision de l'enfer qui
terrifie les apôtres et une identification des noms magiques
de Dieu, à l'aide desquels on pouvait se faire obéir de la
divinité. Les prières qui sont à la suite sont des conjuralions
contre toutes sortes de maux que l'on peut réciter quand on
connaît les noms magiques de Dieu et de J.-C. L'une d'elles
renferme une légende nouvelle sur Salomon.
Les Règles attribuées à saint Pakhôme forment le VHP fas-
cicule, qui comprend la traduction des trois règlements
monastiques publiés par le regretté Dillmann dans sa chres-
tpmathie, p. 67-69, avec références au texte grec. Ainsi
que le fait remarquer M. Basset dans l'introduction, ces
règles sont , au point de vue de l'histoire de l'esprit humain
et de la civilisation , un monument de la plus haute impor-
tance. C'est le code de l'organisation monastique succédant
en Orient à la vie érémitique. Après avoir donné un aperçu
de la vie du saint , M. Basset examine si Pakhôme est l'au-
teur ou le rédacteur de ces règlements et il conclut que le
premier est peut-être le seul qui puisse lui être attribué.
11 reproduit ensuite les généalogies spirituelles des moines des
couvents abyssins de Takla-Haymânot , de Saint-Eustache et
de Dabra-Libanos qui se rattachent à Pakhôme. Selon l'opi-
366 MARS-AVRIL 1897.
nion la plus vraisemblable, ce dernier serait né en iSb et
mort en 345.
Mais l'ouvrage le plus considérable est celui de M. E. A.
Wallis Budge sur la vie et les exploits d'Alexandre le Grand
d'après les textes éthiopiens du British Muséum et de la Bi-
bliothèque nationale de Paris ( The life and exploits of
Alexander the Great, etc, 2 vol., London, Clay and son»,
1896).
On sait qu'Alexandre le Grand a exercé une sorte de
fascination sur l'esprit des Orientaux , qui lui ont attribué
des légendes de toute provenance ; et pour lui en trouver, ils
n'ont eu qu'à puiser dans le fonds conunun dont ils dis-
posaient. Quelques-unes sont très anciennes et sont même
empruntées à des récits babyloniens; tel est son voyage à
Tile des Bienheureux , qui est imité du voyage de Gilgameà ;
son ascension au ciel sur les ailes d'un aigle est également
une imitation de la légende d'Etana. Ailleurs Alexandre de-
vient un prince chrétien, etc.
Ce sont ces légendes, le plus souvent traduites d'une
autre langue en éthiopien, qu'a réunies M. Budge déjà
connu par ses travaux sur le grand conquérant. Le premier
volume renferme la version éthiopienne du pseudo-Callis-
thènes , l'histoire d'Alexandre d'El-Makin , celles d'Ahu Shaker
et de Joseph ben Gorion , une histoire anonyme de la mort
d'Alexandre, un roman chrétien probablement d'origine
éthiopienne, l'histoire dci hommes bénis qui vécurent au
temps de Jérémie et , en appendice , la traduction éthiopienne
de la prophétie de Daniel sur le royaume d'Alexandre , les
versets 1 et 6 du premier livre des Macchabées et un extrait
de Jean de Madabbar, autrement dit Jean de Nikiou. Cette
collection forme 876 pages de texte; elle est précédée d'une
savante introduction dans laquelle M. Budge étudie l'origine
des légendes qui y sont contenues et montre les transforma-
tions qu'elles ont subies. Trois fac-similés des principaux
manuscrits du British Muséum qui ont fourni les textes y
sont intercalés.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 307
Le second volume contient la traduction de ces textes
(543 pages) avec des notes explicatives. M. Budge y a re-
produit un marbre représentant la tête d'Alexandre , trouvé
à Alexandrie et conservé au British Muséum , et a placé à la
fm un index des passages bibliques cités dans l'ouvrage , ain^i
que des noms propres.
Les textes sont reproduits avec une grande exactitude; la
traduction est bonne ; dans le second volume , M. Budge a
corrigé quelques fautes qui lui avaient échappé dans le pre-
mier. Ils ont été l'un et l'autre imprimés avec un soin remar-
quable.
L'impression de ces deux beaux volumes a été faite aux
frais d'une généreuse Anglaise , Lady Meux , de Theobald's
Park, à qui M. Budge a dédié son ouvrage et à qui les orien-
talistes , et en particulier les éthiopisants , doivent être recon-
naissants, comme à l'auteur, de cette publication.
J. Perruchon.
U ÉPOPÉE BYZANTINE X LA FIN DU x' SIECLE, par M. G. Schluoiber-
ger. Paris, Hachette, 1896, 1 vol. grand in-8*; vi-799 p.
L'auteur de ce livre a conçu un dessein qui , chez un his-
torien moins bien informé , pourrait être considéré comme
téméraire. 11 s'est proposé de porter la lumière dans une
des périodes les moins connues de l'histoire de Byzance,
celle qui va de l'avènement de Nicéphore Phocas au règne
d'isaac Comnène. Le succès qui a accueilli le premier vo-
lume de ce vaste ensemble \ est un sûr garant de la valeur
de celui qui porte à bon droit le titre d'Epopée byzantine.
C'est, en effet, une phase héroïque, sans précédent et sans
lendemain, dans les annales de l'Orient chrétien. Tout y
est d'un intérêt captivant : d'abord le règne belliqueux de
Tzimiscès, tenant tête à la fois au rebelle Bardas et aux
' Un empereur byzantin au x' siècle. Paris, Didot, 1890.
368 MARS- AVRIL 1897.
Russes de Sviatoslas , puis luttant avec des fortunes diverses ,
mais d un cœur toujours intrépide , contre les forces combi-
nées des souverains de Bagdad, de Syrie et d'Egypte. On
assiste ensuite à la longue tragédie qui commence avec Tavè-
nement au trône des deux jeunes fds de Romain II, en 976 ,
sous la dure tutelle de Teunuque Basile, et se poursuit
parmi les ruines et le sang en Asie et en Bulgarie, jusqu'au
traité d'alliance qui , en sauvant Byzance , apporte aux hordes
sauvages de Vladimir les bienfaits de la foi chrétienne. Chose
étrange, ces vingt années marquées par de si graves événe-
ments, étaient une des lacunes les plus regrettables de This-
toire du Bas-Empire : quelques maigres chapitres dans Lebeau
et rien de plus. La nuit ne s'étendait pas seulement sur l'his-
toire extérieure, sur les faits politiques et militaires, eUe
enveloppait aussi toute la vie administrative et sociale de
l'époque.
La tàclie que M. Schlumberger a entreprise exigeait, en
même temps qu'une érudition consommée, un courage et
une persévérance à toute épreuve. Et ce n'était pas tout de
compulser manuscrits , médailles , sceaux , missels hagiogra-
phiques, tout jusqu'aux fades poésies de ce siècle pourtant
si fécond en catastrophes, l'auteur a voulu voir de ses propres
yeux le théâtre de ces luttes sanglantes, et compléter par
une exploration personnelle le témoignage trop souvent in-
complet des monuments écrits et figurés. Il a poussé ses
investigations jusque dans l'Arménie russe et interrogé pa-
tiemment les célèbres ruines d'Ani. Les sources arabes ne
sont pas non plus restées ignorées de lui, et il a puisé de
précieux renseignements dans les Annales de Yahya El-An-
taky, dont le baron Rosen a pubhé un fragment important
en 1 883. De ces matériaux recueillis sans relâche pendant
sept années, à travers des difficultés de tout genre, est sorti
un livre d'un intérêt puissant et qui, destiné avant tout aux
crudits , mérite d'être lu par tout ceux qui ne sont pas indif-
férents au passé de l'humanité. L'auteur a voulu aussi éclairer
riiistoire proprement dite par l'art et l'archéologie. Les
NOUVELLES ET MÉLANGES. 369
illustrations qui enrichissent et souvent expliquent son récit,
lui donnent un attrait de plus. En un mot, ce beau et bon
travail auquel nous regrettons de ne pouvoir consacrer faute
de place qu'une analyse sommaire , est bien digne du savant
académicien pour qui la vie historique, la littérature et l'art
de Byzance n'ont plus de secrets.
B. M.
CONGRÈS INTERNATIONAL DES ORIENTALISTES.
ONZIÈME SESSION. — PARIS, 512 SEPTEMBRE 1897.
La rédaction du Journal asiatique est heureuse de donner
une nouvelle publicité à la circulaire ci-jointe qui vient
d'être adressée aux Orientalistes par la Commission perma-
nente du prochain Congrès.
Monsieur,
J'ai eu l'honneur de vous faire savoir, par une première
circulaire en date du mois de mai 1896, que la onzième
session du Congrès des orientalistes se tiendrait à Paris du
5 au 13 septembre 1897, conformément à la décision prise
à la réunion de Genève.
Je viens aujourd'hui renouveler l'appel qui vous avait été
adressé et vous tenir au courant des démarches qui ont été
faites pour assurer le succès de notre œuvre :
Protecteur, — M. le Président de la République.
Présidents d'honneur. — S. M. Oscar II , roi de Suède et
de Norvège; S. A. R. le prince de Galles; S. A. I. R^ l'ar-
chiduc Renier, ont daigné accepter ce titre.
370 MARSAVRIL 1897.
Membres d'iionnear» — MM. les Ministres des afiaires étran-
gères , de l'instruction publique et des beanx*arts , des colo-
nies, M. le Président du consed municipal de Paris, M. le
Gouverneur général de l'Algérie, M. le Gouverneur général
de rindo-Chine , M. le Résident général de France à Tunis ;
S. E. M. le chevalier de Stuers, envoyé extraordinaire,
ministre plénipotentiaire des Pays-Bas à Paris ; S. E. le gé-
néral Nazare Aga , envoyé extraordinaire , ministre plénipo-
tentiaire de S. M. I. le Schah de Perse à Paris, ont bien
voulu accepter ce titre.
Comité de patronage, — - Un comité de patronage dont
S. A. R. M*' le duc d'Aumale et S. A. M^ le prince Roland
Bonaparte ont bien voulu déjà accepter de faire partie , est
en voie de formation.
Comités. — Des comités de propagande ont déjà été for-
més en Allemagne, Autriche-Hongrie, Etats-Unis d'Amé-
rique , Grande-Bretagne et Irlande , Italie , Belgique , Pays-
Bas, Portugal, Norvège, Suisse.
Adhésions. — Le gouvernement de l'Inde, ainsi que les
gouvernements provinciaux de Nord-Ouest et d'Oudh, de
Bengale , nous ont déjà donné avis officiel de leur intention
de prendre part au Congrès, et plusieurs délégués ont été
désignés. L'Académie royale des sciences , des lettres et des
beaux-arts de Belgique a également désigné un délégué.
Commanications, — Quelques-uns de nos confrères ont
déjà bien voulu nous envoyer le titre des communications
qu'ils se proposent de nous faire; nous serions heureux si
leur exemple pouvait être suivi. Il serait à désirer que nous
eussions dès avant le Congrès une idée générale de ce qui
pourrait remplir les séances.
Sommaires. — Il a été décidé que des sommaires indiquant
NOUVELLES ET MÉLANGES. 371
les progrès des études orientales depuis la réunion du dernier
Congrès seraient rédigés par diverses sections. Nous pouvons
déjà annoncer la rédaction des sommaires suivants :
IP SECTION. Langues et archéologie. — a. Chine et Japon
(MM. Henri Cordier et Maurice Courant ) ; b. Indo-Chine,
Malaisie et Polynésie (MM. E. Aymonier, Henri Cordier et
Pierre Lefèvre-Pontalis. ) .
IIP SECTION. Langues et archéologie musulmanes (M. Casa-
nova).
IV SECTION. Langues et archéologie sémitiques. — a. Ara-
inéen, hébreu, phénicien, éthiopien (M*' Lamy, syriaque;
M. Conti-Rossini , éthiopien; M. l'abbé Chabot , épigraphie ) ;
b. Assyrie (le R. P. Scheil et M. R. Dumont).
V* SECTION. Egypte et langues africaines (MM. René Rasset ,
langues africaines, et Moret, égyptien).
VP SECTION. Orient, Grèce; Relation de l'hellénisme avec
l'Orient. — Ryzance (MM. Psichari et Krunibacher).
VIP SECTION. Ethnographie. Folk-lore de l'Orient (M. F.
Grenard).
Vœux. — M. le professeur Goldziher se propose de sou-
mettre de nouveau le vœu formulé par lui au Congrès de
Genève de 1894, de publier une encyclopédie musulmane
avec le concours d'un comité spécial (IIP section, Langues et
archéologie musulmanes),
La Coiîiniission permanente , suivant la délégation qui lui
a été donnée à Genève , s'est occupée de la revision des sta-
tuts et étudie les moyens d'assurer la continuité de l'œuvre
(lu Congrès international.
Moyens de transport. — MM. les Directeurs des Compa-
gnies des chemins de fer de Paris-Lyon-Méditerranée, du
372 MARS-AVRIL 1897.
Nord, de Paris à Oriéans, de TEst, du Midi, de TÉtat, ont
bien voulu accorder aux membres du G)ngrès une réduction
de 5o p. loo, sur les prix du tarif général de leur réseau,
du 20 août au 30 septembre. Toutefois, sur les lignes de
TEst et du Midi, les billets seront valables du 35 août au
3 5 septembre.
La Compagnie des messageries maritimes accorde une ré-
duction de 3o p. 100 sur les prix nets de leur passage, à
Taller et au retour, abord de leurs pacpiebots (déduction faite
de la nourriture).
La Compagnie de navigation mixte (Toaache) accorde
pour ses lignes d*Âlgérie et du Dahomey une réduction de
5o p. 100 sur les prix d'aller et retour.
La Compagnie générale transatlanticpie accorde dès au-
jourd'hui pour la ligne de New- York la réduction du tarif de
l'Etat, 3o p. 100, pour les traversées d'Algérie en France
5o p. 1 00 , sur les prix d'aller et retour.
De semblables avantages , sans aucun doute , seront accor-
dés aux membres du Congrès par les autres compagnies de
transports.
Nous croyons devoir faire observer aux membres du Con-
grès qu'afin de profiter de ces avantages , ils devront retirer
leur carte en temps utile , et aviser les secrétaires de leur in-
tention d'assister aux séances.
Veuillez agréer. Monsieur, les expressions de ma considé-
ration la plus distinguée.
Le Président,
Charies Schefer,
Membre de l'Institut.
Paris, février 1897.
M. Ernest Leroux a été désigné pour être le trésorier et Téditeur
du Congrès.
Il a été décidé que la cotisation serait fixée a vingt francs ; pour
NOUVELLES ET MÉLANGES. 375
les dames , dix francs ; cette dernière cotisation ne donne pas droit
aux publications du Congrès.
On peut s'adresser également :
Pour l'Allemagne, à M. F. A. Brockhaus, Querstrasse, 16,
Leipzig.
Pour la Grande-Bretagne et l'Irlande» à MM. LuzAC and C°, 46 ,
Great Russell Street , London , W. G.
PROTECTEUR DU CONGRES :
M. LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE.
COMMISSION PERMANENTE.
Président,
M. Charles Sghefer , membre de l'Institut , administrateur
de l'Ecole des langues orientales vivantes, rue de
Lille, 2.
Vice-présidents,
MM. Barbier de Meynard, membre de l'Institut, président
de la Société asiatique, professeur au Collège de
France , boulevard Magenta ,18;
Emile Senart, membre de l'Institut, vice-président de
la Société asiatique , rue Francoîs-I", 1 8.
Secrétaires,
MM. Maspero, membre de l'Institut, professeur au Collège
de France, avenue de l'Observatoire, 24 ;
Henri Cordier , ancien vice-président de la Commis-
374 MARS- AVRIL 1897.
sion centrale de la Société de géographie , professeur
à l'Ecole des langues orientales vivantes , place Vinti-
mille, 3.
Membres.
MM. E. Aymonier, directeur de TEcole coloniale, rue du
Général-Foy, 46;
Auguste Barth , de l'Institut , me du Vieux-Colombier, 6.
Em. GuiMET, directeur du Musée Guimet, place d'Iéna;
Jules Oppert, de l'Institut, professeur au Collège de
France, rue de Sfax, 2;
G. ScHLUMBERGER, dellustitut, aveuue d'Antin, 27;
le marquis de Vogdé, de l'Institut, rue Fabert, 2.
Trésorier et éditeur du Congrès.
M. Ernest Leroux, rue Bonapai-te, 28.
/ t
COMMISSION GENERALE D'ORGANISATION.
PREMIÈRE SECTION.
LANGUES ET ARGHBOLOGIB DES PATS ARYENS.
a. Langues et archéologie de l'Inde :
MM. Barth, Breal, Senart, Vjnson; secrétaire, M. Sylvain LÉvi.
b. Iran :
MM. Carrière, Dieulafoy, Drouin, Bloguet;
secrétaire, M. Meillet.
c. Linguistique :
MM. Breal, Paul Boyer, V. Henry, Ed. Specut;
secrétaire, M. Louis DuVAU.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 375
DEUXIÈME SECTION.
LANGUES ET ARCHEOLOGIE DE L'EXTRÊME-ORIKNT.
a. Chin£ et Japon :
MM. GoRDiER, Devéria, Guimet, de Rosny, Ed. Specht;
secrétaire, M. Ed. Cha vannes.
b. I ndo -Chine , Malaisie et Polynésie :
MM. Aymonier, Bonet, Cordier, Marre;
secrétaire, M. P. LefÈvre-Pontaus.
TROISIÈME SECTION.
LANGUES ET ARCHEOLOGIE MUSULMANES.
MM. Barbier de Meynard, Derenbourg, Houdas, Schefer;
secrétaires , MM. Casanova et P. Ravaisse.
QUATRIÈME SECTION.
LANGUES ET ARCHEOLOGIE SEMITIQUES.
a. Araméen, hébreu., phénicien, éthiopien :
MM. Ph. Berger , Rubens Duval , marquis de Vogué ;
secrétaire, M. Tabbé Chabot.
b. Assyrie :
MM. Heuzey, J. QppERt, Tabbé Quentin, Tudreau-Dangin ;
secrétaire, le R. P. Sgheil.
CINQUIÈME SECTION.
EGYPTE ET LANGUES AFRICAINES.
MM. Gcieysse, le général Hanotead , Lefébure, Loret, Maspero,
Pierret ; secrétaires , MM. René Basset et Moret.
376 MARS-AVRIL 1807.
SIXIÈME SECTION.
ORIENT, GRÈCE. RELATIONS DE L*HELL^NISME AVEC L'ORIENT,
BTZANCE.
MM. D. BoLÉLAs, E. Legrand, G. Sculum berger ;
secrétaires, MM. J. Psichari et Th. Reihagh.
SEPTIÈME SECTION.
ethnographie, FOLK-LORB de L'ORIENT.
MM. le prince Roland Bonaparte, le docteur E.-T. Hamy, Girard
DE RiALLE ; secrétaire, M. F. Grenard.
ERRATUM
À L'ANNEXE AU PROCES - VERBAL DU 8 JANVIER iSgy.
{C(, Journal asiatique , î&nyier-féyTier 1897, p. i48.)
Par suite de ia chute d'un caractère à l'impression , le mot
de droite de l'amulette a été écrit ^\ il faut lire 2.
L abondance des matières nous oblige de remettre au
prochain cahier (mai -juin) la publication des observations
de M. Edouard Specht sur la question des Yui-tchi.
Le gérant :
RUBENS DUVAL.
!•-*.; .
-.^iS
378 MAI-JUIN 1897.
pour les Leao comme pour les Kin, la plus septen-
trionale des cinq capitales. Elle est leur véritable
lieu d'origine; c'est là qu'ils vécurent obscurément
pendant de longs siècles avant de s'élancer dans les
glorieuses mêlées qui devaient les illustrer; là nous
les retrouvons subsistant encore après que i'l)istoire
a cessé de retentir du bruit de leurs exploits. Elle
est le berceau de ces peuples; elle est aussi leur
dernière retraite; elle représente l'habitat primitif
qui détermine leur position sur la carte ethnogra-
phique de l'Asie orientale.
La capitale supérieure des Leao était située dans
la localité appelée aujourd'hui Tchagan soubourgan,
à la source du Tchagan mouren, affluent du Sira
mouren^. La capitale supérieure des Kin devait être
sur les bords de la petite rivière Altchoucou, af-
fluent de droite de la Soungari. Les Leao et les Kin,
de même que les Turcs établis du vn* au ix® siècle
sur le haut Orkhon, demeuraient auprès de cours
d'eau fort minimes; tandis que les cités commer-
ciales se fondent souvent sur la rive ou au confluent
des grands fleuves, on voit que, par une autre loi
de géographie économique , les peuples pasteurs ou
chasseurs se sont fixés de préférence sur le cours
supérieur des rivières , dans les lieux où celles-ci ne
sont encore que des ruisseaux serpentant à travers
les pâturages ou les bois.
^ Toutes les identiûcations qui sont indiquées dans cette intro-
duction se trouveront justifiées dans les notes par lesquelles nous
avons essaye de préciser les itinéraires des voyageurs chinois.
VOYAGEURS CHINOIS. 379
Le haut bassin du Sira-mouren est nettement sé-
paré de ia région située sur la rive droite de la
Soungari supérieure. Les Khitan et les Joutchen
n*ont donc pas eu le même point de départ; les pre-
miers se sont avancés au Sud et au Sud-Est; les
seconds ont marché vers le Sud-Ouest. Cette consi-
dération explique scientifiquement la manière dont
ils se sont succédé. L'histoire des barbares présente
en effet un aspect singulier qui déroute souvent nos
investigations ; comme on ne parle point d eux avant
leurs conquêtes, et comme, d ailleurs, les régions
dont ils s'emparent les uns après les autres sont
parfois les mêmes, il semble que ces tribus se su-
perposent, sans quon sache par quelle mystérieuse
opération elles naissent ainsi tour à tour dans les
mêmes lieux. Mais cette génération spontanée n'est
qu'une apparence, et la réalité est tout autre; les
peuples qui, au moment de leur plus grande ex-
pansion, nous apparaissent comme occupant une
aire identique, sont partis de contrées fort diHé-
rentes; les derniers venus ne sont pas sortis du sol
pour se substituer à leurs prédécesseurs; ce sont
deux flots de sens contraires dont l'un refoule l'autre
et prend sa place.
Dans ce flux et ce reflux d'envahisseurs, le bassin
inférieur de la rivière Leao joua toujours un rôle
historique important. Cette plaine, qui s'étend de-
puis le nord de la province mandchoue de Cheng-
King jusqu'à la mer, n'a jamais été le centre d'un
empire, mais elle est le champ de bataille que se
25.
380 MAI-JUIN 1897.
sont incessamment disputé les armées. Lorsque les
Chinois nont pu s'en rendre maîtres, une brèche
s est ouverte à l'extrémité nord-est de leur frontière;
aucun obstacle naturel ne sépare en efiFet le Tche-U
de la province mandchoue de Cheng-king; la passe
de Chan-hai-koan est une simple ouverture dans la
Grande-Muraille, et rien nest si aisé que de la
franchir. Si la vallée du Leao est la route ordinaire
des invasions dans la Chine du Nord, elle est, d'autre
part, le lieu stratégique dont le possesseur est assuré
de la suprématie en Mandchourie; tant que les
Khitan Toccupèrent, les Joutchen furent immobi-
lisés sur la rive droite de la haute Soungari; mais,
aussitôt que les Joutchen s en furent emparés, la
domination de leurs rivaux s'effondra. Le cours
inférieur de la rivière Leao nous apparaît ainsi
comme la base d'opérations sur laquelle s'appuyèrent
les empires successifs qui, venus du Sud, de l'Est
ou de l'Ouest, régnèrent dans la Mandchourie méri-
dionale et la Chine du Nord.
En profitant des indications que nous fournissent
les voyageurs de l'époque des Song et en les com-
plétant par ce que nous apprennent les chroniqueurs
chinois, il devient possible de reconstituer le tableau
des modifications historiques dont la vallée du Leao
fut le théâtre principal.
Au début de la dynastie T'ang , les Chinois avaient
fait un effort considérable pour étendre leur prestige
en Mandchourie. La campagne dirigée en 645 par
l'empereur T'ai-tsong contre le royaume coréen de
VOYAGEURS CHINOIS. 381
Kao-keoa-li, puis les victoires remportées par Kao-
tsong en 660 sur le Pe-tsi, et en 668 sur le Kao-
1ieoa4i, avaient permis au céleste empire de prendre
pied dans ce qui est aujom'd*hui la province man-
dchoue de Cheng-king, Mais les successeurs de
T'ai'tsong et de Kao-tsong ne surent pas continuer
leur œuvre. Au \nf et au ix* siècle, le royaume de
P'o-hai occupa toute la région comprise entre le
TcJi'ang-pe-chan au Sud et la rivière Leao à l'Ouest;
il avait pris naissance près de Ningouta, sur la ri-
vière Hourka, affluent delà Soungari; nous ignorons
jusqu'où il s'étendait à l'Est et au Nord. A cette
époque, les Turcs Toa-kiae, puis Ouigours, accom-
plissaient dans la Mongolie septentrionale les hauts
faits dont les stèles de Kochotsaïdam et de Kara-
balgassoun nous ont transmis le souvenir. Entre
l'empire turc à l'Est et celui de P*o-hai à l'Ouest,
deux peuplades se trouvaient réduites à l'impuis-
sance parleurs terribles voisins; l'une était celle des
Hi, qui résidait sur les bords de la rivière Inkinni,
affluent du Lohan-pira, et vaguait sur tout le terri-
toire de la préfecture actuelle de TcKeng-té (Jehol)
jusqu'à la Grande-Muraille au Sud; la seconde était
celle des Khitan; rien ne faisait alors prévoir la
grandeur de ses destinées futures; cantonnée dans
la région montagneuse où naissent les petits cours
d'eau qui forment le Sira-mouren, elle était immé-
diatement voisine des Turcs au Nord-Ouest et subis-
sait leurs rudes attaques.
Vers le milieu du ix* siècle cependant, les Oui-
382 MAI-JUIN 18Q7.
gours furent rompus et dispersés; les Kirghiz, qui
les avaient défaits, furent incapables d'établir un
gouvernement stable. Les Khitan en profitèrent;
n étant plus contenus par leurs redoutables antago^
nistes, ils ne tardèrent pas à devenir conquérants à
leur tour. Dans les premières années du x* siècle,
leur chef Apaoki triompha des Hi et se les assimila
si bien, quà partir de cette époque les territoires
des Hi et des Khitan ne sont plus distingués par les
historiens chinois ; poussant plus au Sud encore , il
dépassa la Grande-Muraille et ravagea le Tche-U. Au
Nord-Ouest, il alla jusqu'à Tancienne résidence des
Ouigours sur les bords de TOrkhon et, en Tan gaA,
il y érigea une stèle pour commémorer ses ex-
ploits ^^^. A TEst enfin il se trouva, assez fort pour
(0 Leao che. chap. n, p. 6 v» : ;^^ ^ p| ^ jft o ^ "Éf 0
fl«olf5»:ftooooof ^îSif MiiRrff
'&C^o i^Xêinmm m^ *& * î&o «Le neuvième
mois, au jour pin^ chen, qui était le premier du mois, il (Apaoki)
s'arrêta dans l'ancienne cité des Ouigours (c'est-à-dire à Kara-bal-
gassoun); il y grava une pierre pour commémorer ses exploits. . .
Au jour kia-tse (c'est-à-dire le 29* jour du 9* mois), ii ordonna
par décret de gratter l'ancienne stèle du khagan Bilgâ et d^y com-
mémorer ses exploits en caractères khitan, tou-kiue et chinois. •
Ce texte ne laisse pas d'ailleurs d'être assez singulier : Apaoki élève
une stèle à Kara-balgassoun , et vingt-huit jours après, il grave
une autre inscription en trois langues dans le même lieu; le besoin
de cette seconde pierre commémorative ne se faisait guère sentir;
en outre, au nombre des trois langues dont il se sert, on remarque
le tou-kiue; or il est au moins étrange qu Apaoki se serve en 924
(le l'écriture tou-kiue au lieu de l'écriture ouigoure qui devait l'avoir
supplantée depuis plus d'un siècle et demi; on ne saurait dire que
l'expression c tou-kiue » a ici le sens général de notre mot 1 turc » ,
VOYAGEURS CHINOIS. 383
attaquer le royaume de P*o-hai; il entra en triom-
phateur dans sa capitale , Hou-han-tcKeng ilH ff M ,
près de la ville actuelle de Ningouta, et lorsqu'il
mourut, peu après avoir retraversé la Soungari, il
laissait à son successeur une hégémonie incontestée
sur toutes les tribus qui, naguère, obéissaient les
unes aux Turcs et les autres aux souverains du
P*o-hai.
A vrai dire, la constitution de Tempire khitan
est un fait extraordinaire dans l'histoire. Les bords
de rOrkhon semblent destinés à voir grandir de
puissantes dominations; les khans Toa-kiue, Oui-
gours. Mongols y ont régné tour à tour. De même
la région comprise entre le TcWang-pechan au Sud, la
Hourka à TEst, ia Soungari au Nord et à TOuest, a
donné successivement naissance au P'o-hai, aux Kin
et enfin aux Mandchous. Entre ces deux territoires
car on ne pourrait citer aucun exemple de cette extension de sens ,
et les Chinois ne désignent jamais les Ouigours sous le nom de
Tou-kiue. Enfin les explorations de MM. Yadrintsef» Heikel et
Radlof nous ont fait connaître la fameuse stèle trilingue de Kara-
balgassoun qui était rédigée en ouigour» tou-kiue et chinois et qui
rappelait les hauts faits d'un khan ouigour dans le titre duquel
entre le nom de Bilgâ ; il est bien surprenant qu*à côté de cette stèle
trilingue Apaoki en ait trouvé une autre , érigée aussi en Thonneup
d'un khan appelé Bilgà et qu'il l'ait grattée pour y inscrire ses propres
exj)loits en trois langues , et que cette seconde stèle ait entièrement
disparu tandis que le monument ouigour, plus ancien de deux
siècles, nous a été conservé. Pour ma part, j'ai l'impression qu'il
n'y eut jamais à Kara-balgassoun qu'une seule inscription trilingue
du khagan Bilgà cl que celle inscription est précisément celle que
les savants russes ont récemment exhumée; l'information du Leao
cke me paraît erronée.
384 MAI-JUIN 1897.
privilégiés, un royaume ne pouvait s élever quà la
condition de s'emparer à la fois de lun et de l'autre ;
c'est ce que firent les Khitan dont les armes furent
victorieuses depuis Karabalgassoun à l'Ouest jusqu'à
Ningouta à l'Est. Il serait intéressant de savoir à
quelle race ils appartenaient; sont-ils un avant-poste
des Turcs et des Mongols ou un rameau détaché
des Tongouses ? Leur situation géographique inter-
médiaire entre ces deux groupes de peuples ne four-
nit aucun élément pour résoudre la question; si Ton
possédait quelque spécimen de la langue khitane,
des raisons philologiques pourraient nous détermi-
ner; mais on n'a jusqu'ici retrouvé aucun texte khi-
tan , et les vocabulaires khitan transcrits en chinois
ne suffisent pas à lever tous les doutes; nous sommes
donc obligés de nous rattacher provisoirement à
l'opinion des historiens chinois qui classent les Khi-
tan parmi les Tongouses. Quel que soit cependant
le jugement que porteront plus tard les ethnographes,
il n'en est pas moins certain que, au point de vue
politique, les Khitan avaient des intérêts aussi op-
posés à ceux des Turcs qu'à ceux des habitants de
la Mandchourie ; asservis, au viu* et au ix* siècle,
aux Ouigours , ils furent soumis au xii* siècle par les
Joutchen, et si, entre ces deux périodes, ils eurent
une ère de gloire, ce ne fut que par des prodiges
de valeur qu'ils parvinrent à tenir tête pendant deux
cents ans à leurs ennemis héréditaires tant à l'Orient
qu'à rOccident. ,
Les Kin, qui mirent fin à leur grandeur, étaient
VOYAGEURS CHINOIS. 385
une tribu de race joutchen ; ils habitaient , à Torigine ,
sur les bords de la rivière An-tcKoa-hou dont le
nom s est conservé jusqu'à nos jours sous la forme
légèrement altérée Altchoucou; de ce nom, les Kin
tirèrent celui de leur dynastie, car An-tcKoa en
langue joutchen, et Kin en langue chinoise, signifient
« or ». A quelque distance au Sud de la rivière Al-
tchoucou se trouve Odoli, le berceau du peuple
mandchou ; au Sud-Est est Ningouta , près de laquelle
s'était élevée la capitale du P'o-hai; la géographie
historique confirme donc pleinement Topinion gé-
néralement admise que le P'o-haiy les Kin et enfin
les Mandchous sont des rameaux collatéraux issus
dune même souche. En opposition au triangle
formé par les trois points de Kocho-tsaidam , Kara-
balgassoun et Erdeni-Tchao, qui représente d'une
manière schématique la succession des empires
turcs et mongols, il faut reconnaître, pour les em-
pires de race toungouse , le triangle dont les trois som-
mets sont Ningouta, Altchoucou et Odoli.
Au commencement du xn^ siècle, un chef jou-
tchen, Akouta, se révolta contre la tyrannie des
Khitan; les circonstances étaient propices: il fut
vainqueur. Mais, afin de remporter son triomphe,
il avait dû demander l'appui des Chinois; pour les
payer de leur aide, il leur rendit Péking et le terri-
toire avoisinant ; en i 1 2 5 , au moment où Hia K'ang-
tsong fut envoyé par l'empereur de la dynastie Song
pour féliciter le successeur d' Akouta de son accession
au trône , la frontière des Kin était à 1 o fe à l'est de
386 MAI-JUIN 1897.
la ville de Han-tcKeng, dans le nord-est du Tche4L
Les Chinois cependant ne gagnèrent pas au change :
à peine Tambassadeur Hiu Kang-tsong était -il de
retour dans sa patrie, que les Kin envahissaient le
territoire des Sang : ils ne s'arrêtèrent pas à la sous-
préfecture de Yong-tch'eng f au sud de Péking, qui
avait marqué l'extrémité méridionale de l'empire
khitan, mais ils s'étendirent fort au delà , traversèrent
même la rivière Hoai, et ce fut la préfecture secon-
daire de Se fH H\y dans la province de Ngan-hoei,
qui devint le terme de leurs possessions dans le Sud.
Quand nous lisons les récits des chroniqueurs
chinois relatifs aux Leao et aux Km, les connaissances
géographiques nous font souvent défaut pour les bien
comprendre; les relations des voyageurs nous appor-
tent les témoignages de témoins oculaires qui préci-
sent la situation des lieux où se passèrent les événe-
ments dont l'histoire a conservé le souvenir. Elles
nous permettent de retrouver le point de départ,
puis de délimiter exactement l'expansion ultérieure
de ces grands mouvements de peuples qui , du x* au
xn* siècle de notre ère , bouleversèrent la Chine du
Nord.
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE.
Les ouvrages le plus souvent cités dans ce travail sont
les solvants :
1 ** Les* historiens canoniques (Kieou ou tai che. Ou tai che,
Leao che, Kin che, Song chou) sont tous cités d'après Tédition
des vingt-quatre historiens publiée en 1 888 à Chang-hai par la
librairie du T'ou chou tsi tch'eng B ^ft ||| j£ ^ft j^ ;
VOYAGEURS CHINOIS. 387
2" Le K'in ting Man-tcheou yuen lieoa k'ao ^ ^ f^ ^
ÎS àjfr :^ ou Recherches sur l'origine et la propagation des
Mandchous. Cet ouvrage a été publié en 1778 sur Tordre de
l'empereur K'ien-long. L'édition à laquelle je me réfère est
une réimpression lithographique faite à Hang-tcheoa j^ J^
en 1893.
3** Le Cheng-king t'ong tche ^ 7^ jj ^ 1 ou description
générale de la province mandchoue de Cheng-king; édition
de 1736, en quarante-huit livres. Je regrette de n'avoir pas
eu à ma disposition l'édition plus complète en cent vingt
livres qtii fut publiée en 1779. (Cf. Wylie, Notes on Chinese
Uterature, p. 36);
4° Le Tch'eng té fou tche ^ ^ f^ îS » ou description de
la préfecture de Tch'eng-té (Jehol); publié en 1820;
5° Le Choen-t'ien fou tche JB 5c -flï îè » description de
la préfecture de Choen-t'ien (Péking); publié en 1886. Cet
ouvrage considérable est un des plus remarquables entre
ceux que la science géographique moderne a produits en
Chine ;
6° Le Tch'oen ming mong yu ^ou ^ Q^ ^ ^ ^ , des-
cription de Péking publiée au XYii" siècle par Suen Tch'eng-
tse ^ ^ jf^. Réimpression faite à Canton en i883;
7° Le San tch'ao pei mong hoei pien^ ^ ^ 9S "^ IB^
ou Recueil de documents sur les l'elations diplomatiques avec le
Nord pendant trois règnes. Cet ouvrage n'ayant été signalé
jusqu'ici par aucun auteur européen, je crois utile de lui
consacrer quelques lignes. Le San tch'ao pei mong hoei pien
est, comme son titre l'indique, un recueil de documents
concernant les relations de la dynastie Song avec les Kin
sous les règnes successifs des trois empereurs Hoei-tsong,
K*in-tsong et Kao-tsong; il est divisé en deux cent-cinquante
chapitres répartis en trois sections^ la première traite en
vingt-cinq chapitres des événements qui se passèrent depuis
la septième année tcheng-ho (1117) juscju'à la fin de la pé-
388 MAI-JUIN 1897.
rïoàe s iuen-ho (iiig-iisS); la seconde, en soixante-quinze
chapitres, est consacrée à la période ising-h'ang (1126); la
dernière , en cent cinquante chapitres , va de la période kien-
yen (ii37-ii3o)àla trente et unième année chao-hing (1161).
L*auteur de ce livre est un certain Sin Mong-sin '^ ^ ^ ;
son appeUatiori était Chang-lao ]^ ^, Né en 11 24- dans la
préfecture de Lin-kiang gg ^ , û lut reçu docteur en Tan-
née 11 54; il mourut en i2o5, âgé de 82 ans, à la manière
de compter chinoise. On trouvera sa biographie dans le
quatre cent trente-huitième chapitre de Thistoire des Son g.
L'ouvrage de Siu Mong-sin, composé tout entier de docu-
ments originaux que l'auteur avait pu prendre dans les ar-
chives de son temps , est de première importance pour l'his-
toire des Kin; on y trouve une foide de renseignements
précieux qu'on chercherait vainement ailleurs. L'édition dont
je me suis servi est datée de l'année 1878, et est imprimée
en caractères mobiles ;
8° Le K'i-tan kouo tche & j^ ^ '^t ou Mémoire sur le
myaume des Khitan, fut composé à l'époque des Song par
Ye Long-li 5^ |^ !§ (appellation Yu-lin ^ /^)i qui était
originaire de la préfecture de Kia-hing ^ ^ , dans la pro-
vince de Tche-kiang , et fut reçu docteur en 1247. Cet ou-
vrage contient une carte du pays des Khitan, qui est un
curieux spécimen de la cartographie chinoise dans la pre-
mière moitié du xiii' siècle ;
9" Le Ta kin kouo tche ;^ ^ U J^i ou Mémoire sur le
royaume des grands Kin, fut écrit à l'époque des Song par
Yu-wen Meou-tcliao ^ 5^ JBï D3 î ^® personnage était un
joutchen qui avait fait sa soumission à la Chine; il présenta
son livre à l'empereur en 12 34;
10° L'atlas de la Chine publié à Shanghaï en 1889, sous
le titre de Hoang tch'ao tche cheng ti yu ts'iuen t'ou ^ ]|{|
El W m :P^ ^ 3 ' ^^^ ^^^ réduction commode à manier
de ia grande carte de Chine publiée en i863, en forme de
volume, sous le titre de Hoang tch'ao tchong wai i t'ong yu
VOYAGEURS CHINOIS. 389
t'ou ^^ fp iH^ ^^ ^ ^'^ ïïiais les régions extérieures
à la Chine propre sont incomplètes dans Tatlas de Shang-
haï ; c'est ainsi que pour toute la M andchourie , on ne trou-
vera que la seule province de Cheng-king, Cette carte est
d'ailleurs détaillée et donne souvent des indications fort utiles
pour les localités ; mais elle est construite d'après la méthode
chinoise et les fleuves et les montagnes y sont représentés
d'une manière très fantaisiste. Je désigne cette carte sous le
nom de Carte chinoise A ;
1 1 ** La carte de la frontière russo-chinoise tp 4^ ^ SI
^ ^, en 35 feuilles, publiée en 1890 par le ministre
de Chine en Russie , Hong Kiun fit |^ , est peut-être ce que
les Chinois ont jamais produit de plus parfait en carto-
graphie ; cette carte fut dressée en 1 884 , lors de la délimita-
tion des frontières entre la Chine et la Russie; c'est ce qui
explique sa très grande exactitude ; elle est construite d'après
les procédés européens. Les routes y sont marquées, et cette
particularité , que je n'ai relevée dans aucune autre cai'te chi-
noise , m'a été d'un grand secours ; les voies de communication
n'ont en efiet guère changé au cours des siècles , et les itiné-
raires des voyageurs de l'époque des Song coïncident souvent
avec les chemins qu'on suivrait aujourd'hui encore pour se
rendre dans les mêmes lieux. Je désigne cette carte sous le
nom de Carte chinoise B. Le croquis annexé au présent tra-
vail est fondé sur elle ;
12° La carie de la partie du 7cke-/i située en dehors de
la Grande - Muraille jj| ^ ffi ^ ^ H ^ ^*^ publiée à
Tien-ts'in en 1891 par le journal le Che pao f& ^, pour
suivre les opérations militaires lors de la révolte qui éclata
en cette année dans les sous-préfecturés de ii/ert-te^ an^ ^ â
et de Tch'ao-yang ^ [^ . Cette carte paraît très exacte; je
la désigne sous le nom de Carte chinoise C.
390 MAI-JUIN 1897.
PREMIERE PARTIE.
VOYAGEURS CHEZ LES KHITAN.
I
RELATION DE HOU KUO.
Les pérégrinations de Hoa Kiao |^Q fj^ sont intimement
liées à des événements historiques qu'il importe de rappeler
pour montrer dans quelles circonstances particulières se
trouva ce voyageur.
Le fondateur de l'empire Khitan , Apaoki F^ '^ IH avait
eu deux fils de sa femme , l'impératrice Chou-la jljt ^ ; run
s'appelait Tou-yu ^ ^ ; le second fut l'empereur Té-koang
(927-947). L'empereur Té-koajig continua les glorieuses con-
quêtes de son père, et, en 946, il s'empara de la ville de
P'ien fjv (aujourd'hui K'ai-fong fou) qui était la capitale de
la petite dynastie chinoise des Tsin § ; il y laissa un de ses
officiers nommé Siao Han ^ ^ . L'année suivante , il mourait
à Cha-hou-Un tSl^^i localité située au nord-ouest de la
sous-préfecture de Loan - tclieng ^ ^ ( dans la préfecture de
Tclieng - ting , province de Tche-li ). Des troubles éclatèrent aus-
sitôt chez les Khitan ; le neveu de Té-koang, Ou-yu % |^ 1 fils
de Toa-yu, s'empara da pouvoir; mais il eut à lutter contre
sa grand-mère , rimpémtrice Chou-îu, qui aurait voulu que le
trône revînt au fils de Té-koang, Dans ces conjonctures , Siao
Han abandonna le poste qui lui avait été confié pour aller
embrasser le parti de Ou-yu; il emmena à sa suite un Chi-
nois nommé Hou Kiao, qui nous a laissé le récit de ses
aventures. Hou Kiao assista à la bataille que hvrèrent Ou-yu
et Siao Han à l'impératrice Chou-lu sur les bords du Sira-
VOYAGEURS CHINOIS. 391
mouren ; après leur victoire , il les accompagna à la capitsJe
supérieure des Khitan; puis il assista aux funérailles solen-
nelles que le nouvel empereur, Ou-ya, célébra en Thonneur
de son prédécesseur, dont le corps avait été rapporté de
Chine après qu'on eût vidé son ventre et qu'on l'eût
rempli de sel, ce qui lit dire aux Chinois, heureux de se
venger de leurs ennemis par un sarcasme , que les Khitan se
chargeaient de conserves de viande d'empereur 'îj? |G»- En
9^9, le protecteur de Hou Kiao, Siao Han, fut inculpé de
haute trahison et mis à mort ; tous ceux qui étaient attachés
à sa personne s'enfuirent vers l'Est pour se cacher dans le
pays qui était l'apanage de leur maître ; c'est là que Hou Kiao
vécut pendant cinq ans dans une sorte de demi-servitude.
11 fmit cependant par s'échapper et par rentrer en Chine.
Son séjour chez les barbares avait duré de l'année g47 à
l'année 953.
11 est difficile de suivre sur la carte les voyages de Hou
Kiao; comme il accompagnait une armée en campagne, il fai-
sait avec elle les marches et les contre-marches qu'exigeait la
stratégie et il ne se rendit point en ligne droite à la capitale
supérieure des Leao; on peut cependant, en supposant ac-
quises les indications que nous fourniront d'autres voya-
geurs, déterminer avec quelque exactitude la route qu'il
suivit. Nous indiquerons dans nos notes les points de son iti-
néraire qui se laissent identifier.
La relation de Hou Kiao ( fg /^ ÎB ou j^fl (jf |g ft |£ )
est insérée dans la seconde section du Supplément sur les
barbares des quatre points cardinaux P9 ^ PiJ ^i section
qui forme le 7 3* chapitre de V Histoire des cinq dynasties 5
fij ^ de Ngeou Yang-sieou Ht ^ i^ (1017-1072). C'est là
que Ma Toan-lin a copié cette relation qu'il a introduite dans
le 345" chapitre du Wen hien l'ong k'ao. Ce même texte se
retrouve encore dans le 2 4* chapitre du K'i-tan kouo tche ^
:^ S îè • Noti'e traduction est faite sur le texte de V Histoire
des cinq dynasties qui est le plus ancien des trois.
Cette relation et les deux suivantes ont été signalées,
392 MAI-JUIN 1897.
d'après le te\te du Wen hicn t'ong k'ao, par M. E.-H. Parker,
dans son ouvrage intitulé : A Thousand years of the Tartars
(Shanghaï, 1896, p. 3io-3i3 et p. 339-34 1).
TEXTE DE LA RELATION.
Auparavant, lorsque Siao Han^ (îHlt) apprit
que Té-koang^ (fê ^) était mort, il était retourné
dans le Nord. Un certain Hou Kiao (|!SfBfê)» sous-
préfet de Uo-yang^ (^PIW)^ dans Tarrondissement
de Tong (Ir|), était secrétaire de [Siao) Han; il lac-
compagna chez les Ki-tan. Cependant la femme de
[Siao) Han, dans un accès de jalousie, dénonça
[Siao) Han comme ayant projeté de se révolter;
[Siao) Han fut tué et [Hou) Kiao n eut plus aucun
appui. Il resta sept ans chez les barbares. En la troi-
sième année koang choen (gôS p. G.) de (la dynastie)
Tcheou, il s'échappa et revint dans le royaume du
milieu. H put raconter d'une manière abrégée ce
qu'il avait vu en ces termes :
^ Sur Siao Han, cf. K'i-tan kouo tcke, chap. 17; Leao che,
chup. 1 13; Kieou ou tai che, chap. 98. Siao Han était fils d^un cer-
tain A-pa P^ £j , dont la sœur cadette fut la fameuse^mpératrice
Ckou-lu Jjt -^ , femme d'A-pao-ki Jf^ ^ jj^ , mère de Tou-yu
^ j^ et de l'empereur Té-koang (cf. la note suivante). D'après le
Leao che, Siao Han épousa, en 948, A-poa-li JM ^ ^, sœur de
l'empereur Ou-yu. Peu après, il fut impliqué dans un complot
de haute trahison et mis à mort (949].
* Té-koang, second lils dA-pao-ki, reçut le nom de temple de
Tai'Uong 3;^ ^ ; il régna de 927 à 947.
^ Aujourd'hui, sous -prélecture de Ho-yang, jjréfeclure de Tong-
tcheou , province de Chen-si,
VOYAGEURS CHINOIS. 393
A partir de Tarrondissement de Yeoa ^ ( ^ ji\),on
se dirigea vers le Nord-Ouest et on entra dans la
passe de Kiii-yong^ [^ ^ ^). Le lendemain, en al-
lant toujours vers le Nord-Ouest, on entra dans la
passe de la Porte de pierre ( ?f P^ BS); le chemin est
resserré entre des parois escarpées ; là , un seul homme
peut tenir tête à cent ; ce lieu est le point stratégique
où le Royaume du Milieu met obstacle aux Ki-tan,
Trois jours après, on arriva à l'arrondissement
de K'O'han ^ ( rT ff ) ; du côté du Sud , on voit au
loin le Ou-t'ai chan^ ( jE S lÙ ) • ^^ pic le plus élevé
de cette montagne, c'est la Terrasse [t'ai) de TEst.
* L'arrondissement de ïeou n'est autre que Yen king SE }è , la
capitale méridionale des K'i-tan. On verra plus loin (p. 4i5, n. A)
que la cité khitane était au sud-ouest de la ville actuelle de Péking,
^ La fameuse passe de Kiu-yong commence à Nan-k'eou ^ p ,
au nord-ouest de la préfecture secondaire de Tch'ang-p'ing S 2ji ,
province de Tche-ll. Elle est connue sous ce nom dès l'époque des
Ts'in et des Han et on la trouve mentionnée par Lii Pou-wei et
Hoai-nan tse (cf. Se-nia Ts'ien, trad. fr. , t. II, p. 38, n. i).
^ La sous-préfecture de K'o-kan dépendait, sous les Leao, de
l'arrondissement de Fong-cheng ^ ^ , dans la circonscription de la
capitale occidentale "g" j^ j^. Elle correspond à la sous-préfecture
actuelle de Hoailai ^^ ^ , préfecture de Sinen-hoa, province de
Tclie-li.
* Le commentaire du T'ong kien kang mou (chap. L, p. i3 v°,
5* année hoei-tch'ang) cite ce passage de la relation de Hou Kiao,ei
dit qu'on distinguait le ^ ^ ^ ou Ou-t'ai de l'Est, et le "gj ^
^ ou Ou-t'ai de l'Ouest. Ces deux localités étaient distantes l'une
de l'autre de plus de 200 //. La région du Ou-t'ai ckan a donné son
nom à la sous-préfecture de Ou-t'ai, préfecture secondaire de Tai
*^ , province de Ckan-si, Elle fut célèbre, dès l'époque des T*ang,
par les importants couvents qui s'y trouvaient et qui y ont subsisté
IX. 26
IWPaTVIlBIR KATIOXALC.
394 MAI-JUIN 1897.
Trois jours après, on arriva à Tarrondissement
de Sin-ou [jI^ ^ j^), En tnarchant pendant cin-
([uante li du côté du Nord-Ouest, on trouve la mon-
tagne Ki-ming ^ ( il 1^ |lj ) ; on dit que , lorsque
(l'empereur) Tai-tsong (>(ç^ ^ 627-6/19 p. C), de
(la dynastie) Tang, fit son expédition militaire dans
le Nord, il entendit là chanter un coq et c'est pour-
quoi il donna ce nom à la montagne.
Le lendemain , on entra dans la passe de Yong-ting
{^ &M)^ q^ n'est autre que la passe Kou (fit ffl)
de l'époque des Tang.
Quatre jours après, on atteignit l'arrondissement
de Koei-hoa'' [m it 'My
Trois jours après, on monta sur le Tien-Ung^
( 5c ^ ) ; cette chaîne de montagnes se déroule en
jusqu'à nos jours. Cf. Edkins, Religion in Cliina, A joumey to fVu-
taishan in 1872, et Pokotilof : Ou-tai, son passé et son présent (en
russe), compte rendu d'un voyage exécuté en mai 1889, Saint-Péters-
bourg, Impr. de TAcad. imp. des sciences, 1893, i5a pages. Le
travail de Pokotilof a été analysé en allemand par Immanuel , dans
Petennanns MittJieilwKjen, iS^^ ^ Literaturbericlit, p. io3-io^.
^ La montagne Ki-ming, c'est-à-dire du cbant du coq, est' mar-
quée sur les cartes chinoises à l'est de Siaen-koa/ou.
^ Koei-hoa correspond à la cité préfectorale de Sinen-hoa ^ ^ ,
province de Tcke-li. A partir de cette localité jusqu'au moment où
Hou Kiao se trouve à I-h'oen, c'est-à-dire sur le territoire des
Oniouts (cf. p. 397, n. 1), il devient impossible de suivre l'itinéraire
du voyageur : il est probable que Hou Kiao a pris la grande route qui
mène de Kalgan à Dolon-nor, et qu'après Dolon-nor il s'est dirigé
vers le Nord-Est, de manière à se trouver au Sud du Sira-mouren.
* Le Tch'cng té fou tche (chap. \vr, p. 7 r") suppose que les
montagnes appelées ici T'ien-Ung sont au nord de la passe de Tou-
cjie k'eou ^ ^ P (au nord de la sous-préfecture de Tck'e-tch'eng
35> ^ » préfecture de Sinen^-hoa, province de Tche-li),
VOYAGEURS CHINOIS. 395
sinuosités continues de TEst à TOuest; il y a un
chemin qui va vers le Nord et qui descend ; de tous
côtés il fait sombre; des nuages jaunes et des herbes
blanches s'étendent à perte de vue. Les Ki-taa dirent
à [Hou) Kiao : « C'est là la montagne où vous dites
adieu à votre patrie; vous pouvez jeter encore un
regard vers le Sud avant d'en être séparé pour tou-
jours. » Ses compagnons de route lurent tous saisis
de tristesse et pleurèrent; ils passèrent ensuite par
des alternatives de désespoir et de réconfort.
En marchant encore pendant trois ou quatre jours ,
on arriva à Hei-ya-lin ( M |^ ;^ ) ; ce n'était alors
que le septième mois, et le froid était plus rigoureux
qu'au fort de l'hiver.
Le lendemain, on entra dans la vallée Sie (^);
cette vallée est longue de cinquante li; ce ne sont
que hautes parois de rocher et gorges abruptes; en
levant la tête on ne voit pas le soleil, et le froid y
est encore plus intense. Quand on est sorti de cette
vallée, on trouve la plaine, et la température se
radoucit un peu.
A deux jours de là on traversa la rivière Hoang
{\È :^c)^ puis, le jour suivant, on traversa la rivière
* Le Sira-mouren , dont le nom signilie « rivière jaune » en mongol ,
est appelé en chinois «rivière Hoangn^ ce qni a le même sens. De
même , la rivière Hei ou Rivière Noire est le Kara-mouren des Mongols
(le Tchagan mouren de la carte annexée à ce travail; sur celte diffé-
rence de nom, cf. p. 432, n. i). Dans la relation de Fou Tcheng
26.
396 MAI-JUIN J897.
Deux jours après, on arriva à la localité appelée
Tang tch'eng tien {?^ jjJÎS); 1^ climat y est très
doux; quand les K'i-tan souffi'ent de grands froids,
ils viennent se réchauffer là. Les sources y sont pures
et fraîches; les herbes y sont souples comme une
épaisse fourrure; on peut en faire des litières pour
se coucher dessus; il se trouve là beaucoup de fleurs
étranges; nous n'en mentionnerons que deux espèces;
lune s appelle « Tor sec» (j^ 4^); elle esl grande
comme la paume de la main; sa couleur dorée
éclaire la vue; lautre s'appelle «le sac bleu» (^
|[); elle est comme la lampe d'or^ (4^ S) ^"
Royaume du Milieu; sa couleur est d'un bleu fort
agréable.
Deux jours après, on arriva à larrondissement
(cf. plus loin, p. 432), nous constatons que cet ambassadeui' tra-
versa le Sira-mouren , et, cinquante /i plus loin, le Kara-mouren;
cela s'accorderait bien avec ce que dit ici Hou. Kiao , qu'il traversa le
Kara-mouren un jour après le Sira-mouren. D'autre part, cependant,
la relation de Fou Tcheng nous apprend que la capitale supérieure
(cf. p. 434» n. 1) était à 160 li (soit à deux ou trois jours de
marche) au delà du passage de la Rivière Noire; or Hou Kiao
n'arrive à la capitale supérieure que neuf jours après avoir firanchi
le Kara-mouren; mais Hou Kiao, comme nous l'avons fait remar-
quer, accompagnait une armée en campagne; aussi ne va-t-il point
tout droit à la capitale supérieure; quatre jours après qu'il a traversé
le Sira-mouren et le Kara-mouren , et quand nous nous attendrions à
le trouver au nord de ces rivières , il est au contraire dans rarron-
dissement de I-k'oen, c'est-à-dire au sud du Sira-mouren (cf. p. 397,
n. 1). Puis il revient sur ses pas, assiste à la bataille qui se livre
sur les bords du Sira-mouren, le traverse pom* la seconde fois, et,
trois jours après, atteint la capitale supérieure.
^ Aucune de ces plantes n'est mentionnée dans les ouvrages de
M. Bretschneider, sur la botanique chinoise.
VOYAGEURS CHINOIS. 397
de I-k'oen^ (ISi^ ^tl)^ ^" traversa la rivière Che-
hiancj ^ (U ^ ^iï)- Depuis larrondissement de Yeoa ^
((È) jusqu'ici, il ny a pas de bornes pour marquer
les li\ et Ton ne peut savoir si Ton se dirige vers le
Nord ou vers le Sud.
Deux jours après, on arriva à TcKe-yai [^ ^)-
[Siao) Han et Ou-ya (% -gjj) s'étant rejoints, ils attei-
gnirent alors (rimpératrice douairière) Choa-la (jjjt
^) et lui livrèrent bataille auprès du Cha-ho (3^ f^) ;
les troupes de Chou-l^i furent battues et s'enfuirent;
vers le Nord; Oa-ya les poursuivit jusqu'au passage
de Toa-chou ^ ( ^ ^^ SE ) î ^^ interna alors Chou-la à
la montagne P'oa-ma^ (SI ^^ |lj)-
^ L'arrondissement de I-k'oen correspondait, dit le dictionnaire
de Li Tchao-lo, au territoire des Mongols Oniouts S^ ^ ^, Les
Oniouts sont cantonnés entre le Sira-mouren au nord, la rivière
Lokan au sud-est et la rivière Inkinni ^ ^ au sud.
* C'est-à-dire la «rivière du musc».
^ C'est-à-dire depuis Péking.
* Ces bornes sont analogues à nos bornes kilométriques.
* Le lieu où les soldats de l'impératrice douairière et ceux de
Ou-ju se tinrent en écliec est appelé le passage Heng sur la rivière
Hoang, ou Sira-mouren f^ f^T ^ ^ * P^*" ^® ^^^® ^^^ (cbap. v,
p. ir'; chap. Lx\î, p. 2 r"*; chap. cxiii, p. 1 r*). Le Oo tai che
(cbap. Lxxiii, p. 1 v") dit que l'endroit de la rencontre s'appelait
le « pont de pierre » ^ ij^ ; cette afTîrmation de Ngeou Yang-sieou est
répétée par le T'ong hien hang mou (cbap. Lvni, p. 6 v") et le Tong
kien tsi lan (cbap. Lxix, p. 42 v"). Le pont de pierre se trouvait sur
le Sira-mouren, comme nous l'apprenons par la relation de Fou
Tcheng (cf. p. 432 , n. 1); nous pouvons donc admettre l'identité
des deux localités appelées le « passage Hengit et le «pont de pierre».
D'autre part , dans la relation de Fou Tcheng , il est dit que la capi-
tale supérieure est à 210 li au delà du pont de pierre; Hou Kiao
nous apprend , de son côté , qu'il mit trois jours pour aller du pas-
sage de Toa-chou à la capitale supérieure; les deux évaluations con-
398 MAI-JUIN 1897.
A trois jours de là, on arriva à la capitale supé-
rieure ( Ji ]§c) q^î ®st ce quon appelle la Tour de
rOuest [Si-leou IS ^) K
cordent assez exactement; Ton-chou doit donc avoir été une localité
située sur le Sira-mouren, non loin du pont de pierre (ou du passage
Hen^) où eut lieu la rencontre de l'empereur et de l'impératrice douai-
rière. Le pont de pierre lui-même devait , comme nous le verrons
dans la relation de Fou Tcheng (cf. p. 432 , n. i) , traverser le Sira-
mouren au Sud du point où est marqué le centre de la borde de
Parim sur la première feuille de la Tartarie chinoise dans le tome IV
de Du Halde. — ® D'après le Leao che (chap. Lxxi, p. 2 r") et le
Ou lai che (chap. Lxxiu, p. i v'), l'impératrice Chou-lu fut trans-
férée à Tsou tcheou jjjj j^ , où se trouvait la tombe de son mari »
A-pao-ki. Cf. p. 433, n. 3.
^ Les souverains khitans avaient élevé des constructions à étages
( SI ^eou) dans quatre localités. Voici ce que dit à ce sujet Njjeou
Yang-sieou dans l'histoire des cinq dynasties (chap. Lxxn, p. 2 r"
et v°) : « (A-paO'ki) fit du lieu de sa résidence la capitale supérieure;
il éleva une construction à étages dans cette région et le surnom en
fut Si leou (la construction à étages d'Occident); en outre» à mille H
à l'est de ce lieu, il éleva le Tong leou (la construction à étages
d'Orient); à trois cents li au nord, il éleva le Pei leou (la construc-
tion à étages du Nord); sur la montagne Mou-ye, au sud, il éleva
le San leou (construction à étages du Sud). Il parcourait en chassant
le territoire compris entre les quatre leou. » VX A ffj ^ ^ h
«o4tHWSjËflî«olt/t:limfellf«oâ
De ces quatre localités, il en est une dont on peut déterminer
l'emplacement avec une exactitude rigoureuse; c'est le NoJileou, qui
était au confluent du Sira-mouren et de la rivière Lohan. (Voir, plus
loin, la relation de Sony Iloan p. 44o, n. i.) Le Si leou est son-
vent assimilé , comme nous le voyons par la relation môme de Hou
Kiao, à la capitale supérieure. A parier exactement, cependant, la
construction à étages ne se trouvait pas dans la capitale supérieure
o.Ue-méme, mais dans Tarrondissemeut de Tsou jjj|[ jM (cf. Leao
che, chap. xxxvii, p. 3 r°) , qui était à une quarantaine de li au sud-
VOYAGEURS CHINOIS. 399
A Si'leoa ^ il y a des maisons bâties et des mar-
chés; pour les échanges commerciaux, il ny a pas
de monnaie et on se sert de toile.
On y trouve des artisans pour les manufactures
de tissus de soie, des fonctionnaires, des lettrés, des
docteurs en sciences occultes, des écoles, des jeux
athlétiques, des confucianistes , des religieux et des
religieuses bouddhistes , des taoïstes ; ce son t tous des
gens du Royaume du Milieu; ils viennent pour la
plupart (des arrondissements) de Ping (^), Fen
{^),Yeou{}g^)etKi{m)''
A partir delà capitale supérieure , en se dirigeant
vers l'Est, on arriva au bout de quarante lik la bar-
rière de Tchen-tchoa^ (flt ^ lH ); c'est là que pour la
première fois nous mangeâmes des légumes.
ouest de la capitale. Pour ce qui est de l'emplacement de la capitale
supérieure et de Tson tcheou, cf., plus loin, p. 433, n. 3 et p. /i3/i,
n, 1. Le Toncj leou est identifié par le Leao che (cbap. xxxvn,
p. 5 r°) avec l'arrondissement de Long-koa J| ^ jM»
Les quatre leou étaient tous compris dans la circonscription de
la capitale supérieure J^ ^ ^. Il ne faut pas les confondre avec
les diverses cîipitales khitanes.
' A partir d'ici jusqu'à la fin du paragraphe, ce passage de ia
relation de Hou Kiao est cité dans le Leao che (cbap. xxxvii, p. 3 r").
^ Fen correspond à la sous-préfecture de Fen-yang ^ [^ préfec-
ture de Fcn-tclieon, province de Ckan-si. — Yeou était au sud-
ouest et dans le voisinage immédiat de Péking. — A"! est aujourd'hui
ia préfecture secondaire de Ai, à l'est de Péking. — Pour ce qui
est de l'arrondissement de Ping, le dictionnaire de géographie his-
torique de Li Tchao-lo se borne à en signaler l'existence au temps
des cinq dynasties, mais ne l'indique pas.
^ Tchen-tclion (la vraie perie) paraît être la transcription d*un
mot turc. M. Devéria a retrouvé ces deux mots dans le titre d'un
khan do la tribu Sie-yen-i'o (cf. Insciiptions de /'Orjfcon, p. XXXVT,
400 MAI-JUIN 1897.
Le lendemain , nous marchâmes vers l'Est; la con-
figuration du sol s élève graduellement; vers TOuest
on voit de loin une plaine; les forêts de pins y sont
fort épaisses. Après quelques dizaines de &*, nous
entrâmes dans la vallée de P'ing ^ ( ^ jlj ). Il s y trouve
beaucoup d'herbes et d'arbres. Nous mangeâmes là
pour la première fois des melons; on raconte que les
KUtan en trouvèrent la graine lorsqu'ils eurent battu
les Ouigours (iJël ^)\ ils les sèment en mettant du
fumier de vache et en les recouvrant avec des nattes;
(ces melons) sont grands comme les courges d'hiver
dans le Royaume du Milieu et ils sont doux au goût.
En allant encore plus à l'Est , nous arrivâmes à
Nido-t'an ( 8 f^ ). On rencontre là pour la première
fois des saules; les plantes aquatiques y sont floris-
santes et belles ; la plus belle est la plante Si-ki ( ,i* lH) ,
dont les tiges sont si grosses que , quand un cheval
en a mangé dix , il est rassasié.
Après avoir passé Niao-t*an ( 8 ij ) , nous entrons
dans de grandes montagnes dont nous sortons après
une dizaine de jours de marche; nous traversons
une grande forêt longue de deux ou trois U; elle est
tout entière composée d'ormeaux de l'espèce on-i^
n. 17). Peut-être Tchen-ichou est-il en même temps une transcrip-
tion et une traduction ; nous devrions alors y voir, comme Ta sup-
posé M. Thomsen [Inscriptions de l'Orkon déchiffrées ^ p. i59,n.49)t
le mot turc jincâ qui signifie « perie ».
' 2|i J|| est la leçon du Ou toi che et de Ma Toan-lin, Le JCi^tan
kouo tcke écrit 2ji jJff^ ,
* Cf. Bretschneider, Botanicon Sinicnm, ap. Journal of the China
Branch of the Rojal Asiatic Society, N. S. , vol. XXV, p. 116, n* 263.
VOYAGEURS CHINOIS. 401
(^ H) dont les branches et les feuilles ont des pi-
quants comme des barbes de flèche ; ce sol est sans
herbes. Oa-ya (7C St) dressa alors sa tente en ce lieu;
il convoqua les hommes des diverses tribus et fit les
funérailles de Té-koang (^ 3fc)^-
A partir de là, en marchant vers le Sud-Ouest à
raison de soixante li par jour, on arriva, après sept
jours de marche , à la Porte des grandes montagnes
(;^ |lj H); deux hautes montagnes s'élèvent à un li
de distance Tune de lautre ; il y a là de grands pins ,
des plantes de belle venue, des oiseaux rares et des
herbes sauvages. Il s y trouve une habitation avec
une stèle portapt les mots : « Emplacement de la sé-
pulture. » Ott-jtt (% St) y entra pom* sacrifier; parmi
les chefs des diverses tribus , il n y eut que ceux qui
portaient les ustensiles sacrificatoires qui purent en-
trer; quand ils furent entrés, la porte fut fermée à
• D*après le Leao che (chap. v, p. i r"), Oa-yu enterra Té-koan^f
clans la sépulture de Hoai '^ ^, la première année ta-t'ong (947»
et non 946, comme le dit par erreur Mayers dans ie Chinese Rea-
der s manual, p. 388), le neuvième mois, au premier jour qui était
marqué des si^jnes jen-tse ^ ^ . ^a sépulture de Hoai se trouvait
dans l'arrondissement de Hoai '^ jU . — D'après le On tai che de
Ngeou-yang sieou (chap. Lxxiii, p. 1 r"). Té-koang fut enterré sur la
montagne Mou-je le huitième mois de la première année t'ien-lou
(947 ; la première année ta i'ong et la première année t'ien-lou
coïncident) /V ^ ^ f^ ^ ^ ^ ^ lÙ • ^* ^®^*® indication
est exacte, elle nous permettrait de localiser l'arrondissement de
Hoai près du confluent du Sira-mouren et du Lohan pira. (Voir,
plus loin, la relation de Song Hoan, p. 44o, n. 1). Il est à remar-
quer cependant que le Leao che place la montagne Mou-ye dans
l'arrondissement de Itong, et non dans Tarrondissement de Hoai,
402 MAI-JUIN 1897.
clef. Le lendemain, on ouvrit la porte et on dit:
«La cérémonie du rejet des coupes (JUi ^) est ter-
minée ».
A nos questions sur cette cérémonie, tous furent
mystérieux et refusèrent de répondre.
Ce dont [Hoa) Kiao fut témoin oculaire, è savoir
l'internement de Chou-lu, les funérailles de Té-koang
et autres événements, diffère des récits qu'on en a
faits dans le Royaume du Milieu. Ensuite^ (5iao) Han
fut condamné et chargé de chaînes. (Hoa) Kiao se
rendit avec la tribu du côté de TEst, dans l'arron-
dissement de Foa^ (JH îHj) qui était celui que gou-
vernait [Siao) Han.
[Hou) Kiao et ses compagnons marchèrent du côté
de l'Est, ils traversèrent des montagnes qui s'ap-
pellent les Treize montagnes^ ("i" ^ lil ) et qui sont,
' En 949.
2 D'après le Leao che (chap. xxxvn, p. 6 r"). Fou tchsou était à
vingt li au nord de Yuen tcheou, Jj^ *H«| et à sept cent quatre-
\ingts li au sud-est de la capitale supérieure. Le Ckeng kiny t'ong tche
(chap. XXVIII, p. 46 r") place Yuen tcheou à environ deux cents li
(trois cents li, d'après le Man-tcheou yuen lieou k'ao, chap. x,
p. 1 1 v°) au nord-est de la sous-préfecture de Koang ning J^
^ , préfecture et province de Cheng-king. On voit par là approxi-
mativement quelle devait être la position de Fou tcheou,
^ Les treize montagnes sont identifiées parle voyageur Hiu K'ang
tsong (voir plus loin) et par le Man-tcheou yuen lieou k'ao (c)iap. x,
p. 11 v") avec les treize montagnes qui sont dans le voisinage im-
médiat de la préfecture actuelle de Kin-tcheon ^ ^ , province
mandchoue de Cheng-king, Le Cheng-king t'ong tche (chap. xiv,
p. 1 x", et chap. xxviii, p. 46 r") conteste celte identification en
disant qu'il résulte du texte même de Hou Kiao que les treize mon-
VOYAGEURS CHINOIS. 403
dit-on, à deux mille li au Nord-Est de larrondisse-
ment de Yeou ((^ 'jfl). En allant encore du côté de
l'Est pendant plusieurs jours, ils traversèrent Tar-
rondissement de PTei {^ *M), où est établie une
population de trois mille familles; ce sont des gens
de Tarrondissement de fVei ( |^ 'j^^ ) dans le Royaume
du Milieu, que les K*i-tan avaient faits prisonniers;
ils élevèrent un rempart et se fixèrent là.
Quand [Hou) Kiao (ut arrivé dans l'arrondisse-
ment de Fou (jj@ 'J'H), plusieurs Ki-tan le prirent
en pitié et lui enseignèrent comment il pourrait
s échapper et rentrer chez lui; [Hou) Kiao obtint
ainsi des renseignements sur les diverses sortes de
royaumes et sur leurs situations éloignées ou proches ;
ces renseignements étaient les suivants :
Au delà du royaume des Ki-tan y du côté de TEst
jusquà la mer, il y a les Tie-tien (^ 'ÊJ); ces peu-
plades demeurent en plein air sous des tentes de
cuir; les gens y sont durs et braves; ce territoire a
peu d'herbes et d'arbres; les eaux y sont saumâtres
tagnes mentionnées dans son itinéraire sont à l'Est de l'arrondissfi-
ment do Fou lequel est lui-même au Nord-Est de la préfecture ac-
tuelle de Kin-tcheou; mais, si on lit attentivement le texte de Non
Kiao, on voit que cet argument n'est pas fondé; ii est dit en effet,
dans cette relation, d'abord que Hou Kiao se mit en route pour se
Rendre dans l'arrondissement de Fou; au paragraphe suivant, on dé-
crit la route qu'il suivit pour y aller; enfin, au paragraphe suivant,
on le montre arrivé dans l'arrondissement de Fou; cet arrondisse-
ment est donc le point extrême de son voyage du coté de l'Est, et les
treize montagnes sont à l'Ouest et non à l'Est de ce lieu; dès lors,
il est légitime de les identifier avec les treize montagnes de la pré-
fecture actuelle de Kin-tcheou,
404 MAI-JUIN 1897.
et troubles ; elles ont la couleur du sang ; on les cla-
rifie pendant longtemps et alors on peut les boire.
Plus à l'Est sont les Jou-tchen ^ (]fe JH); ils sont
excellents archers. Il y a là beaucoup de bœufs, de
cerfs et de chiens sauvages. Ces gens n'ont pas de
résidences fixes ; ils se déplacent avec leurs bœufs ,
en emportant leurs bagages; lorsque viennent les
pluies, ils étendent des cuirs et s'en font des habita-
tions. Ils ont coutume de pousser le cri du cerf 2;
quand ils ont ainsi appelé le cerf, ils le tuent à coups
de flèches; ils en mangent la viande crue. Ils savent
faire une boisson fermentée avec de la bouillie de
millet; quand Tun deux est ivre, on l'attache et
on le couche; quand il a repris ses sens, on le
délie; si on ne le faisait pas, il commettrait des
meurtres.
Plus au Sud-Est est le Po-hai^ (i^tfe); plus à
^ Sur les Joutchen,(!Çà\ devaient ravir aux Khitan leur suprématie
et fonder la dynastie Kin, voir la seconde partie de ces études.
* De Sabir [Le fleuve Amour, Paris, p. 87) attribue la m^me
coutume aux Manègres qui habitent les bords de l'Amour entre la
rivière Koumara et la rivière Boureia : « En chassant les dans et les
cerfs [cervns elaphus) lorsqu'ils sont dans la saison du rut, les Ma-
nègres emploient un cor en bois (orevoun) très mince ayant une lon-
gueur d'un archine et demie. A Taide du cor, on imite avec succès
le cri du mâle, et Ton parvient ainsi à attirer ces animaux.»
^ Le royaume de P'o-hai devint florissant après que la puissance
des royaumes coréens eut été abattue au milieu du YU* siècle de
notre ère; il fut détruit lui-même par le khitan A-pao-hi en 936.
Comme l'empire khitan et comme l'empire Kin, le P'o-kai avait
cinq capitales : i° la capitale supérieure, ou préfecture de Long-
ts'inen J^ 7^ 81 J^ /ff ♦ ^® trouvait auprès de la rivière Hon-han
j^ ff ; on identifie la rivière Hon-han avec la rivière Hourka, of-
VOYAGEURS CHINOIS. 405
l'Est est le royaume de Leao^ (^)i ^^^^ deux sont
assez semblables aux K'i-tan. Les sinuosités de la
mer au sud de ces pays sont riches en poissons et
en sel.
Plus au sud sont les HV^ (H) qui sont assez sem-
blables aux Ki-tan; ces gens aiment à tuer et à mas-
sacrer.
Plus au sud, on arrive à la passe de Ta^ (tft ^).
Huent de la Soungari , et on croit que l'emplacement de la capitale
supérieure du P'o-hai est marqué par les ruines considérables qui
sont à peu de distance au sud de Ningouta (cf. Man-tcheou yuen
lieou k'ao, chap. x, p. 2 r"); 2° la capitale du centre, ou préfecture
de Hien ^^ ^ J^ IS f^ /jï t devait se trouver entre la capitale
supérieure et la capitale de TEst ; on l'identifie parfois avec la sous-
préfecture actuelle de Koang-ning , à l'Ouest de Cheng-kiny : 3" la
capitale de l'Est , ou préfecture de Long-yuen ^ ^ f| |^ /^ ; i^l
est probable qu'elle se trouvait dans le lieu appelé Ouehe hotun j^ |t|
^ ï& sur la première feuille de la Tartarie chinoise dans le tome IV
de Du Halde; ce lieu est à 69 U au nord de la ville de Fony-hoang
tch'eng J^ M j^y dans la province mandchoue deCheng-king [cL Man-
tcheou y uen lieou k'ao , chap. x, p. 4 v°); d** la capitale du Sud, ou
préfecture de Nan-hai ^ y^ ^ ^ J^ , qu'on place dans le voi-
sinage de la ville actuelle de Sieon-yen ffy ff^^ ^ l'^st de la
sous-préfecture de Kai-p'ing Jf Zji , province mandchoue de Cheng-
king (cf. Mantcheou yuen lieou k'ao, chap. x, p. 5 r°); 5° la capitale
de l'Ouest, ou Ya-lou-fou"^ ^ Vk W^ J^ ' ^^ devait être près
de la rivière Ya-lou, du côté coréen. Toutefois la dénomination de
capitale de l'Ouest ne laisse pas que de surprendre, car cette ville
était plus orientale que la capitale de TEst elle-même. Ces identifi-
cations demanderaient à être contrôlées par des récits de voyageurs.
' U est assez singulier de voir mentionné ici un royaume de Leao
distinct de l'empire khitan.
- Voir, plus loin, les notes à la relation de Wang I, p. 421, n. 1.
^ La passe de Yu est à peu de distance de la sous-préfecture de
Fou-ning ^ ^, sur la grande route de Péking à Ckan-kai koan.
Voir plus loin la relation de Hiu K'ang-tsong.
406 MAI-JUIN 1897.
Au sud-ouest on arrive à Tarrondissement de Jou^
(M W); toute cette contrée était autrefois territoire
chinois.
A l'ouest, ce sont les Tou-kiae^ {^ ^) ®^ ^^^
Hoei-he^ (0 jfê). Du côté du nord-ouest, on arrive
chez les Yn-kiae-la (j[g M^)- Ces gens ont la tête
couverte de longs cheveux; leurs chefs gardent en-
tière leur chevelure et renferment dans un sac violet.
Cette contrée est âpre et froide; les rivières y pro-
duisent de grands poissons ; les K'i-tan comptent (sur
ces gens) pour leur donner à manger (de ces pois-
sons). En outre, ils ont en grand nombre des four-
rures de zibelines noires, blanches et jaunes; tous
les pays du Nord comptent sur eux pour les en ap-
* Aujourd'imi , prérectui-e secondaire de Yen-hing |^ J|| , pré-
fecture de Siuen-hoa *^ ^ , province de Tche-IL
* Les Tou-kiue nous sont bien connus depuis que MM. Thomsen et
Kadiof ont décbi£Fré les inscriptions qu41s ont laissées sur les bords
du haut Orkhon. Après que leur puissance eut été brisée par les
Ouigours, ils subsistèrent néanmoins en tant que peuplade plus
ou moins indépendante , et nous voyons , par la relation même de
Hoa-Kiao , qu'on les distinguait encore des Ouigours au x* siècle de
notre ère.
^ Les Hoei-he ou Ouigours, qui demeuraient d*abord sur le»
rives de la Selenga, puis qui avaient, en 7^5, détruit l'empire des
Tou-kiue et s'étaient établis eux-mêmes à Rara-balgassoun , sur la
rive gaucbe de TOrkbon , avaient été à leur tour défaits par les
[Cirgbiz en 84 o; leurs bordes s'étaient dispersées; Tune d'elle alla
s'établir à Kan tcheou 'ti' j^ , dans le Kan-sou, et cette ville devint
dès lors le centre de la puissance des Ouigours septentrionaux.
C'est à Kan-tckeou que se ti'ouvait le kban ouïgour iorsque A-pao-ki
fit on 93/1 l'expédition dans le Nord qui devait le mener jusqu'à
K.ara-halgassoun (cf. Leao chc, cbap. ii, p. a v", et cbap. xxx
p. 2 v").
VOYAGEURS CHINOIS. 407
provisionner. Ces gens sont extrêmement braves; les
Etats voisins n osent pas les attaqxier.
A Touest de ce pays sont les Hia-kia^ (US)
et au nord sont les Tou-kiue du chen-ya^ (4t S -p
^ J5?f )• Tons ces peuples sont assez semblables aux
Yu-kiue-lu,
Plus au nord sont les Hei-tcKe-tse^ (M ¥ "?)?
ils excellent à faire des chars et des tentes ; ces gens
connaissent la piété filiale et la justice; leur territoire
est pauvre et ne produit rien. On dit que, lorsque
les K'i'tan, après avoir d'abord servi les Hoei-he (|g
•fê)» se révoltèrent ensuite contre eux et passèrent
chez les Hei-icK e-tse , ils apprirent pour la première
fois à faire des chars et des tentes.
Plus au nord sont les Nieou-t'i Toa-kiue^ (^ B|f
^ J^). Ils ont des corps d'hommes et des pieds de
bœuf; leur pays est très froid. La rivière qui y coule
s'appelle le Hou- la ho (^ j^f ^Pf ); en été et en au-
tomne, la glace y est épaisse de deux pieds; au prin-
temps et en hiver, elle va jusqu'au fond; ils ont
coutume de chauffer des instruments pour fondre la
glace , et c'est ainsi qu'ils trouvent à boire.
^ Hia-hia est une abréviation pour Hia-kia-se jtt ^ ^; cette
transcription désigne les Hakas ou Kirghiz. Les Kirghiz, qui habi-
taient primitivement sur leâ bords du Kem ou haut lénisséi,
avaient étendu leur domination jusqu'à l'Orkhon après leurs vic-
toires sur les Ouigours , au milieu du ix' siècle. .
* On sait que chen-yu, était le titre donné au souverain turc dès
l'époque des Hiong-nou, c'est-à-dire dès le deuiième siècle avant
notre ère.
^ Littéralement : les gens aux chariots noirs.
'' C'est-à-dire : les Tou-hiue aux pieds de bœuf.
408 MAI-JUIN 1897.
Au uord-esl, on arrive chez les fVa-kie-tse [^^
•jijj ^). Ces gens ont la tête chevelue; ils s'habiiient
lie toile; ils montent à cheval sans selle; ils ont de
grands arcs et de longues flèches et sont d'ailleurs
d excellents tireurs ; quand ils rencontrent un homme,
ils le tuent soudain et mangent sa chair crue. Les
K'i'tan et les autres royaumes les redoutent; quand
cinq cavaliers Ki-ian rencontrent un seul Wa-kie-Ue,
ils s'enfuient tous aussitôt.
Cr pays a, sur trois de ses côtés, des Che'Wei{^
j^) : les premiers s'appellent les Che-wei (^ :^) ; les
seconds s appellent les Hoang-{eou Che-wei^ (R®
^ :^ ) et les troisièmes s'appellent les Cheoa Che-wei-
(Hi ^ ^)- Leur territoire renferme en grande quan-
tité du cuivre, du fer, de l'or et de l'argent. Ces gens
sont industrieux; leurs ustensiles de cuivre et de fer
sout tous d'excellente qualité; ils savent bien tisser
la laine et la soie. Ce pays est très froid; quand un
cheval pisse, son urine forme à terre un amas de
glace.
Plus au nord est le Royaume des Chiens^ ( ^ B )«
' (iVst-à-dire ^t Che-wei à télés jaunes ».
- C'cst-à-clirc <iiClie-wei sauvages». Sur les Che-wei, cf. Klaproth,
Tableaux historiifues de l'Asie, p. 91-92.
^ La iép^ende relative au Royaume des Chiens est ancienne; on la
trouve dans une anecdoU; que rapportent en termes identiques le
\<in che (cliaj). Lwrx, ]). /| r") et Je Leang chou (chap. ut, p. 12)
dans la notice sur \v. j)ays de Fou-sang ^ ^ ; il y est question
d'un marin qui, tm l'an 007 de notre ère, fut emporté par la tem-
|H>1(' dans une licoù il trou\a des habitations humaines; «les femmes
rtaiciit (oninio celles de la Chine, mais leur langage était incom-
j)rclHMisil)l(>; les niàles avaient un corps d'homme mais une tête de
VOYAGEURS CHINOIS. 409
dont les habitants ont des corps d^hommes et des
têtes de chiens; ils ont de longs poils; ils nont pas
de vêtements; avec leurs mains ils maîtrisent des
bêtes féroces ; leurs paroles sont des aboiements de
chiens. Leurs femmes ont toutes la forme humaine
et peuvent parler chinois; quand elles enfantent des
mâles, ils ont la forme de chiens; qxiand elles en-
fantent des filles, elles ont la forme humame. Ils
s épousent entre eux, demeurent dans des cavernes
et ont une nourriture crue; leurs femmes et leurs
filles sont anthropophages. On dit qu'autrefois un
homme du Royaume du Milieu vint dans ce pays; la
femme quil y rencontra eut pitié de lui et le fit se
sauver; elle lui donna une dizaine de bâtonnets^ en
lui recommandant d*en laisser tomber un toutes les
fois qu'il aurait fait une dizaine de li; les chiens
mâles le poursuivirent, mais, voyant leurs ustensiles
domestiques, ils ne manquèrent pas de les prendre
dans leur gueule et de les rapporter; de cette ma-
nière ils ne purent plus le poursuivre. Telle est This-
toire qu on raconte.
On dit aussi : Les K'i-tan choisirentun jour vingt
chevaux capables de parcourir cent li en un jour et
chargèrent dix hommes , munis de provisions de grain
grillé et sec, de marcher du côté du Nord aussi
loin qu'ils verraient quelque chose; ces hommes.
chien , et leur voix était comme un aboiement. » Cf. Schlegel , Pro-
blèmes (jéographû/ues , T'oung pao , vol. Dl, p. 497.
^ Les bâtonnets dont les Chinois se servent en guise de four-
chettes.
IX. 27
iNraiva»» hatioialk.
4iU MAI-JUIN 1897.
■ ■ • •
aprrs ^voir dépassé (es Hei-lch'e-tse\ franchirent
le royaume cjes Nieoii-i'\^ el iparchè^ent yers le
\ur4 pendant une année, ils traversèrent qua-
nipte-trpis villes ; les habi^qts ^e faisaient pour la
plupart des maisons avec du hois et des peaux.
Comme (les voyageurs) n'avaient pas d'interprètes
pour leurs langues, jis ne coniimreqt pas les noms
des royaumes ft contrées, dei n^ontagnes et des
lleuves, des tribus et des races (de ces peuples), Pour
ce q\ii est du climat de ces régioqs, il est tempéré
et dou)( dans les plaines, mais froid et rude dans les
n^onlagnes et les forêts. Quand les voyageurs arri-
vèrent à la trente-troisième^ ville, ils trouvèrent un
homme qui savait la langue des Tie-tien^; ce quil
disait^ on put fexpliquer suffisamment, et voici ce
qu'il racontait : a Le nom de cette contrée est llie-li'
ou-y a sic-yen (|5 ^ â "F 3Ptl)î ^ partir d'ici, di-
sait-jl, des dragons, des serpents, des bêtes féroces
et des dé^nons vont par troupes; on ne peut aller
plus loin. » Ces voyageurs revinrent alors; c'était là
r(îxtrénnt('î de la région inculte dvf Nord.
Les K'i-tan dirent à [l^ou) Kiao ; «Conimept les
barbares du Nord pourraient-ils vaincre le Royavmie
' Cf. p. ^107, u. s.
' Cf. p. /J07, II. /i.
^ Il u élr (lit plus liuut qu(3 lus voyageurs traversèrent quarante-
trois vili(*s; il faut donc liro iri i quarante- troisièmet et non c trente-
troisième».
* Ou a vu plus haut (j). ^io3) que les T'ie-tien sont ie premier des
peuples nienlionués par llou Kiao dans son énumération des tribus
barbares qui entouraient les Kiiitan.
VOYAGEURS CHINOIS. 4U
du Milieu? Si cependant les Tsin^ (|f) ont été bat-
tus, cest que le souverain était aveuglé et que ses
ministres n'étaient pas ficjèles. » Quand il lui eurent
expliqué les afifaires des divers royaumes, ils ajou-
tèrent : « A votre retour, racontez tout cela aux Chi-
nois; faites que les Chinois emploient toute leurs
forces à servir leur souverain pour n être pas asservis
aux barbares du Nord , car notre pays n'est pas une
contrée faite pour des hommes. »
Lorsque {Hou) Kiao fut de retour, il écrivit un
récit qui fiit la o Relation d'un séjour cl^ez les jîar-
bares. n
' Les Tsin sont la dynastie; dont le nom de fami}le était Che J^ ;
elie avait sa capitale à K'ai-fong fou , et régna sur les provinces
nord-est de la Chine de 936 à 946, date à laquelle elle fut détruite
p«r Tiâmpereur khitan Té-ho^ng»
«7
412 MAIJUIN 1897.
II
RELATION DE WANG I.
Cette relation se trouve dans le 3d6* chapitre du Wen
liien t*ong k*ao. Ma Toan-lln dit qu'il Ta extraite du chapitre
sur les K'i-ian de l'ouvrage intitulé San tch'ao ^ fl| ^ jjj»
^ ; je ne suis pas parvenu à découvrir ce qu*était ce livre.
Cette relation est reproduite dans le 34* chapitre du K'i-tati
kouo tche, dont le texte a servi de base à notre traduction.
Le récit qu on va lire est attribué par le K'i-tan kouo tche
à un certain Wang J (^ iJf ^ f} ^ ^)' Le Leao che
(chap. XXXIX, p. 2 v° et 3 r", et chap. xl, p. 2 r* et v*) et
la description de Péking intitulée Tch'oen ming mong yu, lou
(chap. VI, p. 2 r**) en citent des passages sous le nom de
Wang Ts'eng (5|çl ^ Jl $i "^ ^)' ^® Cfioen t'ien fou
Iche attribue cette relation tantôt à Wang Ts'eng (chap. xx,
p. 20 v" : Song Wang Ts'eng chang K'i-tan che), tantôt à
Wang I (chap. xx, p. ^4 V r^ ffl^ ^ J^ jg :|p). Enfin
M. Bretschneider [Chinese Recorder, vol. VI, p. 168 et Re-
cherches archéologiques sur Péking et ses environs, trad. fr. ,
p. 20) , dit que Tauteur de cet itinéraire fut un certain Wang
^oei 3E '^ ; niais il n'y a pas lieu de s'arrêter à cette asser-
tion qui résulte évidemment d'une confusion entre les ca-
ractères "^ et '^. La seule question qui se pose est de savoir
si le voyageur s'appelait Wang Ts'eng ou Wang I : il est
probable qu'on peut l'appeler de l'une et de l'autre ma-
nière et que , des deux noms Ts'eng et /, l'un est son nom
personnel ^ et l'autre son appellation ^.
Nous trouvons dans l'histoire des Song (chap. cccx) la
biographie d'un certain Wang Ts'eng qui mourut en io38
âgé de soixante et un ans : on ne dit point cependant que ce
personnage ait été envoyé en mission à }a cour des Leao,
VOYAGEURS CHINOIS. 4i3
et il n*y a aucune raison pour reconnaître en-lui rauteur de
notre relation.
La relation de Wang I nous fournit un itinéraire très
exact du chemin que suivaient les envoyés chinois depuis le
relais de Pe-keou qui était à la frontière entre les Ki-tan et
Tempire iSo/ijf ^ jusqu'à la capitale du centre des Leao, sur la
rive gauche du Lohan pira.
On ne sait point avec exactitude à quelle date Wang I se
rendit chez les barbares. Ma Toan-lin insère cet itinéraire
après le récit des événements qui eurent lieu en Tannée
1 009 et avant un voyage qui dut être accompli en Tannée
1016 (cf., plus loin, la relation de Fou Tcheng), Quoique
nous ignorions les raisons qui ont déterminé le célèbre en-
cyclopédiste à lui assigner cette place , il est certain que rien
ne s*oppose à ce que Wang I ait effectivement écrit entre
Tannée 1009 et Tannée 1016; nous adoptons donc la date
approximative que nous indique Ma Toan-lin.
RELATION DU VOYAGE DE L'HONORABLE WAPfG /.
Les premiers qui furent envoyés en ambassade
ne parvinrent que jusqu'à Yeoa tcheou^ ((^ )i\)\
dans la suite, on atteignit la capitale du centre*^;
puis on arriva à la capitale supérieure^, parfois
aussi à Si-leang-tien'^ ( W ^ ÎS) 1 à Ngan tcheou du
* Péking.
'^ Tchagan soubourgan , sur la rive gauche de la rivière Lohan.
^ Tchagan soubourgan , à la source du Tchagan-mouren (le Kara
monren de la carte de Du Halde).
^ Si-leang-tien est vraisemblablement identique à cette localité
de Leang-tien qui, d*après la relation de Foa Tcheng était à 200 H
au nord -ouest de la capitale supérieure des Kbitan (voir, plus
loin, la relation de Fou-Tckeng, p. 436).
414 MAt-JUtM 1607.
Vord' [Mt ^ 9^)^ aux Mohtagrtes dé. fcharbon*
(5èlU)etàrc/ia/i(,/)^^{Êî6).
Partant du relais de Pe-keou^ (^ JH IP^), dans
rarrondissement de Hiong (H iHf )i on traversé la
rivière, et, au bout de quarante It» on arrive à la
sons-préfecture de Sin tch'eng ( Sf M J^ ) ; c'est Tàn-
cien territoire du relais de Tou-k'ang ('If /l 3^J.
Soixanto-dix li plus loin, on arrive à Tarron-
dissement de Tchouo^ (^ !it|); on traverse en se
dirigeant vers le Nord les rivières Tvheao (Sî)i P^
(f^)et Lieou-U^ {9i ^y
* Le Tch'eng téfon tcke [chap. ly, p. 3 v* et chap. xzi, p. a r^)
identifio JS'gaft'tcheou du Nord avec la localité appelée Kara kkoto
1^ |ij|j ^^ ]Q , au nord-ouest et dans le VoiainAge immédiat de là
villt^ sous-préfectorale de Loon-p'in^ ||H Z|i préfiscture de Tch'entf-tf
(Jchol).
^ Le Tong kien ui lan (chap. lxv, p> 27 v"} place les Montagnes
(le cliarbon sur le territoire de la préfecture de Sinen-hoa ^ëT ^, en
d 'hors de la passe Tou-che k'eou ^ >Q H \ mais cette localisa-
lion est contestée.
^ TcKang-pe est mentionné dans Titinéraire de Song Hoan ; cf ; p; 4 3g .
^ Le relais de Pe - kcou était à la frontière entre les Khitan et
les Song. La carte chinoise A manjue cette localité à mi-distance
entre la sous-préfeciuré de Hiong ^ (qui dépend dé la prëfedbrV
(1)> l^ao-ting) et la sous-préfecture de Sin-t<^*enj ^ j[j| [qui diîiJëiid
<1e lu pn;fecture de Chocn-t'ien) ^ dans la province de Tche-li,
^ Tcliouo (>st aujourd'hui une préf(^cture secondaire qui dépend
de la pk^fectiire de Choen-t'ien, province de Tche4L
" Les trois rivières mentionnées ici sont toutes trois au nord de
lu préfecture seconduire de Tchouo. La rivière Tchouo est le cours
d'eau qui passe sous les murs de la ville de ce nom) la rivière Fan
doit ^trc identique au Kia ho ]^ |j^ . La rivière Lieoia4i prend sa
«source au siid de la montagne Pe-koa 13^ ^ [I] > ^ Tëpoqae des
Lc4io et à celle des Kin , comme on le vt)ii par lu rislAtibh de H^aii^ t
VOYA&ÈURà ÔHÏNOIS. 414
A sdi)cànte U de là ^ on &i*rivfe à la SôttS^pféfectûr^
de Leatig-hiang^ (K^IR); Oft p&ssé là riyièTt
Lou-kêoa^ (it É)*
A soixante li de ià*"^, on arrive à Tarrondissement
de Yeou^ (^ ji]); on appelle (lendroit où Ton sor-
et par celle de Hiu K' anq-ttong ^ le nom do c6 coUrs d*êau é'écrivAlt
j^ ^ \ en elFet, deux importantes familles « i'uâe Appelée Lieotk
et l'autre Li résidaient sur ses bord s « et le Zieou-/i ho était' ia riVièi*6
aç& lamilles Lwou et Li (cf. Tch'oen mina mong yu lou, chap» LXit,
p. li r"*). Plus tard, oii perdit de vue cette étymologie et on écrivit
Lieou'li ^ ^ comme si ce non! était le mot qui désigne le verre»
^ La sous-préFecture actueUe de Leang - hiang occupe ie même
eiiliplàcenléht que ia ville de l'épôqUô des Leao ; elle dépend de iâ
préfecture de C/tftert-t'i>n (Péking).
* Là relation de Hiu, K'anj-tsong (voir plU« lolh) plaCe le J)assàgê
de la rivière Lùû-këoii à 3o li àU delà dé Letihu-hiahg. ^^ La ri-
vière Loti'keoii est aussi appelée Sang-kari A ^ , patte qU^ôllé sôrl
de la montagne de ce nom dans là sôus-préféctlire de Ma-i M j^
préfecture secondaire de Cho ^ , province de Chan-su Marco Polo
l'appelle Poulisanghin , c'est-àndire « le pont de pierre » , à (^bUse du
fameux poiit qui fut construit sur ce cours d*eau par les Km au
début de là période mingtch'ang (iigo-iigS). (Cf. Bretsclineider,
Becherches archéologiques sur Pêking, trad. fr. , p. 87.) A cause de
ses eàlix limoneuses , cette rivière est appelée vulgalreiûênt îioBû
h& ^ ^ j c'est-à-dire la rivière trotibîe. Enfin les cartes et les
docutoents officiels lui attribuent le nom de Yong-ting ho -^ ^ J^.
•'' A 60 li de Leang-hiang hien; à Se li du passage de la rivière
Lou-keou.
^ Yeon tcheou était la Capitale du sud dés Khitah; elle corres-
pond k la vdle actuelle de f'ékmg. Cependant les rechercbes des
archéologues chinois ont démontré que la cité qui fut o&cupée d*a-
!)ord par les Leao et ensuite par les Kiti , se trouvait non pas sur
l'emplacement exact de l^éking, mais un peu au ^ud-Ôuest. Voici
les principales preuves qu'on en doiihe : 1° En 1770 on a trouvé
dans le quartier Lieou-li tck'aHg ^ J^ J^ à\ï faui3oiirg ebiiiôts de
Péking l'inscription funéraire d*un certain Li Nei-tcheh^ ^ pj M
mort en 977, à l'âge de 80 ans; d'après fcêltë itlsdfiptiOh , le
416 MAJ.JUIN 1897.
rête) «le faubourg de Yen, la capitale» [Ml^ 'P
^). Dans la disposition du mur extérieur d*en-
ceinte\ le sud-ouest sert de front. (La porte) du
défunt avait été enterré dans le village de Hai-wang f(^ 3E ^ * ^
l'Est de la capitale. Ainsi cette sépulture, qui a été découverte au
Sud-Ouest de Péking, était à l'Est de la capitale des Leao (cf.
Choen-t'ien fou tche, chap. cxxvni, p. 46 et soiv.]. a** On possède
la stèle funéraire d'un religieux bouddhiste nommé Tse-tcke
]^ ^ (cf. Kin che tsoei pien, chap. cun, p. 3a v" et suiv., et
Choen-t'ien fou tche, chap. cxxvin, p. 67); ce religieux mourut
dans la 5* année Choen-tch'ang (1096) et fut enterré, dit le texte, à
TËst de la capitale; or cette inscription a été découverte dans le
quartier Hei-yao tch'ang ^ ^ ^ ^ pi*^' ^e Tautd de l'Agriculture
5& Jl JK' l^uel est lui-même tout au Sud du faubourg chinois
de Péking. 3** Le temple Fa-yuen se, à l'Ouest du faubourg chinois
de Péking^ s'âève sur l'emplacement du temple Min-tchong se des
Tang qui était à TËst de la por£e orientale du faubourg de la
capitale (cf. p. 417 n. 1]. Voir aussi sur ce sujet : Bretschneider,
Hecherches archéologiques et historiques sur Péking, traduction fran-
çaise, pp. 2 3-2 3.
^ Depuis les mots «dans la disposition du mur extérieur. . . »
jusqu'aux mots «s'appelle Siuen-hot, le texte est obscur et il se
pourrait qu'il fût corrompu. Je fais une phrase distincte des mots
^ 0 ^ 3[ P5 . parce que le Choen-t'ien fou tche (chap. i,
p. /i r°) les cite comme une proposition isolée; l'assertion que la
porte du Sud s'appelait la porte K'i-hia ne s'accorde d'ailleurs point
avec le témoignage de l'histoire des Leao (Leao che, chap. XL,
p. 1 r°) qui dit que l'es deux portes méridionales de la ville s'appe<
laient K'ai-yang |^ ^ et Tanfong ^ ^ . Ce qui suit est encore
plus obscur. L'histoire des Leao (chap. xl, p. 1 r**] dit : «Dans
la ville impériale, il y a les deux bâtiments des visages augustes
de King-tsong et de Cheng-tsong; celui de l'Est s'appdle Siuen-
ho ; celui du Sud s'appelle Ta-nei; la porte du psdais (?) s'ap-
pelait Siuen-kiao; on changea ce nom en celui de Yuen-ho,9
âM^WJ:'^S^ffilflKi:}K0gft*
B:kPiPif^B&tïiS^yC^' ï^'a^t'-e pai-t, nous li-
sons dan le même ouvrage (chap. xiv, p. 3 v**) qu'en l'année 1006 ,
VOYAGEURS CHINOIS. 417
sud s^appelle la porte K.'i-hia (^J[). Le palais
renferme le bâtiment Yaen-ho (% ft |R) et ie bâti-
ment Hong-tcheng (81 tt 18)» 1* porte de l*Est s'ap-
pelle Siaen-ho (^ft). Dans le rempart intérieur,
les portes de quartiers ont toutes des constructions
à étage. Il y a le temple Min-tchong M|0 ,È ^) qiii
fut élevé par T'ai-tsong (627-649 ap. J.-C), de la
dynastie Tang, à la mémoire des officiers et soldats
morts au champ d'honneur lors de l'expédition dans
(le pays de) Leao (jS). En outre, il y a le temple
Kai-t'ai (j^ j^ t^), qui fut construit par le roi de
fVei, Ye-la Han-ning (Il I BR ^ SI f ). Tous ces
lieux sont ceux que vont visiter les personnes appe-
on changea le nom de la porte Sivum-kiao du palais dans la capitale
du Sud et on l'appela la porte yuen-ho fifc ï§ J^ § ^ ^Jt P^
>S !^ ft • '^^'*^^» d'après l'histoire des Leao, il y avait dans la
capitale du Sud un bâtiment appelé Siuen-ho et une porte appelée
Yuen-ho; au contraire, d'après Wang /, il y avait un bâtiment
appelé Yuen-ho et une porte appelée Siuen-ho. Entre ces deux affir-
mations contradictoires, je crois qu'il faut choisir celle de fVang l :
en effet, dans l'histoire des Leao (chap. IT, p. a v°), nous lisons
qu'en gSg, lorsque l'empereur khitan Tai-tsong fit son entrée
triomphale à Pékiug, il passa par le bâtiment Yuen-ho "jQ ^ j|{; ce
texte étant d'accord avec celui de Wang I, les deux autres pas-
sages que nous avons cités do l'histoire des Leao doivent renfermer
une en*eur.
^ Ce temple fut élevé en 645 par l'empereur T'ai-tsong à la mé-
moire des soldats qui avaient péri dans la campagne contre le
Kao-li. Ce temple se trouvait là où est aujourd'hui le temple Fa-
yuen fi J!!^ 1 en dehors de la porte Siuen-ou ^ ^^ (la plus occi-
dentale des trois portes Sud de la ville proprement dite de Péking),
dans la ruelle Si-tchoan-eal '^ tjj^ fâ jl^J [M du faubourg chinois
(cf. Choen-t'ien fou tchc , chap. xvi, p. /19 r").
léefe à ia fcour. En dehors de la porté Sud du rèiU-
part itltérifeUt, il y a la f^sideticè du roi Ya-yHe
(^ jy i 5B); ti'est un lîfeu de ban({Ufet8 et de réu-
nions. L'hôtellerie Yong-ping^ (^^It)» C[ui est
en dehors de la porte ^, s appelait autrefois Thôtel-
lerie Kie-che (?& S tS); cest après qu'on eut de-
mandé la paix^ que ce noul fut ohangé. Au Sud,
c'est la rivière Sang-kati (|||è)i elle êott de Péi-^
men'^ (4b Pl)i traverse 1 ancienne grande muraille
et Yeri-fang tien {M ^ î^).
A quarante U de là , on arrive à l'hÔtellërie de
Saen-heou^ (^ H fS)» dont on a dhangé le nom ert
celui d'hôtellerie fVarig-king ( g î^ fg ) ? 6n la dé-
plaçant un peu de son ancienne situation. On voit
de loin la montagne TcKùa-koa [ij^ ^) et Tétang
^ L'histoire des Leào (Lèao chci chap. \l, p; i V°) ttientionûè
l'hÔleHerie Yong-ping à Tôàt dé Itt ville;
* Une note indique ^u uii texte donne la leçon ! i eh dedtttt^ de
la fJortet.
* Après que la paix eiit été conclue entre les SoHg et les Khitàtl ,
on donha à cette hôtellerie le tiotti de Yong-p'in^, qtii signiâe «Itt
pài^ perpétuelle». — Au lieu de g|} i^ , le Leao the (chap. tt,
p. 2 V*), qui cite tout ce passage dé là Wlfttion de tVanj /, donner
la leçon ^ 5fQ ; c'est sans doute UUe &ute.
* Pei-nien doit êti*e le nom de là localité ou la rivière Sang-lcan
ou Loa-keou (cf. p. /|i5, n. 2) prend sa source. Mais je n'ai trouxé
co nom sut* aucune carte, liOh plus qué celui de Yenjahg-iien,
^ Lo. nom de iSiien-héou se retfouve dahs celui Ji* Siien-heou ho
•^ ||| ^ , qui est parfois donné à la rivière Chu Ao ^ ^ , au
nord-<^st de Péking. tic.tle rivitTC est aussi appelée TVeh-yu ho, et
c'est soUs ce nom que tVailg I la mentionne quelques lignes plus
has (cf. Choen-t'ien fou tche , chttp. xx, p. 1 v"). Dans le peuple, ott
l'appelle le Fou ho g f^.
VOYAGEURS CriiNOIS. 41»
des Cinq Dtagohs ( J[ t| ffe). On ti*âv6fse là fiYièrfe
fVen-ya M S ^ ) ^^ ^^ Versant de Torhia ( ;^ |[ H) 5
au nord-ouest de cô rerstat se trouve Ijeung-tlên
(}^ Jg) oii Toh se rend poUr éviter là chaleur.
A, cinquante U de là, ôh arrivé à larrondisfee-
nient de Choen^ (Jl^ îHl)- On traverse aU nord-est Itt
rivière Pe-siû (jg (H); au nord^ on voit de loin Ift
montagne Yn-ye^ (^ îpî); îi y ^ àUsSi les rriontà-
gnes Hoang-lo (^ jR), Lo-p'an'^ (^38) et iVicoa-fain '^
A soixante-dix K de là, oh arrive à larrondisse-
ment de Tan^ {W. i^)- ^ partir du moment où
l'on se dirige vers le Nord, on ehtre graduellement
dans les montagnes.
A cinquante li de là, on ârriVe à rhôtellerie de
• Cf. la note prétédenlfe.
' Choen tcheou est aujoai^'hûi la sous-J)rëfôctutlB de Choen-i
]Ë ^ ; la rivière qui passe à l'esi de cette ville , et qui doit être
celle que Wang /appelle Po-siu, est appelée aujourd'hui le Tch'ao-
peho j^]^ fjpf.
^ La montagne Yn-ye est à i5 li au sud -est de la sous-préfec-
ture de Mi-yan ^ SE, Cf. Choen-t'ienfou tche, chap. xx, p. 2a r°.
* La montagile Lo-p'an est appelée aujourd'hui Horig-lo ckxiti
j^ 1^ [Ij ou Lo chan j^ ^] . Elle est à 30 li au nord de la sous-
préfecture de Hoai-jeon '^ â|. Cf. Choen-t'ien fhu tche, chap. x\
p. 2 4 v°.
^ La montagne Nieoii-lan est marquée sur la carte de la sous-
préfecture de Choen-i JE ^ [Choen-tien fou iche, chap. xix), au
nord de cette ville, au confluent du Tch'ao-pe ^'o ^ Q J^ ft* du
Kieou-tou ^0 ;ft^ ^ ?^f .
'^ Aujourd'hui, ville sous-préfectorale de Mi-ynn f^ ^, ati
confluent du Pe ho j^ JîJ et du Tch'ao ho ^ }jj.
420 MAI-JUIN 1897.
Kin-keou ^ ( ^ fl| jR ) î P®^ avant ce lieu , la vallée
s'étend et s'élargit et porte le nom de Kin-keoa tien
(^ flf î£)î '^ souverain du royaume a coutume de
passer l'hiver en ce lieu. A partir d'ici, on entre
dans la montagne et on s'élève par un chemin si-
nueux; il n'y a plus de bornes marquant les U\ ce
n'est que par la durée de la chevauchée qu'on ap-
précie le résultat de la journée et qu'on tient im
compte approximatif du nombre des U parcourus.
On traverse la rivière Tch'ao-li^ (18 ffl ÎhT) ^'^^ ^P*
pelle aussi rivière Tsi-ton (^ Jft).
A quatre-vingt-dix U de là, on arrive à Kou-pei-
k'eou ^ ( "éf ft P ). Des deux côtés se dressent des mon-
tagnes escarpées; au milieu est la route, qui est juste
assez large pour laisser passer l'essieu d'un char. Au
nord de la passe se trouvent rangés en file continue
des archers qui ont été établis là pour tenir en res-
pect (la ville de) Fan-yang^ ( j£ fS|). Le territoire des
* Kin-heou est marqué sur la carte de la sous-préfecture de Mi-
yun [Choen-t'ien fou tche, chap. xix) au nord-est de Mi-jun, envi-
ron au tiers de la distance entre Mi-yun et Kou-pei h'eon. Cette
localité est aussi mentionnée dans le récit qu*a écrit Kao Che-hi
^ -{^ -^ du voyage accompli par Tempereur K'ang-ki en i68i
( ce récit est intitulé ^ 4b ^J'^ ^ * ®" ^® trouvera dans le pre-
mier volume du ^ /^ qui est à la Bibliothèque nationale, nouv.
fonds chinois , n" 1 1 6 ) .
* Cette rivière s'appelle aujourd'hui le Tch'ao f^o ^ fjf; peu
avant d'arriver à Kou-pei h'eou, la route passe en effet de la rive
droite à la rive gauche de ce cours d'eau.
•** Cette ouverture de la Grande Muraille porte encore aujour-
d'hui le même nom. On la traverse pour aller de Péking à Jehol.
^ Ancienne ville située au sud-ouest de Péking.
VOYAGEURS CHINOIS. 421
Hi ^ et des K'i-tan {^$i^) est fort accidenté et
resserré; au contraire, à lest de Yeon tcheou {^ ji{),
si i on s avance dans le territoire de Yng tcheou et de
P*ing tcheou^^ (^ Z{i ;|4|), on trouve des plaines très
^ Les Hi paraissent avoir eu leur plus grande puissance à l'époque
des Soei (589-618) et dés Tang (618-905). Ils occupaient le ter-
ritoire de Tck'eng-té fou ^^ J^ J^ (Jehol) et étaient établis sur les
bords de la rivière Inkinni ^ ^ ^ qu'on appdait alors la ri-
vière Jao-lo ^ IJI y^ ; ils avaient pour voisins au nord-est les
K*i-tan; d'après le Sin T*ang ckoUt la limite entre les Hi à l'ouest
et les K'i-tan à l'est était la chaîne Song-king j^ ^ , à 1 00 /i au
nord -ouest de Yng tcheou ^ jH; Yng tcheou, de l'époque des
T'ang , était dans l'endroit appdé aujourd'hui San-tsa-t'a ^ ^
% , au sud de la sous -préfecture de Tch'ao-yang fiH [^ ; une dis-
tance de cent li vers le Nord-Ouest à partir de ce point nous mè-
nerait dans le nord du territoire de la sous-préfecture de Kien-
Lck'ang ^ ^ ; là se trouvait donc la limite orientale des Hi ( cf.
Tch'eng-té Jou tche, cbap. iii, p. 21 v° et 22 r**); de la relation de
Fou Tcheng (voir plus loin p. 435, n, 1) il résulte que leur fron-
tière septentrionale était à 260 li au nord de la ville, qui fut plus
tard la capitale du centre des Leao (aujourd'hui Tchagan soubour-
gan , sur la rive gauche du Lohan pira ) et à 220 /i au sud du Sira-
inouren. — Au commencement du x* siècle, lorsque A-pao-ki fonda
l'empire khitan, les Hi furent un des premiers peuples qu'il con-
quit; à partir de ce moment on ne distingue plus les deux peuples,
et c'est ce qui explique que le territoire au nord de Kou-pei k'eou
soit appelé par JVang I le territoire des Hi et des K'i-tan.
* L'arrondissement de Yng correspond à la sous-préfecture ac-
tuelle de Tchang-li ^ ^ « À l'est de la préfecture de Yong-p'ing
( au nord-est de la province de Tche-li); — l'arrondissement de Ping
correspond à la sous-préfecture actuelle de Lou-long J^ ^ , qui
fait partie intégrante de la ville préfectorale de Yong-p'ing, La route
qui passe par ces deux localités est celle qui traverse la Grande-Mu-
raille à Ckan-hai koan (voir plus loin la relation de Hiu K'ang-
Isong). Wang I oppose donc ici la difficulté de ia route de Kou-pei
k'eou à la commodité de celle de Chan-hai koan.
43? ]^4}-JUISi 1897.
unies; depuis io ipon^ent oix des révoltes se sonf
produites 6ur la frqntièrô , plie^ spqt pour la plvipart
sorties pa?* \k. On traverse encore }a chaîne fé-cheng ^
( fê 1^ ^ ) i 1^ ^h^fi^n se. replie eq plusieurs lacets
superposés; le nom populaire (de cette chaîne) est
la chaîne Se-hiang^ i^M^)'
A quatre-vingts li de là, on ai?rive à Sin-koan (^
19); on traverse Ja chaîne Tiachk'oao ()j|^^) et
la chaîne P'ien-isiang^ (fB ^ '8)-
A quarante li (Je là , on arrive à Thôtellene du
Tathâgata cqucbé^ (@^ ]ftD 39^ JHI)i ^^^^ ^^ montagne
se trouve en effet Timage d\in Buddha couché; c*est
de là que vient ce nom. On traverse la rivière Oa-
^(^^^ (*^î^)i ^ ^^^^ ^^ trouve Loan tcheoa (||g
^ Kao Cke-ki {op. cit., p. lo v**; cf. p. 4ao n. i, a(L fn,) iden-
tifie ces montagnes avec la chaîne qi^'on appelle aujourd'hui le Cke
pa p*an ling -j-' /^ ^ J^ ( t la chaîne des dix-huit replis » , ainsi
nommée des nomhreux lacets qu'y décrit la route) et qui se trouva;
à 1 1 G /t au sud-ouest de la sous-préfecture de Loan-p'ing ^^ ^ .
^ Ç'est-à-dife : la montagne où Ton songe à son pays.
^ Kax) Cke-ki[op, cit, p. lo v") identifie le P'ien-ts'iang ling de
fVqng I ayec le P'ien ling 4Bl ^fé actuel.
\ * f^'^prçs Kaq Qh^rhi (ap» çjt., p, 19 y°), Thô^^Uerie du Tathâgata
couché doit correspondra ^ ce qu'QQ app^l^ f^ujom'd'hui I9. grotte
du IfuuA PU ^ ^ ) 4^04 P^^te grotte, on voi^ \m Euddh^ sculpte
dans Ifi pierre. D'aprè» le Teh'eng-té fou phe (chap. xTi, p. 5 r**) ,
\ grotte du Lama J/i^ p)^ ^ est à 70 li à 1 -ouest de la sous-pré-
fecture de Loan-p'iïii^ jf^ ZJÎ.
^ Mon exemplaire du K'i-tan kouo tche écrit par erreur nîao Jft
au lieu de ou è . L,a rivière Ou-loan est appelée aujourd'hui rivière
Lpan \^lv^ PH encore civière de CAan^-tou J* ^ f^' ^aiflf /
dut la traverser dans le vQJsinage ^g ia sous-pféiectufe de Loat^
VOYAGEUH? GIÎINOIS. 423
j^), qui pr^nd son nom de la rivièie. En outre, on
traverse 1^ chaîne Me-teoa^ (S?^)» ^I^^ s appelle
aussi )a Qhpine Tou-ymi (^ ^) et qui e^t longue de
plus de vingt IL On traverse aussi ia chaîne K'inr
A soixante-dix li de Jà, on arrive à Thôtellerie dé
la rivière Itieoa^ (^ ^rT ll|)î ^^ rivière est ^ coté de
p'\ng 1^ ^ qui est identique au Luan tcheou paeutionné par ii|i
à Ifi ligne suivante (cf. Tch'eng-té fou tche , cl^ap. \v, p. 2 5 r" et
p. 27 r'),
^ Le^ montagnes Me-teon sont identifiées par le Tch'etuf-té Jou
tche (chap. xv, p. 1 1 r") avec les montagnes Koang-jen J^ fn » à
11 li k l'ouest de Tch'encj-téfon, Les montagnes Koang-jen sont in-
diquées sur la carte chinoistî A.
* K'in-Uai signifie « cresson ».
^ Wang I ayant déjà traversé la rivière l,oan quand il arrive à la
rivière Lieou, on voit que ce coufs d'e^u ne peut pas être le même que
la rivière Lieou actuelle, laquelle est un affluent de droite du Loan ho
qu'elle rejoint au lieu appelé Lfieou ho k'eou i^ ^ |I| . t.a rivière
fAeou de Wang / ne peut etfe qvje la rivière appelée de nos jours
iV Ao ^^ }^ ou '{^ Jpj ; le Pao ho g^\ un çiEHHent 4ti gauche (ï^
Loan ho ; il prend sa source au nord de P'ing-ts'inen tcheoa ^ ^
j^ et c'e$t vraisemblahlemeat dans le voisinage de cette ville que
Wmg I le traversa (cf. Tch'«ng-té Jou tche, ebap. xv, p. 38 v" et
39 r" et chap. xvi, p. ^9 v^-d» r°). ^- L'itinéraire sui^i par Wang /
ne laisse pas que d'être assez extraoFdinaire; en effet, pqur aller d»
Péking à P'ing-ts'iuen tcheou, on fait un long détour si on passe p^r
Kou-pei k'eou; le chemin direct serait par la passe Hi-fong j£ ^
P (au nord de la sous-préfecture de Tsoen-hoa ^ ^)* Si les
ambassadeurs chinois suivaient la voie la plus longue et la phis
rude, c'est parce que les Khitan les trompaient afin de faire pa-
raître leur propre pays plus élmgi^é et plus difficile d'accès qu'il m-
l'était en réalité. Noij§ eo ^xon^ 1^ preuve dans un |^xte de {'histoin;
des Song (Song-che , chap. cccxix , p. 5 r") : un certain Lieou Tch'ang ^
(qui fut docteur entre io4i et io48 et qi|i mom*ut en io68
424 MAI-JUIN 1897.
l'hôtellerie. Au nord-ouest sont des fonderies de fer:
ce sont pour la plupart des gens du P^o-hai^ (j^
^); qui y habitent; ils prennent le sable et les pierres
retirés de la rivière et en les épurant au feu, ils ob-
tiennent du fer. Suivant une coutume du P'o-hai
(j^jjl), Us se réunissent chaque année à époque
fixe pour faire de la musique ; ils font d'abord avan-
cer plusieurs bandes de chanteurs et de danseurs
exercés; les hommes et les femmes se succèdent,
chantent des chœurs alternés et font diverses évolu-
tions; le nom (de cette fête) est t'a-tchoei (]^||).
âgé de 5o ans) avait été envoyé en ambassade à la capitale du centre
des K'i-tan; les K'i'tan qui le guidaient passèrent par Kou-pei
k'eou pour arriver à la rivière Lieou; par ce détour de près de
mille li, ils désiraient faire accroire que leur pays était difficile
d'accès et lointain. Licou Tch'ang le reprocha aux interprètes er.
leur disant : « Passer par Song-ting (aujourd'hui la passe de Hi-Jony)
cf. p. 43 5 1 n. i) pour arriver à la rivière Lieoa est un chemin très
direct et en outre facile ; en peu de jours on peut parvenir à la ca-
pitale du centre; pourqueUe raison passez-vous par là (c*est-à-dire
par Kou-pei k'eou)} w Les interprètes s'entreregardèrent , furent
couverts de confusion et dirent : c C'est vrai; mais, depuis que des
rapports de bonne amitié ont été établis (entre les Song et le!» K'i-
tan)^ les relais ont été établis sur ce tracé; nous n'oserions les
changer..^ j^ ^ i, H È t ^ 0 Mi^ f^ M S ^
yjî jj[ 5g ^. Ce texte est cité en partie par le Tch'eng-té fou.
tche (chap. xvi, p. 4o v"), qui, dans la première phrase, écrit |p|
^ au lieu de |pI Jg ; j'adopte cette correction qui me parait né-
cessaire.
* Cf. p. 4o4, n. 3.
VOYAGELiUS CHINOIS. 42^
Les habitations où demeurent (ces gens) ont
toutes leur porte ouverte à même la paroi de lé
montagne. On traverse la chaîne Song-ting ^ ( ;^ ^),
qui est fort escarpée.
A 70 li de là, on arrive à rhôtellerie de la ti'ibu
Ta-tsao'^ ( tT 5ê ^ ^ !&)• '^ ^ y ^ ^^ qu une centaine
de familles barbares. (Ces gens) tressent des arbustes
épineux pour en faire des haies; ils forgent le fer
pour fabriquer des armes de guerre.
A 5o /i de marche vers le Sud-Est, on arrive à
rhôtellerie de ]\ieou-chan (4^ [Ij ff ).
A 80 li de là, on arrive à Thôtellerie de Lou-eul-
'^^^ ( JÈ 5i iWï If) • ^" traverse la chaîne Hia-ma
A 80 li de là, on arrive à l'hôtellerie Tie-tsianfj
(^ ^ !&)• 0" traverse la chaîne Che-tse (^ ^).
A partir de ce point, on sort graduellement des mon-
tagnes.
A 70 li de là, on arrive à Thôtellerie Fou-kou^
^ D'après Kao Chc-ki ( ^ 4t > J\ |j? , p. 1 o v" et ;^ i^ fj
fË » cliap. II, p. 1 v**), Song-tiny était le nom donné sous les Song
à la passe Hi-foncj ^ |||^ . Ici , ce nom est appliqué par Wang 1 à
des hauteurs qui s'étendaient au sud jusqu'à la passe Hi-fong; mais
l'ambassadeur chinois dut les traverser sensiblement plus au nord.
Le Tch'eng-téfou tclie (chap. xvi, p. 4o v°) dit : «L'ancienne passe
Song-ting était à 120 /i au nord de la passe actuelle Hi-fong. 9
^ A partir d'ici, jusqu'à l'arrivée à la capitale du centre, les
identifications précises cessent d'être possibles. Le Tch'eng té fou
tche (chap. x\i, p. 12 v°-i/| v") se borne à placer les localités men-
tionnées par Wang I dans ie territoire de la préfecture secondaire
de P'ing-ts'iuvn ZjS ^ j*]4 .
' Le K'i-tan kono Iclic donne la leçon Tang-kou ♦^ ^; mais il
IX. 28
mrBIHKBtlr IIArilt\lkl.ll.
4Sir> MAl-JUIN 1897.
(lif ^)- ^'^ plupart des habitants exercent le métier
de charrons. On dit que, droit à Test des gens du
P'o-hai ( ^ t(| ) , on voit de loin la montagne Ma-yan ^
{^9)'^ cette montagne est fort giboyeuse et cou-
verte de foi'êts; le souverain du royaume y va sou-
vent chasser.
A 80 li de là, on arrive à Thôtellerie de T'cmy-
A 20 /i de ii, on arrive à Ta-ting fou qui est la
capitale du centre^ (4* ?SC ;^ !È /l!P)î ^^ remparts
indique en note la leçon Fou-kou qui est adoptée par le fVen hien
ioncj Aao (cbap. 3/i6] et par le Tch'tng té Jûa tehe (chap, ui,
p. 1 \ r').
* Le Tch'etuj té fou tche (chap. xvi, p. 35 r° et v") identifie
la montagne Ma^jrun avec la montagne appelée Ma-jm M £ à
rrpoque des llan^ ut Yon^ngan ^ ^ de nos jours; d'après la des-
cription assez vague qu'on fait de ces hauteurs, il semble qu'elles
ai«*nt si'paré sur une longueur de 1,000 li le bassin de la rivière
Lohan et relui de la rivière Ta-ling >^ ^» ^* source de la rivière
Lohan se trouverait dans la. partie méridionide de ces montagnes.
* La capilalt; du centre, préfecture de Ta-ting , est indiquée par
le (lictionnain; de géographie historique de Li Tchao-lo (au nom
Ta-tincj) comme se trouvant au sud de la bannière de droite des
Mongols Kartrhin. — Le Tong hien tsi lan (chap. LXXii^ p. 26 v*)
dit aussi que, au sud de la bannière de droite des Kartchin, on voit
les ruines de la ville mongole de Ta-ning tcKeng ^ Ç Jff^ qui
occupait l'emplacement mt^me de la capitale du centre des Leae, —
Le Tch'eng té fou tche (chap. iv, p. i5 v' et chap. xxi, p. 7 v*) nons
apprend que la capitale du centre était à 180 li au nord-est de ia
ville actuelle de P'ing-tsiuen Z^ ^ j^ ^ qu'elle se trouvait au
nord (c'est-à-dire sur la rive gauche) de la rivière Lohan 5^ H^
JpJ", enfin qu'on rap|)eHe aujourd'hui encore Ta-nin^ tcKeng, on,
en mongol , Tchagnn soubourgan ( ce qui signifie « la pagode Uanche» ,
en chinois pe t'a j^ JS)*
La première fouille de ia Tar tarie chinoise dans le tome IV de
VOYAGEURS CHINOIS. 427
de la ville sont bas et petits; ils n ont guère plus de
li U de tour; les portes ne sont quun bâtiment à
du Halde marque Tchagan soubourgan ( Tchahan subarkan hotun) sur
la rive gauche de la rivière Lohan, à peu près à mi-distance entre
le confluent de la rivière Parkan au sud et celui de la rivière
Conendoulin au nord. — La carte chinoise A donne la même indi-
cation, mais die commet l'erreur de placer presque en face, à peu
de distance au sud de la rive droite de la rivière Lo-han, la ville
sous-préfectorale de Kien-tch'ang ^ S . Cette inexactitude est en-
core exagérée dans la carte des itinéraires en Mongolie orientale
dressée par M, Bretschneider (Bulletin de géographie historique et
descriptive, année 1894), car cette carte place Kien-tck'ang sur le
hord même de la rivière Lohan. En réalité cette ville est notable-
ment plus à TËst; elle est située entre deux petits cours d*eau qui
sont la source septentrionale et la source occidentale de la rivière
Ta-lincj ^ ^ ; elle se trouve donc dans un autre bassin que celui
de la rivière Lohan (cf. Carte chinoise C et les cartes du Tch'eng té
fou tche). — Tel étant l'emplacement de Tchagan soubourgan, on est
en droit de dire , avec M. Vassilief (cf. Bretschneider, Itineraii-es en
Mongolie , iràd. Boyer [ Journa/ asiafijjfue , mars-avril iSgS.p. 317])
qu'il faut marquer en cet endroit l'ancienne capitale du centre des
Leao.
Ou pourrait cependant faire contre cette identification une ob-
jection: la Carte chinoise C indique l'emplacement de la ville mon-,
gole de Ta-ning non pas au sud de la rivière CouendouJin et au
nord de la rivière Parkan , mais dans l'ange formé par les rivières
Parkan J^ ^ \^ Siii nord, Lohan ^ B^ à l'est et Korko Jg
^ ^3Ç au sud; les Cartes chinoises A et B appellent cette localité
Kara hotun B^ |l^J ^^ . Ne serait-ce pas là qu'il faudrait chercher
les ruines de la capitale khitane? — M. Vassilief (cité par Bret-
schneider, Journa/ ojiati^ue^ mars-avril 1893, p. 317, n. 1) a résolu
la difficulté en disant que Kara-hotun est sur l'emplacement d'« une
nouvelle ville de Tai-ning tch'eng , bâtie au xiv' siècle après l'abandon
de la première». C'est la première ville, c'est-à-dire l'actuel Tchagan
soubourgan qui correspond à la capitale du centre des Leao, Je ne
sais pas sur quel texte se fonde le savant professeur de Saint-Pé-
tersbourg pour établir que la ville mongole de Ta-ning tch'eng oc-
cupa deux emplacements successifs , mais il a certainement raison ,
28.
428 MAI-JUIN 1897.
un étage ; on n y a pas élevé de construction en forme
de tour. La porte du Sud s appelle Tchou-hia ( J^ S)*
A Tintérieur de la porte est un double chemin avec
une allée couverte pour les piétons. Il y a plusieurs
portes de quartier. En outre , il y a quatre pavillons
à étages pour les marchés; ils s appellent Tien-fang
( 55 :^ ) , Ta-Via ( ;^ flg ) rong-hoan (1 ffl|) ^^ PFang-
hiae (M iH)« ^^ arrive à Thôtellerie de Ta-t'ong
(;^ Ip) fg); les portes du Nord s appellent Yang-té
(1^ fg) et TcKang-ho (ISJ H). A Imtérieur du rem-
part, à l'angle sud- ouest, sur une éminence, se
trouve un temple. Au sud du rempart se trouve un
jardin qui sert pour les banquets et les tirs à Tare.
A partir du moment où Ton a passé Kou-pei k'eou
( "é' 4fc 0 ) ^^ o^ ^'^^ ^st arrivé sur le territoire bar-
bare, les habitants ont des huttes en herbe et des
maisons en planches; ils s'occupent d'ailleurs à
labourer et à semer; cependant ils n'ont pas de mû-
riers. Toutes leurs semailles, ils les font le long et au
sommet de levées en terre, car ils se prémunissent
contre les obstructions produites par le sable que
chasse le vent. Dans les montagnes, les grands pins
sont très abondants. Au fond des gorges, la plupart
(des habitants) s'occupent à fabriquer du charbon
de bois; parfois on les voit élever et garder des
car le Tch'eng té fou tchc (chap. xvi, p. 46 r°) parie de ia rivière
Conendoulin ( J^ /^ M ^ t^ Vj) ^^^^^ passant au nord de
l'ancienne ville de Ta-ning; cela ne se comprend que si Ta-wng (et
par suite la capitale du centre des Khitan) était sur remplacement
de Tchagan soubourgan.
VOYAGEURS CHINOIS. 489
bœufs, des chevaux et des chameaux; ils ont aussi
beaucoup de moutons verdâtres et de porcs jaunes.
D'autres ont des chars et des tentes qu'ils emportent
avec eux pour aller chercher les eaux et les herbages
et pour chasser avec l'arc et le filet. Ds ne mangent
que de la bouillie de grain et des gâteaux sucrés.
430 MAI-JUIN 1897.
1
III
RELATION DE FOU TCHENG.
Le K'i-tan kouo tche (chap.xxiv), qui nous donne cette
relation immédiatement après celle de Wang I, la met sous
le nom d*un certain Fou Tcheiig § §|5. Mais le Tch'eng ié
fou tche (chap. xxi, p. i4 v", p. 21 v**, p. 2a r* et passim)^
la cite toujours sous le titre de «Itinéraire de Fou P«» ^
5B5 ^ S ^ » nous trouvons en effet dans Thistoire des
Song (Song-che, chap. 3i3) la biographie de Fou Pi (ap-
pellation Yen-koao ^ g ) qui fut chargé ""en 10^2 d*une
importante mission diplomatique auprès du souverain khi tan
et qui mourut en 1 o83 âgé de quatre-vingts ans. 11 n*est pas
certain cependant que la leçon Fou Pi soit exacte et que ia
relation qu'on va lire soit celle d*un voyage accompli en 1 o42 ;
en effet, le Leao che (chap. xxxvii, p. 3 r*') rapporte, en la
mettant sous le nom de Sie Yng ^ fl^, une rdation qui
est identique à celle-ci , à cette exception près que les deux
premières étapes sont omises par une négligence du compi-
lateur; or ce voyage fut accompli, nous dit le Leao che, en
l'an 1016; Sie Yng est-il le personnage de ce nom dont
nous trouvons la biographie dans le 3o5' chapitre du Song
che ? Etait-il le compagnon de Fou Tcheng ? Enfin est-ce lui
ou Fou Tvheng qui est le véritable auteur du récit? Ce sont
là autant de questions qui restent obscures; mais, ce qui
paraît probal^le , c'est que le voyage , quelle que soit la per-
sonne qui l'ait raconté, eut lieu en l'an 1016; on ne peut
donc pas identifier l'auteur de cette relation avec Fou Pi qui
s'acquitta de son ambassade en io42 et je conserverai la
leçon F^ou Tcheng que nous fournit le K'i-tan kouo tche, tout
en renonçant à expliquer pour quelles raisons le même
voyage est attribué par le Leao che à Sie Yng,
Dans le 346" chapitre de Ma Toan-lin, cette relation est
VOYAGEURS CHINOIS. 431
•
placëe à la suite de celle de Wan^ I, sans que rien indique
qu'il s'agit de deux voyages distincts.
La relation de Foa Tcheiig nous indique l'itinéraire que
suivit le voyageur pour aller de la capitale du centre à la
capitale supérieure des Leuo, c* est-à-dire de Tchagan soubour-
gan sur la rive gauche du Lohan pira à Tchagan soubourgan
près de la source du Tchagan mouren.
RÉCIT DU VOYAGE DE L'HONORABLE FOV TCBENG.
Quand rhonorable Fou Tcheng fut envoy«^ comme
ambassadeur à la cour du Nord , il se dirigea droit
vers le Nord à partir de la capitale du centre et, au
bout de 80 liy il arriva à rhôtellerie de Lin-tou
(fêlPtS).
A /4o li de là, il arriva à rhôtellerie de Koan-yao^
A 70 K de là, il arriva à Thôlellerie de Song-chan
(^5 ili 19),
A 70 li de là, il arriva à rhôtellerie de Tch'ong-
A go li de là , il arriva à l'hôtellerie de Koang-ning
A 5o /i de là, il arriva à Thôtellerie de Yao-kià-sai
A 5o li de là, il arriva à l'hôtellerie de Hien-ning
[^ ¥ II)-
* Koan-yao signifie « le four public ». Diaprés le Tch'eng lé fou tche
(chap. XXI, p. lA v°, i5 r"), il y aurait eu dans cette région des
fours à cuire les ustensiles en argile ^ ^ , et c'est de ce fait que
rhôtellerie aurait pris son nom»
432 MAI-JUIN 1897.
•
A 3o /i de là, il traversa le pont de pierre de la
rivière Hoang^ (Sï 7|C S fil)- A côté se trouve Jao-
tcheou (1^ ji\); en effet, la dynastie T'ang établit au-
trefois chez les K'i-tan l'arrondissement de Jao-lo^
' La rivière Hoang n'est autre que le Sira-mouren. Foa Tcheng
la passa avant son confluent laivec le Kara-mouren, puisqu*U nous dit
que , cinquante li plus loin , il traversa la rivière Noire , c'est-à-dire
le Kara-mouren ( Tcbagan-mouren de notre carte). Il dut traverser le
Kara-mouren au point où Du Halde (vol. IV, i* feuille de la Tarta-
rie chinoise) marque la ville de Parin g» ^^ centre de la horde
mongole de ce nom ; il franchit donc le Sira-mouren en un point
droit au sud de cette ville. D'après le Tch'eng-téfou tcke ( chap. ix ,
p. 5 r°) , le pont de pierre sur le Sira-mouren existe encore aujour-
d'hui. — Je ferai remarquer que le première feuille de la Tartane
chinoise puhliée dans le tome IV de Du Halde est ici plus conforme
au récit de Fou Tcheng que la carte chinoise B; cette dernière, en
effet, appelle Tchagan mouren ^ ^ ^ jj^ ^ le cours d'eau qui
est appelé Kara-mouren par Du Halde; elle donne le nom de Kara-
mouren à une petite rivière plus septentrionale qui n'est pas marquée
dans Du Halde , et qui , d'après le cartographe chinois , se jetterait
dans la rivière qu'il appelle Enl-tch'e mouren ^ ^ ^ jjj^ et que
Du Halde nomme Kholgoltai-hara-oussou. 11 est évident que la ri-
vière que traversa Fou Tcheng, cinquante li après le passage du Sira-
mouren , est le Kara-mouren (rivière Noire) de Du Halde, ou Tchagan
mouren (rivière Blanche) de la carte chinoise; le nom deHeickoei
(rivière Noire) que le voyageur du xi' siècle attribue à ce cours
d'eau semble donner raison à Du Halde. Dans le croquis annexé au
présent travail , j'ai cependant conservé la nomenclature de la carte
chinoise B , car cette nomenclature est aussi cdle qu'on trouve dans
la carte de Chine de Matussofski et dans la feuille x? de la grande
«carte des contrées méridionales limitrophes de la Russie asiatique»
(cette dernière carte, dont la feuille xv a été publiée en 1887, ^^
publiée par les topographes russes ofliciels; elle a fort obligeamment
été mise à ma disposition par S. A. le prince Roland Bonaparte).
^ Dans la notice de l'histoire des ToLng sur les Hi ^ ( Tang chou ,
chap. ccxix, p. 3 v°) on lit que les Ili vinrent pour la première
fois rendre hommage à la cour de Chine en 629; «peu d'années
après , leur c\\e{ K' o-iou-icho fit sa soumission à l'empire; l'empereur
VOYAGEURS CHINOIS. 433
(lÉ ISS); maintenant, des gens du Fo-hai (iSSi îd) y
habitent.
A 5o li de là, (Tambassadeur) arriva à rhôtellerie
de Pao-ho (f!jc ft fS) et traversa la rivière Noire ^
(lîiir).
A 7 o /i de là , il arriva à l'hôtellerie de Siven-hoa
A 5 o li de là , il arriva à Thôtellerie de TcKang -
t'^i (^-^IS)' A une vingtaine de li à Touest se
trouve un temple de Bouddha et un hameau de gens
du peuple'^ (1^ "# J6 JÈfc); on dit que cest larron-
dissement de Tsou (H îltl); ily a aussi la montagne
de Tsou (H. lll ) et dans cette montagne est le temple
funéraire d'A-pao-ki ^ ( IW fi« ^ SI )•
établit dans ce pays le gouvernement de Jao-lo » ^ lf^ ^ ^ ^
|: rement le nom de la rivière appelée aujourd'hui In^-Zcin (Inkirini) ,
dans le territoire des Oniouts |^|$$ ;^iP4*^4^#^
^ 5^ ^ ?^» Tch'eng-té fou iche, chap. m, p. 22 r°); cette ri-
vière passait en effet au centre du pays des Hi; cependant, comme
on le voit par le texte que nous venons de traduire, le centre admi-
nistratif du gouvernement de Jao-lo se trouvait non sur les bords de
la rivière Yng-hin, mais plus au nord, sur la rive du Sira-mouien.
^ Le Kara-mouren de la carte de Du Halde; le Tchagan - mouren
de notre carte.
* Le texte du K'i-tan kouo tche est ici obscur; la leçon donnée
par le Leao che (chap. xxxvii, p. 3 r°), dans la relation qu'il met
sous le nom de Sie Yng , est bien préférable : ^ ^ J6 JS " ^^^
demeures bouddhiques et des habitations de gens du peuple » ;
c'est-à-dire que dans ce lieu on trouve établis des religieux et des
gens du peuple.
^ Tsou ichcou était le lieu où A-pao-ki avait établi la Tour de
l'Ouest "gj j^ (cf. Leao che, chap. xxwii, p. 3 v°); la Tour de
rOuest, tout en se trouvant fort près de la capitale supérieure, ne
434 MÀI-JUIN 1897.
 /io li de ià, (rambassadeur) arriva i Lin-hoany-
fou, qui est la capitale supérieure^ ( Jl 3^ Bft Sï llï).
peut donc pas être identifiée avec die. Le Leao ek& (chap. uxvUt
p. 3 v") nous apprend en outre que, dans le temple funéraire
d'Apao-hi, on conservait les bottes de l'empereur mort; à l'endroit
où il était enterré , il y avait « du côté de l'Est la salle des Saints ves-
tiges ; on y avait dressé une stèle pour commémorer les eipédition$
et les chasses de Tai-tsou [A'pao-ki]; à l'Est de la salle était une
tour où l'on avait élevé une stèle pour rappeler la glorieuse manière
dont Tai-tsou fonda son empire; tous ces monuments lont à cinq li
à l'Ouest de la ville. » Les inscriptions dont paiie le Leao che exis--
taient encore au temps de Tempercur K'ang-hi; on lit en effet dans
«l'Abrégé de Thistoire chinoise de la grande dynastie Tang» par le
p. Gaubi) (Mémoire* concernant les Chinois, vol. XVI, p. 364):
c On avait cru que la sépulture du prince A-pao-ki était dans la pro*
vince de Lcao-tong : on se trompait. Sous le règne de Kang-hi, on
a trouvé cette sépulture dans les montagnes au nord de Parin, dont
j'ai parlé. [Note:] Dans une de ces montagnes, on voit les restes
de cette sépulture avec une grande salle et des pierres de marbre
où étaient décrites les actions A*A-pno-ki, » Il serait désirable qu'on
retrouvât le récit du voyageur chinois du xvn' siècle dans lequel le
p. Gaubil a pris ce renseignement , et plus désirable encore que Ton
recherchât les stdes qui existent peut-être encore ai^jourd'hm. (Cf.
la note suivante, adjin,)
^ Le nom de Lin hoangfou signifiant v proche de la rivière Hoany i
c'est-à-dire du Sira-mouren, on pourrait être tenté de chercher c^te
ville sur les bords du Sira-mouren ; mais Lin hoangfou est le nom
de toute la région dont la capitale supérieure était le centre admi-
nistratif; cette région pouvait s'étendre au Sudjusqu'auSira-mooreii
sans que. la capitale fût nécessairement auprès de cette rivière. Si
nous nous en tenons aux indications de Fou Toheng, nous voyons
^^uil fallait d'abord tra verser le Sira-moureu, puis le Kara-mouren, et
que, cent-soixante li plus loin, on atteignait la capitale; mais Titiné»
raire ne nous dit pas dans quelle direction il faut prendre ces cent-
soixante li. Si cependant nous nous reportons à la première feoille
de la Tartarie chinoise dans le tome IV de Du Halde, nous consta-
tons que le voyageur ne pouvait suivre que deux directions i ou le
Nord franc en longeant la rivière Kholgoltai hara oOSiOu, OQ I9
VOYAGEURS CHINOIS. 435
A partir du moment où l'on a dépassé rhôtellerie
de TcKong-sin ( ^ "^ fê) , c est l'ancien territoire des
KH-tan; au sud, tout le pays était le territoire d^
Nord-Ouest en remontant la rivière Kara-mouren (leTchagan-tnouren
de notre rarte); cette seconde hypothèse est ia plus vraisemhlable,
car Du Halde ne marque aucun point habité dans le bassin du Khôl-
goltai hara oussou , tandis qu'il indique à la source même du Kara-
mouren une localité appelée Tchaban botun qui est bien approxi-
mativement à cent-soixante li au nord -ouest de Parin, point où
Fou Tcheng dut traverser le Kara-mouren. Tchaban botun est ap-
pelée Tcbagan soubourgan par la carte chinoise B et par les cartes
russes. C'est donc en ce lieu que nous fixons par conjecture la situa-
tion de la capitale supérieure des Kbitan. — Cette identification
sera peut-être confirmée prochainement par les récentes découvertes
de M. Pozdnéief. Dans le rapport lu le 23 novembre iSgS à la so-
ciété impériale russe de géographie (page 35 du tirage à part, ce
savant explorateur rendant compte du voyage qu'il a accompli en
Mongolie pendant les années 1892-1893, nous apprend qu'il vi-
sita Birou-khoto (en chinois Tsin(j-ning tchen)^ ville située sur la
rive gauche de la rivière Ousoun-touroun , à 3o li environ au nord
de la rivière Kara-mouren ; de là , il se dirigea sur Ourga , en sui-
vant la route commerciale qui réunit la Mongolie du nord à la
Mandchourie, et, chemin faisant, il passa par une localité appelée
Tcbagan soubourgan où se trouvent les ruines d'une des cinq capi-
tales des Leao; il y découvrit des inscriptions qu'il estampa. La
publication de ces monuments par M. Pozdnéief nous apprendra
sans doute bientôt si ce sont là les inscriptions dont parlait le
P. Gaubil ( cf. la note précédente , ad fin, ) et si le Tcbagan soubourgan
visité par le voyageur russe est bien celui qui est situé à la source
du Tchagan mouren et que nous regardons comme l'emplacement
de la capitale supérieure des Leao
^ Si Ton s'en rapporte aux estimations de distances que nous
fournit cet itinéraire, l'ancienne limite entre les K'i-tan au nord et
les Hi au sud se trouvait donc à 2 Go li au nord du lieu où s'éleva
plus tard la capitale du centre des Leao et à 220 li au sud du pont
de pierre sur le Sira-mouren.
43C MAI-JUIN 1897.
(L'ambassadeur) entra par la porte occidentale
qui s'appelle la porte Kin-té{^ fê). A l'intérieur se
trouve l'hôtellerie Lm-/ioanjf (fil 3ï fit)- La porte
orientale de la ville secondaire s'appelle Clioen-yaag
(JS f^)- En entrant par cette porte et en marchant
vers le Nord, on arrive à la porte Ring-foa (J^ jfi)»
puis à la porte TcKeng-t'ien {^Ji)\ à l'intérieur se
trouvent les deux bâtiments appelés Tchao-té et Siaen-
tcheng (B8 -^ Ê & Zl IS); tous deux sont tournés
vers l'Est; les tentes en feutre qui se trouvent là
sont aussi toutes tournées vers l'Est. A deux cents li
environ au nord-ouest de Lin-hoang (fè fM) se
trouve le lieu appelé Leang-tien (J^î^); il est au
sud de la montagne Man-t'eau (èi SS); cest une ré-
sidence d'été; il s'y trouve une végétation abondante
pour laquelle on bêche le sol h plus de dix pieds de
profondeur, tant le gel y est profond.
VOYAGEURS CHINOIS. 437
IV
RELATION DE SONG HOAN.
Nous ne savons sur Song Hoaii 5|c ^ q^c ce q^6 nous
apprend sa relation. Cette relation elle-même, je n'en ai
trouvé le texte que dans le 346* chapitre du Wen hien t'ong
k'ao de Ma ToanUn; je présente donc cette traduction avec
toutes les réserves qu'il convient de faire, lorsqu'on est obligé
de s'en rapporter à cette encyclopédie dans laquelle les fautes
d'impression et les erreurs de rédaction sont extrêmement
nombreuses.
Song Hoan décrit la route qu'il suivit en l'an 1020 de notre
ère pour se rendre de la capitale du centre des Leao , sur la
rive gauche du Lohan pira, à la montagne Mou-ye qui se
trouvait au confluent du Lohan pira et du Sira-mouren.
TEXTE DE LA RELATION.
La quatrième année Hen-hi^, \e yuen-wai-lang du
ministère des travaux publics (X p|5 M ^ ^) ^^
tclie-tche-kao^ [j^MWi]^ Song Hoan (5|çiK)» ^^^
chargé d'une mission et fut le premier qui alla jus-
qu'à la montagne Moii-ye (/fC H ll| ). Celte mon-
tagne est à Test et légèrement au nord de la capi-
tale du centre.
'. 1020 après J.-C.
^ La fonction du tche tchc kao est mentionnée dans l'histoire des
Song (chap. 161, p. 8 v°) comme dépendant du département appelé
le tchong chou cheng ^ â* H^<
488 MAI-JUIN 1897.
Après être parli de la capitale du centre \ on passe
par une petite rivière (>J\ \vj) et par la montagne
Tch'ang-kiao (Pg P4). Au nord de la route est le vil-
lage où le roi des Hi (^) se rendait pour éviter la
chaleur; il s'y trouve un pavillon et une terrasse; à
partir de Kou-pei^ ("É" Jt) jusqu'au nord de la capi-
tale du centre , c'est entièrement le territoire des Hi ^ ;
les Hi étaient à l'origine les égaux des Ki-tan; ensuite
ils furent conquis par les K'i-tan; leur pays fut par-
tagé entre les Hi, les K'i-tan, les Chinois et les gens
du P*o-hai qui y demeurent mélangés ; les Hi ont six
tsie ton tou cheng [^ M^ ^) qui les administrent;
leur langue et leurs mœurs ne sont point les mêmes
que celles des K'i-tan; ils sont bons agriculteurs; ce
sont des archers à pied qui vont dans les montagnes
pour y prendre et y chasser le gibier ; ils marchent
comme s'ils volaient.
A une distance totale de 60 U se trouve l'hôtel-
lerie de la rivière Ko-li^ (^xïS^); on passe par
^ Cf. p. 426 n. 2. Le texte que nous avons ici prend pour point de
départ la capitale du centre ; il est possible cependant que des r^
dactions plus complètes du voyage de Song Hoan aient esdsté , dans
lesquelles il était parlé de la route suivie avant d'arriver à la capi-
tale du centre; le Tch'eng-té fou tche (chap. xxi, p. 4 v") cite en
effet un passage de la relation d*un certain Song Ckeou ^ ^ (ce
qui paraît être une variante du nom de Song Hoan] où il est ques-
tion de deux étapes qui précèdent la capitale du centre quand on
vient de Chine.
^ (^f. p. 420 n. 3.
^ Cf. p. 421 n. 1.
^ La rivière Ko-li doit être celle qui est marquée dans la carte
de Du Halde sous le nom de Couendouiin.
VOYAGEURS CHINOIS. 43»
Hoei'tcheou^ [M W); (celle ville a) un double rang
de murailles qui sont extrêmement basses; personne
ne demeure dans la ville extérieure; dans la ville
intérieure, il y a des habitations couvertes de tuiles
et des greniers; les hommes y portent pour la plu-
part les vêtements chinois.
A 70 K de là, on arrive à rhôtellerie Yu-tin (|fe
^); en avant de rhôtellerie est une petite rivière
qui coule vers le Nord en faisant des sinuosités. A
partir de là, on entre dans les montagnes et il y a
peu d'habitants.
A 70 li de là, on arrive à rhôtellerie JVa-^oa-ou
( ^ ^ »l^ ) ; 6n langue barbare , « montagne » se dit
na (fft), et « rivière » se dit ou (>^). .
A 70 /i de là, on arrive à rhôtellerie de la mon-
tagne Hiang-tse (# ^ |ll ); en avant, (cette localité)
s'appuye contre un tertre et est voisine d'une petite
rivière. A 3o /i au Nord-Est, c'est le Tch'dng-pe
( :^ î& ) ; on traverse un désert de sable et de pierre
et on passe par Pe-ma-tien ( ^ ^ f^).
A 90 U de là, on arrive à rhôtellerie Cfioei-pe
(7)C îlâ); on traverse la rivière Tou^ (i Jïï)» qui
^ D'après io Tvhen^té fou iche (chap. xxi, p. 2 4 s^) 9 Hoei-tcheou
se trouvait là où est aujourd'hui la localité appelée Pa4o-h'o j^
^ ^ t dans la partie du territoire des Mongols Ohan ^ ]^
qui est sur la rive gauche de la rivière Lohan , immédiatement avant
son confluent avec la rivière Inkinni. — Hœi tcheou^ dit le Leao
tche J^ ^ 1 est Tendroit qu'on appelait Kcei-i-tcheou ^ j|ê M
à l'époque des T'ang,
^ La rivière T'ou est appelée To-ko-tch'en §£ ^ Ë dans i'his^
toire des Sœi (Soei càou, chap. lxxuy« p. 9 r**) et Tou-hou-^^un
/
440 MAI-JUIN 1897.
est aussi appelée la rivière Tchoang-tchoang [^ ^ Hc)
(ce cours d'eau) accumule le sable et en fait des
monticules. Il y a là peu d'habitants et beaucoup
de forêts. Dans la plaine qui s'étend sur les bords
du fleuve, le souverain du royaume a déjà passé là
l'hiver.
Après un parcours total de 80 li, oii arrive à
l'hôtellerie de Tchang'Se-k'ong (5i ^ ^).
A yo /i de là, on arrive à l'hôtellerie Moa-ye
(tKH)- Quand on s'éloigne de la capitale du centre
on ne trouve plus aucun hôtel; les haltes ne sont
plus que des tentes en forme de voûtes. Lorsqu'on
se dirige vers Mou-ye ^ (Tfc 3j|), ce n'est qu'une tren-
i ^ ISt ^*"^ l'histoire des Tanq ( T'ang chou,, chap. ceux , p. 3 v'.)
Le nom de rivière Ton ^ ^ (ou ^ ^) est une abréviation
du nom que Thistoire des Soei transcrit T'o-ko-tck'en g£ ^ g
et que l'histoire des Tang transcrit T'ou-kon-tchen J^ ^ JK
(cf. Tch*eng té fou tcke, chap. xvi, p, h 2 v'-44 v*). Ce cours d'eau
est généralement plus conna sous le nom de Lohan mouren
^ R^ ^ ;j^, ou, par abréviation, rivière Lao ^ f^* La ri-
vière Lohan prend sa source dans le territoire de la sous-préfec-
ture de P'ing ts*iuen £^ É^ , coule dans la direction du Nord-Est
et se jette dans le Sira-mouren , après un parcours de plus de 5oo li-
^ La montagne Mou-ye se trouvait dans l'arrondissement de Yong
5^ j|t| , au confluent de la rivière Lohan et du Sira-mouren; c'est
là qu'était le Nan leou ^ ^ ou Tour du Sud , c'est-à-dire la plus
méridionale des quatre constructions à étages que les Leao avaient
établies dans le territoire dépendant de la capitale supérieure. On lit
dans l'histoire des Leao (Leao che , chap. xxxvii, p. /| v*) : «Là se
trouve le confluent des deux rivières Sira-mouren à l'est et Lohan au
sud ; c'est pourquoi on appelle ce lieu Yong tclieou. Pendant les mois
d'hiver, les campements s'établissent le plus souvent en cet endroit
qu'on appelle le Nabo d'hiver. Là se trouve la montagne Mou-je; au
sommet, on a construit le temple funéraire du premier ancêtre
VOYAGEURS CHINOIS. 441
taine de li avant d'arriver qu on trouve des habi-
tants sédentaires, des maisons couvertes de tuiles
et des résidences de religieux. Puis on passe par
une région couverte de broussailles et d'herbes sau-
vages et on retraverse la rivière T'oa^ [^ \pf). La
montagne Mou-ye est le lieu même où fut enterré
A'pao-ki. On dit aussi que c'est l'endroit où on sa-
crifie au ciel et à la terre. Du côté de l'Est, on a
des Ki-tan; le kagan Ki-cheon occupe le temple funéraire du Sud;
la Katoun occupe le temple funéraire du Nord ; on y a peint et mo-
delé des idoles qui représentent les deux saints ( à sa\ oir le Kagan
et la Katoun) ainsi que les huit fils; une tradition raconte qu'un
homme divin monté sur un cheval hlanc partit de la montagne Ma-
yu (cf. p. /i33 n. 3 ) et descendit la rivière Lohan en allant vers l'Est;
d'autre part, une femme céleste, montée sur un char tiré par un
bœuf bleu , partit des forets de pins de la plaine et descendit le cours
du Sira-mouren; lorsqu'ils arrivèrent à la montagne Mou -je, au
confluent des deux rivières, ils se rencontrèrent et s'unirent; de ce
couple naquirent huit fils dont les descendants se multiplièrent de
plus en plus et formèrent huits trihus distinctes; chaque fois que
(les K'i-tan) partent en guerre, et lors des sacrifices à époque fixe,
au printemps et en automne, ils ne manquent pas d'immoler un
cheval blanc et un bœuf bleu pour montrer qu'ils ne sont point
oublieux do leur origine. »
Dans la relation que nous traduisons, il est dit que la montagne
MovL-yc est le lieu où fut enterré A-pao-ki; cette assertion se trouve
répétée dans plusieurs ouvrages chinois; elle est cependant erronée;
la tombe de A-pao-hi était, en réalité, à Tsou, tcheou, près de la capi-
tale supérieure (cf. p. d33 n. 3); la sépulture de la montagne Mou-
ye était celle du premier ancêtre mythique des Khitan, le kagan Ki-
cheou ^ "^ pf ^, et de sa femme la Katoun pj ^; on voit,
par le texte que nous avons extrait du Lcao che, que les Khitans
plaçaient en ce iieu le berceau légendaire de leurs huit tribus.
^ En allant de la capitale du centre à la montagne Mou-ye, le
voyageur passe une première fois de la rive gauche sur la rive droite
de la rivière Lohan , puis une seconde fois de la rive droite sur la
rive gauche.
j\. 29
ivratuitmiic ratioualb.
442 MAI-JUIN 1897.
établi une maison en feutre sur laquelle est un écri-
teau portant les mots : Salle Cheng-fang (^ ^ Mî);
il ny a pas d'escalier; on a étendu un tapis sur
la terre. Derrière sont deux grandes tentes. Plus au
Nord, on a établi une maison en feutre sur laqudlc
est un écriteau portant les mots : Salle K'ing-cheoa
iMM Xt)' ^^^^ ^^^ ^^^^ d^ ^^ montagne vénérée ^.
La tente du souverain du royaume est au nord-ouest
des maisons en feutre; on ne la voit pas de loin.
Il en sort souvent trois léopards qui sont fort appri-
voisés; le souverain les confie à des barbares, et,
quand il chasse, il s en sert pour prendre les ani-
maux sauvages. La coutume barbare pour prendre
les poissons est la suivante : on établit une cabane
en feutre sur la rivière; on en ferme la porte; on
pratique un trou dans la glace et on en approche
une flamme pour Téclairer; les poissons viennent
tous se réunir là ; on jette alors les lignes et il y en a
bien peu qui échappent. Etant revenu à rhôtellerie
de Tchang-se-k'ong , (lambassadeur) apprit que le
souverain du royaume était en train de pécher sur
la rivière Tou^ i ^rT' (^® souverain) lui envoya du
poisson à manger.
i -^ ^ ih ^. Je donne cette traduction sous toutes réserves;
avec des textes aussi défectueux que le sont en générsd ceux de ilfa
Toan4in, on ne peut jamais être certain de la correction des leçom
qu'on trouve.
* Les pèches du souverain khitan dans la rivière Ton ou Lohan
sont mentionnées très fréquemment dans Thistoire des Leao (cf. -Leoo
che, chap. m, p. H r°, chap. iv, p. 2 r°, chap. xiv, p. 4 r'*, etc.).
[La Èuite à an prochain cahier m)
SUR QUELQUES MONUMENTS SASSANIDES. 443
SUR
QUELQUES MONUMENTS SASSANIDES,
PAR
M. E. DROUIN.
Les bas-reliefs de l'époque sassanide sont nom-
breux et répandus sur une grande partie de Tancien
empire perse. On en a trouvé depuis le lac Ourmiah
jusque dans le Farsistân, à Salamas, à Pâi-Kouli,
Madaïn, Hamadân, Tâqi-Bostân, Chouchter, Bah-
behan, Naqshi-Roustam, Naqshi-Radjeb, Hâdji-
Abâd, Châpour, Chirâz, Darâbgerd, Takhti-Djem-
shid, Seripoul et Firouzâbâd. Ces monuments
représentent des scènes très diverses dans lesquelles
les rois sont toujours en jeu. Ce sont, tantôt des cé-
rémonies symboliques comme la remise de lanneau,
tantôt des réunions de personnages à la suite du sou-
verain , dans des attitudes dont le sens nous échappe,
tantôt des scènes de chasse très mouvementées, tan-
tôt enfin des expéditions guerrières contre les Ro-
mains ou d autres peuples étrangers. Malgré leur état
de vétusté, ces bas-reliefs sont dune beauté impo-
sante; et Masoudi qui les visitait au x"" siècle disait
que ces belles figures sculptées dans le roc étaient
29.
444 MAI-JUIN 1897.
une des nierveiUes de la terre [Prairies dor, II,
p. 216). Les anciens voyageurs des xvii' et xvni* siè-
cles avaient rapporté des copies de quelques-uns de
ces bas-reliefs avec les inscriptions qui les accompa-
gnent, mais ces dessins sont généralement mal exé-
cutés et peu exacts. Depuis Sir Ker Porter (1818),
Texier (1 889), Flandin (1 8/n) , Stolze (1879), Dieu-
lafoy (1881), nous avons de très bonnes copies ou
photographies qui ont été prises par ces voyageurs ,
ce qui nous permet de les contrôler les unes par les
autres. Leur étude serait fort intéressante, non pas
seulement au point de vue de lart, mais aussi sous
le rapport de Thistoire et de Tépigraphie, et il est
vraiment regrettable que jusqu'ici les savants se
soient très peu occupés de ces sculptures et de leur
interprétation.
Dans Je Journal asiatique de Tannée dernière (avril
1896), jai examiné un bas-relief sis à Naqshi-Rous-
tam , et je crois avoir démontré qu'il représente Bah-
ram II, sa fenniie, dont le nom est inconnu ou du
moins incertain ^ et leur fils , qui fut plus tard Bah-
râm III. Je voudrais aujourd'iiui attirer lattention
de la Société sur d'autres monuments qui me parais-
sent particulièrement intéressants parce qu'ils sont,
en quelque sorte, l'illustration des guerres que les
Perses eurent à soutenir contre les peuples du Nord-
^ Mordtmann, qui attribue aussi ce bas-relief à Bahrâm II, croit
avoir lu Rezma pour le nom de cette princesse, sur une monnaie;
mais cette lecture est douteuse. On trouve aussi ane photographie
de cette sculpture dans Dieulafoy, t. V, p. 1 G.
SUR QUELQUES MONUMENTS SASSANTOES. 445
Est. Ces guerres sont connues : les auteurs classiques
d abord , contemporains de ces événements , puis les
historiens arméniens, syriaques, arabes et persans
nous ont laissé des renseignements quelquefois som-
maires et confus , mais suffisants toutefois pour nous
apprendre que les Perses, Arsacides et Sassanides,
n'eurent pas d'ennemis plus redoutables , en dehors
des Romains et des Byzantins, que les populations
d'origine touranienne qui habitèrent la Khorazmie
et la Transoxiane sous les noms successifs de Sakas ,
Kouchans et Ephthalites. Les bas-reliefs, qui repré-
sentent les guerres contre les Romains, sont faciles
à reconnaître : les soldats romains sont toujours re-
présentés nu-tête et à pied, dans l'attitude non pas
de combattants mais de prisonniers vaincus. Valé-
rien notamment, sur les divers monuments où il est
figuré, à Naqshi-Roustam et à Châpour, est à genou,
suppliant , les mains tendues vers Sapor. Au contraire ,
chaque fois que le roi de Perse est représenté à cheval
combattant avec la lance un cavalier ennemi , le sujet
ne peut être qu'un épisode des guerres contre Tou-
rân , c'est-à-dire contre des peuples qui n'avaient pas
d'infanterie régulière et qui se battaient surtout à
cheval. Il ne nous semble pas qu'il puisse y avoir de
doute à cet égard dans l'attribution. Or il existe plu-
sieurs sujets sculptés sur pierre qui rentrent dans
cette catégorie de scènes militaires; ce sont quatre
bas-reliefs représentant des combats singuliers :
1 ° Le premier, situé à Naqshi-Roustam , se trouve
dessiné dans Ker Porter, pi. 20; Texier, pi. 182;
446 MAI-JUIN 1897.
Flandin, pi. 1 84 ; Riash, pi. 45 ; Morier, pi. 1 4. Deux
guerriers à cheval sont engagés dans un combat à la
lance; à gauche, le roi sassanide porte la tiare avec
couronne ailée surmontée du globe ; son cheval lancé
au galop foule un corps mort étendu par- terre; der-
rière est un porte-étendard. Le cavalier de droite
porte un casque pointu et un costume qui le dési-
gnent comme un scythe : la visière du casque est
levée et le visage est à découvert;
2'' Sur le deuxième bas-relief, situé au même en-
droit (Ker Porter, pi. 22; Texier, pi. i3i ; Stolze,
pi. 118), la couronne du roi est différente; elle est
comme trilobée et ressemble à notre couronne de
vicomte (cercle rehaussé de perles); de son côté le
tartare a un casque complètement fermé qui rap-
pelle le heaume de nos chevaliers; le ventail est
baissé et Ion n aperçoit que l'ouverture ou œillère.
La planche 46 de louvrage de Kiash présente une
variété dans la coiffure du Touranien : le casque est
conique, terminé en boule, sans visière comme nos
bacinets du moyen âge, vrai casque tartare que Ton
retrouve plus tard sur les dessins de l'époque mon-
gole;
3° Le troisième monument, situé à Firouzâbàd
(Flandin, pi. 43), représente une série de combats
au milieu desquels se détache la même scène cpie
précédemment : le roi de Perse, coiffé dune tiare
en bec d aigle , sur un cheval richement caparaçonné ,
culbute un cavalier ennemi cpii, tout en fuyant, se
retourne et laisse voir sa figure de barbare surmontée
SUR QUELQUKS MONUMENTS SASSANffiES. 447
dun casque en pointe. Disons en passant que les
chevaux sassanides , même quand les sculptures sont
mal conservées , apparaissent munis de houppes ou
de glands qui voltigent tout autour de la croupe.
Cette particularité du harnachement se retrouve plus
tard dans les vignettes persanes (voir Longpérier
Œuvres y t. I, p. 85);
li° Le quatrième bas-relief, situé à Naqshi-Rous-
tam, ne se trouve que dans Flandin (pi. i84); cest
toujours le même sujet : les chevaux des deux adver-
saires sont affrontés et la lutte paraît très vive. Le
roi barbare a un casque ouvert et le buste revêtu
dune cotte de maille; loin d'être vaincu, il se jette
hardiment sur le souverain perse.
De quelle époque sont ces différents bas-reliefs?
Une remarque générale au sujet des monuments sas-
sanides est que toutes les inscriptions connues jus-
qu'à ce jour remontent à ce que l'on peut appeler le
haut-empire. La plus récente paraît être de Sapor III
(383-388), par conséquent de la fin du iv^ siècle de
notre ère. Après cette époque, l'usage des inscriptions
lapidaires semble s'être perdu, et ce n'est pas sans
étonnement que l'on constate l'absence d'inscriptions
pour les longs règnes de Kobâd , de Khosroès T"" et de
Khosroès II.
Mais si les inscriptions ne dépassent pas la fin du
iv^ «iècle, nous avons encore des bas -reliefs du
v"" siècle; et il ne pouvait en être autrement, ce siècle
étant justement l'époque des grandes guerres de la
Perse contre les Ephthalites qui entrent en scène
448 MAI-JUIN 1897.
vers 1 an 4 2 5 et avec lesquels la lutte dure pendant
plus de cent ans. Quant aux Kouchans, les Perses
paraissent avoir été en paix avec eux, depuis le ma-
riage d'Hormazd II avec la fdie du roi des Kouchans,
entre 3o2 et 609, et Sapor II les avait pour alliés
dans ses guerres contre les Romains pendant le
IV® siècle ^ Ce sont donc surtout des épisodes d'expé-
ditions contre les Ephthalites que nous représentent
les sculptures.
Sur le premier des bas-reliefs décrits plus haut,
le roi a la tiare ornée de deux ailes. Or, sur les mon-
naies sassanides du haut-empire, il ny a que Peroze
ouFirouz [tib'j'-lxSli) qui ait une couronne avec des
ailes doubles. Bahrâm II (276-293) et Bahrâm IV
Kirmânshâh (388-399) ont une seule aile visible en
aiTière de la couronne; Hormazd II (3o2-3o9) a le
bec de 1 aigle avec une aile, et Sapor P (26 1-2-72),
sur une monnaie unique du British Muséum, a la
tiare en cou d aigle. Ces indications, qui paraissent
au premier abord futiles, ont au contraire une
grande importance, car chacun des trente souverains
qui composent la dynastie sassanide porte une cou-
ronne particulière caractéristique qui , sur des mon-
naies souvent illisibles, permet de reconnaître de
suite le personnage. Ce côté iconographique ne doit
donc pas être négUgé quand il s'agit de sculptures
sur pierre. La conclusion toute naturelle est que,
dans notre premier bas-rehef , le roi , qui est repré-
^ Voir mon Mémoire sur les monnaies des grands Kouchans pos-
térieurs; dans la Mevue nnmismat., 1896, p. 162 et suiv.
SUR QUELQUES MONUMENTS SASSANIDES. 449
sente avec une coiffure garnie de deux ailes et sur-
montée du globe, est Peroze, le seul dont les mon-
naies portent ces attributs. On sait, du reste, que ce
roi dirigea plusieurs campagnes contre les Ephtha-
lites et quil périt en kSli sur les bords de TOxus,
avec toute son armée, une partie de sa famille et ses
trésors, dans une embuscade que lui avait tendue
Khoushnavâz le khaqân des ïouraniens. Cette jour-
née funeste a été racontée avec détail par Procope,
Lazare de Pharbe, Tabari et Firdousi^ Le bas-relief
de Naqshi-Roustam est évidemment antérieur à ce
désastre et se réfère à une des batailles des premières
expéditions en ^yô. George Rawlinson, qui a repro-
duit ce dessin 2, l'attribue à Bahrâm IV parce que,
tout en reconnaissant que la tiare a des ailes dou-
bles, elle ne peut être celle de Peroze vu Tabsence
du croissant qui se trouve sur les monnaies de ce
dernier. Mais comme nous Tavons fait remarquer,
Bahram IV na quune aile sur sa couronne et, de
plus, les historiens ne nous ont laissé aucun sou-
venir de ses guerres contre les Kouchans qui occu-
paient alors la Transoxiane. Ils nous disent même qu il
eut un règne très court et qu'il vécut en paix avec
ses voisins. Le seul monument épigraphique certain,
qui nous soit resté de ce prince, est Taméthyste, dé-
pendant de la collection du duc de Devonshire, re-
présentant Bahrâm quand il n était encore que prince
' Voir mon Mémoire sur les Huns Ephtkalites; Louvain, 1896,
p. 37 et suiv.
^ The seventh great Oriental Monarchy; London, 1876, p. 608.
450 MAI-JUIN 1897.
du Kirmân, du vivant de son père Sapor II, avec la
légende Varahrân Kirmân malkâ , bara mazdaîasn bagi
Shahpuhri malkân malka airân ve anirân minutchetri
men iezdân « Varahrân Kirmânshâh fds du Mazdéen
le divin Sapor, roi des rois de Tlrân et de TAnirân ,
de semence céleste des dieux ^ ». Mordtmann attribue
au même Bahràm IV Kirmânshâh un très beau bas-
relief sis à -Châpour, dont Flandin a donné le dessin
(pi. 5 1) et Dieulafoy une photographie (t. V, pi 21),
et qui représente un roi sassanide avec la couronne
à une seule aile recevant la soumission d'ambassa-
deurs qui lui amènent des chevaux et des chameaux^.
Je crois plutôt qu'il s'agit ici de Bahrâm II qui fit
vers lan 280 une expédition contre les Sakas ou
Kouchans de la Sakastène. Il en est de même du bas-
relief bien connu sis à Tâqi-Bostân (Ker Porter,
pi. 62; Flandin, pi. 8; Dieulafoy, t. V, fig. io3)
représentant Bahrâm II toujours avec la même coif-
fure (couronne avec une aile derrière), ayant à sa
droite sa femme et à gauche un personnage royal;
en dessous le même Bahrâm à cheval, revêtu dune
cotte de mailles qui remonte jusqu'aux yeux, bran-
dissant une lance.
Sur la deuxième sculpture de Naqshi-Roustam, la
^ Voir Ed. Thomas Early Sassanian Inscriptions; iQ-8% Loildon,
1868, p. 1 10. Cf. Mordtmann Z, D. M, G., 1880, p. 85,
' Mordtmann, ibid.^p. 86. Flandin remarque (tome II da texte
de sa relation, p. 267) que ces hommes sont coiffés comme les
Arabes entre le Tigre et l'Ëuphrate et, par suite, que la scène
pourrait bien désigner Sapor II recevant les habitants de Niaibis.
Thomas (op. l. , p. 62) y voit la victoire de Sapor I*' sur Odenath.
SUR QUELQUES MONUMENTS SASSANIDES. 451
couronne trilobée, au iieu de ia tiare, indique un
prince royal qui na pas encore régné; dans ce cas,
il serait question ici de Bahrâm III Sakânshâh qui
accompagnait son père dans la guerre contre les Kou-
chans en 280.
Le troisième monument, sis à Firouzâbâd, est
attribué par Mordtmann (0/). /. , p. 28) à HormazdP*"
(2 y 2); mais le casque qui se termine en cou et tête
d'oiseau se rapporte plutôt à Sapor P (à cause de la
monnaie unique signalée plus haut) ou à Hormazd II
(3o2-3o9). D'autre part, il faut remarquer que le
cheval et le carquois sont couverts d'un symbole
particulier que l'on rencontre déjà sur les monnaies
de Gondopharès (le signe de la planète Mercure ou
peut-être le mâh-râi, le support du barsom) qui ne
se trouve guère chez les Sassanides que sur le revers
des monnaies de Bahram II et de Narsès (293-302),
tous deux antérieurs à Hormazd II et qu'il ne se
rencontre pas sur les monnaies de Sapor P'. H y a
tout lieu de supposer que Hormazd II a emprunté
cet emblème à ses prédécesseurs et que c'est lui qui
est ainsi représenté sur le bas-relief de Firouzâbâd.
L'épisode , dans ce cas , se placerait avant le mariage
de ce prince avec la fdle du roi touranien.
Enfin pour le dernier des bas-reliefs que nous
étudions et sis à Naqshi-Roustam, nous n'avons
qu'un dessin, celui de Flandin, et la coiffure est
trop mutilée pour qu'on puisse la reconnaître. Toute
attribution certaine devient donc impossible, ce qui
est regrettable, car la scène représentée a grande
452 MAI-JUIN 1897.
allure. Il est vraisemblable toutefois qu'il s'agit
encore ici de bataille contre un roi touranien.
Après une lacune de plus de cent ans , on retrouve
des sculptures qui datent des règnes des deux Khos-
roès; leur étude fera peut-être l'objet d'une autre
communication à la Société.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 453
ÉPIGRAPHIE
DES ASSASSINS DE SYRIE»,
PAR
M. MAX VAN BERCHEM.
I
UNE INSCRIPTION DES ASSASSINS
X L'ÉPOQUE DE SAINT LOUIS.
Au \if siècie, pendant les premières croisades,
]*ordre des Assassins , cette secte d'Ismaïliens qui se
rendit célèbre par ses redoutables attentats^, avait
élu domicile en Syrie, dans la région comprise entre
Tripoli et Lattakieh, entre la mer et la vallée de
rOronte. Au cœur de ces montagnes sauvages, ils
avaient pris et réparé quelques forteresses, repaires
inaccessibles où le Vieux de la Montagne, c'est-à-dire
le chef de la secte, se dérobait impunément à la
vengeance de ses victimes.
Ces forteresses sont en grande partie détruites,
* Ce mémoire a été lu en partie à l'Académie des inscriptions et
belles-lettres, les 2 et 9 avril 1897; il en a paru un résumé dans
les Comptes rendus de TAcadémie. Sauf indication spéciale , les pages
des mémoires cités ici sont celles des tirages à part.
* Sur l'origine du mot assassin, voir de Sacy, Mémoire sur la dy-
nastie des Assassins , a 1 et suiv.
454 MAÏ-JUIN 1897.
mais leur emplacement est connu et leur nom s'est
conservé dans celui du village le plus voisin. Elles
ont été visitées par plusieurs explorateurs, mais les
renseignements qu ils nous donnent sont incomplets ,
surtout en ce qui concerne Tépigraphie ^
Quand je partis pour le nord de la Syrie en i SgS ,
j'étais préparé à une excursion dans le district des
Assassins. On peut l'aborder de deux côtés opposés :
par la côte , ou par la vallée de TOronte. En passant
à Hamah, je songeai à Masyâd, la résidence princi-
pale du Vieux de la Montagne , où quelques voya-
geurs ont signalé des textes arabes. L'occasion était
bonne, la route focile; plusieurs raisons me déci-
dèrent à renoncer à ce détour. D'ailleurs je crai-
gnais, une fois de plus, d'être déçu dans mon attente
et de ne trouver dans ces châteaux que des docu-
ments de basse époque. Le mystère qui entoure
l'histoire des Assassins me faisait présumer qu'ils
n'avaient, peut-être à dessein, laissé aucune trace
épigraphique. Toutefois, à mon retour, pris de
scrupules tardifs, je signalai à quelques explorateurs
l'intérêt d'une nouvelle étude archéologique de ces
châteaux.
Un jeune archéologue, qui recueille avec ardeur
les inscriptions grecques de Syrie, M. Fossey, élève
de l'Ecole française d'Athènes , voulut bien répondre
à ce désir. En passant à Masyâd en automne 1896,
il y prit quelques photographies d'inscriptions arabes
^ Voir Journal asiatù/ue, IX^ série, VI, 5ii. Les seuls relevés
que je possédais jusqu'ici sont ceux de M. Hartmann.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 455
et les mit à ma disposition avec une obligeance dont
je suis heureux de le remercier ici'.
Deux de ces photographies reproduisent un texte
gravé sur deux blocs séparés , encastrés à droite et à
gauche de la porte sud de lenceinte de la ville.
Ces blocs, de grandeur inégale, semblent mesurer
environ 60 et 80 centimètres de longueur, sur 5o de
hauteur. Ils renferment chacun quatre lignes en
naskhi cursif, à caractères moyens. Sur chaque bloc,
la quatrième ligne est gravée dans le cadre , en plus
petits caractères. Le style rappelle celui de plusieurs
inscriptions ayoubites de Syrie; il est assez grossier,
dun aspect provincial, et offre des négligences qui
trahissent une main peu exercée. Sur le bloc A,
celui de droite, les lettres sont bien conservées; elles
sont plus frustes sur le bloc B , qui fait suite au pre-
mier, à gauche de la porte. Sur le cliché de M. Fos-
sey, la lecture de quelques mots reste douteuse.
Voir planche, fig. 1 et 2.
A
J;LJl! VW' '*>^ (3) JS> CiLua^ iujJs^ ^yo «jU^^t (1)
û; »;Lâiî ^! yî (4)
^ Outre ces documents, M. Fossey m'a communiqué la copie
d'inscriptions coufiques qu'il a relevées au cours d'un voyage anté-
rieur dans le Hauran. Tous ces matériaux seront classés et pren-
dront place dans le Corpus.
450 MAI-JUIN 1897.
B
^^ M j.-î^ (2) io^l^! g^jJI j.x^ (?) *Xa^îiuNI^> (1)
iJ^jujUI ^^i> y^ i M xj^^ (3) M ÙKJiS, ç^ JuàÂJI J\
^ibt.ivu.^ (j^Ajwj!^ JUam [un mot] (4)
A
A ordonné la construction du mur d'enceinte de la ville
de Masyâf et l'édification de cette porte bénie , le seigneur,
le maître Tâdj ad-dunyâ wad-dîn Abu 1-futûh, fils de Mu-
liammad , qu'Allah glorifie ses victoires !
B
Sous le gouvernement de l'un ( ?) des serviteurs de la secte
qui conduit dans le droit chemin, 'Abdallah, fils d*Abu
l-fadl , fils de 'Abdallah , qu'Allah aie pitié de lui I Au mois
de dhu 1-qa'dah de l'année (?) 646 (février-mars ia/ig).
Ce texte a été découvert par Burckhardt en 1812.
Le célèbre voyageur a copié les trois premières
lignes du bloc A, mais il ne parle pas du bloc B.
Sa copie est reproduite dans sa relation de voyage ;
quoique médiocre, elle est dun bon observateur, si
1 on songe qu'elle date des premières années de ce
siècle; on peut y lire une partie du texte ^ En l'étu-
diant il y a quelques années, je ny avais découvert
aucune allusion à l'histoire des Assassins. Burckhardt ,
il est vrai , prétend qu au dire d'un habitant de Trî-
^ Burckhardt, Travels in Syria, éd. de 1822, i5o; Reisen, éd.
(îesenius, 255 et planche I, n° 7.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 457
poli, la troisième ligne renfermerait le nom de
quelques divinités adorées par les Ismaïliens. Mais
il est facile de voir sur son dessin que cette asser-
tion est erronée ; la photographie de M. Fossey ne
laisse aucun doute à cet égard. La marque incon-
testable de la secte n'apparaît que sur le bloc B,
dont Burckhardt ne fait pas mention.
Voici l'analyse du texte :
Bloc A. — Un certain Tâdj ad-dîn Abu 1-futûh ,
dont le nom et les titres seront discutés plus loin,
a décrété la construction de la muraille de Masyâd
et de sa porte méridionale.
Ligne i . L'orthographe du mot ^yo pour ^yté
n est pas rare en épigraphie. Peut-être le rédacteur
était-il d'origine persane, comme tant de partisans
de la secte. Mais cette erreur ne le prouve pas abso-
lument, car on trouve chez les Arabes eux-mêmes,
et dès l'époque classique , de nombreux exemples de
la confusion du dn et du sàà^ ,
L'orthographe du nom de Masyâd est celle qui
figure le plus souvent chez les auteurs ^.
^ Voir les cas cités dans Harîri, Durrat al-gawtoâs, éd. Thor-
becke, i5. J'avoue que j'ai beaucoup de peine à les distinguer dans
la langue vulgaire.
' On trouve dans les auteurs ui^Lao^ , v^LjiaA , c^Lmoa et c^Laoa .
D'après de Sacy, op. cit., 17, note 1, et Guyard, Fragments relatifs
à la doctrine des Ismaélis , 3 , note 2 , la première forme serait la
bonne. Je croirais plutôt, avec M. Derenbourg, Autobiographie d*Chi'
sâma, A3, note 1, que la forme originale est la deuxième, parce
qu'elle est intermédiaire entre la première et la troisième, qui en
dérivent toutes deux par un procédé fréquent en arabe; voir Spitta,
IX. 3o
IKrUMiaill BATTayiLk.
458 MAI. JUIN 1897.
Je lis ^amalin, comme nom de verbe, parallèle à
Hmâratin et dépendant du verbe amara. On pourrait
lire ^ama/a, comme verbe parallèle à amara, mais il
est évident que le verbe amara régit les deux
membres de la phrase et que le personnage qui a
ordonné la construction de la muraille n a pas bâti
la porte lui-même.
Bloc B. — Le travail a été exécuté sous le gou-
vernement dun certain ^Abdallah, en 646 de ITié-
gire.
Ligne i . Le terme bi-wilâyah n'est pas absolument
certain , le mot est un peu fruste. On voit assez bien
les trois premières lettres; les deux dernières, plus
effacées, se distinguent encore, La/i/* d'allongement,
Granimatik, ^ et 1 2. La quatrième, donnée par Yâqût, est peat-étre
une erreur de copie. La forme masyàj (ainsi vocalisée) est la plus
fréquente chez les auteurs; elle figure sur la carte arabe publiée à
Beyrouth en 1 889. Au temps de Burckhardt , c'était la forme officielle ,
mais on prononçait masjâd, coïnme au moyen âge (cf. le Messiat
des auteurs médiévaux). Aujourd'hui Ton prononce toujours ainsi,
si mes souvenirs sont exacts, mais M. Fossey m'apprend que le^
lettrés de l'endroit épellcnt encore c^Lacm. Citons enfin, comme
formes excentriques , le misyâf du texte de Dimachqi , éd. Mehren ,
208, et le KUaoa de Klialîl Zâhiri, éd. Ravaisse, 49* Sur Tortho-
graphe du nom, voir encore Quatremère, Notice historique sur les
Ismaïliens, dans Mines de VOrient^lMy 34 o; Defrémery, Nouvelles r«-
cherches sur les Ismaéliens, 45;Guyard, Un grand maître des AssaS'
sins, 71, note 1.
Je crois en somme qu'il s'agit d'un vieux nom indigène qae les
Arabes ont cherché à ramener à une forme de leur grammaire
(maf'âl, mif'âl) et à une racine de leur dictionnaire (soif, foid,
saub, saut). De là ces hésitations, qu'on observe souvent en pai«il
cas.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 459
qui a disparu, peut trouver place à gauche du lâm;
il semble qu on en voit encore la tête vers le haut
de la ligne.
Ce mot n'est pas indifférent; voici pourquoi. On
sait que les textes de construction débutent en géné-
ral par le nom de l'instigateur des travaux, introduit
par les mots : « A ordonné la construction »,
amara hi-^amaly bi-imârah, bi-inchâ\ etc. Ce premier
nom est suivi souvent du nom du fonctionnaire
chargé d'exécuter le travail , lequel est introduit par
diverses formules; or, autant que j'en puis juger jus-
qu'ici, ces formules correspondent au titre porté
par le fonctionnaire. Ainsi les formules les plus fré-
quentes, bi-ichârahj fi muhâcharahy hi-nazry hi-wilâ-
yah, bi-tawallîy indiquent que le fonctionnaire était
machir «conseiller», mubâchir «intendant», nâzir
« inspecteur » , wâlî ou mutawalli « gouverneur, com-
mandant». Quelques-uns de ces titres, tels que mu-
bâchir, nâzir, désignent des fonctions spécifiques
créées pour la construction ou l'entretien des monu-
ments. En revanche, le titre wâliy et par conséquent
la formule correspondante bi-wilâyah, désigne une
charge d'administration politique. En d'autres termes ,
la personne dont le nom suit était gouverneur du
district ou commandant de la place de Masyâd.
Notons ce détail dont l'importance ressortira plus
loin^
^ Ainsi ivllàyak correspond à wâli, comme niyâJbah, kifâlah k
naib , kâjil, etc.
Sous les Ayoubites, les places fortes étaient commandées par des
3o.
460 MAI-JUIN 1897.
Le mot suivant est beaucoup plus douteux. On
distingue un alif, puis une lettre effacée, surmontée
du signe en queue d'aronde v, qui sert dans la règle
wâlisei des mntawallis. Voir, par exemple, Abu Châmah, Kitàb ar-
raudatain, 1, p. 5o; Guyard, Un grand maître, 3i, 74 et i35,où
il s'agit justement des forteresses des Assassins. Plus tard , sous les
Mamlouks , les gouverneurs de forteresse prennent le titre de nâ*ib ,
et celui de wâli désigne les gouverneurs de district.
Ces détails ressortent d'un grand nombre d'inscriptions et de
passages dans les recueils administratifs. Je l'ai montré, en ce qui
concerne le titre de nâ'ib, dans C. L A,, 1, 210 et pcusim; il me
reste à donner un exemple de la valeur du titre wàU sous les
Mamlouks.
On sait, par les recueils, qu'à cette époque les provinces [mam-
lakak) étaient subdivisées en districts (wilâyak). Ainsi la mamlakah
de Gazzah comptait, parmi ses districts, la wilâyah de Ramleh;
TcCrif, éd. Caire, 177. Or, dans une inscription du sidtan Baibars
à Yabneb (673 H.), l'instigateur de l'assassinat d'Edouard d'Angle-
terre, Kbalîl ibn Cbâwir, est appelé wâli de Ramleb, et, dans un
texte du sultan Muhammad à Ramleb (714 H.], on lit : hi-
niyâbat Djàwli. . . bi-wUâjat Hasan, etc. , c'est-à-dire : «Djâwlî étant
naib de la province de Gazzab , et Hasan étant wâli du district de
Ramleb. » A cette époque , l'émir Djâwlî était en eiTet gouverneur
de la province de Gazzah; voir C. L A,,l^ 160.
Ou sait qu'aujourd'hui, en Turquie, les wâlîs sont les gouver-
neurs civils des provinces.
J'ajoute qu'il ne faut pas faire grand fonds des termes techniques
qu'on trouve chez les auteurs, à part les ouvrages spéciaux sur
l'administration. Ainsi le gouverneur de Bosra appelé loâU dans le
passage cité d'Abû Cbâmah, est nommé nâ'ib par Nu'aimi et 11-
mawi (Sauvaire, Description de Damas, 79), parce qu'à l'époque
de ces auteurs , les gouverneurs de place portaient ce dernier titre.
Ainsi encore, le même gouverneur de Masyâd, sous Sinân, est
appelé successivement muta? W/i, wâli et naib (Guyard, Un grand
maître, i35 et i4i)' H n'y a là que des indices à ajouter aux docu-
ments plus certains fournis par les recueils et les inscriptions.
La loi de correspondance entre la formule et le titre demande
d'ailleurs à être vérifiée. Il faudra pour cela dépouiller les inscrip-
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 461
à distinguer le sin du chin , mais qu'on trouve aussi
sur d autres lettres; enfin une finale à queue qui
peut être un kâf ou un lâm , à la rigueur un dâl. Le
mot suivant est écrit paléographiquement ^Xa^ ou
Je lis *Xaa^ «x^t « lun des serviteurs ». Le premier
mot nest pas très satisfaisant, mais rien ne s'oppose
absolument à cette lecture. Quant au mot ^abîd au
pluriel, il suppose deux jambages entre le ^ain et le
dâi Ils sont indistincts, mais on voit clairement trois
points diacritiques, un à droite et deux à gauche
de la queue de la dernière lettre du mot précédent;
ainsi le mot est bien ponctué «Xaa^.
Les deux mots suivants forment la pierre de
touche de l'inscription . Le premier, ad-dawah, saute
aux yeux. C'est le terme dont tous les auteurs se
servent pour désigner la mission , c'est-à-dire la secte
des Ismaïliens '. Je cherchais le sens du second mot,
quand le passage suivant me tomba sous les yeux :
Au rapport de l'auteur du Masâliky les Ismaïliens se
désignaient eux-mêmes sous le nom de « partisans de
la secte qui conduit dans le droit chemin » ashâb ad-
tions et chercher dans les auteurs qudles fonctions remplissaient
les personnages visés par les formules.
Je n'ai rien dit de la formule *alâ yad cpar la main de», qui
semhle désigner un rôle plus immédiat, quelque chose comme
l'entreprise des travaux. On trouve parfois, en dernier lieu, les mots
'amal ou rasm suivis d'un nom propre : c'est la signature du tail-
leur de pierre.
^ De Sacy, Chrcstomathie , II, 2.4 o; Guyard, Un grand maître >
3i, note 2; Fragments, io/i.
462 MAI-JUIN 1897.
dawah al-hâdiyah^. Le mot al-hâdiyah est certain.
Seules les deux dernières lettres, gravées en sur-
charge au-dessus du dâl, ont un peu laspect d'un
ornement; cette apparence s'explique soit par le
peu de place qui restait au graveur, soit par le petit
format de la photographie.
Ligne 3. La formule rahimaha allâhu suit d'ordi-
naire le nom de personnes décédées. 11 ne faudrait
pas en conclure que le gouverneur était mort du-
rant les travaux. D'ailleurs la terminologie religieuse
des chiites s'écarte beaucoup de celle des siuinites;
elle est pleine de sous-entendus. La secte des Ismaï-
liens, notamment, possédait toute une langue allé-
gorique, curieux mélange d'éléments disparates,
empruntés à diverses croyances et dont le sens
échappait à ceux qui n'étaient pas initiés. Justement
le terme rahmah « miséricorde » avait pour eux le
sens allégorique d'inspiration ^.Peut-être raldmahu
allâhu signifie-t-il ici « qu'Allah lui donne l'inspira-
tion ? »
Reste la date , dont l'examen va nous ramener au
premier personnage.
' Quatremère, Notice historique , op, ciu, 368; Mémoireg sur
t Egypte, 11, 5o5î Defrémery, Nouvelles recherches sur les Isjnaéliens,
116. Yoici le passage du Masàlik, que j'ai contrôlé sur le ma-
nuscrit que M. Schefer a bien voulu mettre à ma disposition:
AjjLfJI if^jJ) vLatiplf ^»««ti| ;^y«Mb,} «^. Voir aussi Guyard, On
(fvand maître, i45, où ce terme est employé par un auteur dû la
secte.
* Guyard, Fragments, io4 et i35-i36.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 463
Le nom du mois al-qadah est gauchement écrit.
H semble que le graveur ait commencé un dâl à la
fin de la ligne ; puis , s'avisant que la place allait lui
manquer, il la répété au-dessus, avec le hâ final.
En tout cas , le mois est certain ; il n'en est pas de
même de Tannée , écrite dans la quatrième ligne en
petits caractères un peu frustes.
Ligne k- Le premier mot paraît indéchiffrable
sur le cliché. Il est suivi du mot ajum , avec le signe
en queue d'aronde sur le sîn. A première vue, on
lit ici sanah « année ». Mais après vient le groupe wa-
arbain « et quarante »; le préfixe wa est très distinct;
il suppose nécessairement un chiffre d'unités. B faut
alors lire le mot précédent sittah « six » , et reporter
le mot « année » Çâm ou sanah?) dans le groupe in-
distinct au début de la ligne.
Le chiffre des centaines peut se lire iuUu^ « 5oo »
ou iuULw « 600 », en liant ou en séparant les deux
éléments du mot. Les lettres sont si petites qu'il est
difficile de se décider. Cependant, en dehors de toute
considération, la deuxième leçon semble mieux ré-
pondre à l'original . La première lettre, qui peut être
un kJiâ un peu fruste, a plutôt l'air d'un sin à
queue d'aronde; elle est suivie d'une petite queue
précédant immédiatement l'élément U du mot micih;
il est bien difficile de trouver là les trois lettres du
mot khams. Ainsi nous aurions le choix entre 546
et 6/|6, avec une forte présomption en faveur de la
seconde date.
464 MAI-JUIN 1897.
C est ici qu'il faut interroger rapidement l'histoire
des Assassins.
Cette histoire est entourée de beaucoup d'obscu-
rités; on n'en trouve nulle part le récit complet et
suivi, le fil chronologique. On ne l'entrevoit que
dans quelques échappées, aux points précis où elle
est mêlée aux événements contemporains; avant et
après, elle s'efface dans les coulisses de la politique,
où ses principaux acteurs la ramenaient à dessein.
C'est par ces percées rapides que Masyàd apparaît,
surtout à trois reprises, dans les chroniques géné-
rales.
En 535 (i ilio-ki), les Ismaïliens de Syrie s'em-
paçent de Masyâd. Elle appartenait alors au prince
de Chaizar, qui l'avait achetée des émirs de la
famille de Mirdâs*.
Vers 55 7 (i 162), un émissaire du grand maître
d'Alamût, le siège de la secte mère persane, arrive
en Syrie dans les montagnes occupées par la secte,
11 se présente au maître^ Abu Muhammad, muni
d'un diplôme officiel. Bientôt il le remplace et com-
mande à la secte. On connaît l'histoire du célèbre
Sinân, ses allures mystérieuses et terrifiantes, ses
multiples assassinats , ses tentatives contre Saladin et
* Qaatremère, Notice, op, cit,, 34o; Defirémery, Recherches^ 45;
Guyard, Un grand maître, 3o; Derenbourg, op. cit., 281, et les
chroniques arabes, par exemple Nuwairi, cod. Leide 2", f* 33a r^.
De Sacy, 17, dit par erreur: en 525.
^ Pour éviter toute confusion , j^appelle grand maître le chef de
la secte mère persane, résidant à Alamût, et maître le chef de la
secte syrienne, résidant d'ordinaire à Masyâd.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 465
son alliance avec le sultan, enfin sa mort, survenue
en septembre i 192 ^
Enfin en 658 (1 260), sous le maître Rida* ad-dîn
Abu l-ma*âlî, les Tartares s'emparent momentané-
ment de Masyâd. Mais après la victoire du sultan
d'Egypte Qutuz, à *Ain Djâlût, les forteresses Ismaï-
liennes sont rendues aux Assassins. Ils ne devaient
pas les garder longtemps. Vers 660 (1262), sous le
maître Nadjm ad-dîn Ismâ^l, le sultan Baibars s'in-
gère dans les affaires de la secte, réclame un tribut,
puis dépose le maître et le remplace par son gendre
Sârim ad-dîn Mubârak, auquel il retire Masyâd.
Celui-ci étant rentré dans la place, Baibars fen dé-
loge et l'emprisonne au Caire. L'ancien maître
Nadjm ad-dîn et son fils Chams ad-dîn, dépouillés
de toute autorité, ne sont plus que les otages du
sultan, qui achève bientôt la conquête des places
ismaïiiennes (6-71)^. Dès lors, les Assassins devien-
nent les serviteurs du sultan d'Egypte ; ils n'ont plus
d'organisation politique.
Ainsi, quelle que soit la solution qu'on adopte
pour la date, elle conduit à une période obscure de
l'histoire de Masyâd , et les auteurs les plus connus
nous laissent en défaut. Cherchons dans le texte
même les éléments d'une opinion.
^ Voir les sources citées, notamment Guyard.
^ De Sacy, op, cit,, 19; Quatremère, op. cit., 364; De Hammer,
Histoire de l'ordre des Assassins , 3i3 etsuiv. ; Defrémcry ^ Recherches ,
91 et suiv.; Guyard, Un grand maitre, 52; Sultans Mamlouks, I,
passim, et ia fin de ce mémoire.
466 MAI-JUJN 1807.
La paléographie oflfre un premier point d'appui.
On sait que ie caractère carré (coufique) s'est main-
tenu dans les inscriptions syro-égyptiennes jusque
vers le milieu du \f siècle de Thégire, et que Tintro-
duction du caractère arrondi en épigraphie se rat-
tache en Syrie au règne de Nûr ad-dîn. Une étude
comparée des inscriptions de ce sultan m'a permis
de fixer approximativement, pour l'introduction du
nouveau caractère à Alep l'année 543, à Damas
Tannée 5 4 g, à Hamah Tannée 55 1^ En revanche,
les inscriptions des Atâbeks de Damas jusqu'en 544
sont en coufique, et ce caractère paraît pour la der-
nière fois dans un texte damasquin de Nûr ad-dîn ,
daté de 56 1 . Si notre inscription datait de 546 , on
s'attendrait à trouver du coufique encore à Damas
ou à Hamah, à plus forte raison dans une ville
comme Masyâd, perdue dans la montagne en dehors
des grandes routes politiques et commerciales.
D'autres présomptions tout aussi fortes décou*
lent des termes de Tinscription et des titres donnés
au premier personnage, Abu 1-futÛh. En comparant
ces indices à divers passages des auteurs, j'arrivais
à la conviction qu'Abu 1-futûh était maître de la
secte en Syrie en 646 de l'hégire. A ce moment,
M. Casanova, que j'avais consulté à ce sujet, voulut
bien m'indiquer un curieux passage inédit qui con-
firme directement cette hypothèse^.
* Voir mes Inscriptions de Syrie, rtans Mémoiret de l'Institàt
égyptien, [II, 45o.
- Ibn Wâsil, Histoire des Ayoubiteis Paris I70Ï, fbi. 333 ¥*.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 467
Voici ce texte :
En l'an 687, le qâdî de Sindjâr, Badr ad-din, voyageant
en Syrie , passa chez les Ismaïliens pour implorer leur pro-
tection contre le sultan de Damas, Malik Sàlih. Le chef(ma-
qaddam) des Ismaïliens était alors un Persan venu d'Alamut,
qui s'appelait Tâdj ad-dùi^.
Une fois de plus , Thistoire et Tépigraphie se com-
plètent lune par Tautre. L'histoire affirme ce que
l'inscription laisse deviner, c'est qu'Abu i-futûh Tâdj
ad-dîn était le maître de la secte syrienne. Mais
celle-ci donne quelques détails omis par l'historien.
Us confirment l'identification du maître et la date de
L'auteur a été mêlé lui-même à une partie des événements qu'il
raconte et son livre a une grande valeur documentaire. Dans le pas-
sage cité ici , il ajoute qu'il connaissait personnellement le chef de
la secte.
Le manuscrit de Paris est malheureusement fragmentaire , et ses
cahiers incomplets sont interpolés dans le plus grand désordre.
M. Casanova, cjui s'occupe à démêler cet écheveau et à analyser le
contenu du volume, rend un grand service à nos études. C'est à
lui que je dois tous les passages d'Ibn Wàsil cités dans ce mé-
moire ; je suis heureux de le remercier, une fois de plus , du con-
cours empressé qu'il apporte à mes recherches. Sur l'auteur, voir
Historiens orientaux des croisades , I , LV ; Reinaud , Chroniques arabes
des croisades, xxv; VVùstenfeld, Gesckicktsckreiber, 149.
^>— i^' {^-^ ^)3 f^' {j* J^; ^>^*^H *^Jsï*-6^' (••^^J^ iû^y [j^^
Le terme muqaddam désigne souvent, dans les autears, le chef
de la secte syrienne; voir, par exemple, Ibn al-Athîr, passim; de
Sacy, op. cit.t 17. Sur le sens technique de ce terme, voir Guyard,
Fragments, 119.
468 MAI-JUIN 1897.
son règne, et jettent une nouvelle lumière sur la
politique et Inorganisation de la secte. Voici, je crois,
les plus importants.
La fonction de "^Abdallah. — On a vu que la for-
mule bi'wilâyah désigne une fonction de tvâlî; en
d autres termes , que le second personnage, ^Abdallah ,
devait être le gouverneur de Masyâd au nom du pre-
mier, Abu 1-futûh. Qui donc pouvait avoir un com-
mandant à Masyâd , si ce n*est le chef de la secte lui-
même ? Preuve de plus qu Abu 1-futûh était maître.
D'autre part, le peu que nous savons de l'histoire
de la secte avant Sinân nous la montre répandue un
peu partout en Syrie, sans organisation centralisée,
sans hiérarchie fixe , surtout sans noyau stratégique.
Abu Muhammad, le prédécesseur de Sinân, con-
centre le premier, dans les monts de la Qadmû-
siyyah, la secte dispersée. Sinân l'organise pour une
forte résistance ; il bâtit ou répare la plupart de ses
forteresses et les confie à des commandants placés
sous ses ordres, qui portaient justement le titre de
ivâlî ou mutawallî. Mais rien ne trahit l'existence de
ces commandants avant le règne de Sinân ^. Preuve
de plus que l'inscription est bien datée de 646, non
de 546.
^ D'après Guyard, Un grand maître, 3i, Abu Muhammad aurait
déjà gouverné les forteresses au moyen de mutawallîs placés sous
ses ordres. Mais Tauteur emprunte visiblement ce terme au récit IV
de son historien arabe (p. 74 et i35), qui parle du mutawallî ou
wâli de Masyâd sous Sinân,
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 469
Les titres da maître. — Abu 1-futûh est appelé
maulâ et sâhib: or ces deux titres sont donnés par
les auteurs au chef de la secte^ ; preuve de plus
quAbu 1-futûh était maître. D autre part, je ne
trouve aucun exemple de ces deux titres avant Si-
nân^; preuve de plus pour la date de Irnscription.
^ Pour le premier, voir Guyard, Fragments, 17 et 70; t/n grand
maître, i3i et suiv. Pour le deuxième, Defrémery, Recherches, 98,
note 5; 95, note 1; Nuwairi, cod. cit., f° 221 v° et passim. On y
lit, entre autres, que Baibars conféra à Sârim ad-dîn les titres
inhérents à la dignité de sâhib, ou simplement qu'il le nomma
sâhib , suivant l'usage des gouverneurs de la secte :
Le mot naib , qui désigne ici le chef de la secte , ne prouve pas
qu'il ait porté officiellement ce titre. Il était très répandu sous les
Mamlouks, et les auteurs de l'époque l'emploient dans un sens
général, comme on l'a vu plus haut, 46o.
^ Abu Muhammad , le prédécesseur de Sinân , est appelé d'ordi-
naire le chaikh, titre que portait aussi Sinân avant sa maîtrise;
Defrémery, Recherches, 55; Guyard, Un grand maître, 33, 71 et
suiv. C'est évidemment ce titre que les historiens des croisades ont
traduit par Vieil ou «Vieux de la Montagne • [chaikh al-djabal) :
«Il n'ont mie seigneur par héritage, ainçois eslisent à escient le
meilleur home de la terre por eus governer et deffendre; ne le
vuelent apelcr empereur ne roi ne conte; sanz plus, le noment le Vieil* -y
Guillaume de Tyr, éd. Paris, II, 357; Bongars, Gesta Dei, I, 994 :
magistrum soient sibi praeGcere. . . quem spretis aliis dignitatum
nominibus senem vocant; cf. Jacques de Vitry, ibid,, 1062. On
remarquera que le récit de Guillaume se rapporte à l'année 1173,
c'est-à-dire avant l'époque où les maîtres de Syrie , comme on verra
plus loin, reçurent des titres officiels du calife de Bagdad.
Le rapprochement de chaikh et vieil a déjà été fait par de Sacy,
op. cit. ( extrait du Moniteur, 6 ; ce passage ne figure pas dans l'édi-
tion plus complète du Mémoire que j'ai citée jusqu'ici). Le célèbre
orientaliste voit dans le Vieil des Croisés le grand maître d^Alamût.
Mais il est probable, comme l'observe de Hammer, op. cit., 2o5,
470 MAI-JUIN 1897.
Le sarnom du maître. — B est appelé Tâdj
ad-dunyâ wad-dîn; or on sait, par de multiples
exemples , que les surnoms de cette forme désignaient
alors des souverains, ou du moins de très grands
personnages. La formule aazza allait ansâraha, qui
suit son nom propre, s adressait aussi à des souve-
rains ^ Preuve de plus qu'Abu l-fiitûh était maître.
Enfin ce surnom fournit une dernière preuve pour
la date 646. Mais ici la question se complique et
demande à être examinée de plus haut, car elle
touche aux rapports de la secte de Syrie avec la secte
mère persane , dont les grands maîtres résidaient à
Alamût.
Si Ton parcourt la liste des grands maîtres d'Ala-
mût, on verra quà partir de Hasan III, qui monta
sur le trône en 60-7, leurs noms sont précédés d'un
surnom en ad-dîn^. Ce détail na frappé personne,
car l'étude des titres conmie élément critique en
histoire n a pas été tentée jusqu'ici. Elle ne pouvait
l'être sérieusement sur les manuscrits, où les titres
officiels, souvent raccourcis ou défigurés, perdent
leur caractère de précision. De fait, dès le v* siècle de
l'hégire , les titres en ad-dîn sont portés couranunent
en Orient par des fonctionnaires de tout ordre, ci-
vils, religieux et militaires, par de hauts dignitaires,
que les Croisés ne connaissaient pas directement le grand maître
d' Alamût et que, pour eux, le Vieil était le maître de Syrie, Sinâo
et ses successeurs.
^ Voir C. /. A., passim.
' De Hammer, op, cit. , passini ; Defrémery, op. cit. « 83 , et Journal
(isiaticjue, 4* série, XUI, 43 et suiv.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSLNS DE SYRIE. 471
par des souverains. Dans les manuscrits, rien ne les
distingue le plus souvent les uns des autres. Or
1 étude des monnaies et des inscriptions prouve que
dès le vf siècle et encore plus au vif, les titres en
ad-dùi portés par des souverains ont officiellement
la forme en ad-diinyâ tuad-din^.
Mais les titres officiels des souverains n'étaient pas
pris arbitrairement par les titulaires. Ils leur étaient
conférés par le calife de Bagdad , alors dépouillé de
sa puissance temporelle, mais reconnu comme le
pontife ou imam , c est-à-dire comme le chef spiri-
tuel, seul capable de déléguer la souveraineté qu'il
tenait d'Allah 2. Il y avait une Eghse orthodoxe, ou
si l'on veut, catholique, dont la chancellerie pouvait
seule délivrer des diplômes orthodoxes. Ces titres
sont donc, pour ceux qui les portent, la marque ex-
térieure et visible de leur légitimité.
Ceci posé, les maîtres d'Alamût prétendaient-ils
à la souveraineté? Alors, de qui la tenaient-ils? On
sait que les doctrines des chiites, « nées en Perse et
alimentées par les antiques croyances de l'Iran, se
* Voir C. /./!., 82 et passim, et les catalogues des monnaies du
British Muséum et du Cabinet des médailles. Ces titres figurent
dès le début du vi* siècle , parmi ceux des Seldjoukides , puis de
leurs atâbeks. Il y aurait une curieuse étude à faire sur leur ori-
gine. Sur les monnaies et les inscriptions de Nûr ad-din, cette
forme du surnom ne figure pas encore; je crois donc que pour la
Syrie, l'origine en remonte à Saladin.
* Voir C. /. 4., 82, note 2; 83, note 3; i44, note 3. Pour les
surnoms en ad-dunyâ wad-dîn, cf. Historiens orientaux des croisades,
11 b, 193. — Sur les théories du souverain, voir surtout de Kre-
mer, Geschichte der herrschenden Ideen, livre 111.
472 MAI-JUIN 1897.
résument surtout dans la théorie d une perpétuelle
incarnation de la divinité en un imam » ^ Mais cet
imâm nest pas Timâm orthodoxe abbasside; il est
issu de la famille d'Ali. De là le perpétuel antago-
nisme entre sunnites et chiites , de là leurs luttes po-
litiques toutes les fois que ces derniers ont visé au
pouvoir temporel. Ainsi , tous les ambitieux repoussés
par les partis orthodoxes étaient fatalement conduits
à s appuyer sur les idées chiites.
La vie du fondateur de Tordre des Assassins , Ha-
san Sabbâh, son séjour en Egypte, ses relations
avec les Fatimites, issus eux-mêmes d'une secte
chiite , tout montre qu'il se rattachait d'abord au ca-
lifat du Caire 2. Mais une fois établi dans son repaire
d'Alamût, il abandonne la dynastie régnante pour
voler de ses propres ailes. Sans oser se proclamer
imâm lui-même, il reprend à son profit les vieilles
idées messianiques , et se donne pour le lieutenant
du fatimite Nizar, l'imam disparu qui doit revenir
un jour régner sur la terre ^. Ainsi Hasan , qui n'obéis-
sait dès lors à aucun pouvoir établi , ne pouvait re-
cevoir aucun titre officiel. De fait, il n'en portait
pas d'autre que celui de sayyidnâ « notre seigneur » ,
qu'il se donnait sans doute à lui-même*. Les cu-
^ Casanova, Monnaie des Assassins de Perse, dans Revue namis^
matique, 111 (série XI), 345.
* De Sacy, op. cit., qq.
* De Sacy, loc. cit.; Defrémery, Journal asiatique, tom, cit,,
27; Casanova, op, cit., 347» rectifiant Guyard.
* Dozy, Histoire de l'islamisnie, 3o2 ; de Hammer, op, cit,, 89;
Defrémery, Essai sur l'histoire des Ismaéliens, 66 et saiv.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 473
rieuses monnaies de son second successeur, Muham-
mad ibn Buzurgûmîd, publiées récemment par
M. Casanova, ne donnent aucun titre au grand
maître. On y lit son nom tout seul, après ceux d'Ali
et de Nizâr, alors décédé, mais reconnu fictivement
comme imam, et substitué comme tel au calife fati-
mite^
En 559, le quatrième grand maître, Hasan II,
dit "^alâ dhikrihi as-salâm, monté depuis peu sur le
trône d'Alamût, jette le masque et se proclame lui-
même imam, en se donnant pour un descendant
d'Ali par les Fatimites^. Dès lors, la fiction de Nizâr
est abandonnée; moins que jamais le grand maître
dépend dune dynastie régnante. M. Casanova a
prédit que si Ton retrouve la monnaie de ce grand
maître, le nom de Nizâr ne s y lira plus à la place
d'honneur; ajoutons qu'on n'y trouvera aucun des
titres souverains que délivrait alors la chancellerie
de Bagdad. On peut le prédire d'autant plus hardi-
ment que Hasan, non content d'attaquer les tradi-
tions orthodoxes, rejetait jusqu'aux pratiques exté-
rieures du culte et 'se mettait ainsi au ban de ia
société musulmane^.
^ Casanova, op, cit., 344. On remarquera que les formules qui
suivent le nom de Nizâr sont celles qui figurent sur les monnaies
et les inscriptions fatimites.
* De Sacy, op, cit., 18; Defrémery, Essai, 101 et suiv. (d*après
Djuwaini); Journal asiati<jue, tom, cit., hi (d'après Hamdallâh);
Guyard, Un grand maître, 20; de Hammer, op. cit., 168 et suiv.;
Dozy, op. cit., 3io.
' Nous n avons encore aucun document ofiQcid de Hasan IL
i\. 3i
iiiramiiBiB ft4rla^iLK.
474 MAI-JUIN 1897.
H semble que Hasan ait fait un pas de clerc; il
eût été plus politique de continuer à s'abriter der-
rière un imam invisible et responsable dont on pou-
vait jouer à sa guise et sans crainte, puisqu'il était
mort. D'ailleurs la réaction sunnite, portée par les
souverains mongols, par Nûr ad-dîn et Saladin, frap-
pait de rudes coups sur les doctrines chiites. Bien-
tôt la chute du califat d'Egypte, miné par les attaques
des Croisés et de Saladin , rendait au califat de Bag-
dad tout son prestige spirituel. Décidément, on ne
pouvait plus se passer de sa sanction suprême. En
608 (1 a 1 1-1 2 ) , le grand maître Hasan UI, à peine
monté sur le trône d'.Vlamût, rentre publiquement
au gii'on de l'Eglise. Il fait amende honorable, brûle
en public lès livres secrets de la secte , renie ses pré-
décesseurs, rétablit dans ses châteaux et dans ceux
de Syrie les pratiques musulmanes abohes par Ha-
san II , bâtit des mosquées et impose à sa famille le
pèlerinage de la Mecque. 11 échange des ambassa-
D'après Djuwaini, les inscriptions gravées sur les murs et les
portes de ses châteaux et les protocoles de ses lettres portaient sim-
plement : Hasan fils de Muhammad iiis de Buzurgûmîd; Defrémery,
Essai, lo/i. Suivant Mirkiiond, on lisait sur la porte de la biblio-
thèque d'Alamût : « Avec l'aide de rÉtcrnel , le maître du monde
[le salut soit sur son nom) a secoué le joug de la loit; Jourdain,
Notice de l'histoire de Mirkiiond, etc., 54; Hammer, op, cit., 171.
Enfin , d'après Ilamdallah , Hasan , qui se faisait appeler hhndàwand
(le sayjidnâ de Hasan 1"), prit un titre de calife: cd-qâldr hi-
qnwwat cdlâh, et créa son ère propre, qu'il mit dans les inscrip-
tions des monuments ismaïliens; Defrémery, Journal (uiatiifu/e,
tom, cit., 4o-43. 11 est impossible de proclamer plus hardiment son
indépendance. Quelque explorateur ne rapportera-t-il pas une in-
scription oubliée dans les ruines de ces châteaux ?
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 475
deurs avec ie souverain pontife et les rois ses vas-
saux, et comme marque extérieure de sa soumission,
il reçoit de ia chanceiierie de Bagdad les titres ré-
servés aux souverains j titres que jusque-là aucun grand
maître n'avait pu obtenir^. Comme Henri IV à Ca-
^ Tous les auteurs persans et arabes racontent cet événement,
qui fit sensation dans le monde musulman. De Sacy, op. cit, ,19;
Jourdain (Mirkhondj, op, cit,, Sg; Defrémery (Hamdallâh), Joor-
noL cLsiatique, tom. cit,, lia, et Recherches, 83; de Hammer, op,
cit,, 3 20 (donnant par erreur Tannée 607); Dozy, op. cit,, 3i2;
Ibn al-Athîr, XII, 190; Abu 1-fidâ', III, 120; Historiens orientaux
des croisades, I, 86. Parmi les sources citées par Defrémery, figure
le Djihân Kuchây de Djuwaini , dont ie regretté savant a commencé
la traduction dans son Essai; ce travail s'arrête avant l'époque où
nous sommes arrivés. M. Schefer a bien voulu mettre à ma dispo-
sition ses trois manuscrits de cet ouvrage, où Ton trouve le cha-
pitre sur les Ismaïliens; il était trop tard pour en tirer parti dans
ce mémoire. Je suppose que Djuwaini ne parle qu'incidemment des
châteaux de Syrie. Rachîd ad-dîn (éd. Quatremère), qui raconte en
détail la conquête des châteaux persans par Houlagou, parie à
peine des premiers. En revanche, voici un passage inédit d'Ibn
Wâsil, ms. cité, fol. 169 r° (année 608) :
pU.] ^^\ 4-..-a.L^ (j— ^ c^r*^' *^^ ^^ 7*^^ *^^^ •^ »b
pL*^l HxJJL Jj c^^ iU^^I (sic) u^U3 iUUJ3 (^Um^ y^ pUo3
v:>4>^ ^ ^ ^! ^'*^'^ "^^"^ '^'^ f6^. ^^^'^ ^' {jJ^ ^IjJt
wwiûJw^. J^wt^wU! 00» j^4JÎ I^^l^ ^ iUlij3 ^j,lii)lj. IjJJUsU {►-^-^î
En résumé : Le Kiyâ Djalâl ad-din Hasan, le grand maître
d'Alamût , embrasse publiquement l'islamisme et impose à ses su-
jets les devoirs religieux. 11 annonce sa conversion au calife Nâsir
3i.
476 MAI-JUIN 1897.
nossâ, le grand maître avait courbé la tête; la secte
n'était plus qu'une des nombreuses dynasties gravi-
tant autour du trône pontifical.
et aux rois. Il envoie sa mère en pèlerinage à la Mecque ; elle est
accueillie à Bagdad .avec les plus grands honneurs. Enfin il impose
les mêmes obligations aux sectaires des châteaux de Syrie , qui adop-
tent le rite chafiîte.
Voici un passage d'Abû Châmah , tiré d*un ouvrage inédit : adh-
dhailji r-raudatain , T* Appendice au livre des deux jardins •. M. Sche-
ier a bien voulu mettre son manuscrit à ma disposition , avec une
inépuisable obligeance; le style, comme on verra, est peu soigné.
OsJ j^l^ y3s c»^i)l ,^^Lo jj^-i^ ^^\ J%. J>-»; ^ (i.A) l%t^
m
tst aiJJi L«J Juu^U iilU. ^^\ j^ o^
« En cette année 608 vint un ambassadeur de Djsdâl ad-dîn Hasan ,
le grand maître d'Alamût , pour annoncer qu'ils s'étaient a£Branchis
du batinisme , qu'ils avaient bâti des mosquées et des chapeUes et
rétabli le culte et les réunions de prière , et le jeûne du ramadan.
Le public et le calife en conçurent une grande joie. La princesse
fille de Djdâl ad-dîn entreprit le pèlerinage et reçut un bon accueil
du calife.»
Un peu plus loin , l'auteur ajoute :
0^ V »»-,>^ iLcLLJl Jj^ j-oUl SJlsSU J] ^jm». ^^I JiU. ^4^
^s £;ji^Um^i J! u. .»,;,> bi 14^1 oUjl^. U. JU^Iijl^ atyft» (^It^oM
wJls^t ^^ J^ ÔJI ;uli|3 o<â.L4) os^xa^ |.X«M^I ;SlAâ l46> 7#î
• En cette année 608, les Ismaïliens d'Alamût, de Kirdkûli
et des districts voisins en Perse affichèrent l'islam et ses pratiques •
. ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 477
Or Hasan III est surnommé Djaiâl ad-dîn, et ses
successeurs s'appellent *Alâ' ad-dîn Muhammad et
Rukn ad-dîn Khûrchâh. N est-il pas permis de sup-
poser que ces surnoms étaient officiellement en ad-
danyâ wad-dîn et qu'on les retrouverait sous cette
forme dans des documents authentiques ^ ?
On voit comment l'évolution des grands maîtres
d'Alamût, rapprochée du surnom que porte Abu 1-
futûh, confirme encore la date de l'inscription. En
5/16, ce surnom tomberait pour ainsi dire dans le
vide. A cette époque, les maîtres de Syrie ne sont
que des émissaires du grand maître d'Alamût, et
ce dernier ne reconnaît d'autre autorité que celle
de l'imam fictif Nizâr. Bien plus, les surnoms en
addanyâ wad-dîn n'étaient pas encore en usage en
abjurant leur hérésie. Leur chef, Djaiâl ad>dm Hasan, envoya un
ambassadeur au calife Nâsir pour lui offrir sa soumission et pour
lui demander des juges et des légistes. . . Aux châteaux de Syrie,
Masyâf , Khawâbî , Qulai*ah , et à tous ceux qui appartenaient à la
socle , il envoya des messagers pour y proclamer le retour à fis-
làm et édicter des peines contre ceux qui commettraient des actes
illicites. »
Dans ces récits, relevons deux points intéressants : la secte sy-
rienne, un moment émancipée sous Sinân, était rentrée sous la
tutelle d'Alamût; cf. Defrémery, Recherches, 82; Guyard, Un grand
maitre, 62. En second lieu, les nouveaux convertis, en Syrie du
moins, se rattachent officiellement au rite chaiiïte. Ibn Wâsil est
le seul auteur, à ma connaissance , qui signale ce fait. On verra plus
loin que cette conversion politique ne détruisit pas les doctrines de
la secte.
^ Voir plus loin, 482 , une inscription qui confirme directement
cette hypothèse.
478 MAI-JUIN 18Q7.
Syrien En 646 au contraire, la secte persane et la
syrienne sont rentrées dans le giron de TÉglise or-
thodoxe et les grands maîtres reçoivent leurs titres
de Bagdad. Son surnom de forme souveraine, le
maître Abu 1-futûh le tenait sans doute aussi de
Bagdad, par lentremise du grand maître d'Alamût.
Résumons nos conclusions :
1° Abu 1-lutûh ibn Muhammad était maître des
Assassins de Syrie dès Tannée 6 3 y, d'après Ibn Wâsil;
il Tétait encore en 646, date de Tinscription ;
2° 'Abdallah ibn Abi 1-fadl était, à cette dernière
date, son lieutenant dans la place de Masyâd;
3° L'inscription est datée de 646, époque où le
maître de Syrie était reconnu comme souverain lé-
gitime. Cette assertion repose sur dexix faits corré-
latifs : dès Tannée 6o8, la secte s'était rapprochée
du califat de Bagdad , et notre maître porte un sur-
nom dont la forme, à cette époque, est une marque
de légitimité.
Pour terminer, rappelons un curieux épisode de
Thistoire des croisades, qui donne à Tinscription de
Masyâd une saveur particulière.
En mai 1260, saint Louis, échappé au désastre
de Mansûrah, vint débarquer à Saint-Jean-d'Acre.
Il y reçut des messagers du Vieux de la Montagne,
qui venaient réclamer un tribut au roi de France,
ou la suspension du tribut que le Vieux payait alors
* Voir plus haut, 471 , note 1.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 479
au Temple et à THôpital. Sur la réponse indignée
des deux grands maîtres de ces ordres , les envoyés
s'en retournèrent les mains vides et rapportèrent au
roi des présents de leur maître, des jeux d'échecs,
un éléphant et une girafe en cristal , mêlés d'ambre
et d'or fin. Cette fois, le roi renvoya les messagers
avec de riches présents. Il leur adjoignit Yves le
Breton, de Tordre des Frères prêcheurs, qui savait
l'arabe (le sarrasinois). Frère Yves s'enquit avec ar-
deur des croyances de la secte. « Il trouva un livre
au chevet du lit du Vieux, où étaient écrites plu-
sieurs paroles que Notre-Seigneur dit à saint Pierre
quand il était sur terre. Et frère Yves lui dit : « Ah !
« pour Dieu, Sire, lisez souvent ce livre, car ce sont
« de très bonnes paroles. » Et il dit qu'ainsi faisait-il :
« Car j'aime beaucoup monseigneur saint Pierre. . . »
Alors le Vieux lui raconte que l'âme d'Abel passa
dans le corps de Noé, puis dans le corps d'Abra-
ham, puis dans le corps de saint Pierre ^ «Quand
frère Yves eut ouï cela, il lui montra que sa
croyance n'était pas bonne, et lui enseigna beaucoup
de bonnes paroles; mais il ne le voulut pas croire. »
Au retour de sa mission infructueuse, frère Yves
rapporte au roi de curieux détails sur les idées reli-
gieuses des Assassins , que Joinville a conservés dans
son récit naïf et plein de traits charmants^. Cet essai
' Cette phrase est un reflet de la théorie des nâtiq et des asâs;
voir (juyard. Fragments, i3 et passim. Abel semble prendre ici la
place d'Adam , le premier nâtiq.
- Joinville, éd. Wailly, 2^6 et suiv. ; cf. Quatremère, Notice,
480 MAI-JUIN 1897.
d'histoire religieuse au xiii' siècle ferait soiuire au-
jourd'hui les savants dominicains de Jérusalem, les
successeurs du vaillant frère Yves.
Joinville n a pas conservé le nom du Vieux qui
reçut renvoyé de saint Louis. L'inscription de Ma-
syâd est datée de février -mars 12^9, c'est- à -dire
de quinze mois avant l'épisode raconté par Joinville.
Ainsi le Vieux qui lisait dans son lit les paroles de
Jésus à saint Pierre était probablement ce même
Abu 1-futûh Tâdj ad-dimyâ wad-dîn qui fit relever
les murailles et la porte de Masyâd.
II
NOUVELLES INSCRIPTIONS DES ASSASSINS.
A l'époque où M. Fossey visitait Masyâd , un autre
archéologue français, M. Dussaiïd, déjà connu par
l'exploration d'une partie du nord de la Syrie, fai-
sait un second voyage dans la même région. H voidut
bien se charger de recueillir les inscriptions arabes
qu'il trouverait en chemin, dans les localités que je
lui désignai d'avance, notamment dans les châteaux
des Assassins. Au moment où je terminai le mémoire
précédent, M. Dussaud, de retour en France, me
remit, avec une obligeance dont je ne saurais trop le
op, cit,, 362; Defrémery, Recherches, 90. UErcucles (Historiens occi-
dentaux des croisades, II, 6a 4) dit quelques mots de cette ambas-
sade.
ÉPIGRAPHIK DES ASSASSINS DE SYRIE. 481
remercier, ses copies, ses estampages et ses photo-
graphies.
Ces documents proviennent pour la plupart de
quatre châteaux des Assassins : Masyâd, le Kahf,
Qadmûs et ^UHaiqah. Ils complètent fort à propos
les relevés de MM. Hartmann et Fossey, et jettent
un jour nouveau sur les questions soulevées dans le
précédent mémoire , en révélant toute une épigraphie
de la secte. Voici les plus importants ^
Inscription dn château de Masyâd,
Ce texte est gravé au-dessus dune porte inté-
rieure du château, sur une sorte de large linteau
composé de plusieurs blocs et formant coussinet
entre un linteau monolithe à moulures et un arc de
décharge grossièrement appareillé. M. Fossey m'en
avait envoyé une photographie un peu pâle , sur la-
quelle je n'avais pu déchiffrer que quelques mots. Je
renonçais à ce travail au moment où la photogra-
phie de M. Dussaud me permit de le reprendre avec
succès, mais non sans peine.
L'inscription comprend deux lignes en beau
naskhi, à caractères moyens, sans points ni voyelles,
mais gravés avec soin et entremêlés de rinceaux qui
' M. Dussaud a visité deux autres forteresses des Assassins, ai-
Khawâbî et al-Manîqah [sic), 11 n'y a trouvé aucune inscription,
non plus que dans les ruines de Sâfîthâ , al-'Arimah, Burdj Mî*âr,
Qalat Yabmûr et Tortose, mais il en signale une sur une autre
porte de l'enceinte de Masyâd. Les autres textes qu'il m'a remis
proviennent de 'Akkâr et de Mariamîn.
482 MAI-JUIN 1897.
compliquent un peu la lecture. Elle est encadrée
d'une bordure à denticules et offre un aspect plus
monumental que les autres inscriptions de la région.
Voir planche, fig. 3.
5L^ jiJ^u^t il^t pQ pt^Jv 4Wt JSX\ I J^ ji (i)
^^ ^^ ^ J^ (^jJ!^ (a) L3*>Jt ^^ jjLdt (5ic) «Lu
^ aXIô aWI (?) pl:>l :>jx^ ^^ ^j^ ^^jJt^ LiJsJt
Cette demeure bénie a été entretenue pendant le règne
du très grand seigneur, le roi des rois vénéré , *Alâ* ad-dunyâ
wad-din Muhammad, fils d'al-Hasan, fils de Muliammad,
fils d'al-Hasan , qu'Allah éternise son règne I Sous le règne
du seigneur et maître Kamâl ad-dunyâ wad-dîn al-Hasan ,
fils de Masud, qu'Allàli prolonge sa puissance !
Ce texte confirme les conclusions tirées de la pre-
mière inscription de Masyâd et soulève quelques
nouveaxix problèmes intéressants.
Ligne i . On sait que le verbe neutre ^amara (ou
^amira) a le sens général d'«être prospère, habité,
florissant, cultivé», et le verbe actif ^amara (ou
^ammara à la deuxième forme) celui de « rendre pro-
spère, habité, etc. ». De là les sens spéciaux de ce
verbe, suivant les cas. Ainsi ^amara al-ard « cultiver
la terre » ; ^amara al-binâ ' « bâtir ou réparer Tédifice ^ ».
De là encore la formule : ^amara allâhii bika bai-
taka « qu Allah rende ta maison prospère par toi » ,
^ Lane, Dictionary, s, v, 7*.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 483
c est-à-dire : « qu'il fasse reposer sur toi la prospérité
de ta demeure! » C'est donc par erreur qu'on accuse
de plagiat les souverains qui se servent de ce terme
pour indiquer de simples restaurations dans un
monument plus ancien, sous prétexte qu'ils vou-
draient s'en attribuer la paternité. Ils n'entendent
pas dire qu'ils ont /ond^ l'édifice, mais qu'ils lui ont
conservé ou rendu sa prospérité, soit par des con-
structions, soit par des fondations pieuses ^
Ainsi la première phrase de l'inscription ne signifie
pas simplement que le château a été bâti Çumira)
pendant [bi-dawâm) le règne du personnage nommé
ci-après , mais que la prospérité de l'édifice est fondée
sur la durée de ce règne. D y a là une nuance à sou-
ligner, puisque le premier personnage , on va le voir,
était le grand maître d'Alamût.
Le mot makân « demeure » confirme ce que
nous savions déjà, c'est que le château de Masyâd
servait de résidence au maître de Syrie.
Le personnage dont les titres et le nom suivent ,
c'est le grand maître d'Alamût, ^Ala ad-dîn Muham-
mad III, qui régna de 618 à 653. On se souvient
c[ue son père, Hasan III, avait renié Thérésie des
fondateurs de la secte et que, rentré au giron de
l'Eglise , il avait obtenu du calife les titres souverains ,
avec la reconnaissance officielle de sa légitimité 2.
Dès lors , chaque mot a sa valeur.
C'est d'abord le titre maalâ « seigneur » , porté
' Voir C. I. A,, I, 99.
"^ Voir plus haut, 475.
484 MAI-JUIN 1897.
également par les maîtres de Syrie ^ Il paraît ici sous
une forme qui trahit de hautes prétentions : al-maulâ
al-azam « le très grand seigneur », rimant avec châ-
hinchâk al-muazzam « le roi des rois vénéré^ ».
Le vieux titre persan châhânchàh a passé dès long-
temps dans la titulature musulmane, notamment
chez les dynasties orientales ^. En vertu d'une loi gé-
nérale, les titres dégénèrent avec le temps; leur
usage abusif les fait tomber de plus en plus bas dans
la hiérarchie officielle. Il s'agit donc de savoir qiieUe
était la valeur du titre châhinchâh à Tépoque de l'in-
scription, c'est-à-dire dans la première moitié du
xuf siècle. Un passage de Nasawi nous le dit très
clairement. Le sultan du Khârizm, Djalâl ad-dîn
Mankubirti , à l'époque où son règne débutait dans
l'Inde, c'est-à-dire vers 620, réclamait en vain du
calife le titre de sultan. A la suite de nombreuses
démarches, il obtint les insignes de sultan avec le
titre al-djanâb al-âli ach-châhinchâhi'^. Ainsi vers 620,
' Voir plus haut, 469. Le titre sâlib est aussi donné au grand
maître d*Alamût; Nasawi, Histoire du sultan Mankubirti, éd.
Iloudas, 13.
^ Sur la valeur politique des épithètes a'zam et mxLOZzam dans les
titres souverains , on consultera un mémoire sur les Ayoubites , que
M. Casanova prépare en ce moment.
^ Sur révolution de ce titre chez les anciens rois de Perse, voir
Humann et Puchstein, Heise in Klein- Asien, 281, note 1. Pour les
dynasties musulmanes, notamment les Samanides et les Bouîdes,
>oir Siyâset Nâmek, trad. Schefer, 200, etc.
* Nasawi, trad. Houdas, 4i3. Cet ouvrage offre un intérêt par-
ticulier, car Fauteur raconte des événements auxquels il a été mêlé
lui-même , par ses fonctions politiques. Le récit de son ambassade
à Alamût est des plus captivants et nous autorise à accepter avec
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 485
à la date de notre inscription , le titre châhinchâh
était de rang souverain , et *Alâ' ad-dîn , qui ne pou-
vait le tenir que du calife, était reconnu comme
souverain légitime.
Enfin le surnom ^Alâ^ ad-dunyâ wad-dîn confirme
ce que j'ai avancé plus haut, à savoir que les grands
maîtres d'Alamùt, à partir de Hasan III, devaient
porter un surnom officiel en ad-dunyâ wad-dîn y indice
de leur souveraineté.
Ligne '2. Le nom du grand maître est suivi de
celui de son père, Hasan III, puis de ceux de son
aïeul, Muhammad II, et de son arrière-grand-père,
1 lasan II , ce même Hasan ^alâ dhikrihi a^-salâm qui
avait rejeté en SSg la tutelle de l'imam fictif Nizâr
pour se proclamer lui-même imam et descendant
des Fatimites^ On voit tout l'intérêt de cette généa-
logie, parfaitement conforme aux récits des auteiws.
Enfin la formule khallada allait ayyâmahu, qui
d'ordinaire est souveraine , du moins à cette époque ,
vient clore cette série de preuves à l'appui de la sou-
veraineté reconnue des grands maîtres d'Alamût.
L'inscription nomme ensuite un certain Hasan,
confiance les renseignements de l'auteur sur les Assassins , dont il
sera tiré parti plus loin.
Voici encore une preuve de la valeur du titre châhinchâh : en
6o4, c'est-à-dire quelques années auparavant, le sultan Maiik Adil,
le frère de Saladin , reçut du calife Nâsir un diplôme qui lui con-
cédait la souveraineté des pays qu'il avait conquis. Or ce document
officiel lui donnait le titre châhinchâh ; Ahu\-Gid3i\ Historiens oriçntaux
des croisades, I, S^ (cf. Il b, igS); C, L Â,,l, 83, note 3.
^ Voir plus haut, 473.
** î V i - r IS . 5 a 7
•' > .Î;î« .n riii .p ent -îtp rae r _i-uz"z :c
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f..-. r|.-|.- .-. :^ \lAsva«i 'iinne .lU .naïuv ^bu .-tauiu.
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■'• 'i' '. 'j .'-■.' r.s. \.i .'.jirs «Ihs Jpmélês du âultau
\1 1../ ji.;,''i I S-^ f^n".îiiiii-»n.s «liî Perse, an person-
: ./ • ..'; ,r,:r: . \!-K.jmàl. fjui avait été quelmie
' r.i. . I !,.>,. i..tfi' ri ^\n^. ilu chef des L»maïlieiu.
> 'I.; '1., ,r-ir.<^l riMih't" rl'Vlamùt. vint trouver
!' -iij'.iri [»M4r iiii ^lir^■. f-ntfjndre des réciîiniatijûns'^.
I ' ••!'.• «-%' n • |.M. |^«Hrt'iiiri>mi'nt siîr: ii iembie que !■ fc^g*^
;.-.''' , •' '.■. « •' ^.1 rit^tiiii a p^n d'imporUnre; TnEitéfét de li
M.riif il»- r'ii'U- 'l.irn 1- rr»of j^i//.
I iri< f ht Ittittnr \' , «. »i. Jk^.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 487
Nasawi dit que cet ambassadeur était surnommé
Ai-Kamâl , ce qui revient à dire qu'il portait ie sur-
nom Kamâl ad-dîn , puisque les surnoms ^i ad-din
sont désignés couramment, dès cette époque, sous
cette forme abrégée ^ Enfin Ton sait maintenant que
ce surnom doit se traduire officiellement par Kamâl
ad-dunyâ wad-dîn. On peut donc identifier cet Al-
Kamâl avec le maître Hasan , fils de Mas^ûd , Kamâl
ad-dunyâ wad-dîn.
Quant à la date, on peut la fixer approximative-
ment. Nasawi écrit le passage cité dans le récit des
événements de Tannée 62/x. D'après lui, Al-Kamâi
n'était aiors plus maître de Syrie. D'autre part, ^Alâ'
ad-dîn était monté sur ie trône d'Alamût en 618.
L'inscription aurait donc été rédigée entre ces deux
dates, vers l'année 620.
Les autres inscriptions relevées à Masyâd n'ayant
qu'un intérêt secondaire , passons au Kahf. On sait
que ce château s'élève dans la montagne, à l'ouest
de Masyâd , dans un district encore mal exploré.
Inscription du château du Kahf.
Une copie de ce texte m'a été envoyée il y a deux
ans, par M. Hartmann, avec d'autres de la même
' Quatremère, Notice, op. cit., oôg, raconte cet épisode d'après
Nasawi et le prétendu Hasan ibn Ibrahim (c'est-à-dire *Aini, Paris
i5/i3, f" 3o v" et 1 6 r°). Il nomme le personnage Kamâl ad-
dîn , ce qui confirme mon hypothèse. C'est peut-être ainsi que l'ap-
pelle 'Aini , que je n'ai pas eu l'occasion de consulter.
488 MAI-JUIN 1897.
forteresse. Elles avaient été faites à la hâte et par un
temps pluvieux. Le savant professeur de Beriin me
priait très modestement de les accepter avec réserve.
M. Dussaud ayant rapporté deux photographies et
un estampage de ce texte, j'ai pu le déchiflfrer à
Taide de tous ces documents.
L'inscription est gravée sur un linteau monolithe
d'environ 190 X 5o, sur la porte d'un petit édifice
en ruine , à côté du sentier qui monte à la forteresse.
Elle comprend quatre lignes en naskhi cursif, à
petits caractères allongés, d'un travail négligé, mais
avec de nombreux points et signes. Une profonde
cassure, qui traverse le milieu du linteau, a endom-
magé quelques mots; voir planche, fig. 4.
L*aJ! é^\ Â^jUt pUJl «^ (3) l^yA'(jJ^\
M 3*î (j,*^ (^ ^ (^ JJI^ LiJj) gl^ JaUJI J^\
(j_-*_a. (^y^ (4) *4Jle AMI «aj^ ^[^ii\ SX^\ *Ajly.
A ordonné la construction de ce bain bëni, le seigneur,
le maître, le savant, le juste, Sirâdj ad-dunyâ wad-din Ma-
zaffar, fds d'al-Husain, qu'AUâh gloriiie ses victoires! Sous
1 Coran, XV» 46; et III, 118 (ou III, i54; ou V, i4; ou IX,
5i; ou XIV, i4; ou LVIII, 11; ou LXIV, i3).
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 489
le gouvernement du serviteur qui a besoin de la miséricorde
d'Allah et de l'intercession de ses seigneurs les imams purs
— que les bénédictions d'Allah soient sur eux tous ! — Ha-
san , fds d'ismâ'îl , le Persan d'Alamût. En ramadan de l'an
635 de l'hégire. Fait par ordre supérieur (?).
Ce texte important confirme les précédents et
fixe un nouveau jalon dans l'histoire des Assassins
de Syrie.
Ligne 1 . C'est la première fois que des versets
du Coran figurent dans une inscription des Assassins.
Ligne 2. Le mot al-hammâm paraît certain. Le
premier mim est très indistinct sur l'estampage et
sur les deux photographies de M. Dussaud, mais
on en voit un fragment au-dessus de la ligne. D'ail-
leurs la copie de M. Hartmann porte bien JJ!^ »«XA
iL^^Ui' ; on sait que ce mot peut être féminin ^ .
Ce bain a été bâti par un personnage du nom de
Muzaffar, fils d'al-Husain, que les titres de maalâ et
sâliih , le surnom Sirâdj al-dunyâ wad-dîn et la for-
nmle aazza allâh ansâraha trahissent à première vue
pour le maître de Syrie. 11 porte en outre les titres
honorifiques al-âlim et al-âdil; ils étaient alors si
comnmns qu'on n'en peut guère tirer d'induction
nouvelle.
C'est encore Nasawi qui nous permet d'identifier
ce personnage , et cette fois d'une manière certaine.
En 626 ou 626, le sultan de Rûm (c'est-à-dire le
* Voir Lane , Dicdonaiy,
I\. 32
iurmiittiktii kAittfoAL^.
490 MAI-JUIN 1897.
sultan seidjoukide d'Asie Mineure Kaiqubâdh) en-
voya au sultan Mankubirti une lettre qu'il avait reçue
de Sirâdj ad-dîn al-Muzaffar ibn al-Husain , lieutenant
en Syrie du grand maître d'Alamât *Alâ' ad-din (c'est-
à-dire Muhammad III , celui dont le nom figure sur
l'inscription du château de Masyâd) ^ Ne retenons
que les noms de ce personnage, identiques à ceux
de l'inscription, et sa fonction de maître de Syrie,
toujours sous la tutelle d'Alamût.
Ligne 3. Le nom suivant est introduit par la for-
njule fî wilâyah , étudiée à propos de la première
inscription de Masyâd. J'ai tâché de montrer qu'elle
désigne la fonction de gouverneur, c'est-à-dire ici
du gouverneur du Kahf.
La formule banale al-^abd al-faxjw ilA rahmat allàh
est suivie des mots caractéristiques : wa-chafétai ma-
wâlîhi al-à*immah aUatkâry salawdt allâh ^alaihim
« et l'intercession de ses maîtres les imâms purs ,
que les bénédictions d'Allah soient sur eux! »
On sait que la formule salawât allâh ^alaibi, ré-
servée d'abord à Mahomet, est donnée souvent aux
califes, comme successeurs du Prophète, notam-
ment aux Abassides , qui s'entourèrent d une pompe
orientale inconnue aux Omayades*. Pour toutes
^ Nasawi, trad. 380; texte, 168: ^^^-f^^i*^ ^^ , ?h t! (^,^>JI ^i«M»
iUlâJ) Â^Uil^ c»^ c^^Lo (^1 P^i^ ^\J. Tù défa dit qoe le
titre nâ*ib, alors très fréquent, n*a pas nécessairemeiit ici imcarao-
ttTe officiel, il est pris souvent dans le sens général de représmtant,
^ Goldziher, Muhanunedanische Siudien, II, 55, note 5, citant
Bundâri, 2 4o ult.
EPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 491
ies sectes chiites, qui se fondent sur Timamat
d'Ali, cette formule est naturellement réservée à
Ali et aux imams ses successeurs, quels que soient
d'ailleurs Tordre et la série de ces imams. Quant au
terme at-tâhirân, les purs, il désigne pour les sun-
nites la famille du Prophète en général, pour les
chiites, plus spécialement celle d'Alix Or tous les
imams chiites, se considérant comme les descendants
directs d'Ali, donnent cette épithète à leurs art"
cêtres. De là la formule des imâms chiites, notam-
ment des califes fatimites : salawât allâh ^alaihi wa-
m
*^alâ abaihi [al-a immah) at-tâhirîn [ou al-athâr) « que
les bénédictions d' Allah reposent sur lui (l'imâm)
et sur ses ancêtres (les imâms) les purs^! »
Cette formule, les imâms, ismaïliens se l'attribuent
à leur tour, ainsi qu'il résuite d'un document authen-
tique^. Naturellement, le gouverneur du Kahf n'ap-
pelle pas la bénédiction divine sur ses ancêtres,
mais sur ses seigneurs les imâms purs. Ces imâms,
qui sont-ils? Les maîtres de Syrie? Evidemment
non, puisqu'ils n'étaient alors que les lieutenants
d'Alanmt et qu'aucun d'eux ne semble avoir renou-
^ Aluliu [ou akl baitiki) at-tâhirân, formtlle très fréquente stlf ïes
toml)eaux musulmans. L'attribution de cette formule à la famille
d'Ali pour les chiites semble remonter à Ali lui-même, en tout cas
à son fils Ilasan; Mas'ûdi, Prairies (Tor, V, i3.
^ Voir toutes les inscriptions fatimites, dans C. L A., I, pas-
sini, notamment dans le texte de Mnstansir k Rabwah [Notes
(rarchcolo(jie arabe, I, 84), où cette prétention est clairement ex-
primée. J'ai réuni plusieurs documents à Tappui dans C. L A,, I,
25, note 1.
•^ Casanova, op» cil,, 344.
32.
492 MAI-JUIN 1807.
vêlé la lontative d'indépendance de Sinon. Les
niaitnvs d'Vlaniùt? C'est peu probable, puis<{uils
avaient abandonné, 2)ar leur soumission au calife,
toute prétention ofTicielle àrimâniat. Je pense quici
la formule n'a plus de valeur politique et désigne
siniplf^ment la série des imâms adoj^tée par les
dotâmes isniaïliens. Elle montre du moins que les
idées relifjieuses de la secte s'affichaient encore, mal-
gré l'apparente soumission des grands maîtres ^. C'est
ainsi qu(* le terme de nmiilâ « seigneur », qui désigne-
rail ici les imâms de la secte, est resté l'un des titres
spécifiques des grands maîtres persans et des maîtres
syriens, même après leur conversion. Il le restera
jusqu'à la fin, comme on le verra dans Tinscription
suivante.
Lign(» d. Le premier mot est illisible sur Testani-
])age et les photographies de M. Dussaud. La copie
de M. Hartmann porte ^^ n^ ou quelque chose
(rapprochant; celle de M. Dussaud donne (j)**^'.
' Alors roninii^ toujours en Orient, les doctrines chiites cou-
> aient et se trunsinettaient en secret, en jdein Bonnisme offîciel,
(|uai)(l l(>s (irronstunres politiques n'étaient pas favorables à leur
applicalion. En voici deux exemples caractéristiques, empruntés à
Jhn UAsil. ms. cité, T' 273 r" et 233 r":
1° ApW's la mort du sultan Mankubirti (628 H.), sunnite dé-
claré et vassal du calife de Bagdad, plusieurs habitants du Khâ-
rizm atlrndaieiil son retour messianique.
>." \a\ v&\\[v. \àsir, celui-là mi^mc qui reçut la soumission dn
•^Taiid maître (PAlamut on G08, ])enchait vers le cbilsme et la doc*
trine iinaniienne (iL^LtilI ^-^AX» JI J«^ ^Ax^). Fau^il voir
dans ce t'ait le secret du rapprochement entre le calife et le grand
niailre.'
EPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 493
B faut lire sans doute (j^ajCTI « tous » ; ce mot figure
souvent dans les formules de bénédiction.
Le nom du personnage que je considère comme le
gouverneur du Kahf , Hasan , fils dlsmâ^l , n'a pro-
bablement pas été conservé par les auteurs. Rete-
nons du moins son patronymique : le Persan d'Ala-
mût. Comme Abu 1-futûh et tant d autres chefs de
la secte syrienne , ce Hasan venait de la célèbre for-
teresse , dont le nom paraît ici pour la première fois
dans un document authentique.
Le nom du mois est fruste à la fin , sur tous les
documents que je possède, mais on peut le restituer
facilement. En revanche, les chiiffres de Tannée sont
parfaitement clairs. Le mot thalâthin «trente», est
écrit d'une manière bizarre, avec une queue dans le
lâm tournée en bas et à droite. Il semble que le gra-
veur, s'étant aperçu qu il avait sauté Talif d'allonge-
ment, ait voulu l'indiquer sous cette forme assez
gauche ; en tout cas , la ponctuation des deux thâ rend
le mot certain. Ainsi Muzaffar Sirâdj ad-dîn, qui
gouvernait la secte en 626, était encore maître en
l'année 635.
L'inscription se termine, sur les copies de
MM. Hartmann et Dussaud , par le groupe ^^^ ^ Uo*
Ces lettres ënigmatiques ne donnant aucun sens, j'ai
cru qu'elles cachaient la date en chiffres , ou quelque
formule propre à la secte, mais j'en cherchai vaine-
ment l'explication. En examinant l'estampage de
M. Dussaud, je vis que la quatrième lettre a la forme
d'un petit a final et que la dernière porte deux points
404 M\I-JUIN 1897.
distincts. Dès lors, ces lettres prennent un' sens : il
faut lin\ je pense, ^^.^ iCxlb k en obéissant à un
ordre, h un devoir impératif», cVst-à-dire que le
goii\ (»rneur a (»\(^cuté un ordre du maître, ou que
re dernier a suivi un ordre du grand maître'.
Les autn»s inscriptions du château du Kahf sont
toutes postérieures à la prise de la forteresse par le
sultan Baihars, autant que j'en puis juger par les
documents que j*ai sous les yeux; par conséquent,
elles n'ont plus trait à la secte en tant qu'organisme
politicpie. Lune est au nom de Baibars et de son
fils Malik Sa*ld; une autre est datée de 691, une
troisième est du début du vin* siècle de ITiégire.
Tel est aussi le cas dun curieux texte de la forte-
resse de *Ullai(|ah, daté de 670, et que la photo-
<^ra])hie de. M. Dussaud permet de lire intégralement.
Passons h Qadmûs, la troisième des principales for-
teresses de la secte syrienne, située dans la mon-
tagne au nord du Kahf.
Inscription de la mosquée de Qadmûs,
Les inscriptions de Qadmûs sont fort nombreuses.
Ce renseij^mement, fourni par M. Hartmann, est
confinné par M. Dussaud, qui en a estampé plu-
^ PouUiHro faul-il traduire : « Pour obéir à Allâix^B On lait que
\v inoL hium est uni; des t'^jiillièU's divines. Ce mot désignant auui
le. (^oran (>t l'islùtn , il \ a ])eut-elre ici ({U(;lquc allusion au retour
de; lu scclt; à l'orlliodoxie? Sur un s(.>ns analogue, voir Dosy, Sup-
pléineni. J'avour' que ces explications ne me satisfont guère.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 495
sieurs. Malheureusement, elles paraissent dans un
état pitoyable , en partie effacées , brisées ou disper-
sées. Voici la seule qui donne une lecture satisfai-
sante. Ce texte, gravé sur le mur à l'entrée de la
mosquée de Qadmûs, a été copié par un indigène,
et M. Dussaud n'en possède pas d'estampage. Je le
donne donc sous toute réserve, quoique la copie
paraisse exacte.
^Lâjjkû^ am! j^l ^^jJI jN^^ ^jJl ^ v^^l J!^'
Ont ordonné la construction de cette mosquée bénie les
seigneurs, les maîtres Nadjm ad-dîn et Chams ad-dîn,
qu'Allah glorifie leur victoire !
Ainsi la mosquée a été bâtie ou plutôt restaurée
par Nadjm ad-dîn , le dernier grand maître indépen-
dant , ce vieillard que Baibars dépouilla peu à peu
de son autorité , et par son fds Chams ad-dîn , dont
le nom ligure souvent avec celui de son père, dans
les démêlés de la secte avec le sultan d'Egypte, Ce
texte suggère deux observations.
D'abord on y trouve les deux titres habituels des
maîtres de Syrie, maulâ et sâhib. Ces titres sont au
pluriel : par conséquent, Chams ad-dîn était associé
à son père dans la maîtrise. L'emploi du pluriel au
lieu du duel, fréquent dans l'arabe médiéval, trahit
un acheminement de la langue vers les dialectes mo-
dernes, où le duel est d'un emploi beaucoup plus
rare et tend à disparaître.
496 MAI-JUIN 1897.
Ensuite on observera que, pour la première fois ,
les surnoms des grands maîtres en ad-din paraissent
sous la forme courante , non sous la forme officielle
en dd-dunyâ wad-din. S'il ny a là ni faute de copie,
ni négligence du rédacteur, c est peut-être un indice
de la situation politique des maîtres de Syrie à
fépoque où fut gravée Finscription. L'absence d'une
date nous laisse le champ libre à cet égard.
En effet, ce n'est point en un jour que Baibars
mit fin à l'autonomie politique des Assassins. Dès
son avènement en 658, le sultan s'ingère dans les
affaires de la secte, prétend nommer son chef, lui
réclame un tribut et lui reprend une partie de ses
forteresses. Jusqu'ici, malgré l'afiFaiblissement de la
secte, malgré la chute du grand maître d'Alamût,
qu'Houlagou venait de renverser, le maître de Syrie
semble avoir gardé sa souveraineté. Mais en 668, h
la suite de douveaux démêlés, Nadjm ad-dîn, alors
âgé de 90 ans, et son fils Chams ad-dîn font acte de
soumission ; ils se présentent humblement au camp
du sultan. Celui-ci se laisse fléchir, confère à Nadjm
ad-dîn le titre de son lieutenant, conjointement avec
son gendre Sârim ad-dîn, et leur impose un nou-
veau tribut. Puis il garde auprès de lui Chams ad-
dîn, sous prétexte de l'avoir à sa cour, en réalité
pour conserver un otage.
La lutte renaissant encore, Baibars contraint ie
père et le fils à demeurer auprès de lui , en promet-
tant un fief au premier, au second le grade d'émir
avec un commandement dans son année; puis il
EPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 497
dépose et emprisonne Sârim ad-dîn. Après de nou-
veaux incidents , Ghams ad-dîn est arrêté et conduit
en Egypte, et le sultan s'empare en 671 des derniers
châteaux ismaïliens^
' Quatremère, Notice, 364; Defrémery, Recherches, 92*109;
Guyard, Vn (jrand maître, 53 et suiv.; cf. plus haut, 465.
J'ai suivi dans cet exposé le récit détaillé de Defrémery, qui cite
un grand nombre d'auteurs arabes. Ils offrent entre eux bien des
divergences de détail. Ainsi, suivant Ibn Muyassar, Rida' ad-dln
Abu l-ma*âlî mourut en 660 et eut pour successeur Nadjm ad-dîn
Tsmâ'îl, tandis que pour le continuateur d'Al-Makîn, ces deux chefs
furent quelque temps associés au pouvoir. D'autre part, Maqrîzi
donne à Nadjm aj-dîn le nom de Hasan. Mais tous les auteurs
cités s'accordent à faire de Chams le fils de Nadjm , et de ce dernier
un vieillard.
Quand je montrai à M. Casanova l'inscription de Qadmûs , il me
signala un passage d'Ibn Wâsil relatif à l'ambassade que les Ismaï-
liens envoyèrent à Baibars en 661, près du mont Thabor (voir
Defrémery, 94). L'auteur, f° 4i6 v% dit que les messagers appor-
taient des présents et ajoute : i(^.>Ji (^ôJL» ^Jis^>^itaJ\ fj^ioJ^ J^^^^ •
Ce passage , d'un style fort négligé , semble dire qu'avec les messa-
gers arrivèrent deux enfants qui étaient alors les deux sâhibs ou
chefs de la secte. En le rapprochant de l'inscription de Qadmûs ,
où Nadjm et Chams sont associés sans aucune distinction hiérar-
chique, M. Casanova se demandait avec raison si ce n'étaient pas
là ces deux enfants dont parle Ibn Wâsil et si les auteurs ne s'étaient
pas trompes en faisant du premier le père du second.
Mais Nuwairi , cité par Defrémery en note , reproduit le passage
d'Ibn Wâsil, et cette fois sous une forme plus claire : IjJj ^'^^3
ij^jjl i^ùJLê jj^wAA^LflJI « et arrivèrent les deux fils des deux sâhibs ,
chefs de la secte». Dès lors, je crois que tout s'explique. On vient
de voir que suivant un auteur arabe, Nadjm fut quelque temps asso-
cié à Rida'. Or ce dernier avait un fils, Sârim ad-dîn Mubârak.
qui était gendre de Nadjm. Les deux enfants envoyés à Baibars
étaient sans doute Chams, fils de Nadjm, et Sârim, fils de Rida'
et beau-frère de Chams , que les deux maîtres envoyaient à Baibars
pour gagner sa confiance. Il est vrai que, d'après les auteurs. Rida'
498 MAI-JUIN 1897.
Durant cette agonie de douze années, Nadjm ad-
dîn et Chams ad-dîn passent par degrés succes-
sifs du rang de maîtres à l'état de prisonniers du
sultan. Mais dès Tannée 668, Nadjm, simple lieu-
tenant de Baibars , et Chams , simple officier de son
armée, ne pouvaient plus prétendre aux titres sou-
verains. Dès lors, ils ne portaient plus officielle-
ment quun surnom en ad-dîn, comme tous les
fonctionnaires du royaume égyptien. C'est probable-
ment à cette époque que remonte Tinscription de
Qadmûs.
En comparant ces quatre inscriptions aux auteurs
cités dans ce mémoire, on peut ébaucher le tableau
suivant, encore bien incomplet, des maîtres de Sy-
rie au XIII* siècle :
Kamâl ad-dîn Hasan était maître vers Tannée 620 ,
date approximative de Tinscription du château de
Masyâd , fixée sur un passage de Nasawi.
Sirâdj ad-dîn MuzafTar était maître vers 6a 6,
comme Tindique un autre passage de Nasawi. L'in-
était déjà mort en 661, mais ce détail ne suffît pas à infirmer ma
supposition. Dès iors , ii n'y a plus de raison de douter du témoi-
gnage unanime des auteurs arabes qui font de Chams le fils de
Nadjm.
L'inscription ne parie ni de Rida' ni de son fils Sàrim , d*où Ton
peut induire qu'ils n'étaient plus chefs de la secte. Or Ri4à' mou-
rut vers 660 et Sârim fut définitivement dépossédé et emprisoimé
par Baibars en 668 , l'année même où le sultan ôtait à Nadjm et à
Chams tout reste de souveraineté , c'est-à-dire tout droit à porter
un surnom en ad-durvyâ wad-din. Tous ces indices s'accordent pour
fixer à Tinscription la date approximative de 668-670.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 499
scription du château du Kahf nous le montre encore
en place en Tan 635.
Tâdj ad-dîn Abu 1-futûh était maître en 687,
suivant Ibn Wâsil. Il l'était encore en 6/16, date de
Tinscription de Tenceinte de Masyâd.
Rida ad-dîn Abu l-ma^âlî était maître en 656 et
en 658, lors de l'invasion des Tartares.
Nadjm ad-dîn Ismâ^l régnait depuis 659 ou 660,
d'abord seul ou avec Rida, plus tard avec son
gendre Sârim ad-dîn Mubârak, fils de Rida , et avec
son fils Chams ad-dîn. Il fut définitivement déchu
en 668 (mars 1270).
Ainsi tous les maîtres syriens connus à partir du
début du vif siècle de l'hégire portent un surnom
en ad'din , comme les grands maîtres d'Alamût con-
temporains. Or ces surnoms sont officiellement en
ad-duuyâ wad-dîn et trahissent le rapprochement qui
se fit en 608 entre la secte et Bagdad. On peut en con-
clure qu'avant cette date , aucun des grands maîtres
d'Alamût ni des maîtres de Syrie n'a porté un sur-
nom officiel en ad-danyâ wad-dîn.
Cette conclusion est certaine pour les grands
maîtres d'Alamût, parce qu'aucun d'entre eux, avant
608, ne figure dans les auteurs avec un surnom en
ad-din. Mais parmi les maîtres de Syrie antérieurs à
cette date, le plus célèbre, Sinân, s'appelait Râchid
ad-dîn. Serait-ce l'indice d'un surnom officiel Râchid
ad-dunyâ wad-dîn et d'un rapprochement entre
Sinân et la cour de Bagdad ?
La question, on l'avouera, était bien tentante.
500 MAI-JUIN 1897.
Il eût été curieux de montrer, par un simple détail
emprunté à Tépigraphie, que le célèbre maître qui
s'était émancipé de la tutelle d'Alamût et pouvait
alors suivre sa propre politique \ avait compris, avant
le chef de la secte persane , l'opportunité d un rap-
prochement avec le calife. En cherchant attentive-
ment, j'ai réuni quelques vagues indices qui sem-
blaient autoriser cette hypothèse : le sens du surnom
de Sinân [râchid signifie «qui suit la bonne voie,
orthodoxe»); sa brusque alliance avec Saladin, zélé
sunnite et défenseur des intérêts du calife, alliance
dont les motifs , après la lutte acharnée entre Sinân
et Saladin, ne semblent pas encore suffisamment
éclaircis^; enfin l'anecdote XIII de l'attachant récit de
Guyard , où l'ambassade du calife auprès du maître
d(» Syrie semble trahir une tentative de négociations
])olî tiques^.
En relisant les pages que j'avais rédigées d'un pre-
nn'er jet, je m'aperçus qu'elles ne satisfaisaient pas
* Guyard , op. cit. , 4 2 et suiv.
^ Sur la lutte de Sinân avec Nûr ad-din et Sidadin : Defrémei^,
Recherches, 58 et suiv. ; Guyard , op. cit., ^5 et suiv. et anecdote VU;
Tbn Khallikân, trad. de Slane, III, 3/|0, etc. Sur son aUiance avec
Saladin, Defrtîmery, op. cit., 73; Guyard, op. cit., 48, et le très
curieux mémoire de M. Casanova, Journal asiatitpM, 8* série, XVII,
329.
^ Guyard, op. cit., io4 et suiv. D'après ce récit, l'envoyé du
calife, un célèbre docteur, n'avait d'autre mission que de réfuter
les dogmes de la secte; mais on sait qu'à cette époque, les envoyés
]M)litiqu(>s étaient ])resque toujours des docteurs en renom. En tout
ras, si cette mission avait un but politique, il est naturel que Sinftn
en ait caclié le vrai sens à ses partisans.
ÉPIGRAPHIE DES ASSASSINS DE SYRIE. 501
aux exigences d'une saine méthode historique. En
labsence d'un document positif, il vaut mieux ad-
mettre que Sinân portait, comme tant d'autres, un
surnom en ad-din sans valeur politique, et que ces
surnoms chez les maîtres de Syrie ne cachent un
titre souverain qu'à partir de l'évolution de la secte
en l'année 608 ^.
' A la liste des maîtres de Syrie au xiu" siècle , il convient peut-
être d'ajouter un certain Madjd ad-dîn, qui reçut en 624 les en-
voyés de l'empereur Frédéric II. L'auteur arabe auquel j'emprunte
ce passage (Ilamawi, texte dans Amari, Bibliotheca arabico-sicula ,
seconda appendice, 3o; traduction dans Amari, Estratti del Tarik
Mansuri, 20) dit qu'il était alors mutawallî des châteaux Ismaïliens
de Syrie. On a vu que ce titre désigne non le maître de Syrie lui-
même, appelé maulâ, sâhib ou mnciaddani, mais les commandants des
châteaux sous les ordres du maître. Toutefois je pense que l'auteur
arabe s'est servi de ce terme par inexactitude et que Madjd ad-dîn
était bien le maître, puisque c'est lui qui reçoit les ambassadeurs
et qui les adresse au grand maître d'Alamût , que l'auteur appelle
Djalâl ad-(h*n : autre inexactitude, puisque Djalâl ad-dîn Hasan III
était mort en G 18 et qu'en 62/1 régnait son fils *Alâ' ad-dîn Muham-
niad [H. C'est en raison de ces incertitudes que je n'ai pas classé
Madjd ad-dîn dans la liste précédente.
On trouve un bon résumé des sources sur les Assassins dans His-
Loiiens grecs des croisades. II, 4a3-42G, et un curieux aperçu dans
l'ouvrage cité d'Amari, Estratti, 8-10.
502 MAI-JUI!^ 1897.
NOUVELLES ET MÉLANGES.
SÉANCE DU 14 MAI 1897.
La séance est ouverte à 4 heures et demie , sous la prési-
dence de M. Barbier de Meynai-d.
Sont présents :
MM. Maspero, Sénart, Karppe, Duval, Perruchon, Blo-
chet, Halévy, de Charencey, Feer, Macpherson, Sticknej,
Dcvéïia, Courant, Sylvain Lévy, Finot, Grenart, Mayer
Lambert, Specht, de Blonay, Meiliet et Drouin, secrétaire
adjoint.
Lecture est donnée du procès- verbal de la dernière séance.
La rédaction en est adoptée.
La Société asiatique a reçu de MM. les secrétaires de la
commission permanente du prochain Congrès des orientalistes
une lettre par laquelle la Société est invitée à désigner des
délégués pour la représenter à ce congrès. M. le Préaident
propose de nommer en cette qualité MM. Rubens Duval et
Drouin. Cette proposition est adoptée :
• Sont élus membres de la Société asiaticpe :
MM. L. de Saussure, lieutenant de vaisseau, demeurant
à Brest, rue Poulie, i4; présenté par MM. Cha-
vanncs et Courant ;
Si-Saïd Boulifa, chargé de cours à l'Ecole normale
de la Bouzaréa , près Alger ; présenté par MM. Bas-
set et Houdas.
M . le Président présente à la Société , de la part des au-
teurs MM. Eidenschenk et Cohen-Solal, un ouvrage intitulé :
NOUVELLES ET MÉLANGES. 503
Mots usuels sur la langue arabe, accompagnés d'exercices
(in-i 3, Alger, 1897 ). Il fait également hommage, au nom de
l'Ecole des langues orientales, du premier volume du Cata-
logue de la Bibliothèque de cet étabhssement. Ce tome pre-
mier comprend la philologie générale et les ouvrages en
langue arabe ; il a été rédigé par M. E. Lambrecht secrétaire-
bibliothécaire de l'Ecole, et forme un fort volume in-8° sorti
des presses de l'Imprimerie nationale (E. Leroux, éditeur,
Paris). Les catalogues qui suivront celui-ci seront consacrés
aux autres langues parlées en pays musulmans et à celles de
l'Extrême-Orient.
M. E. Sénart communique à la Société le fragment d'un
manuscrit trouvé dans les environs de Khotan (Turkestan
chinois) par la mission Dutreuil de Rhins, et dont il n'a eu
connaissance que tout récemment, par M. Grenard qui s'oc-
cupe actuellement de préparer le récit de l'expédition à
laquelle il a pris part sous la direction du malheureux Du-
treuil de Rhins. Ce précieux document est un manuscrit
sur écorce de bouleau, en caractères kharoshihî, qui, à en
juger par la date où l'emploi épigraphique de cette écriture
semble avoir cessé dans l'Inde , serait probablement le plus
ancien manuscnt de l'Inde connu jusqu'à ce jour. L'examen
très rapide auquel M. Sénart a soumis cet important docu-
ment lui a permis de reconnaître des morceaux du Dhamma-
pada, notamment de Vappamâdavagga et du bhikkhavagga.
Il faudra y regarder de plus près avant de décider si nous
sommes en présence d'une recension du Dhanunapada —
qui serait alors sensiblement différente par l'ordre des vers ,
de la recension pâli pubUée , — ou d'un de ces grands re-
cueils de strophes ( dont Hiouen ïhsang parait attester l'exis-
tence dans les régions de la Kashgarie et du Khotan), dans
lequel tout ou partie du Dhammapada serait incorporé.
Du document en question, il reste, en dehors de menus
fragments provisoirement négligeables, cinq morceaux plus
importants qui comprennent intégralement ou en partie,
environ 90 lignes de retendue approximative d'un çk>ka
504 MAI-JUIN 1897.
chacune. 11 n*est pas nécessaire d'insister sur rintérêt qu'il
présente pour la paléogi*aphie , pour la linguistique et pour
rhistoire du canon des bouddhistes.
A titre de curiosité , M. Sénart signale la lectui'e du vers
qui correspond à Dhanunapada II, 36 où notre manuscrit
semble fournir une amélioration certaine au texte publié :
Au lieu de
appamâdain ca medhâvî dhanani settham va rakkhati.
il écrit :
apamada (ca) medhavi dhana sethi va rakhati.
CI Le sage s'attache à l'application , comme le banquier à
son argent. » Ce qui donne un tour assurément plus piquant
et plus vif que la lecture un peu faible du pâli.
M. Sénart se réserve , bien entendu , d'étudier de près des
fragments d'un si grand prix ; mais il a voidu dès à présent
en signaler l'existence et faire honneur de leur découverte
aux courageux explorateurs à qui nous les devons.
M. le Président adresse les remerciements de la Société à
M. Sénart pour cette importante communication.
M. Maurice Courant donne ensuite lecture d'un mémoire
sur la méthode employée par les Japonais pour lire les textes
chinois. Cette étude paraîtra dans le Journal asiatique,
M. de Charencey communique un travail sur les noms du
chien et du loup chez les peuples du nord de l'Asie (voir ci-
après p. 5o5, annexe au procès verbal).
Avant de clore la séance , M. le Président demande a la
Société de l'autoriser à remettre quelques-uns des ouvrages
qu'elle a publiés ainsi qu'un certain nombre de volnmes du
Journal asiatique à la Bibliothèque de l'établissement scien^
tifique connu sous le nom de Fondation Thiers sis à Paris,
place Bugeaud. Il rappelle à cette occasion, qu'au nombre
des élèves des hautes études pensionnés par cette maison, se
trouvent actuellement deux orientalistes et qu'il y a lieu d'es-
pérer ([ue les études orientales y occuperont toujours leur
NOUVELLES ET MELANGES. 505
place. 11 est donc intéressant que la Bibliothèque de la fon-
dation Thiers possède au moins quelques-unes des publica-
tions de notre Société.
Cette proposition est adoptée et le Bibliothécaire est auto-
risé à faire le don dont il s'agit, au nom de la Société.
La séance est levée à six heures.
ANNEXE AU PROCES-VERBAL.
Les noms du chien et du loup chez les peuples du nord de VAsiei
Un fait qui pourra intéresser à la fois le naturaliste et le
philologue , c'est l'emploi chez certains peuples du nord de
l'Asie et de l'Europe orientale du nom primitivement réservé
au loup pour désigner le chien. Rien de pareil, croyons-nous
ne se constate dans les dialectes indo-européens et sémi-
tiques.
Le phénomène en question se manifeste , par exemple , dans
les idiomes de la famille que nous avons proposé d'appeler
lénisséo-kourilienne , et qui comprend au moins trois groupes
assez tranchés, à savoir: i° l'Iénisséique (Ostyak de l'Iénisséi,
Kotte, Assane, Arine); — 2° l'Anadyrien (Tchouktschi no-
made et Koi^êke) ; — 3° l'Aïno-coréen. Peut-être bien con-
vient-il d'y ajouter, comme ie présume M. RadlofF, un qua-
trième groupe , celui des dialectes du Kamtschatka.
Quoi qu'il en soit, l'on rencontre en Ostyak de l'Iénisséi,
Xyt ou Kyt pour « loup » , sans aucun doute apparenté au
Iletlen, ethet «chien» du Tschouktschi nomade. (Même
sens) — Xiattan, attany atan, du Koryêke. — Héda^ schéia
de l'Aïno des Kouriles et du continent. Le même mot
semble être passé dans certains dialectes de la famille turco-
mongole, mais spécialement avec le sens de chien. C'est
ainsi que cet animal est nommé Oet en Soyote, Et en Ka-
ragasse , Ad(iî en Koïbale.
Nous ferons une remarque analogue à propos du Turk-
osnianli Boiirou « loup », — Bour en Koïbale , — Boâr, houroa
i\. .33
raraiMRBiB ii*riux*Li.
506 MAI-JUIN 1897.
en Karagasse, — Boâr en Soyote, de la racine mongole
hcBrœ «être gris», suivant Pictet. Palias aurait retrouvé le
même mot sous la forme Evoar, mais avec la signification
de « chien » , chez les Ostyaks de Pumpokolsk.
Se refîisera-t-on à reconnaître le kasck t loup » du Sa-
moyède-ostyak dans le Kamtschadale du nord koskah t chien » ?
Une autre racine pour désigner le chien doit être signalée
dans le Pinà du Mordiiin ; — Pené du Wotièque ; — Peni
de l'Esthonien. Le Mingï^en phinie « chien » a , sans aucun
doute , été emprunté aux dialectes ougro-Gnnois et nous n'hé-
sitons pas à voir dans Tosiyak Aemp (même sens) une alté-
ration de Peni, Pinà,
Quoi qu'il en soit , c est hien le même terme cpii reparait
dans le Yourake (dialecte Samoyède) Waéno «chien», —
Tawgy, hân. Nous aurions peine à en séparer le japonais
Inoa. N'oublions pas , en effet , que linguistiquement les ha-
bitants actuels du Japon appartiennent à une tout, autre
souche que les Aïnos ou les Coréens. Certaines affinités avec
les dialectes samoyêdes ont déjà été signalées dans leur
idiome, notamment au sujet des noms de nombres. C'est
ce que semble avoir suffisamment démontré l'orientaliste
autrichien M. Boller.
La comparaison avec le Tschouktschi nomade hina, einné,
ein « loup » nous obligerait-elle à supposer que le /non japo-
nais désignait d'abord cet animal et qu'il n'a été appliqué
que plus tard au chien } Nous ne le pensons pas , et peut-être
même serait-ce juste le contraire qu'il conviendrait d'ad-
mettre.
Q" de Charengey.
OUVRAGES OFFERTS X LA SOCIETlfe.
(Séance du i4 mai 1897.)
Parl'India Office: Madras Government Muséum, Bulletin
vol. II, n" 1, Anthropology by Ed. Thurston, 1897, iiv4*.
— Government of Bombay, Archmology. Process Report ùf
NOUVELLES ET MÉLANGES. 507
the Archœological survey of Western India, September iSgS-
April 1896; in-A".
Par la Société : Comptes rendus de la Société de géographie,
n°' 6 et 7, 1897, Paris; in-8^
— Académie des inscriptions et belles-lettres, Comptes
rendus. Bulletin de janvier-février î897;in-8''.
— Journal of the Asiatic Royal Society, April 1897; in-8°.
— Revue des études juives , janvier-mars 1897; in-8°.
— Bulletin de la Société des études chinoises à Saîgon.
Année 1896, 3' fasc. 1897; in-4°.
— Journal des savants, mars-avril 1897; in-8®.
Par les éditeurs : Polybiblion, parties technique et litté-
raire, avril 1897; in-8*'.
— Le Muséon, avril 1897. Louvain; in-8°.
— Revue critique, n°* iS-ig. Paris, 1897 ; in-8".
— Revue africaine, n° 22a-, 1" trimestre. Alger, 1897;
— Le Globe, n° 1 , novembre 1896-janvier 1897. Genève;
in-8°.
— Bulletins, n°' 271 et 272. Firenze, 1897; în-8".
— Bulletin archéologique. Année 1896, Paris; in-8°.
— El Inslructor, April 1897. Aguascalientes ; in-A'*.
— Atti délia Accademia dei TJncei, séria quinta vol. V.
Gennaco , 1 897 ; m-à°.
— The sanscrit critical Journal. April 1897, Woking;in-8'*.
— Revue de l'histoire des religions^ novembre - décembre
1896 et janvier-février 1897; in-8^
— Bulletin de correspondance hellénique, novembre -dé-
cembre 189/i; janvier-octobre et novembre-décembre 1896;
janvier-octobre et novembre 1896; in-8'*.
— Ararat, journal arménien, mars. Ëtchmiadziil, 1890.
Par les auteurs î EUBayân, recueil arabe, n*** 1 et 2 delà
première année. Le Caire, i897;in-8°.
33.
508 MAI-JUIN 1897.
Par les auteurs : W. Groff, Légendes et traditions sur les
pyramides de Ghizeh (Extrait). Le Caire, 1897; in-8".
— M. Bloomfield , Contributions to the interprétation of the
Veda, 7*'' séries. Baltimore, 1896; in-8".
— Lambrecht, Catalogue de la bibliothèque des langues
orientales vivantes, t. 1", linguistique, I Philologie, II langue
arabe.
— D" J. Sedlacek, Eine Reise nach Karthago;Wien^ ^897 ;
in-8°.
— H. Winkler, Die Sprache der zweiten Colamne der drci-
sprachigen Inschrijïen und das Altaîsche. Breslau, 1897 ; in-4*.
— Ëidenschenk et Cahen-SoM , Mots usités de la langue
arabe, accompagnés d'exercices. Alger, 1897; in-8°.
BIBLIOGRAPHIE.
NOTICE SUR LES PAPIERS D'EUG. BURNOUF CONSERVES
X LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE,
PAR M. LÉON FEER.
Je ne chercherai pas à démontrer Timportance des papiers
d'Eugène Burnouf. Cette démonstration est faite d'avance
dans les esprits par le nom seul de l'auteur. £31e a d'ailleurs
été formulée avec trop d'autorité au lendemain de la mort
de Burnouf par Barthélémy Saint-Hilaire , dans le Journal
des Savants, et au lendemain de la mort de M"* Burnouf par
Naudet , dans la Vie de Jean-Louis et Eugène Burnouf, pour que
je me hasarde à la recommencer. Aussi bien , cette démons-
tration gît tout entière dans la description des travaux plus
ou moins avancés, mais inachevés pour la plupart, qui nous
restent de l'illustre indianiste.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 509
Ces papiers, déposés à la Bibliothèque nationale à des
époques diverses, y sont entrés principalement en deux
grandes masses , l'une après la mort de l'auteur lui-même ,
l'autre après la mort de sa veuve. Ils forment actuellement
117 volumes de grandeur très inégale. Il y en a une partie
qui n'est pas de lui, mais se composant soit de documents
originaux qui lui avaient été donnés , soit de travaux de ses
élèves; l'autre partie, de beaucoup la plus grande, atteste
l'étendue et la variété de ses connaissances, sa dévorante
activité et son infatigable ardeur au travail.
Le classement adopté est celui qui a été indiqué par Bar-
thélémy Saint-Hilaire dans l'article du Journal des Savants,
savoir : I, Langue zend. Mazdéisme, n"' 1-21; — II, Inscrip-
tions cunéiformes, n°* 23-27; — III, Langue sanscrite, Vê-
disme et brahmanisme, n"* 28-5o; — IV, Bouddhisme népa-
lais ou du Nord, n°* 5 1-66; — V, Bouddhisme méridional,
pâli, birman, etc., n°' 67-83; — VI, Travaux grammaticaux
et lexicographiques , n°' 84-99 » — ^^ » Supplément , n°' 1 00-
117. Presque tous les papiers qui ne sont pas de Burnouf
lui-même sont réunis dans le Supplément; ils ne se pré-
sentent qu'en petit nombre disséminés dans les autres sec-
tions.
Il n'est pas possible de signaler ici une foule de notes et
de menus travaux qui abondent dans ces papiers; le cata- '
logue permet de les trouver. Nous nous bornerons (et la
tâche est déjà assez grande) à insister sur les travaux im-
portants entrepris par Eug. Burnouf, de manière à donner
une idée de l'étendue de son œuvre que les ouvrages impri-
més ne font pas suffisamment connaître.
Ces papiers se présentent matériellement sous trois formes
différentes : 1° Volumes reliés par les soins de l'auteur (il y
en a une douzaine); 2° Cahiers formant des volumes reliés
à la Bibliothèque ; 3° Cahiers d'écolier provenant des pape-
teries de Paris et de Londres. Les premiers sont des travaux
définitifs ; je crois devoir parier tout d'abord , sinon de tous ,
au moins de plusieurs d'entre eux.
510 MAI-JUIN 1807.
I. Travaux définitifs.
1* Vendidad Sodé annoté (n" i). C'est nn exemplaire de la
publication autographiée , portant entre les lignes et en
marge des variantes , -— les unes en noir, d'autres en noir
soulignées , d'autres en rouge , -— prises dans trois mss. de
Londres. Trois avis, dont le premier est daté de Londres,
3o mai i855, écrits sur la feuiUe de garde, font connaître
la source de ces trois sortes de variantes. ^-' li est possible
que ce travail soit inachevé; les notes sont beaucoup plus
rares dans la deuxième partie du volume.
2° Variantes du Vendidad Sade (n® 2), Paris, i836. —
« Chaque page de ce volume répond à la page du Vendidad
Sade qui porte ce même chiffre • (56i pages, dim. o'",4o:i
xo",25o).
3** Index du Vendidad Sade a servant de table de renvoi
non seulement au Vendidad Sade , mais encore au volume
de variantes du Vendidad Sade. . .; Paris, i833». L'index
principal de 8 1 9 pages est suivi d un supplément de 1 1 9 pages.
— Total 938 pages (n" 3, dim. 0^,2 60 x o*,4io).
i"" « Index contenant tous les mots du Minokhered et ceux
du Schekend - Goumani , ouvrages écrits en pazend; Paris,
i833» (n° 16, 23A.p^es, dim. o"',4o2xo",245).
5° a Sirouzé copié d'après le ms. n' IV d'Anquetîl et CoU
lation du Sirouzé d'après trois mss. de la Bibliothèque du
Roi , le n" IV supplément d'Anquetil servant de texte. ■ —
Bien que relié à la Bibliothèque , ce ms. appartient à la
môme catégorie que les précédents (n* 17, 190 feuUlets,
dim. o",43oxo",2 7o).
6"* Index de Pânini, a La copie de cet Index qui était ter-
miné depuis longtemps a été achevée le 1 1 janvier 1 887 »
( n° M, 687 pages, dim. o°,ao5 x o'",26o].
NOUVELLES ET MÉLANGES. 511
Je parierai plus tard des autre» mss. relies par les soins de
Fauteur. Ceux dont il vient d'être question sont écrits avec
le plus grand soin , véritablement calligraphiés et sans au-
cune rature. Ils n'étaient certainement pas destinés à être
mis entre les mains des compositeurs ; mais les travaux qu'ils
renferment devaient-ils voir le jour ? Je ne sais. Il semble
que l'auteur ait voulu les garder conune instruments de
travail.
Je passe maintenant aux travaux qui se rapportent aux
ouvrages publiés , tels que le Bhâgavata-parâna et le Lotus
de la bonne loi.
II. Travaux relatifs aux ouvrages publiés.
A. Bhâcfavata-Parâna,
De nombreux travaux accessoires se rattachent au Ehâga-
vata-Purâna.
m
Outre un fragment du texte copié sur un ms. de Londres
( 7 feuillets , n** 4 1 ) , on trouve dans les i Bg premiers feuillets
du n" 3i les Variantes des livres I-III, et dans les 296 feuil-
lets du n" 32 , celles des livres IV-IX donnés en devanâgari,
les mss. d'où elles sont tirées étant indiqués par des lettres
majuscules, romaines dans le n° 3i , anglaises dans le
n** 32.
Des notes pour les livres I-IV et pour la préface rem-
plissent le n" 34; d'autres remarques ou observations rela-
tives aux tomes I et II de l'ouvrage publié se trouvent à la
fin du n" 3i (fol. 228-232). — Diverses note» et observa-
tions se rencontrent avec des fragments de texte accompa-
gnés de discussions dans le n* 33 , qui se termine par des
observations , questions et lettres de Goldstûcker à l'occasion
de la correction des épreuves.
La plupart des notes et observations ci-dessus désignées
sont écrites sur des carrés de papier; mais les livres III et
IV font l'objet de notes suivies, rédigées avec soin et se suc-
512 MAI-JUIN 1897.
cédant dans l'ordre du texte, dont Tensemble forme les
n"' 35 et 36 ; le n° 35 , en particulier, qui renferme les notes
du livre III, est calligraphié. On y remarque, àla>p. 8; une
correction qui modifie la traduction ; or, la modification in-
diquée se trouve dans le volume imprimé ; la rédaction des
notes est donc antérieure à Timpression du volume. On sait
qu'elles devaient être mises à la fm de Touvrage achevé.
Les notes relatives à la préface qui se lisent à la fin du n** 34
ne figurent pas dans le volume imprimé.
Tout le monde peut admirer aujourd'hui , comme Barthé-
lémy Saint-Hilaire en i852, dans les i65 pages du n"" 37,
le travail dont la métrique du Bhâgavata-Purâna a été l'objet
de la part d'Eug. Burnouf. Tous les vers des livres I-IX sont
scandés ; la mesure seule est indiquée , le texte n*est jamais
donné. Il y a de place en place quelques observations sur la
prosodie. A la fin du livre III (fol. 57) se trouve cette men-
tion : «Fin; du livre III et du tome I" de l'édition que j*en
ai donnée. Paris, ce 28 octobre 1839.»
B. Lotus de la bonne loL
Une bonne partie du ms. des Appendices, spécialement
des X', XII* et XIII* , — qui a passé par l'imprimerie , —
se trouve dans les n"** 5 1 , 52 , 54 , avec de nombreuses notes
relatives à ces divers travaux. Je n'y insiste pas.
Le texte sanscrit des trois premiers chapitres du Lotos avec
variantes, le tout en devanâgari, occupe les r77 premiers
feuillets du n° 29 : ce qui donne à penser que Tauteur aurait
eu l'intention de publier le texte de ce célèbre sûtra , dont
il nous a donné la traduction.
On trouve dans le n"* 53 (fol. 1-68.) un double travail sur
« la manière dont s'opère très fréquemment la rencontre de
deux mots dont l'un se termine et dont l'autre commence par
une voyelle » et aussi « par une consonne • dans le Lotus. Le
n" 78 commence par des «Observations sur la langue des
morceaux versifiés du Saddharmapundarika » (fol. 1-34)* Il y a
NOUVELLES ET MÉLANGES. 513
aussi dans le n" 78 (fol. 33-85) des notes sur la grammaire
et la prosodie sanscrites, où les exemples sont, en majeure
partie , tirés du même ouvrage.
G. Etudes sur la langue et les textes zends.
Le commentaire sur le IX" et le X* « Hâ de Tlzechnë », qui
remplit les feuillets 28-56 du n"* i3, parait être la base des
articles publiés dans le Journal asiatique à partir de i84o.
Les fragments désignés comme S 29 , 3o , qui se trouvent en
tête du n" 1 1 (fol. 1-21), peut-être même ceux qui viennent
ensuite , doivent se rattacher à ce même travail.
Je passe maintenant aux travaux achevés ou inachevés
dont il n'a été rien publié.
III. Travaux non publiés.
Cette section comprend des copies de textes; des textes
accompagnés de traduction; des traductions sans le texte;
des essais divers de grammaire , de lexicographie , d'épigra-
plne, d'histoire, etc. Je vais énumérer successivement ces
travaux si nombreux et si variés.
A. Copies de textes.
Je remarque en zend :
i*" Une copie du Vendidad Sade avec variantes faite à
Oxford , « 1 3 avril i835 » (n" 12, fol. i-84) ; — 2** Une copie
du Yaçna avec variantes, faite à Londres, «6 mai i835»,
(n°' 7, 8, 9); — 3^* Une autre copie du même ouvrage
(n° 12, foL 85-2 20), dont il ne reste que la dernière partie
(fol. 26 1-5 20), paraissant avoir été faite à Oxford et repro-
duisant le ms. original page par page et ligne par ligne;
elle n'est pas, senible-t-il , de la main de Burnouf, mais il
514 MAI-JUIN 1897.
l'a revue et complétée. — (Toutes ces copies sont en tran-
scription. )
En sanscrit :
1° Le drame d'Urvaçî en caractère devanàgari (n* 38,
*93 pages); — a" Le Durdjanamukhapadmapâdakâ; — 3* Le
Durdjanamakhatchapatikâ , deux textes (en transcription
comme le précédent , copies faites à Londres , n* d i ) ; — 4* Le
Prajnâpâramitâhrdaya en caractères landza (n* 6o); -— 5* La
copie des treize premières lectures de VAgni-purâna (n* Sg,
fol. 70-93), fragment qui a été imprimé et dont il subsiste
deux épreuves portant des corrections (n* 111, fol. 11 -a a).
Il y a d'ailleurs, de cet ouvrage, une liste des chapitres
(n" 42 , fol. 100) et un court extrait (fol. 66). — Burnouf ,
ayant à faire le choix d'un purâna , Taurait-U fixé un instant
sur l'Agni avant de l'arrêter définitivement sur le Bhâga-
vata?
En pâli :
1" h'Abhidhânappadipikâ avec variantes et notes (n* 67);
— 2° Le Mahâvamso copié sur le ms. d'Alexander Jobnston,
1826 (n* 68) et 1828 (n« 69); — 3" Le Bâïâvatara «Pawly
grammar belonging to sir Alex. Jobnston » suivi d'un « Vo-
cabulary english and pawly» (n* 79)^; — 4* h^âtânatiya-
sutta (n" 81); — 5° Le Mahânidâna-sattam (en caractère
devanâgarî); — 6" Le Paramattha (Boromat) n*' 289 et
2^0 du fonds pâli (commencement du Dhammasingani et
du Vibbanga de rAbhidhamma); — 7" Mahâsatta (n' 502
du fonds pâli, portion du Jâtaka 662) n" 78 ; — 8* Kanimua
(Kammavâca), n° 26 du fonds pâli (n** 78 et 4i).
En tibétain :
Le Sumagadha- avadâna avec la signification firançaise
écrite au crayon au-dessous de chaque mot.
^ Ce travail n^est pas daté , mais ce doit être un des premien de Tantear.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 515
B. Textes accompagnés de traduction.
En littérature mazdéenne, texte pazend du Minokhered
(transcrit) avec glose sanscrite et traduction latine, parfois
sanscrite, interlinéaire, correspondant aux pages 9-161 du
ms. d'Anquetil n" X, actuellement 87 du Supplément persan
(n° 12, p. 297-342).
En littérature sanscrite : 1" texte sanscrit et prâcrit d'C/r-
vacî avec une traduction latine doublée parfois d'une tra-
duction française, inachevée (n" 89, p. 5-70); — 2° texte
(transcrit) et traduction latine des neuf premières lectures
du Brahmavaivcu'ta-purâna «commencé le 1" mars 1827»
(n" 39, fol. io4-20o); — 3° Rishyasingœ historia et Sacrœ
et Ahalyœ maledictio , etc^ fragments du Kàmâyana (n° 66,
fol. 1-12).
En pâli-birman , textes bilingues accompagnés de traduc-
tions françaises (le birman est toujours en caractères origi-
naux), savoir : 1" Dîgha-nikâya (section III) n° 56 du fonds
pâli (n° 72, fol. 1-11 3) fragments; — 2° Khuddhasikkhadî-
panî «Châtillon, 2 octobre i848» (n"' 76 et 72); — 3" P^-
timokkha «terminé à Châtillon, le lundi 28 mai 18^9, jour
de l'installation de l'Assemblée nationale législative»; les
jâtakas suivants : — i° Ne mi «Châtillon, 10 juillet 18^9»
(n** 74 ); — 5** Suvannasâma «Châtillon, 28 août 1849»
(n" 73); — 6** Bhuridatla «20 novembre 1849, ^^i**
(n° 75). Deux ouvrages grammaticaux : 7* le Sandhi-kappa ,
grammaire de Kaccâyana , ms. de Burnouf n° 1 54 > mainte-
nant 486 du fonds pâli (n' 80); — 8* le Rupa-siddhi,
n° i44 du catalogue de Burnouf, n" 497 du fonds pâli
(n" 81, fol. 1-120).
En singhalais : IMahâjanakajâtakâyi , texte singhalais avec
traduction française interlinéaire (n" 81, fol. 12 1-1 46). Rat'
nâvali, id. (n° 60, fol. 15-17).
516 MÂMUIN 1807.
Vax tibétain: Praj nâ-pàramitâ'hrdaya, texte avec traduction
française intorlinéaire.
Lo Khudasikkliadlpanl , le Pâiimokkha et les trois jâtakas
paii-hirnians susnommés sont achevés et reliés par les soins
do l'auteur. Jls n'étaient certainement pas destinés à être
imprimés sous cette cette forme, mais devaient sans doute
être utilisés pmr des publications futures.
G, Traductions,
Je note d'abord des fragments d*une traduction latine,
vers par vers avec notes et variantes du Padma-Purâna , savoir :
les lectures xiv-xix (n* 3i, fol. 160-187) armant un 4* ca-
hier, — et les lectures cvi-cxi (n° 4o, fol. 67-1 17) formant
uu i4' cahier; il manquerait donc la cahiers? — ensuite
une traduction latine vers par vers du Bhattikâvya (chants
i-i\) avec des notes en français et en latin (n** 89 ).
Les traductions en français des livres bouddhiques forment
un eiisend)lc assez imposant : le n*^ 58 renferme le Samaga-
dha-uvudâna , dont j ai déjà cité le texte tibétain et sur lequel
il existe des notes (n* 63 , fol. 62-71), — et les extraits sui-
vants du Divya-avadâna : Histoire de Rudràyana (fol. 76-100)
incomplète; histoire de la Yaxini Kundall (foL ioi-io4);
histoire de ia truie (Siikarikâ-avadâna,foL io5-i 11); histoire
de IM*irna (fol. 1 13-1 15).
La traduction du « Çatâvadânai (Avadâna-Çataka) ne con-
tient cpieie premier et le dernier livre avec le commencement
du deuxième (n" 57).
Burnouf avait commencé la traduction du Lalitavistara^
dont il a d'ailleurs dressé une «table des chapitres ■ faite
avec beaucoup de soin, et pour lequel Ed. Foucaux lui avait
préparé une concordance des pages du texte sanscrit et de
ia version tibétaine (n"* 64); mais il renonça à ce travail
et rinterrom|)it an milieu du chapitre II par cette note :
«Jaî suspendu ici (n° 61, fol. 3o) cette traduction, dëcoa-
rai^é par la barbarie croissante du stvle. »
NOUVELLES ET MÉLANGES. 517
L'incorrection du ms. dont il se plaint dans son Introduc-
tion etc., ne la pas empêché de mener à bonne fm la tra-
duction largement annotée du Karanda-vyâha « commencée
le 3 novembre 1887, finie le 12 novembre 1887 » (n" 56,
fol. 1-45). — Avait-il entrepris celle du Guna [Kâranda-]
vyâha? 11 ne s'en trouve pas plus de quatre feuillets (fol. i46-
1 52). Mais la traduction de la Prajnâpâramitâ en 8,000 sen-
tences a été poussée jusqu'au folio 270 du ms. qui en a 3o2 ,
et jusqu'à la page ^65 de l'édition de la Bihliotheca Indica
(Calcutta, 1888) qui en compte 53o \ — On ne peut que
regretter de voir qu'un travail si fort avancé soit demeuré
inachevé et n'ait pas été pubhé. Même regret au sujet du
Karanda-vyûha qui a été achevé et était, semhle-t-il, tout
prêt pour l'impression.
Le dictionnaire pentaglotte Man-han-si-fan-tsiei-yao , ou du
moins la partie sanscrite de ce dictionnaire , a vivement at-
tiré l'attention du grand indianiste. On en trouve une tra-
duction latine dans le n° 64 (loi. 192-199); le n** 65 intitulé
« Terminologie l^ouddhique » , la renferme tout entière en
transcription avec traduction française intermittente, com-
plétée parfois par des remarques et des équivalents en
d'autres langues; des fragments d'un commentaire très
nourri se trouvent dans le n" 70 (fol. 19-24, 27-32). Deux
exemplaires de la gravure des termes 790-798 de ce diction-
naire, que nous avons signalée dans les Papiers d'Aheî Renia-
sul, forment les folios 109 et 1 10 du n° 1 10; sur le premier
des deux on lit , en travers de la marge , de la main de Bui'-
nouf , cette mention : « Spécimen du dictionnaire pentaglotte
exécuté par MM. Rémusat et Burnouf ^ »
' Cette traduction est designée, dans le Journal des Savants , comme une
«légende bouddhique sans titre». Ce n*est pas une légende et elle a un titre;
seulement Tauteur de la traduction a négligé de le mettre. Ce titre est en
sanscrit, aslasdhasrikâ prajhâpdramilâ.
- Puisque l'occasion s*en présente , je fais ici deux rectifications à l'article
sur les Papiers d'Abel RèmuSat inséré dans le Journal asiatique, 189^»'
a" série , p. 55o-365. Le discours d'ouverture du cours de chinois du 16 jan#-
vicr iSiS est imprime dans les Mélanges asiatiques, t. II, p. 1-18; farticle
518 MAI.JDIN 1897.
D. Commentaires et'anàfyses.
i"
Au premier rang se place le Commentaire sur l^ Vendidad
Sade, conduit jusqu a la page 66 du volume autographié , et
qui occupe, dans le n° 4, a65 pages hautes de o",35 , larges
de o°*,35 et comptant chacune 70 lignes; dans le n° la,
26 pages, hautes de o^.sa , larges de o°,a7, avec 5a lignes.
L^article inséré dans le Joamal asiatiqiu de 1829 ne donne
qu'une très faible idée de ce vaste travaiL Le texte zend,
tantôt transcrit, tantôt en écriture originale, suivi de la
glose sanscrite en devanâgarî , y est l'objet d'une diflcussion
minutieuse et complète. — 3° Dans le « Jesht d'Ormoid » ,
le texte et la glose , découpés ^en neuf sections forment la
première moitié du n* 10 (a3 feu^lets); le reste du volume
est occupé par la discussion. L'auteur renvoie souvent à son
Commentaire sur le Yaçna. — 3° L'analyse inachevée du
Visnu-purâna et les extraits qui devaient y figurer occupent
33 pages dans les n"' 60 et 62. L'auteur déclare qu'il aurait
entrepris de publier le texte et la traduction s'il avait ou à
sa disposition un meilleur ms. de ce poème que celui de la
Bi1)iiothèque du Roi. — 4' On serait tenté de croire que
Bumouf a eu une pensée semblable à l'égard du Padma-pu-
râna , si l'absence de la première partie de ce poème, dont la
Bibliothèque nationale ne possède que la seconde, ne ren-
dait cette supposition peu vraisemblable. Outre le travail
cité plus haut, dont ce Purâna a été l'objet de sa part, le
n* 4o renferme une analyse des dix premiers chants qui est
la base de l'article publié dans le Journal asiatique (i" se-
mestrc iSgS). — 5** Je compte parmi les connnentaires
les 65 notes qui commencent le n" 3o et sont relatives a la
«Préface du Mahidhara», rapprochée du Çatapatha-bràh-
niana. Ce sont apparemment les matériaux d'un savant et
.important mémoire qui n'a pas été fait.
sur la thèse de L. . . (Lepage) ayant pour sujet la médecine chinoiie te
trouve dans le même recueil, t. I , p. 34o-3 53.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 5J9
E. Travaux grammaticaux et lexicographiqnes.
Le n* 4 (où se trouve le commentaire sur le Vendidad
Sade) commence par un travail, en partie biffé, intitulé
«Alphabet et lecture», qui occupe les feuillets 3- 18 du vo-
lume. Ce travail se retrouve à peu près le même dans le
n° 11, en tête d'un long mémoire de ii5 pages (fol. 63-
177) où l'auteur annonce le projet de faire «une comj^arai-
son aussi complète que possible du zend et du sanscrit ».
Pour le sanscrit même , outre les travaux sur des cas spé-
ciaux mentionnés plus haut, on ne trouve que deux frag-
ments : 1" des « Notes diverses sur la langue et la grammaire
sanscrite » occupant les 3 9 premières pages d'un petit cahier
(o", 1 45 X o", 1 95 ) ; 3* une « grammaire sanscrite » où le carac-
tère employé est le bengdii , qui semble annoncer un travail
très étendu , mais ne dépasse pas la déclinaison en a.
Il en est autrement pour le pâli. Le n° 85 est rempli de
matériaux pour une grammaire : paradigmes , copie partielle
de la grammaire de Clough , extraits des granunaires indi-
gènes. La partie la plus importante est une véritable gram-
maire pâlie avec tableaux, divisée en chapitres et sections,
mais incomplète et s'arrêtant à la « quatrième conjugaison ,
huitième classe». Le caractère employé est le birman (fol. i3-
82).
On frouve , dans ces papiers , des notes plus ou moins nom-
l)reuses et étendues sur le tibétain , le birman , le guzarati ,
le maratthi , le tamoul ; mais les langues qui ont le plus oc-
cupé l'auteur sont le singhalais (sur lequel il y a, au com-
mencement du n° 43, 83 pages; au commencement du
n° 64, 11 notes; et à la fm du n" 30, 3 pages, relativement
aux rapports qu'il offre avec le sanscrit et le pâli) et surtout
ie siamois. Il y a , dans le n° 86 , un « Mémoire sur les écri-
tures et la langue siamoises » de 46 pages , et dans le n° 78 ,
1 3 notes sur le même sujet.
Un mémoire, d'un caractère plus général et en même
520 MAIJUIN 1897.
temps plus restreint , traite deà alphabets de l'Inde et de la
manière de les transcrire ; il est inachevé et remplit 1 34 pages
qui forment le n° 97 (o",2i5xo'°,i8o).
Enfin le n** 98 renferme ie « Cours de grammaire générale
et comparée » fait à l'Ecole normale. Le n" 99 est une rédac-
tion de ce cours faite par quelque élève de rÉcole , ou peut-
être par Ph. Le Bas dont il porte le sceau apposé sur ia
feuille de titre.
La lexicographie occupe une place importante dans
l'œuvre d'Eug. Bumouf : le tamoul, l'arménien, le celte, le
misse, d'autres langues encore sont représentées dans cette
masse de documents. J'insisterai seulement sur les langues
qui faisaient l'objet principal de ses études.
Pour le sanscrit , il n'y a pas moins de cinq glossaires , vo-
cabulaires, dictionnaires : glossaire spécial d'une partie du
Rig-Veda, 177 mots (n° 29); — recueil de mots tirés d'ou-
vrages divers , formant neuf sections ( n° 5ô ) ; — deux épais
volumes, dont beaucoup de feuilles sont restées blanches
renfermant des matériaux pour un dictionnaire sanscrit
(n'*' 48 et 49).
Pour le zend , il y a un dictionnaire occupant les n" 18 et
19 et formé de 694 feuillets dont chacun présente un mot
pourvu de sa signification et quelquefois d'explications plus
ou moins développées : il ne dépasse guère la première
lettre de l'alphabet.
Notons encore :
Dictionnaire pâli, 6,983 mots (n" 89, 90, 91); diction-
naire pàli-singalais , 2,991 mots (n° 92); dictionnaire bir-
man-pâli, 2,896 mots (n*** 98, 94); dictionnaire siamois,
3,198 mots (n° 96); dictionnaire pehlvi-persan , 1,1 4i mots
(n" 20); dictionnaire pehlvi-français , i,5i9 mots (n* 21).
Bumouf avait-il formé le projet de publier tous ces dic-
tionnaires, d'en publier même un seul? J'en doute; mais
il accumulait les matériaux , sauf à voir l'usage qu'il y aurait
lieu d'en faire à un moment donné.
NOUVELLES ET MELANGES. 521
F. Travaux historiques, géographiques , etc,
h' Introduction à l'histoire du buddliisme indien est restreinte
à llnde propre et au bouddhisme du Nord. 11 est évident
que le liouddhisme du Sud attendait un travail semblable.
Malheureusement , le savant auteur n'avait pas pour Tentre-
prendre de secours analogues à ceux que lui fournissaient
les envois de Hodgson. 11 avait bien quelques ouvrages pâlis,
il n'avait pas le Tipilaka.
Malgré cela, il a commencé le travail, travail très peu
avancé par suite de sa mort prématurée sans doute, mais
aussi à cause de l'insuffisance des documents. Les feuillets
35-1 o6 et i/ii-':445 du n° 6i, où il est question du boud-
dhisme du Sud, les feuillets 90-122 du n° 62 sur l'histoire .
de Ceylan, 66-1 34 du n° 3o très mélangé, mais où il est
traité de la géographie et du nom de cette île, d'autres
fragments épars dans cette vaste collection, dont le classe-
ment n'est pas toujours heureux, se rapportent, à n'en pas
douter, à ce travail et doivent faire partie des matériaux
destinés à la composition de ce que je crois pouvoir appeler
le deuxième volume de Vlntroduction à l'histoire du huddhisme
indien.
L'infatigable indianiste avait aussi entrepris un travail
étendu sur le droit indien , comme le prouvent les « Mémoires
sur (juelques points de l'ancienne législation civile des In-
diens » inachevés, mais suivis de plusieurs «Notes sur les
digestes hindous » et sur « le droit indien » ( n° 43 , fol. 1 36-
i5/i).
Je passe maintenant à l'épigrapliie.
G. Travaux épigraphiques.
Il y a d'assez nombreuses notes sur les inscriptions in-
diennes , celles de Junir, Nâsik , Manikyâla , Sanchi-top. Les
travaux les plus avancés sont : 1° « Observations sur quelques
IX. • 3/»
ivraiMioiii liTiojiitK.
522 MAI-JUIN 1897.
médailles indiennes trouvées à Delhi (23 pages, n® 43,
fol. 155-167); — 2** Texte (transcrit) et traduction par-
tielle accompagnant le commencement d*un mémoire sur
une inscription du Râjasthân, une de celles qui ont été
trouvées par le colonel Tod , et au sujet desquelles Bumouf
remit une note à la Société asiatique en 1828 (n** 45 , fol. 9-
2 1) ; — 3° Un mémoire sur une inscription sanscrite relative
au bouddhisme découverte en i848, dans le Bihar (n" 6a,
fol. 1 53-1 63); — 4° Les 22 premiers feuillets du n* 82 sont
occupés par un travail inachevé sur une inscription pâlie-
birmane.
Burnouf s'est beaucoup occupé des inscriptions cunéi-
formes. On trouve dans le n** 27, assez mal à propos intitulé
« Inscription de Darius » : 1 ° des « Observations sur Tinscrip-
tion de Darius , telle qu'elle est transciîte dans le troisième
système des écritures persépolitaines » (brouillon, fol. 34-
39 , et mise au net , fol. 4o-46 ) ; — 2° une « Analyse des
inscriptions perses» (brouillon inachevé de 17 pages,
fol. 72-88); — 3° les noms propres des inscriptions avec
toutes les variantes selon le deuxième système (fol. i5-22);
— 4° les inscriptions perses avec transcription interiinéaire
(fol. 56-71); — 5" diverses inscriptions persépolitaines du
deuxième et du troisième système (fol. 95-io4 et 108-1 14);
— 6° le volume sur l'inscription d'Elwend , publié en i836 ,
qui , malgré d'inévitables imperfections , a fait faire un pas
décisif à la lecture et surtout à l'interprétation des textes
perses, est représenté par le feuillet 175 du ms. (correspon-
dant aux pages 175-176 du volume imprimé) et par le ta-
bleau des lectures de l'inscription selon Grotefend, Saint-
Martin et Burnouf.
Enfin le grand indianiste s'est attaqué résolument aux
inscriptions de Ninive. Ses travaux ont porté sur : 1® le pavé
de la Porte C (n'* 22, 288 feuillets); 2® l'inscription des
Taui-eaux (n° 23, 159 feuillets); 3" l'inscription dès Portes
des Taureaux (n*" 24, 44 feuillets, dont il -manque une par-
tie) ; 4° collation des inscriptions au revers de quelques bas*
NOUVELLES ET MÉLANGES. 523
reliefs. — Dans ces travaux sont réunis le texte cunéiforme ,
la transcription en lettres romaines et en caractères lié-
braïc[ues , la traduction en français. Outre ces travaux consi-
dérables, il y a (|uel(jues travaux secondaires, tels qu'un
« syllabaire assyrien » avec des remarques granunaticales
(n° 26 , fol. 67-78) ; un « relevé des signes et de leurs syno-
nymes»; il y en a 236 numérotés (fol. 79-129).
On sait que Burnouf n'était pas satisfait de ses travaux
sur les textes assyriens et n'en a jamais voulu rien publier.
Ils ont dû cependant lui prendre un temps considérable.
Combien n'est-il pas à regretter que ce temps dépensé à des
travaux infructueux ait été perdu pour des travaux utiles de-
meurés inachevés!
C'est sur l'expression de ce regret que je termine cette
revue bien imparfaite des papiers d'Eug. Burnouf. Tant de
travaux divers, qui avaient sans doute des liens entre eux,
mais qui dispersaient son activité et ne pouvaient avancer
(fue lentement, soit qu'il les menât de front, soit qu'il en
abandonnât momentanément quelques-uns pour en com-
mencer de nouveaux , ont usé ses forces de sorte qu'il a été
arrêté au milieu de sa carrière avant qu'un bon nombre
d'entre eux auxquels il ne restait qu'à mettre la dernière
main eussent été publiés.
Je clos cette notice par une liste des plus importants tra
vaux (|ui se trouvent dans ces papiers et ne sont pas de
Burnouf.
1. Liste des mss. de Hodgson écrite par Hodgson lui
même et signée de lui (n° 100).
2. Copie de cette liste écrite avec le plus grand soin par
Jaquct (n" 100).
3. Divers travaux de Jaquet, dont le principal est un
vaste travail sur les monnaies sassanides (n° loA).
4. Index de Panini par Goldstùcker, tout différent de ce-
lui de Burnouf (n° 99).
3/4.
524 MAI-JUIN 1897.
5. Lettre de Rawlinson, datée de Téhéran, 3o juillet
i838(n"27).
6. Carnet de Botta rempli de caractères cunéiformes
tracés au crayon (n° io4).
7. Ms. de l'argument et des premiers vers d*un' poème
épique « Britannia discovered » — offert en présent à Bur-
nouf , — qu'on dit être de la composition de William Jones
et écrit de sa main (n" 42).
8. Recueil de la correspondance des secrétaires de la So-
ciété asiatique , qui présente des lacunes , mais est important
pour l'histoire de la Société (n® 1 1).
Die berechnung der lehre, . . von Sureçamatibhadra, aus dem
Tibetischcn ûbersetzt von Ëmil Schlagintweit (aus den Abhan-
dlungen der K. Bayer. Akademie der Wiss.) Mûnchen, 1896,
in-/i°; 82 (591-670) pages.
Cet ouvrage est , comme l'explique M. Schlagintweit en
parlant du titre , un traité de polémique sur la Chronologie
bouddliique, composé en iSgi par Sureçamatibhadra , qui
donne son nom sous cette forme sanskrite et qualifie son tra-
vail de « Trésor de merveilles ».
11 y contredit deux savants tibétains, Lhun-grub et Nor-
bzang-rgya-mthso , qui, dans un travail publié en i44i *
avaient tenté une rectification de la Chronologie bouddhique.
Selon eux, le Nirvana se placerait 1760 ans avant Tannée
1206, qui est le commencement du cinquième cyde tibé-
tain , par conséquent en 544 ( ou 545 a cause des mois excé-
dents) avant J.-C. Ce calcul est traité de • fausse rectifica-
tion » par Sureçamatibhadra , et l'année où le livre de ses
deux adversaires fut publié est pour lui c Tannée de la fausse
rectification». Il y oppose un autre calcul qui consiste à
substituer 1720 à 1750, soit une différence de trente ans
environ ce qui fait descendre la date du Nirvana de 545 à
5i3.
NOUVELLES ET MELANGES. 525
Pour appuyer son assertion, il invoque de nombreuses
autorités , ne citant pas moins de vingt-deux ouvrages , dont
quelques-uns , notamment le Vimalaprabha un assez grand
nombre de fois. Il s'appuie aussi sur l'état du ciel et les cal-
culs astronomiques pom* établir cette date du Nirvana et
d'autres qui en dépendent ou s'y rattachent. Cet élément as-
tronomique, qui représente environ la huitième partie du
texte , est reproduit en caractères plus petits dans la traduc-
tion. M. Schlagintweit a du renoncer a en traduire certaines
parties.
L'auteur donne aussi la date de plusieurs événements
étrangers au bouddhisme , mais en corrélation aVfec son his-
toire, tels que la naissance de l'Islam, l'époque de Kubilaï-
khan. Jl place le commencement du Mahométisme 4o3 ans
avant l'an 1 206 , — la première année du premier cycle ti-
bétain , comme il a été dit ci-dessus , — c'est-à-dire à l'année
623 de notre ère, ce qui s'éloigne très peu de l'année de
l'hégire (623). Pour Kubilaï-khan , il rappelle une prédiction
annonçant que mille ans après le Nirvana un grand bien
s'accomplirait en Chine en faveur de l'humanité , et il place
cette millième année 179 ans avant notre année i44i, celle
de la tt fausse rectification » ; ce qui donne l'année 1262 assez
voisine de l'avènement de Se-chen ou Sa-Chen, nom tibé-
tain de cet empereur mongol (1260).
Notre auteur tibétain donne aussi les noms de Mahomet
et de plusieurs musulmans célèbres , sous un travestissement
indien. Ainsi Mohammed est appelé Madhumati (pensée de
de miel ) euphémisme ou antiphrase qui m'étonne un peu ;
j'aurais plutôt attendu Mohamati (pensée d'égarement).
Csoma (M. Schlagintweit l'a noté) connaissait l'ouvrage
de Sureçamatibhadra ; il le cite et donne , dans le V* Appen-
dice de sa Grammaire (p. 199), la traduction de la Table
chronologique qui le termine; mais il ne paraît pas l'avoir
étudié à fond , et d'ailleurs l'exemplaire dont il a fait usage
n'était pas, semble-t-il, conforme au véritable texte. Celui
dont s'est servi M. Schlagintweit est un manuscrit apparte-
526 MAI-JUIN 1897.
nant à la coHection de plus de 30o volumes tibétains que
ses frères Hermann , Adolf et Robert ont recueillis dans leur
expédition de i85i-i858 au centre de TAsie, et dont la
plupart sont déposés dans la Bibliothèque Bodléienne, à
Oxford. Il se compose de 26 feuillets. M. Schlagintweit in-
dique le commencement du recto et du verso de chacun
d'eux dans sa traduction, faite avec le plus grand soin et
enrichie de SSg notes.
Cette traduction est précédée : 1" d'un exposé du sujet où
les parties les plus saillantes du traité sont signalées et dis-
cutées ; a** d'un tableau chronologique des événements relatés
avec indication des divergences sur la date du Nirvana;
3* du système de transcription adopté par le traducteur, à
propos duquel je ferai seulement cette remarque : qu'on n'est
pas encore arrivé à un système admis d'un commun accord
pour la transcription du tibétain. On peut faire des critiques
à celui de M. Schlagintweit (emprunté a la Société asiatique
du Bengale) ; mais on doit reconnaître que sa transcription
se lit très facilement.
Ladite traduction est suivie : 1° de deux tableaux, l'un
des 60 années du cycle tibétain, l'autre de la concordance
des cycles avec les années de l'ère chrétienne ; a* d*un co-
pieux Index où les mots sanskrits , tibétains , allemands , sont
entremêlés se suivant dans l'ordre sdphabétique.
La brochure se termine par le texte tibétain donné en
transcription (p. 6 1-8 3). Les commencements des rectos et
de versos des feuillets du manuscrit y sont indiqués en marge
comme dans la traduction.
Je n'aborderai pas la discussion du problème chroncdo-
gique qui fait l'objet de ce traité. Je me bornerai à cette re-
marque (tout lecteur l'aura faite comme moi) que les auteurs
de la « fausse rectification » étaient arrivés à un accord avec
les bouddhistes méridionaux pour la date du Nirvana, et
que leur censeur a contre lui non seulement ses confrères
tibétains du Nord, mais aussi ses confrères singhalais du Sud.
L'écart de trente ans n'est pas considérable ; il est même insi-
NOUVELLES ET MÉLANGES. 527
gnifiant si l'on songe aux systèmes qui reculent le Nirvana de
plusieurs siècles dans le passé ; il a néanmoins son importance.
Il me reste à remercier M. Ëmil Schlagintweit pour le
travail ardu auquel il s'est livré afin de nous donner la pu-
l)lication , la traduction et l'explication de ce texte difficile ,
instructif et curieux.
L. Feer.
NOTE SUR L'ÉPOQUE À LAQUELLE ECRIVAIT
L'HISTORIEN ZAGHARIE DE MITYLÈNE \
M. Land, appuyé sur un texte, a cru pouvoir afSrmer que
Zacharic écrivait avant l'an Sig [Anecd. syr,, III, p, xii).
J'ai annoncé, grâce à un texte de Bar Hébréus, que Za-
charie écrivait encore en 544 {Journal asiatique , nov. 1896,
p. 525.)
Je vais montrer que le texte apporté par Af. Land^ na au-
cune valeur pour fixer la date à laquelle écrivait Zacharie.
' L'histoire de Zacharle , écrite en grec , est perdue. Assémani a cru la
trouver dans une chronique syriaque anonyme qu'il découvrit; mais il
commit ici quelques erreurs qui furent relevées en particulier par M. Land.
Celui-ci trouva à Londres l'œuvre d'un compilateur syriaqpie qui déclare se
servir de Zacharic textuellement du livre II au livre IV (Anal. syr. , t. III),
mais il n'est pas prouvé que l'histoire de Zacharie ne s'étende pas au delà.
* Voici ce texte [AnaL, III, p. 38 a, i. 2-12 ) :
iT^^ ^ ^ •r 'iti-^] ^LmO«o oolo .^u^o* eiiJt«do .uaa»iSL#l) i>vi<o>>o
f^ n ^^r .t«-««;L)^ liin > $0, £\ v>o •ua«âodoJ » ■m>>i0^i«i^i^ff>or>>
^0:^^.^10)9 . » . >flptt m i 9im^] oifJB^d loeio .J^Mto^^k,^.o » mi^^mo^?
528 MAI-JUIN 1897.
Ce texte nous dit en effet que les papes Symmaque et
Hormisdas (5i4-5a3) « étaient maintenant» et que Dioscore
(5i7-5i9)« siège maintenant ». Or, ce texte est de Zacharie ,
nous dit M. Land; donc Zacharie écrivait avant 619.
Remarquons d*abord que M. Land ne prouve pas et na peut
pas prouver que ce texte est de Zacharie, car il termine le
livre VII que M. Land lui-même dit être emprunté à diverses
sources, (Anal,, III, p. xii, dernière ligne.)
De plus, ce texte, à côté de Dioscore et d^Hormisdas,
mentionne Epiphane (520-535) et Pierre de Jérusalem (5a 4-
544): il a donc été écrit après 524. M. Land lève cette dif-
ficulté en supposant que son texte a été interpolé par un con-
tinuateur de Zacharie. Ce continuateur a transcrit « Dioscore
qui siège maintenant » et a ajouté les noms d*£piphane et
de Pierre. Je ne fais pas remarquer combien cette hypothèse
est gratuite. Pourquoi l'interpolateur ne serait-il pas Zacharie
lui-même ? Et si un interpolateur a pu transcrire fidèlement :
(t Dioscore qui siège maintenant » , pourquoi Zacharie, à quel-
que époque qu'il ait écrit, n*aurait-il pu transcrire lui-même
ces deux mots sur un auteur plus ancien ?
Mais deux textes inédits du prétendu Denys de Tellmahré
vont nous donner un nouvel élément de solution :
•) IL^ooiw-d .f«* ih*^ t^ oJk.^1) |io»â wut ^^f .1
liot-d %.{.^»^to Jboi . iiT>o > j> miV II» oi)K^»o • ^moS^^^iio «ij^do
(Sim.plicius) m n n mWn*ï\natn *0o«C^l iJ^ Uoq%» bdf
^ . JUdf Wa '•^.f^bèof ^oij^mA «iJBoo
ow L-»oo«w-3 • iipo ^ m >) ta»oa*d a^f«l) Âiêo «*ju7 ^^If .II
' Bibl. naL, ms. Fonds syriaque, n** a8^, fol. i/is, 1. a-A« i3-i6;et
fol. 1^2 v', 1. 5-7. Cf. r^nd, 111, p. i63 et 199.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 529
IioaX^^} woB^oMOiiâ^ ^Vaa; ^u»o«o >l«âa»oûo waBo|llsa«i^o . Imm^ioi
wDBo^oMQ-aâ^ %hAA} ^Li*o«o 4 ] i*l^o wpo ^ iTiN o tn «iWà.iold
Le premier texte nous donne les noms des évêques qui vé-
curent avant la mort de Zenon. Il y est dit de Sallustius
(/t86-494) «Celui-ci est célèbre à cette époque»; et Félix
(483-492) «est célèbre à cette époque».
Or, que la troisième partie de Denys soit attribuée à un
moine de Zouquenin (Josué le Sylite) vivant en 776^, ou à
Jean d'Asie, mort en 585, personne ne songera à dire qu'il est
question ici de leur temps, mais de V époque à laquelle ils sont
parvenus dans leur histoire, si même on ne préfèi^ dire que ces
phrases ont été transcrites textuellement dans un auteur plus an"
cien. Car rien n est impersonnel en histoire comme les listes
de personnages et tout le mérite d un historien consiste à les
transcrire exactement.
Nous dirons donc du texte de Zacharie ce que nous disons
de celui de Denys ; « maintenant » désigne la fin du règne
' Ulis. à Rome. Le parallélisme avec le texte de Land montre qu il faut
te«*;l)} ou bien m?J^a,J} .
^ Ms. n" 284, fol. i5i Y%L 18; fol. i5a,l. i3.
^ Le prêtre Josué , stylite du monastère de Zouquenin , me semble être
l'auteur appelé Denys de Tellmahré par Âssémani. Je fais remarquer que
la chronique attribuée à Josué est une simple lettre analc^ue à celle de
Siméon de Beth Arsam, et crois démontrer : . i** Qiie cette lettre a été écrite
longtemps après 5o6 (cependant avant 620); 2° Que rien dans cette lettre,
pas même la note sur Josué, ajoutée bien des siècles plus tard par Elisée,
ne nous conduit à Tattribuer à un stylite de Zouquenin ; 3° Que tout au
contraire, et surtout la note d*Élisée (Voir Chronicle ofJosue, éd. Wright,
p. IX.), nous conduit à attribuer au prêtre Josué, stylite du monastère de
Zouquenin , la chronique découverte par Assémani et attribuée gratuite-
ment par lui à Denys de Tellmahré. Enfin 4°! j'ajoute que, pour deux
raisons , la lettre attribuée à Josué semble avoir déjà été insérée par Jean
d'Asie dans son histoire. Voir Revue de VOrient chrétien, Sappl. trim. ,
avril 1897, et Bulletin criti(fue, 26 janv. 1897.
530 MAI-JUIN 1897.
d'Anastase où est parvenu riiistorien et non l'époque où This-
toire est écrite ; ou bien ce mot a été transcrit teoctuellement sur
une liste plus ancienne.
Le second texte confirme cette dernière manière de voir,
car il reproduit presque textuellement le passage de Zacharie
dont se sert M. Land. Je crois donc pouvoir en conclure que
Zacharie et Denys ont transcrit une même liste * ; le premier
Ta fait plus fidèlement puisqu'il a respecte les mots «qui
étaient maintenant » ; le second les a supprimés ici , contrai*
rement à ce qu'il avait fait plus haut*.
En résumé : i** M. Land n'a aucune raison pour attribuer
à Zacliarie lui-même le texte impersonnel sur lequel il s'ap-
puie; 2* Quand bien même ce texte serait de Zacharie, les
mots « qui étaient maintenant » n'auraient pas l'importance
que leur attribue M. Land , car le premier texte que j'ai cité
montre que Denys emploie aussi des mots analogues, qui
ne peuvent avoir pour lui aucune importance ; 3' 11 e^t très
vraisemblable, d'après mon second texte, que Zacharie et
Denys (c'est-à-dire Jean d'Asie) ont transcrit plus ou moins
fidèlement une liste antérieure à tous deux*. Donc, jusqu'à
' Il est remarquable , en effet , que les deux listes présentent les mêmes
lacunes ; toutes deux omettent Gélasc , Anastase et Palladius. Voir Land , III ,
p. XII. D'ailleurs, elles présentent les mêmes noms dans le même ordre et
les phrases consacrées aux deux derniers Jean sont à peu près fwmées
des mêmes mots. On pourrait se demander ù une liste ne provient pas de
l'autre ; mais Jean d'Asie , dont se sert Denys , et Zacharie ne paraissent
pas se copier Tun lautre, il faudrait donc que les deux listes toîent tiiées
de Jean d'Asie et que les différences soient dues à Denys et au scribe qui
compile Zacharie.
' De plus, Denys donne aussi Epiphane (5ao-535, dont il écrit très
mal le nom), mais supprime Pierre {b^à-bhh) qu'il mentÎQiine a m place
sous Justin.
' Jusqu'ici je n'ai guère trouvé en Zacharie qu'un passage qvi soit tex-
tuellement en Denys (Land, 111, p. iSi, 1. 8-i5) en dehors de rHénotîqiie
ol de la lettre de Siméon de Bcth Arsam. Souvent ailleurs, les passages
sont parallèles , les titres se correspondent , mais le récit est différent. Feor
s'en convaincre on pourra comparer le récit de la descente d'Ëphiem en
Orient dans Land, II , p. 2^à , 1. 5 ; et III , p. 3 1 A. Je dois donc croire quo
les chapitres ii, m et ix annoncés en Zacharie (Land, III, p. zxn) étaient
NOUVELLES ET MÉLANGES. 531
nouvelles preuves du contraire, nous pouvons croire que
l'histoire de Zacharie , bien loin de s'arrêter en 5 1 8 , s'étendait
au delà de 544 ^
F. Nau.
STUDU SINAITICA.
1 . Catalocfue of the syriac Mss, in thc convent oj S, Catharine on moimt
Sinaï, compiled by Agnes Smith Lewis; London, C.-J. Clay and
sons; i8y4; grand in-8°; p. x-i3i.
If. An arable version of the EpistUs of Si Paul to the Romans, Co-
rintliians, Galatians, with part of the epistle to the Ephesians,
froni a ninth ceatury ms. in the convent of St Katharine on
mount Sinaï, edited by Margaret Dunlop Gibson, Ibid., 1894?
grand in-8° ; p. 3/i-i 1 2.
flF. Cntaloffve of the arable Mss. In the convent of S. Catharine on
mount Sinaï, compiled by Margaret Ddnlop Gibson; Ibid,,
1894; grand in-8', p. vm-i38.
IV. A Tract of Plutarch on the advantage to he derlved from one's
enemies. The syriac version edited from a ms. on mount Sinaï,
with a translation and critical notes, by Eberhard Nestlé, Ph,
D. , Th. Lie; Ibid., 1894; grand in-8°, p. xim8-i8.
V. Apocrjpha Sinaitica. Anaphora Pilati, Récognitions of Clément,
différents des chapitres correspondants de Denysou Jean d'Asie; par suite,
le texte de Zacharie, visé par Bar Hébréus (éd. Bedjan, p. 80, 1. 6) mo
j)araît être le chap. ix : De peste tumorum.
' M. Ruhens Duval a bien voula me prêter la vie de Sévère, patriarche
d'Antioclie ( 5 1 2-5 18 ) , écrite par Zacharie et publiée par J. Spanuth ( Gôt-
tingen, 1893, in-/i°). Cest plutôt une autobiographie de Zacharie, écrite
vers ni5 ou 5i6 (p. 3i, 1. 2-7) ; on n'y trouve aucune allusion à une his-
toire ecclésiastique, mais seulement à diverses biographies. On y apprend
aussi que Zacharie naquit à Gaza (p. 5, 1. 3A) ou du moins près du port
do Gaza (p. 1/4, 1. 3o). Il étudia la grammaire et la rhétorique à Alexan-
drie et le droit à Beyrouth. Il fit baptiser Sévère à Tripoli (p. ai,l. i).
Il était (l'un tempérament très belliqueux et prit la tête de deux expéditions
à Alexandrie et à Beyrouth, ayant pour but de brûler les idoles d'un temple
et les livres de magie.
532 MAI-JUIN 1897.
Martyrdom of Clément, The Preaching of Peter, Martyrdom of
James son of Alpheus, Preaching of Simon son of Gleophas,
Martyrdom of Simon son of Gleophas , edited and translated into
english by Margaret Ddnlop Gibson, M. R, A. S.; Ibid,, 1896;
in-8\ Textes, p. 14-69; traduct. p. xx-66.
L'apparition récente du cinquième fascicule des Studia
Sinaitica nous fournit loccasion de parler ici de cette im-
portante série d'études qui va s'accroître très prochainement
par ia publication d'un Lectionnaire syro-palestinien et de plu-
sieurs Vies de saints. Cette suite de travaux intéressants fait
le plus grand honneur au zèle scientifique et à la sagacité de
mesdames Smith Lewis et Gibson, dont les trois voyages
successifs au Sinaï n'ont pas eu, conune on le voit, pour
unique résultat la publication de l'Ëvangéliaire palimpseste
désoimais célèbre.
I. Le Catalogue des manuscrits syriaques, rédigé en grec
et en anglais, contient 276 numéros; mais il manque une
quinzaine de volumes qui ont été ou égarés ou volés par des
voyageurs peu consciencieux.
Les 7 1 premiers volumes sont sur parchemin ; le reste sur
papier. La majeure partie de ces manuscrits ( n®' 69-8 1 ; 83
276) est formée par des livres d'offices religieux (Psautiers,
Evangéliaires , Lectionnaires , recueils d'Hymnes et de
Prières, etc.), dont le grand nombre semble indiquer qu'il
y a eu , à une certaine époque , au Couvent de Sainte-Cathe-
rine ou dans un des couvents voisins , une communauté de
moines syriens célébrant l'office dans leur propre langue.
Parmi les autres manuscrits , le plus important est le pa-
limpseste n" 3o , dans lequel M"' S. Lewis a retrouvé le texte
de la nouvelle version des Evangiles publié par elle. Quelques
autres volumes anciens renferment aussi des textes bibliques
(Nouveau Testament, n" 17 [ix* s.], 54 [vin* s.], etc.;
Evangiles, n" 3 [vi' s.]; Epitres, y compris les deutérocano-
niques, n** 5 [vi* s.]; Prophètes, n® 8 [viii* s.]; Livres de Sa-
muel, n" 35; Livres des Rois, n" 28 [viii" s.], etc.)
NOUVELLES ET MÉLANGES. 533
Les principaux commentaires sm:* l'Ëcriture sont : l*Hexa-
méron de S. Basile (n" 9, ix" s.); les Homélies de S. Jean
Chrysostome sur l'Evangile selon S. Matthieu ( n" 1 6 , vu" s. ) ;
le Commentaire de Jean l'Anachorète sur l'Écclésiaste
(n® 16); des Homélies (anonymes) sur le Cantique des Can-
tiques (n° 19).
Il n'y a qu'un petit nombre de documents rentrant dans
la catégorie des Apocryphes (entre autres, dans le n® 82,
les Actes de Pilate).
La littérature ascétique est principalement représentée
par les Homélies de S. Ephrem (n" 67, ix* s.); les ouvrages
d'Evagrius ( n° 60, ix° s.); ceux d'Isaac de Ninive (n" 24,
x" s.); ceux du Pseudo-Aréopagite (n" 62 , vu* s.); de S. Jean
Climax (n" 56, viii' s.); et surtout ceux de l'abbé Isaïe
(n°' 26, 38 et 58, viii% ix' et x* s.).
Les Vies des saints sont en petit nombre. On ne trouve
que celles de S. Denys, Sérapion, Jules de Rome, Justin
(n^^ i4); des Pères d'fc^gypte (n°' 16, 23 et 46); de S. Nil
(n° 1 6 ) ; de S'° Eupiiémie , des Quarante martyrs , des apôtres
Matthieu et André (n° 82); et la collection contenue dans
la seconde écriture du palimpseste n** 3o. (Vies des saintes
Eugénie, Pélagie, Marie, Euphrosine, Onésime, Diiisis,
Barbe, Marie, Irène, Euphémie, Sophie, Théodosie, Théo-
dote , Suzanne , et de S. Cyprien et S*" Juste ).
La littérature historique et la littérature profane sont à
peine représentées (n** i4, 16, 2/4).
Il est à remarquer que la plupart des ouvrages de ce ca-
talogue sont des traductions du grec. Les seuls auteurs syriens
dont les ouvrages y figurent (sous forme d'extraits) sont
S. Ephrem (n'*' 27 et 67); Jacques de Saroug (n*' 10, 3i
et 56 [ ?] ) ; Isaac d'Antioche ( n® 10); Isaac de Ninive ( n" 24 ) ;
Jacques d'Edesse et Jean [Saba ?] (n° 16); Denys de Tell-
Mahré (11" 24).
M"" S. Lewis décrit à la fin de son catalogue trois manu-
scrits syriaques écrits dans le dialecte palestinien : deux lec-
tionnaires et des fragments d'homélies.
534 MAI-JUIN 1897.
Elle a inséré dans le corps de l'ouvrage plusieurs extraits
(texte et traduction ) , savoir :
Courte notice sur les prophètes d'après S. Epiphane et Cor-
nélius de Jérusalem;
Liste des soixante-dix disciples attribuée à S. Irénée;
Catalogue des livres canoniques; ces trois fragments sont
tirés du ms. n° i o.
Discours d'un philosophe (Theano) sur V âme; Sentences de
divers philosophes grecs; extraits du ms. n"* 16, dans lequel
se trouve l'Apologie d'Aristide publiée par M. Rendel Harris.
Un premier appendice donne la description de 55 frag-
ments de manuscrits , grecs pour la plupart. Ce sont le plus
souvent des feuillets très anciens qui servaient de garde à la
couverture d'autres volumes. Tous les passages bibliques
inédits contenus dans ces feuilles sont reproduits. Quelques
notes rectificatives de M. J.-F. Stenning forment le second
appendice.
M"' S. Lewis a joint à son catalogue sept photographies
des manuscrits les plus curieux. On regrettera qu'elle n*y ait
j)as ajouté une table.
II. A mesure que la langue arabe s'est répandue comme
langue usuelle, les Ecritures ont dû naturellement être
traduites en cet idiome pour l'usage des chrétiens; mais,
l'arabe n'étant devenu en aucun pays langue liturgique, ces
versions ont conservé en quelque sorte un caractère privé , à
peu près comme les versions en langue moderne dans les pays
où l'on fait usage de la liturgie latine. De ià la diversité assez
grande que présentent entre elles les traductions arabes.
D'autre part , comme c'est en Syrie , ou dans les pays qui fai-
saient usage de la liturgie syriaque , que le christianisme s*est
le plus parfaitement maintenu au milieu des populations qni
ont fini par adopter l'arabe comme langue vulgaire après la
complète musulmane, presque toutes les traductions arabes
sont dérivées de la version syria(jue. Celle dont M"* Gibson
NOUVELLES ET MÉLANGES. 535
publie les fragments procède au contraire directement du
texte grec; c'est peut-être un indice qu'elle a été faite pour
l'usage des chrétiens qui se servaient de la langue grecque
dans la liturgie. Ces fragments comprennent, comme l'in-
dique le titre, l'épitre aux Romains, les deux épîtres aux
Corinthiens, celle aux Gsdates et le début de l'épître aux
Epliésiens jusqu'au chapitre II, v. 9. Ils sont édités d'après
le ms. arabe n" 1 55 du mont Sinaï , photographié par M"* Gib-
son en 1892, et après avoir été collationnés à nouveau par
elle-même sur le ms. en 1893.
Le ms. est réputé du ix* siècle ; mais la version doit être
plus ancienne, car ce codex n'est lui-même qu'une copie.
Sur le caractère de la traduction, l'éditeur s'exprime ainsi :
« Nous avons comparé ce manuscrit avec toutes les anciennes
versions que nous avons pu trouver, et nous avons acquis
l'assurance qu'il diffère considérablement, dans l'expression,
de toutes celles-ci; et que généralement parlant, il ne le cède
en rien en fidélité à l'original, excepté en quelques points
erronés qui se retrouvent constamment par tout le manuscrit,
et qui sont évidemment le fait du traducteur original , quel
qu'il soit , qui n'a pas saisi certaines finesses de la grammaire
grecque. Quand nous considérons combien étaient restreintes
pour lui les facilités d'acquérir la parfaite connaissance dont
il avait besoin, comparativement aux moyens dont dispose
de nos jours un étudiant, nous devons souvent être surpris
de le trouver après tout aussi exact , et de voir les sublimes
pensées qu'il avait à rendre exprimées fréquenmient dans un
si heureux langage » [Intro'd. p. 7.)
lU. Le Catalogue des manuscrits arabes comprend 629 nu-
méros. Comme pour les manuscrits syriaques, c'est plutôt
une liste des volumes, qu'un catalogue proprement dit; il est
également rédigé en grec ; mais les titres sont aussi donnés
en arabe. 11 se termine par une table alphabétique qui serait
beaucoup plus commode si elle renvoyait aux numéros des
manuscrits au lieu de correspondre aux pages du volume»
536 MAI-JUIN 1897.
Ces manuscrits comprennent les ouvrages qui forment ie
fonds de la littérature arabe chrétienne. On y trouve un grand
nombre d'exemplaires des livres de la Bible, mais surtout
des Psautiers et des Évangéliaires ; beaucoup de Synaxares et
de livres liturgiques, un certain nombre de traductions des
Pères grecs et' syriens, principalement de S. Ephrem, de
St Basile, de S. Grégoire de Naziance, de S. Jean Chryso-
stome. il y a également beaucoup d*apocryphes , surtout rela-
tifs aux prédications apostoliques. La partie la plus intéres-
sante consiste dans un grand nombre de Martyres et de Vies
de saints. Sous ce rapport, la bibliotlièque du Sinaï est
mieux fournie qu'aucune autre collection arabe, et il serait
intéressant et utile de rechercher parmi les documents de
cette dernière catégorie ceux dont les originaux grecs ou sy-
riaques ont 'disparu.
IV. Le petit ouvrage philosophique de Plutarque que
M. Nestlé édite dans le quatrième fascicule des S Wm^ a été
retrouvé par M. Rendel Harris dans le ms. syr. 16 du cou-
vent de Sainte-Catherine , manuscrit qui contient une série
de traités de morale , et entre autres la célèbre Apologie
d'Arlstide.hoigSLTde avait déjà publié dans ses Analecta syriaca
deux traités du moraliste grec ( taepi daxrf^sù^ et 'oepl dop-
yrj<Tlas)y qui se trouvent égsdement dans le manuscrit du
Sinaï. La traduction du traité ^mepl toO eùepyewfOvfvat (fvà
T&v è)(Op&v (De capienda ex inimicis utilitate) présente les
mêmes caractères que celle des premiers. C'est moins une
version littérale , telle qu'on désirerait l'avoir en vue d'une
étude philologique, qu'une adaptation à l'usage des chré-
tiens. Elle est surtout intéressante pour le théologien qui
peut y découvrir un lien entre la philosophie grecque et la
piété chrétienne. Toutefois, les notes critiques de l'éditeur
montrent qu'on peut encore tirer quelque profit de sa publi-
cation pour la philologie. Un index comprenant les formes
syriaques les plus remarquables, avec leur équivsdent grec,
fait suite h la traduction anglaise du texte.
NOUVELLES ET MÉLANGES. 537
V. Les nombreux et continuels travaux dfis érudits sur
les documents relatifs à l'origine et à Thistoire des premiers
siècles du christianisme sont loin d*avoir ëclairci toutes les
questions soulevées par Texamen des textes historiques ou
légendaires de la littérature chrétienne primitive parvenus
jusqu'à nous. La comparaison des différentes versions de ces
documents est assurément un moyen critique des plus effi-
caces pour arriver à se faire une juste idée de leur origine ou
de leur état originel. C'est pour cela qu'on accueillera avec
plaisir la publication de M°* Gibson , bien que les documents
les plus importants renfermés dans le cinquième fascicule
des Stadia (VAnaphora Pilati et les Recognitiones Clementis)
fussent déjà connus par de nombreuses éditions en diverses
langues.
liAnaphora Pilati et la Paradosis Pilati qui lui fait suite
sont imprimées trois fois dans ce volume : une fois en sy-
riaque, d'après le ms. 82 du Sinaï (du xiii" siècle ), transcrit
par M. Rendel Harris, et deux fois en arabe d'après les mss.
445 et 5o8 du même couvent, transcrits par M"* Gibson.
Le ms. 445 est daté de l'an 799 de notre ère; il«st par con-
séquent de plusieurs centaines d'années antérieur aux mss.
grecs contenant le même ouvrage , lesquels ne datent que du
XII* ou du xiii" siècle. Dans la seconde partie du volume , la
traduction est donnée d'après le syriaque avec des fragments
de traduction des textes arabes ajoutés en note.
Les Recognitiones Clementis, dont la traduction syriacpe,
éditée par Lagarde , se trouve dans le célèbre manuscrit du
British Muséum daté de l'an 4i 1» sont ici publiées en arabe
(et entièrement traduites) deux fois : d'après le ms. 5o8 du
Sinaï et d'après le ms. du British Muséum, Add. 9965. Ce
dernier est daté de l'an 1669 de l'ère chrétienne. Le texte
est assez différent dans les deux manuscrits ; mais dans l'un
comme dans l'autre ce n'est qu'un court abrégé, comparati-
vement à la version latine de Ruffin, faite sur le grec.
Le même manuscrit de Londres (Add. 9965) a fourni le
texte légendaire du Martyre de S, Clément. — La Prédication
IX. 35
iMrKitir.Bi« JIATIUXAI.IS.
538 MAI-JUIN 1897.
de Pierre (tirée du ms. ar. 445 du Sinaï), le Martyre de
Jacques, jîls d'Alphée, la Prédication et le Martyre de Simon,
fils de Cléopkas (tirés du ms. ar. SSg du Sinai) sont des com-
positions tardives dues à Timagination de quelcpe moine qui
a développé à sa façon des thèmes fortement altérés par la
légende déjà longtemps auparavant.
Disons en terminant que tous ces volumes sortis des presses
de l'Université de Cambridge sont imprimés avec élégance,
presque avec luxe. Quelques reproductions photographiques
des manuscrits auxquels sont empruntés les ouvrages édités
sont ajoutées à chaque fascicule , ce qui n*est pas sans intérêt
pour la paléographie orientale. — Nous faisons des vœux
pour que la suite des Studia Sinaitica ne tarde pas à voir le
jour.
J.-B. Chabot.
BoHTÂN, eine topographisch-historische Studie, par Martin Hart-
mann. Beriin, Wolf Peiser (extrait des Mitteilungen de la Vorder-
asiatiscke Gesellschaft, 1896)» en deux fascicules in-8°, i83 p.
Fondée au mois de janvier 1896, la Vorderasiatische Gesel-
schajt de Berlin parait animée du vif désir de faire bien et
beaucoup. L une de ses premières publications est une mo-
nograpliie consacrée par M. Martin Hartmann, professeur
au Séminaire des langues orienttJes , à la province kurde du
Qohtàn, qui, dans la carte de Kiepert de i884t paraissait
encore presque conmie une terre inconnue. En rassemblant
les données topographiques éparses dans les auteurs orien-
taux et en les comparant à celles des géographes et des voya-
geurs de rOccident , M. Hartmann a voulu fournir une pierre
à l'édifice futur de la géographie de TAsie-Mineure , qui sera
constitué par un ou plusieurs ouvrages destinés à remplacer
VErdkunde de Ritter, déjà vieilli.
NOirVELLES ET MÉLANGES. 539
Trois listes , avec identification des noms , suffisent à rem-
plir le premier fascicule. Elles comprennent 269 noms de
localités, établis au moyen de la grammaire -vocabulaire
kurde, en arabe, de Yousoûf Ziâ-uddîn-pacha el-Rhâlidî \
de Yâqoùt , du Chéréf-nâmèh publié et traduit par Charmoy,
du Sâl-nâmèh ou Annuaire de l'Empire ottoman , et de la Tur-
quie d'Asie du regretté Vital Cuinet.
Le Bohtân est une expression purement géographique
et populaire , qui a disparu de la nomenclature administrative
de l'Empire des sultans. C'est le groupe montagneux situé
à Test de la ville de Djéziret-ibn-*Omar sur le Tigre , et qui
comprend entre autres le Djébel-Djoûdî sur lequel s'arrêta
l'arche de Noé, suivant les légendes musulmanes. Propre-
ment, c'est la région où demeurent les Kurdes Bokhtis déjà
cités par les géographes arabes , entre autres par Yàqoût.
Dans son chap. m (p. 90) M. Hartmann attaque l'identi-
fication , passée à l'état de dogme , des Carduques de Xéno-
phon et des Kurdes modernes. Pour lui, ces noms ne sont
pas identiques. Le premier se rattache à une racine qrd,
le second à une racine krd. L'examen qu'il fait de cette
question est très savant, mais son argumentation ne m'a pas
convaincu. En philologie , on ne peut confondre un q avec un
k; mais dans la bouche du peuple, par la suite des siècles,
la différence entre ces deux articulations s'efface ; elle a d'au-
tant moins d'importance dans le cas présent qu'il s'agit de la
même aire géographique, et très probablement d'un même
groupe philologique , sinon ethnique.
La consciencieuse monographie de M. Hartmann, remplie
de renseignements précieux réunis pour la première fois,
en appelle d'autres ; et grâce au zèle de la nouvelle société
savante, il n'y a pas à désespérer de voir bientôt se complé-
ter nos connaissances sur certains points de l'Asie Mineure ,
restés blancs ou vides de noms sur nos cartes , et de constater
* Voir sur cet ouvrage, la notice critique que nous lui avons consacrée
dans le Journal asiatique , novembre-décembre 1893, p. b!\b.
540 MAI-JUIN 1897.
la disparition des quelques lignes pointillées qui y existent
encore. Ce coin de la terré risquait, sans ces efforts, de nous
rester plus étranger que 1* Afrique centrale ou le plateau ti-
bétain de TAsie. Nous ne sauiîons trop applaudir à l*heureuse
initiative et au zèle du savant professeur de Berlin.
Cl. HUART.
Le gérant :
RUBENS DUVAL.
TABLE DES MATIERES
CONTENUES DANS LE TOME ÏX, IX^ SERIE.
MEMOIRES ET TRADUCTIONS.
Pâgei.
Notes sur les Indo-Scyllies. (M. Sylvain LÉvi.) (Suite.). ... S—
Le nesiorianisme et Tinscription de Khara-Balgassoun.
(M. Ld. Chavannes.) /i3
Mélanges assvriologiques et bibliques. (M. Karppe.) 86
Le Cambodge et ses monuments. (M. Etienne Aymomer.). . i85
Les figures symboliques du Yi-King. (M. C. de Harlez.).. . 2 23
Cinca-Mânâvicâ Sundarî. (M. Léon Feer.) 288
Notice sur la profession de médecin , d*après les textes assyro-
babyloniens. (M. Dumon. ) 3 1 8
Voyageurs chinois chez les Khitan et les Joutchen. (M. Éd.
Cha VANNES.) 377
Ëpigraphie des Assassins de Syrie. (M. Max van Berchem.). A53
NOUVELLES ET MELANGES.
Procès-verbal de la séance du 8 janvier 1897 1^7
Annexe au procès-verbal : Note sur une amulette avec une in-
scription en caractère pa-se-pa. (M. Éd. Ghavannes.)
Procès-verbal de la séance du 1 2 février 1897 i5i
Annexe au procès- verbal. (M. Halévy.)
Bibliographie : Geschichte des Budhismus in der Mongolei.
542 MAI-JUIN 1897.
(L. Fbbb.) — Baddhism in Translations, by Henry Clarke War-
ren. (L. Fber.) — Assyrische Handwôrterbuch, Yon D' Fried.
Dditzsch. (A.-J. Delattre.) — L. Cahun. Introdoction à V]ù$-
toire de TAsie. Turcs et Mongcds, des origines à i&o5. (E.
Drooin.) — The Laaghable Stories coliected by Mâr Gregory
Bar-Hebrœus. ( J.-B. Chabot. )
Procès-verbal de la séance du 12 mars 1897 327
Annexes au procès - verbal : Une survivance partielle de
TAtharva-Véda. (V. H.) — La prétendue absence de la tribu de
Siméon dans la bénédiction de Moïse. (J. HAtévr.)
Procès-verbal de la séance du 9 avril 1897 i 333
Bibliographie : Divers. (E. Dt) — Les réflexions sur i'àme,
par Bahya ben Joseph ibn Pakouda , précédées d*un résumé et
accompagnées de notes par Isaac Broydé. (Moïse Schwab.) —
Gallia judaîcîu par H. ôross; traduit par Moïse Bloch. (M<Mse
Schwab.) — The original hebrew of ja portion of Ecdesiasticns.
(Mater Lambert. ) — Semitic studies in memory of Rev. Alezan-
der Kohut. (Mater Lambert.) — Études éthiopiennes. (J. Pbr-
rucbon.) — L'épopée byzantine à la fin du x* siède, par M. G.
ScUumberger. (B. M.)
Congrès international des orientalistes. . . , 369
Procès-verbal de ia séance du i4 mai 1897 5o2
Annexe au procès-verbal : Les noms du chien et du loup cbes
les peuples du nord de TAsie. (C** db Charbncbt.)
Bibliographie : Notice sur les papiers d*Eug. Bumouf conser-
ves à la Bibliothèque nationale. (L. Feer.) — Die Berechnnng
der Lehre. (L. Feer.) — Note sur Tépoque à laquelle écrivait
rhistorien Zacharie de Mîtylène. (F. Nau.) — Studîa sinaîtica.
(J.-B. Chabot.) — Bohtân, eine topographisch-histcnische Stu-
dic, ps|r Martin Hartmann. (Cl. Huart.)
JOURNAL ASIATIQUE
RECUEIL DE MEMOIRES
D'EXTRUTS ET DE NOTICES
RELATIFS X L'fllSTOinE, X LA PUILOSOPEUË, Mil LANti
ET X LA LITTéHATDRE DBS PEUPLES OniESTAtlX
I. FKBli, iULBvi
ET PUBLIÉ PAH LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE
NEUVIÈME SÉRIE
TOME IX
N- S — MAI-JUI.V 18117
TabUan des Jonrs de séanca pour l'annéa 1897:
La a^nwa onl lieu te second riuidivili iu uiuii, ■ i hmei el livmic.
au liègu de U Saciélè. rue de Seine. a° i.
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VOCABCLAHIO CASTELLASO-CUSA , pot 1.-L. PiNiBT, lo-i(
VOCABL'LAHIO CASTELLASO-DORASQUE. Dialwlot Chuaiidu. CinU«d y C
A.-L. PiWKT. In-i8ïa™6....
, V0CABUL4BI0 CASTEIJ.ANO-GUAYMIE, Oiaiccloi Move-Voliunla, HoMCoj Grajmict'cMH
nomeûo, por A.-L. PihàHt, 1 ' ~ ■ ■
VOCABLLAIliO CASTELLAtfO-ÛUAVMIE. Udeotot Murins-Battu'la , Muai ; S
A,-L. PiHiiT. ia-iS CUITE •
VOCABUt-ARIO CAS'lELLANO-CnOCOB. BaoïlcCitiruB , por A^L. Pmm. toiSemé. ■
. V0CABIJI.AH10 CASTELLANO-K'AK'CHI. DWnh, .h Cul.nn. S.eado d« Iw dKonioiitB
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. PEQUE^O CATCCISMO. Tmiluddo ij^ l'ugoA R'^'ctii, Djaleclo de CoHan, pot al [
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